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mardi 9 juin 2020

Les mots, c’était comme le gravier de la route, ils se dispersaient.

Louis Aragon, La Semaine Sainte, 1958, édité chez Gallimard.

Un roman gros, incompréhensible et beau.
Tout débute un dimanche des Rameaux dans un grand fouillis de militaires à Paris. Nous sommes en 1815 et c’est le baz… Napoléon vient de débarquer et remonte la France à toute vitesse, avec les garnisons qui le rejoignent les unes après les autres. Côté Roi de France, c’est la panique.

Au trot, au trot, au trot d’une monarchie qui se déglingue, d’un monde qui roule à l’envers, dans la fuite d’une fausse chevalerie, dans ses habits de théâtre, avec ses étendards neufs, son honneur d’Épinal, sa peur des comparaisons, son arrogance d’enfant qui fait la grosse voix dans le noir, une chaise à roulettes pour trône.

Un premier point saute au visage du lecteur : on n’y comprend pas grand-chose. Tous ces soldats et officiers portent plusieurs noms (ah la noblesse), sont désignés par leurs grands faits d’armes (entre la Révolution et l’Empire il y en a eu quelques-uns) et tous ces corps d’armée… cuirassiers, grenadiers, mousquetaires, avec leurs uniformes rutilants… Non seulement, ce n’est pas très grave de se contenter de retenir une poignée de noms propres, mais gageons qu’Aragon se paie le roman historique en costume en empilant les noms ronflants, comme un parfum d’époque.
Au bout d’une quinzaine de pages, le lecteur découvre avec enthousiasme que Théodore le mousquetaire n’est autre que Théodore Géricault ! Là, j’étais ferrée.

Pour lui, la vérité, c’est le mouvement du cheval, la course folle où l’on se dépense et s’épuise : le cheval qu’on voit dans les stalles sombres des écuries, plus clair que l’ombre qui l’entoure, comme il bouge, piaffe et s’emporte, frappe les planches du sabot ! Jamais pour Théodore un tableau n’est assez noir, la vie est comme un crime surpris, dont il rêve de donner l’image.
Géricault, Officier de chasseur, 1812, Louvre, image Wikipedia.
Et sinon ? C’est le récit d’une semaine, d’un dimanche à l’autre, la longue débandade, la fuite sans combat, la panique d’une partie de la France. Louis XVIII est en fuite, avec les Princes, son armée ou une partie d’entre elle. Un long chemin de croix qui s’égrène de Paris à la frontière belge, dans les chemins détrempés, la boue et la pluie, les voitures qui s’enlisent, les chevaux qui s’écroulent, les hommes désemparés. Le lecteur est finalement moins perdu que les soldats, puisqu’il connaît, lui, la suite de l’histoire et démêle vaguement un sens à tout cela.
Les amateurs de romans historiques n’y trouveront peut-être pas leur compte (même s’il y a plein de références tout à fait exactes). Quelques grands hommes apparaissent là de façon détournée, presque par hasard, comme Lamartine. C’est qu’Aragon raconte plusieurs autres histoires. Bien sûr, difficile de ne pas penser à la débâcle de 1940, quand la fuite s’est opérée dans la même région, mais dans l’autre sens. Plus généralement, le roman raconte la déroute collective d’un pays et celle des individus, à l’heure des choix, quand tout s’effondre. Dans ceux qui choisissent Napoléon, combien soutiennent réellement l’Empereur ? Un régime autoritaire, des guerres à outrance, la police partout. Mais les souvenirs d’une geste exaltante, quand une poignée de jeunes gens ont mis l’Europe à genoux, se promenant dans tous les palais, vivant l’aventure et la fraternité. Les souvenirs de la Révolution doivent bien se frayer un chemin et pour cela il faut renverser la monarchie, la bigoterie, la noblesse. Et parmi les soutiens du Roi ? Ceux qui veulent éviter l’intervention des armées étrangères sur le sol national, la fidélité à une parole donnée, un lien avec un territoire ? Avec tout cela, les hésitations et les contradictions n’empêchent pas la sincérité.
À l’arrière-plan, il y a les épouvantables boucheries guerrières de l’Empire et le peuple de la faim et de la pauvreté, comme cet homme travaillant dans les tourbières. Mais aussi un magnifique forgeron. Le peuple s’enthousiasme pour une idéologie ou pour un homme, mais il sera trahi, misérablement, comme toujours. L’enthousiasme devenu résignation – ah les grandes utopies socialistes et communistes sont bien là aussi !

Au bout du compte il n’y a que la défaite. D’autres peuvent retrouver à l’idée du retour de l’Aigle l’exaltation des drapeaux, des salves, des victoires. Pas lui. Napoléon revient, mais c’est un mythe usé, un homme au bout de sa course, vers quoi court-il ? vers quel abîme nouveau ? Et pour Géricault, cette nuit, c’est celle de la fuite royale pressentie, cette cavalcade noire, ce départ de voleurs dans la pluie et les chemins d’incertitude.

