La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 20 octobre 2025

Son cœur se réjouit et il sourit, pensant qu'il allait le retrouver.

 

Mario Rigoni Stern, Les Saisons de Giacomo, parution originale 1995, traduit de l'italien par Laura Brignon, édité en France par Gallmeister.


Dernière étape d'une trilogie dont les volumes peuvent se lire de façon indépendante.
Deux premières pages : les années 50-60, un homme – l'auteur ? – revient dans un hameau quasi abandonné. Et puis le roman démarre. 

Dans plus d'une famille, on mangeait la polenta avec du petit-lait, qui restait dans le chaudron après la coagulation du lait et que la fromagerie coopérative vendait dix centimes la fiasque.

Dans les Alpes italiennes, tout près de la frontière autrichienne, les enfants nés en 1918, durant L'Année de la victoire, ont grandi et deviennent adolescents. Le roman raconte cette enfance dans la montagne, la polenta, les patates, le bétail, la sociabilité. Il raconte aussi la pauvreté d'une terre où il y a peu de travail et où les produits agricoles rapportent peu. Les hommes s'exilent, plus ou moins loin et envoient de l'argent. Mais la grande histoire n'est jamais loin, même de ces milieux les plus modestes. Alors que toute la forêt est encore pleine des restes de la Première guerre mondiale (morts, cartouches, métaux, objets diverses), dont la récupération fait vivre bien des familles, apparaît déjà le hideux fascisme, avec son endoctrinement des jeunes, sa manipulation du travail, son exaltation de la guerre, laquelle reviendra malheureusement bien vite.

Ils portaient tous des chemises, des pantalons, des vestes, des chaussettes rapiécées avec des pièces elles-mêmes raccommodées et renforcées par d'autres pièces. Leurs mains, leurs habits et parfois leur visage étaient jaunes à cause de l'acide picrique et des autres explosifs avec lesquels ils étaient en contact.

C'est un roman, celui de Giacomo, mais c'est aussi un récit quasi autobiographique, une quasi-chronique, au vu de l'absence d'effets de style. Annotation des événements survenus dans une petite communauté humaine (mariage, fiançailles, misère, coup de chance, apprentissage du ski, etc.) d'une guerre à l'autre, évocation d'une enfance, celle du Sergent dans la neige.

Le roman est loin d'être parfait. Le ton me paraît planplan, les personnages ne sont pas affirmés, l'écriture me retient peu – on parlera d'un ton pudique pour raconter les souvenirs d'une famille et d'un village. Ne parlons pas des femmes, personnages secondaires dont l'existence ne retient guère l'attention. Et pourtant, le roman me paraît intéressant pour évoquer sobrement et avec réalisme les années disparues, l'imposition du fascisme sur une communauté et l'acheminement vers les années de guerre.

Dans les étapes du fascisme, je note notamment le combat pour garder les vaches d'une espèce locale alors que le régime impose le recours à des taureaux suisses et la conquête de l'Éthiopie.
Ce volume me paraît donc nettement mieux que le précédent.

Arc des Philhènes en Libye pendant la colonisation Italienne
Photo prise en 1937 à Sabratha (Mucem)

Je suis passé et il n'y avait personne. Silence autour et à l'intérieur des maisons. Un chien aboyait dans le lointain et deux corbeaux croassaient dans le ciel. La neige était tombée bas, jusque sur le Moor, mais malgré le froid, les cheminées ne fumaient pas. Toutes les portes étaient fermées, les volets des fenêtres clos.
C'est le début.

En faisant ce travail de récupération, ils revoyaient leur guerre, non plus depuis le fond d'une tranchée ou d'un abri obscure creusé dans la roche, ainsi qu'ils l'avaient vécue au plus fort des combats ou des bombardements, mais en plein air, d'en haut, debout, et elle prenait un tout autre aspect : ces ossements retrouvés et mis de côté aux abords de la Pozza dell'Agnelizza étaient ceux de leurs compagnons du village engagés dans les bataillons Bassano et Sete Comuni.