Géricault, Cuirassier blessé, 1814, Louvre, image Wikipedia.
Géricault traverse tout cela comme un jeune homme, curieux de l’être humain, cherchant sa voie, adorant surtout le cheval, comme un entre-deux dans sa courte vie.
Et comme Géricault rêve d’Italie, on sent qu’Aragon rêve de Stendhal (un auteur qui décidément transparaît dans tous ses romans). Théodore à Béthune ou Fabrice à Waterloo. Mais voici qu’Aragon s’en prend aussi à cette légende romantique : et pourquoi les jeunes gens de cette époque seraient nés trop tard pour connaître de grandes épopées ? Il est toujours l’heure de faire des choix décisifs. Avec des fulgurances qui s’ouvrent sur les années d’après 1815, Aragon donne leur place aux êtres humains libres et dignes de toutes les époques – difficile de ne pas se dire que l’auteur parle quelquefois de lui-même.

Il y a des dialogues en picard – ce qui justifie peut-être que le roman ait sa page en picard sur Wikipedia.

Il y a, dans l’homme qui dort, parfois une expression de souffrance que peut-être la conscience éveillée de fait que masquer, que la torpeur laisse remonter comme une méduse sur les eaux de la mer.

Ici tout se perd, la voix baisse, le vent a tourné, les mots s’en vont en Belgique, vers le chemin dans la colline, les fumées lointaines. Il descend dans chaque cavalier une sorte de froid mortel. Quelque chose en eux se sépare. Déjà ils n’écoutent plus. Ils sont du côté de leur destin comme ces Princes du leur. Dans un naufrage où il n’y a qu’une chaloupe, et le reste repart à la dérive sur le radeau démâté…

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jeudi 13 février 2020

Partir pour partir, entre nous, c’est parler pour ne rien dire.

Louis Aragon, Les Voyageurs de l’impériale, 1939.

Tout commence en 1889, à l’Exposition universelle, on vient de construire un énorme machin moche en ferraille et Pierre et Paulette Mercadier se promènent, avec leur fils. Le roman raconte la vie de Pierre Mercadier, un professeur d’histoire fasciné par John Law, un type égoïste et médiocre, qui va tout planter là pour partir au soleil.
(c’est plus compliqué que ça)
Alors, disons-le, 700 pages avec Mercadier, mais pourquoi ? Rien que le temps d’un café, il n’a aucun intérêt. Et pourtant… J’ai lu ce roman lentement, mais sans le lâcher, le reprenant avec plaisir, m’intéressant aux autres personnages, admirant au fond le talent d’Aragon à camper des petits mondes et toute une époque. Pendant deux semaines, j’ai refermé le roman en me disant : « Il est fort, cet Aragon. »
Donc, reprenons.

Elle pense déjà à autre chose, elle se presse contre lui, elle murmure : « Fais-moi mal. – Je veux bien, – dit-il – mais où ça ? »

Il y a Pascal, le fils, d’abord petit garçon qui explore la forêt et découvre bientôt qu’il plaît aux femmes. Pascal, peut-être aussi égoïste que son père, mais qui, lui, fera son devoir et tiendra son rôle pour sa famille, la société et son pays. Il y a tous ces enfants au début qui jouent et qui ne jouent pas et qui se heurtent aux adultes. Il y a deux chiens, Ganymède et Ferragus. Il y a Ingres et les impressionnistes et Gauguin. Il y a surtout la vieille Dora, ancienne prostituée, tenancière de bordel, avec son rêve de petite maison et de jardin – c’est un magnifique personnage pathétique. Le plus beau personnage du roman ?

Et puis il se dit qu’il était injuste. Mme Tavernier n’était pas Emmanuel Kant. Le coq-à-l’âne avec elle valait bien une autre forme de la conversation. Il remarqua qu’elle était émue. Après tout, c’est quelqu’un comme moi. Vieille bête, est-ce que tu te crois d’une espèce supérieure ? Regarde-toi dans la glace, cette gueule infâme que le temps t’a faite.

Avec ce roman nous allons de 1889 à 1914. C’est la Belle époque pour les petits bourgeois, les demi-riches. Les femmes ne sont pas grand-chose dans ce monde-là (surtout les très jeunes), mais elles essaient de tirer leur épingle du jeu. On effleure la fameuse grève des taxis de 1911 et les tractations des très riches. Il y a surtout l’Affaire Dreyfus. Elle est là, à l’arrière-plan de la vie des personnages, pendant des années, avec son climat pourri et sa bêtise collective, parfaitement rendue.
C’est un roman d’entre deux guerres, celle de 1870 et celle de 1914. Une période d’insouciance, où les individus ont le temps de grandir et de vieillir sans se préoccuper des événements du monde (parce qu’il y a plein de guerres, mais qu’elles se tiennent loin, dans l’empire colonial), surtout pas de politique comme dit Pierre MercadierIls veulent traverser la vie comme des touristes, comme des voyageurs de l’impériale, et surtout ne pas se sentir concernés. Mais à la fin du roman, c’est le début de la Première guerre mondiale et Pascal s’engage sans hésiter. La fin d’un monde. Or, Aragon a écrit durant l’année 1939, quand les raisons de l’engagement de Pascal se furent écroulées tragiquement, comme une ultime dérision.
Mercadier n’est pas sans rappeler les jeunes gens du XIXe siècle, nés après la Révolution et Napoléon, qui s’ennuient à mourir et n’arrivent pas à se recaser en bourgeois et à apprécier la paix. Il a le sentiment de la parfaite inutilité de sa vie (et n’a pas tort). Je vois que mes trois autres billets sur les romans d’Aragon citent Stendhal. Tout se tient : Mercadier (ou Aragon) a dû beaucoup le lire ! Mais il y a aussi les spectres de Baudelaire et de Rimbaud que l’on agite comme des marionnettes (muettes depuis longtemps). Mercadier, c’est le romanesque déçu. Sa vie n’est décidément pas un roman et il refuse la grandeur de l’engagement (politique, syndical, intellectuel…). Il ne verra rien passer. L’ensemble est très sombre et mélancolique.
Le tout avec la petite ironie d’Aragon, avec un « je » qui s’immisce ici ou là de temps en temps, avec le regard plein de tendresse accordé à tous les enfants du début à la fin du roman. Les femmes seront sacrifiées et les hommes regretteront la vie qu’ils n’ont pas eue.

C’est drôle, cette ville, après la province, tout y fait fête, jusqu’aux plus sordides boutiques de coiffeur ou les pharmacies. Dans le boucan des chevaux, avec les grincements des roues sur les pierres, le panorama des maisons tatouées de commerce déroulait pour Pierre sa kermesse. Les cafés éclairés regorgeaient déjà de monde. De l’impériale, tout avait l’air d’une sorte de chamarrure, tout faisait décor impressionniste, on était en plein Monet.
 
Zorn, Un toast à la société, 1892 Nationalmuseum Stockholm.
Arrivée là, je dresse le panorama du Cycle du Réel. Tout d’abord, Les Cloches de Bâle, un court roman bizarrement structuré se déroulant presque entièrement en 1911, dans le climat d’agitation socialiste et anarchiste, avec une belle héroïne, s’achevant plein d’espoir pour l’humanité et les femmes en 1912 – alors que l’auteur et les lecteurs savent très bien à quoi s’attendre. Puis Les Beaux quartiers, racontant le double apprentissage de deux frères, l’un par les femmes et la magouille, l’autre ouvrier et s’engageant dans le mouvement syndicaliste – le roman s’achève en 1913 quand les deux hommes sont le point de se lancer dans la vie. Ils sont tous deux pleins d’espoir. Ensuite, ces Voyageurs qui couvre une longue période, avec ce héros adulte et désenchanté, égoïste et refusant de voir plus loin que sa petite vie, et où cette fois la guerre vient explicitement tout détruire. Enfin, Aurélien, le quatrième du cycle, qui raconte un amour échoué et la vie parisienne des années 20, dont le héros est ravagé par la guerre où il a combattu si longtemps, et qui s’achève si malheureusement en 1940. Un cycle qui tourne autour des guerres, mais qui n’en parle pas, qui les approche au plus près et les contourne prudemment, comme si elles constituaient l’inconscient de ces quatre romans, le nœud des forces qui agitent les petits personnages. Un cycle qui oppose les ambitions des jeunes gens et la réalité de leur vie. 

Le bruit diluvien de la pluie sur les vitres, la couleur de soufre du temps, le vide prodigieux des ruelles… Cela durerait des années ou même des semaines ? C’était faire tenir exactement à cela, que, dans le demi-sommeil d’une des dernières nuits de sa vie ancienne, l’avait mené la songerie… Maintenant il comprenait pourquoi il avait pris à la gare de Lyon son billet pour l’Italie… Et Venise lui était une grande aventure négative, comme le non-sentir, le non-voir…

Un homme à qui toute sa vie remontait à la gorge, et dont les escarpins vernis étaient un peu trop étroits pour marcher longtemps comme ça dans les ténèbres. Un homme grinçant et sombre, plein de ronces et de moqueries amères, avec des phrases qui partaient pour n’aboutir nulle part, des lambeaux de pensée qui se déchiraient encore à des souvenirs, des sanglots dans la tête, et des rages dans les poings, un homme pitoyable comme la tempête…
Mais la nuit était très douce, décidément.

Le roman est d’abord paru en 1941 en anglais aux États-Unis, puis en français en 1942, mais avec des modifications (notamment à propos de l’Affaire Dreyfus), puis revu par l’auteur en 1949 et 1965.

Le billet de Lili sur Les VoyageursElle met davantage en avant le héros : « Ce roman est d'une noirceur implacable et refuser la politique, comme le clame haut et fort Mercadier, c'est en faire encore un peu quand même, en contraste et en ombres chinoises. Ici, il est question d'une tentative de s'évincer de la société. Pierre Mercadier a tenté de sauter de l'impériale – sauf que c'est impossible. L'entreprise de Mercadier, peut-être par trop d'égoïsme, de froideur, de cynisme et de mépris de tout, est vouée à l'échec. » Et de conclure : « un roman multifacettes de fifou ». C’est dit !

Quant à moi, ce n'est pas mon préféré du Cycle. Indétrônable Aurélien ! Et puis Les Cloches aussi. Mais je vais continuer à lire ce petit auteur.

vendredi 15 mars 2019

Tu ne sais pas ce que je peux détester les hommes.

Louis Aragon, Les beaux quartiers, 1936.

Tout commence à Sérianne, une petite ville des Alpilles où de riches fabricants de chocolat emploie une pauvre main d’œuvre, locale ou italienne. Il y a le maire, le percepteur, les adultères des uns et des autres, la moralité de certains, le bordel où tout le monde se retrouve, la grande affaire des élections en ces temps de IIIRépublique. C’est la bourgeoisie de province, riche et racornie, qui se partage le territoire et le pouvoir local. 

Comme on s’étonnait qu’il fût parvenu à la mettre enceinte, il disait que c’est tout simple quand on n’est pas feignant, il n’y a qu’à bien viser. Il n’avait pas son pareil pour abattre les cailles avec des pierres. (Cette citation gracieuse a également été relevée par Lili !)

L’attention se concentre progressivement sur les fils du maire : Edmond et Armand Barbentane. L’aîné, le beau gosse, destiné par son père à la médecine pour reprendre le cabinet et la clientèle politique. Le cadet, destiné par sa mère à la prêtrise. Mais tous ces beaux projets peuvent se heurter aux désirs enfouis des jeunes gens. Tout se détraque tout à coup et l’action bascule à Paris !
À Paris, Edmond étudie la médecine. Il se verrait bien grand ponte parisien, mais les études sont longues et peu gratifiantes, surtout quand il croise le chemin de Carlotta, une magnifique italienne… il va lui falloir de l’argent. Armand, quant à lui, abandonne peu à peu différents idéaux et erre dans la misère un long moment avant de trouver une autre voie, aux côtés du peuple.
C’est un roman balzacien en diable, où l’on truande en famille, où il y a des magouilles financières et des héritages à préserver, des fils désireux de tracer leur chemin. Mais Edmond n’est pas exactement Rastignac – il préfère lire Bel-Ami. Toute une partie du roman plonge au cœur des repas de famille, des secrets d’alcôves, des ambitions rentrées, des espoirs déçus.

Si elle lui mentait, pourtant, comme il a su, lui, mentir ? Il se rassure très vite, avec des arguments de violoniste. Mais d’où lui vient cette folie nouvelle ? Il regarde sans fin Carlotta dormir. Carlotta dormir. Carlotta. Dormir.

Mais en fait, il ne s’agit pas du tout de cela ! Ou pas seulement. Ou comme un détail d’un drame plus vaste qui se joue à l’échelle de la France et de l’Europe. C’est que le roman commence en 1911-1912, quand Les Cloches de Bâle s’interrompent sur un mouvement plein d’espoir pour les travailleurs et les femmes. Voici donc que l’action reprend, alors que les patrons d’usine se réorganisent après les grandes grèves, quelques années après les manifestations des viticulteurs dans le Languedoc et les émeutes anti-Italiens et surtout alors que les débats font rage autour de la Loi des trois ans. Les débats politiques sont loin de constituer uniquement un arrière-plan pour le roman, ils envahissent progressivement les pensées et les intérêts des personnages. Le pays se prépare-t-il à la guerre ? Les intérêts médiocres et à court terme du personnel politique, provincial et parisien, et des industriels et d’un certain nombre d’autres, semblent confluer vers un discours de plus en plus martial. Pourtant Armand ira écouter Jean Jaurès, à qui il est magnifiquement rendu hommage. Le roman se clôt en juillet 1913, dans un climat de presque joyeuse kermesse (et de sombre crapulerie). Certains passages m’ont rappelé les romans de Stendhal avec ces imbroglios de gouvernement et de parlementaires, auxquels je ne comprends rien, mais qui retransmettent une certaine atmosphère.
Picasso, Ma Jolie, 1911, Moma.

Le début (4 lignes qui m'ont immédiatement séduite)
Dans une petite ville française, une rivière se meurt de chaud au-dessus d’un boulevard, où, vers le soir, des hommes jouent aux boules, et le cochonnet valse aux coups habiles d’un conscrit portant à sa casquette le diplôme illustré, plié en triangle, que vendaient à la porte de la mairie des forains bruns et autoritaires.

L’ensemble est excellent ! Un très long roman qui se déploie lentement. Les beaux quartiers parisiens arrivent tardivement, après ce long début dans le Sud, qui a permis de camper les portraits des élites locales, personnages tout à la fois complexes et sans intérêt. Les hypocrisies de tous les jours en somme. Aragon raconte la lutte sociale intense, quotidienne, violente, souterraine qui anime la société, les petits fonctionnaires, les commerçants, les ouvriers, les très pauvres, les notables. Il y a l’évocation de la pauvreté, des filles placées comme domestiques et violées par leur patron le plus naturellement du monde. Armand et Edmond sont lentement mis en valeur et nous les quittons au seuil de leur vie et sur le point de s’engager chacun dans leur voie – tout est-il déjà joué ? Aragon raconte une jeunesse, une initiation, un apprentissage, nous ne saurons rien de la suite (sauf si nous continuons à avancer dans Le Cycle du réel). En effet, quelques personnages récurrents apparaissent sans en avoir l’air dans les autres romans. Il s’agit de raconter notamment la fortune d’Edmond Barbentane, un de ceux qui tirent les ficelles d’Aurélien.
Et les femmes ? Les Cloches de Bâle et Aurélien mettent en avant des héroïnes féminines tout à fait originales. Ici ce n’est pas le cas. Je retiens simplement la figure de Carlotta, lointaine descendante de Nana, mais soucieuse d’échapper à son destin, qui essaie de concilier sa liberté, son besoin d’aimer et son besoin d’argent et qui a aussi besoin de se venger de ce qu’elle a subi. C’est que nous sommes dans une société où les femmes ne sont bonnes qu’à trouver un mari ou un protecteur pas trop violent.
Enfin, la langue d’Aragon ! Cette langue souple alterne d’amples mouvements descriptifs et des formules familières, voire franchement vulgaires. La rapidité des dialogues, très vifs, qu’il faut suivre, complète des portraits croqués avec justesse et ironie pour croquer les portraits. Le tout sans lourdeur.

L’accent méridional de son père le mettait hors de lui plus encore que cette impuissante inquisition. Depuis qu’il était à Paris, Edmond avait appris à parler du bout des dents et en serrant les lèvres, comme toutes les personnes du Midi qui ont de l’éducation.

Ici sommeillent de grandes ambitions, de hautes pensées, des mélancolies pleines de grâce. Ces fenêtres plongent dans des rêveries très pures, des méditations utopiques où plane la bonté. Que d’images idylliques dans ces têtes privilégiées, dans les petits salons de panne rose où les livres décorent la vie, devant les coiffeuses éclairées de flacons, de brosses et de petits objets de métal, sur les prie-Dieu des chambres, dans les grands lits pleins de rumeurs parmi la fraîcheur des oreillers ! Dans ces parages de l’aisance, on voudrait tant que tout fût pour le mieux dans le meilleur des mondes. On rêve d’oublier, on rêve d’aimer, on rêve de vivre, on rêve de dispensaires, et d’œuvres où sourit l’ange de la charité. L’existence est un opéra dans la manière ancienne, avec ses ouvertures, ses ensembles, ses grands airs, et l’ivresse des violons. Les beaux quartiers !

Aragon sur le blog :

Le billet de Lili sur ce roman, elle-même ayant déjà rejoint Les Voyageurs de l’impériale. Elle met notamment l’accent sur la liberté et la fantaisie d’Aragon.
Plus qu’un volume à lire !
Le billet de Lili sur Les Voyageurs de l'impériale. Ellettres a lu Les Cloches de Bâle.


samedi 15 septembre 2018

Elle s’imaginait ces livres qui faisaient tant parler, que c’était comme un alcool.

Louis Aragon, Les Cloches de Bâle, 1934.

Nous sommes dans les premières années du XXesiècle. Tout débute avec Diane, vieille noblesse, et son mariage avec l’homme d’affaires Georges Brunel. Pendant quelques pages nous suivons les démêlés sexualo-financiers d’un petit monde qui ne craint rien que le scandale et les rumeurs. Le tout raconté d’une écriture sèche et ironique (Aragon aussi manie le discours indirect libre) qui ne permet pas de s’intéresser réellement aux personnages. Puis, sans transition, nous passons à Catherine, une jeune Géorgienne vivant à Paris. Sa famille vit du mandat envoyé chaque mois par le père qui possède des puits de pétrole à Bakou. 

Wisner l’avait bien jugé : c’était un homme avec qui on pouvait parler. Ses cheveux qui se décoiffaient tout le temps, sa grosse moustache, sa robustesse de bistrot, il avait ce physique peuple avec lequel on réussit dans la politique de la Troisième République, quand on est intelligent.

Mais Catherine, elle, s’intéresse aux idées socialistes et anarchistes. C’est l’époque des attentats anarchistes, des grèves ouvrières réprimées dans le sang, des revendications des mineurs, de la bande (à) Bonnot qui sème la terreur. Catherine se trouve déchirée entre sa propre existence de rentière, son dégoût de l’armée, son envie de soutenir la classe ouvrière, mais comment ? L’action syndicale au jour le jour lui semble peu efficace, elle est davantage séduite par les bombes ou la révolution, qui n’intéressent pas vraiment les travailleurs. Catherine s’ennuie et se dégoûte peu à peu de la vie. C’est pourtant une femme libre, qui couche avec les hommes, qui refuse le mariage et l’idée d’appartenir à un homme – beau portrait de femme, bon boulot Aragon.
Soudain le fil de Diane et celui de Catherine se frôlent avant de s’éloigner. Nous sommes en 1912, l’Europe est agitée par les bruits de bottes et l’ardeur guerrière. Malgré tout, certains croient encore que l’union des travailleurs par-delà les frontières empêchera la guerre et même permettra l’apparition d’une société où la femme sera l’égale de l’homme.

Bon, il y avait des heures qu’elle pouvait passer ici ou là, mais le temps ne coulait pas. C’était comme une fontaine gelée. Tout de même elle avait des paniques devant une soirée, un après-midi. Lire... Encore un livre de plus ! Et pour les aventures, c’était la même chanson : un homme de plus.

Voilà un étrange roman, avec sa construction coupée. Nous avons là le portait de la société d’avant la Première guerre mondiale, cette société violente pour les femmes, les enfants et les pauvres, une société corsetée où Oscar Wilde n’est pas une lecture pour jeunes filles. La description des cercles du pouvoir et de l’argent prend volontiers des accents complotistes, ces gens veulent mater les anarchistes, faire tirer sur les grévistes et aller à la guerre sans aucune conscience. Les grèves ont lieu aussi bien à Paris qu’en province, c’est toute l’Europe qui est agitée par les revendications sociales. On soupçonne la police d’être complice des criminels. Aragon précise en préface s’être servi de son expérience de journaliste des années 30 pour raconter la grande grève des taxis de 1911 (d’ailleurs la condition professionnelle de ces chauffeurs ressemble beaucoup à celle des Uber d’aujourd’hui). En arrière-plan, il y a la colonisation du Maroc. Comme dans Le Rouge et le Noir, je ne comprends pas grand-chose aux considérations politico-économiques (et comme dans Le Rouge et le Noir l’héroïne déborde le carcan imposé par la société). Je me dis que je ne lis pas tout à fait le roman qu’a écrit Aragon : je ne reconnais pas tous les personnages historiques et je ne perçois pas toujours la dimension de reconstitution du récit, alors que les lecteurs de 1934 devaient se rappeler cette époque troublée.Ce récit est en effet très précis et fourmille de dates, de noms de personne et de lieu. De façon plus générale, Aragon se sert de ses souvenirs de l’Entre-deux-guerres pour nourrir son évocation des années 1911 et 1912. Les personnages vont à la guerre, ils sont plein d’espoir et de vie, ils pensent que la solidarité entre les travailleurs sera la plus forte, mais ils ignorent que tout est sur le point de s’effondrer et de mourir, alors que l’auteur et le lecteur en sont tristement conscients. Sur ce point Les Cloches de Bâle constitue un parallèle à Aurélien.
C. Garache, Questine, 1997, Fondation Planque.

C’est une construction brillante pour faire le portrait des derniers feux de la Belle époque, qui n’est belle que pour quelques-uns. Les bouleversements de la société sont vécus différemment par les personnages qui sont plus ou moins acteurs, poussés par le courant, relégués dans le passé ou décidés à se faire une place. Une place particulière est accordée aux femmes dans cette évolution, elles qui dépendent financièrement des hommes et meurent toujours en couche.
Sur le plan des personnages historiques, nous croisons une partie du personnel politique de la IIIRépublique et diverses personnalités du mouvement anarchiste. Il y a Jean Jaurès, l’apparition mystérieuse d’Henry Bataille et de Marcel Schwob, le souvenir de Laura et Paul Lafargue et comme une lueur d’espoir, la promesse lumineuse incarnée par Clara Zetkin.

Ce n’est pas un roman facile, il très dense (tout cela tient en 400 pages), mais il très intéressant dans sa volonté de raconter une époque à travers le portrait de différentes femmes, entre Diane qui semble accepter son rôle et Catherine, qui ne souhaite être la propriété de personne
 – Aragon n’écrit que pour être lu par Elsa Triolet.

Maintenant, ici, commence la nouvelle romance. Ici finit le roman de chevalerie. Ici pour la première fois dans le monde la place est faite au véritable amour. Celui qui n’est pas souillé par la hiérarchie de l’homme et de la femme, par la sordide histoire des robes et des baisers, par la domination d’argent de l’homme sur la femme ou de la femme sur l’homme. La femme des temps modernes est née, et c’est elle que je chante.


N.B.1 : J’ai une question : ai-je loupé un truc ou la quatrième de couverture de Folio a-t-elle fumé ?N.B.2 : Gare à la préface dont le début rappelle certains passages de Blanche ou l’oubli.

Lecture commune aragonaise avec Lili. Son billet sur Les Cloches de Bâle et son billet sur Les beaux quartiers. Ellettres a lu Aurélien et Rosa a aussi lu Aurélien.
À propos de la bande Bonnot, un certain Dieudonné fait une apparition fugace. Il a donné lieu à un documentaire intéressant.

mercredi 2 mai 2018

L’homme d’aujourd’hui a besoin du roman.

Louis Aragon, Blanche ou l’oubli1967.

Accrochez-vous.
Le narrateur est un linguiste, spécialiste du malais et des langes apparentées. Il commence son histoire vers 1922, quand il rencontre une certaine Maryse, mais en même temps il raconte cette histoire en se servant de L’Éducation sentimentale comme modèle, et toujours en même temps, il nous parle de Marie-Noire, une jeune femme imaginaire, vivant en 1965 et qui vient de rencontrer Philippe. Ensuite, nous passons aux années 30 et 40, quand le narrateur est avec Blanche, sa femme, à Java, puis dans la Résistance en France. Nous apprenons très vite qu’elle l’a quitté peu de temps après. Pendant ce temps, Marie-Noire continue sa vie, sauf qu’à présent elle s’adresse au narrateur et devient même la narratrice…

Je relis ma vie, comme un roman que j’aurais aimé, ou pas aimé, enfin qui m’eût fait jadis une certaine impression. J’en saute les pages, cherchant ce moment dont j’attends qu’il me prenne à la gorge, je ne le trouve pas, ou peut-être l’ai-je passé. Est-ce bien cela, oublier ? Un cache-cache avec soi-même.

Le gros roman de la confusion. De Blanche, la femme du narrateur durant quelques années, on ne saura pas grand-chose. On ne saura rien de leur rencontre ou de leur rupture. Le narrateur (qui, en définitive, est peut-être Aragon parlant d’Elsa Triolet) se sert de la figure fictive de Marie-Noire pour imaginer la vie d’une jeune femme, d’un couple, pour réfléchir, sans que cela soit trop douloureux, aux possibles causes de rupture. Une sorte de mise à distance narrative. Mais rien ne se passe comme prévu et Marie-Noire, puis Philippe, s’incarnent, vivent, prennent une direction inattendue et le narrateur est perdu. Et le lecteur aussi.
Ce gros roman raconte une impossibilité de dire et de raconter. Le narrateur a oublié. Le sens de la vie, l’ordre des mots, la syntaxe, tout est parti avec Blanche. Il se sert donc de figures fictives, mais aussi des romans de Flaubert, ou de Luna Park, le roman d’Elsa Triolet, pour se guider dans sa mémoire. Tout ceci engendre un texte extrêmement complexe, dense, quelquefois à la limite de la compréhension, ce qui entraîne tout à la fois fatigue, agacement et fascination chez le lecteur.
Même si l’ensemble ne me convainc pas, je suis assez impressionnée par l’utilisation qui est faite ici de L’Éducation sentimentale, comme d’un guide pour la mémoire. Ce rapport à la littérature est des plus séduisants et stimulants. Il y a d'ailleurs des pages magnifiques sur ce que l'on cherche dans un roman. Sinon, je reste un peu sur le bord de la route.
Et Aurélien, ce roman où je m’étais projetée comme rarement ? Certes, nous en sommes loin, mais cependant, ici encore, le personnage masculin est perdu, amoureux d’une femme qu’il ne connaît pas, peut-être à cause d’un malentendu, et qu’il est incapable de retenir. Il semble passer à côté, perdu par des détails, par les titres de chansons ou de romans, par le vocabulaire malais, qui le détournent de l’essentiel.
Anonyme, Barbus Müller, vers 1940, collection Decharme.
On croise : l’histoire politique de l’Indonésie, Johnny Hallyday, Enrico Macias, les subtilités du je en malais (alors ça, c’est quelque chose).

Un homme seul. Changez-lui les oreilles, le voilà veuf ou bœuf. Fouillez son ventre pour y trouver la peur. Ou ce n’est pas tant qu’il soit seul, on dit d’un homme soûl qu’il a de la compagnie. Et pour les pleurs, il y a le saule. L’homme-saule, ou l’homme-sel, un homme sale, un homme en solde, un homme-saur, comme un hareng, un homme-stupre, comme il y en a des stocks, un simple souffle sur sa couche, la couleur soufre et le cri source, la douleur gouffre où l’âme gueule, un homme s’il, ou non, somnole, s’anémone, et s’anémie, s’amenuise, anamorphose, un homme nu comme minuit… comme les trèfles de minuit.

Lecture commune aragonaise avec Lili.


lundi 12 février 2018

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.

Louis Aragon, Aurélien, 1944.

D’une première lecture, j’avais retenu qu’il s’agissait de l’histoire d’un amour raté, du point de vue d’un homme, mais est-ce tout ? Aurélien est poussé vers Bérénice par son ami Edmond et les circonstances. Ce jeune oisif parisien, dandy, mais assez conformiste, en proie au vague à l’âme, a été vidé de toute substance par la guerre, la Première, qu’il a faite en entier. Elle est une provinciale, enfantine, mal habillée, éprise d’absolu, de modernité et peut-être d’art. Bien sûr, rien ne marchera comme prévu. Ou du moins, si les personnages avaient écouté l’auteur, ils auraient su…

Le cyclone, c’était une femme qui venait d’entrer. Il y avait un homme derrière elle, mais c’était une femme qui venait d’entrer. Pas tant un cyclone que quelque chose comme l’air de la mer.

Ce roman m’a énormément touchée et j’essaie d’en trouver les raisons. D’abord il donne envie d’être amoureux (oui, peut-être qu’Aragon n’y est pour rien) grâce à la précision avec laquelle l’amour d’Aurélien pour Bérénice est analysé, avec ses illusions et ses erreurs. C’est une sorte de grande leçon des sentiments. C’est aussi un roman très triste, mais à la tristesse bien douce : on veut s’en arracher, mais elle a un certain charme.

Il n’avait ni aimé ni vécu. Il n’était pas mort, c’était déjà quelque chose, et parfois il regardait ses longs bras maigres, ses jambes d’épervier, son corps jeune, son corps intact, et il frissonnait, rétrospectivement, à l’idée des mutilés, ses camarades, ceux qu’on voyait dans les rues, ceux qui n’y viendraient plus.

Il me semble qu’il s’agit aussi d’un grand roman de société, très ancré dans son temps, peignant une classe sociale et un état d’esprit avec un immense talent. Les écrivains surréalistes, le Paris des années folles, les rivalités entre peintre, les cabarets, les souvenirs des anciens combattants… Je ne me souvenais pas que la guerre était aussi présente. Il est vrai qu’il est très peu question des combats et des tranchées (et pourtant il y a mis les pieds), mais surtout de la camaraderie entre soldats. Le récit se tient en effet entre 1922, avec les souvenirs d’Aurélien des combats dans les tranchées, et 1940. D’une certaine façon, Aurélien est aveugle à l’amour et à la société qui l’entoure, tout comme sa génération – peut-être. Le roman prend également l’allure d’un grand roman réaliste : Picasso, Monet vieillissant, Cocteau, Tzara, les Ballets russes, tous sont là. De même, les objets sont décrits avec précision et les termes techniques décrivent un échafaudage, un escalier, une fenêtre, des plats servis au restaurant… Tout cela n’est pas sentimentalement dans le vide, mais bien ancré dans un monde réel, avec des repères connus. Cet aspect concret nourrit précisément les descriptions des états d’âme d’Aurélien et de Bérénice, leur donnant plus de poids et de relief.
Brancusi, Melle Pogany, 1931, musée de Philadelphie.

C’est enfin un roman magnifiquement écrit, avec une langue riche et poétique. Aragon rejoue les variations d’un Frédéric de L’Éducation sentimentale et de Proust (ah ! la promenade au Bois qui est passée de mode en 1922 ! Ah ! cet homme amoureux d’une femme qui n’est pas son genre !), du Stendhal du Rouge et le noir et sans doute de bien d’autres. De plus, des motifs résonnent régulièrement tout au long du roman, comme celui du nettoyage ou celui de la noyade, donnant à penser au lecteur, donnant une atmosphère, faisant planer une angoisse.
Aurélien n’exprime pas de nostalgie pour une époque ou une société, dont les personnages sont vains, ne s’occupent ni d’industrie ni du monde, boivent et se regardent. Il y a là une cruauté de l’analyse, malgré une tendresse évidente pour ce grand dadais d’Aurélien et pour cette Bérénice qui fuit son bonheur. Tout cela basculera dans la catastrophe sans rien voir arriver.
Un roman qui m’a accompagnée pendant toutes les journées où je l’ai lu et même plusieurs jours après.
  
Il y a toute sorte de gris. Il y a le gris plein de rose qui est un reflet des deux Trianons. Il y a le gris bleu qui est un regret du ciel. Le gris beige couleur de la terre après la herse. Le gris du noir au blanc dont se patinent les marbres. Mais il y a un gris sale, un gris terrible, un gris jaune tirant sur le vert, un gris pareil à la poix, un enduit sans transparence, étouffant, même s’il est clair, un gris destin, un gris sans pardon, le gris qui fait le ciel terre à terre, ce gris qui est la palissade de l’hiver, la boue des nuages avant la neige, ce gris à douter des beaux jours, jamais et nulle part si désespérant qu’à Paris au-dessus de ce paysage de luxe, qu’il aplatit à ses pieds, petit, petit, lui le mur vaste et vide d’un firmament implacable, un dimanche matin de décembre au-dessus de l’avenue du Bois…