Tout commence en 1922, avec l''installation des nouvelles cloches dans le clocher et tout s'achève dans le froid glacé de la steppe russe.


Et c'est une lecture commune. Billet d'Alexandra .
Patrice l'a également lu en 2021.


Rigoni Stern sur le blog.

Hommes, bois, abeilles : la vie dans la montagne - et il y a un second billet
Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Requiem pour un alpiniste : recueil de récits relatifs aux deux guerres mondiales, très bien.
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie
L'Année de la victoire : l'année 1919 dans ce même village, la reconstruction, mais manquant un peu d'épaisseur



mardi 15 juillet 2025

À minuit, le premier convoi de chasseurs alpins partit de la gare d'Aoste pour la Russie.

 

Mario Rigoni Stern, Requiem pour un alpiniste, traduit de l'italien par Marie-Hélène Angelini, recueil édité en France par Les Belles Lettres.

Paru originellement en 2006 et complété en 2018.

Ce court volume rassemble des textes relatifs à la guerre, textes historiques, biographiques ou autobiographiques.
Tout commence par les récits rétrospectifs des combats de la Première guerre mondiale au cœur des Alpes et des Dolomites, quand la frontière a brutalement séparé ceux qui parlaient la même langue, mais dans deux pays différents. Des milliers d'hommes sont morts là, pour quelques mètres de caillou plus hauts que les autres. Il y a aussi le récit des vestiges que l'on trouve dans la montagne, des dizaines d'années après la fin des combats (os, pipes, fils barbelés, etc.). Ces textes complètent très bien le roman L'Année de la victoire.

Ces Dolomites sauvages n'avaient pas de fortifications, de lignes de tranchées, de barrages ; de part et d'autre, on s'efforça d'escalader les sommets les plus hauts – fussent-ils apparemment inaccessibles – afin d'avoir des points d'observation pour contrôler les mouvements de l'adversaire : c'était une guerre d'alpinistes en uniforme au service de l'empereur d'Autriche d'un côté, du roi d'Italie de l'autre.

Viennent ensuite les récits de la Seconde guerre mondiale, où les chasseurs alpins sont envoyés se battre en Russie, au côté de l'Allemagne, avec ces combats et surtout cette interminable retraite à pied, en plein hiver, dans la neige et le froid glacial. D'autres chasseurs alpins ont été envoyés combattre en Albanie et en Grèce. Plusieurs milliers d'hommes sont morts là-bas également, dans une guerre peu connue en Italie. C'est ici Le Sergent dans la neige qui peut servir de guide au lecteur.

Ciao, père Carlo ! Il me semble te revoir sur un monticule de la steppe, seul, isolé, fatigué, couvert de neige durcie, une couverture sur les épaules : tu faisais péniblement un signe de croix sur un longue file de chasseurs alpins en marche et puis, toi aussi, tu reprenais le chemin.

En dépit de quelques légers agacements (tous les soldats semblent de braves types (?) (à l'exception des Allemands – encore que), convaincus malgré eux et embrigadés par la propagande fasciste (??), ne se rendant pas compte qu'ils se battent pour une patrie dévoyée – ce petit côté « eux et nous » qui me fait râler) (et on aimerait un peu plus de recul sur la conduite soviétique de la guerre et sur le siège de Leningrad), j'ai vraiment apprécié cette lecture, où se mêlent étroitement histoire humaine, individuelle et collective, avec ses tragédies et ses douceurs, et attention au paysage et à la nature.

Obus gravé, 1918 Mucem

J'apprécie le soin avec lequel Rigoni liste les noms des hommes qui sont morts, disparus ou revenus, les noms des villages, les noms des montagnes, quelquefois en italien et en allemand. Il est important de ne pas oublier et d'écrire, quelque part, ce qu'il est advenu de tout ce monde.

Arriver là-haut un matin d'été après que, la nuit, un orage a lavé le ciel et la terre, s'arrêter en silence pour regarder, et demeurer sous le charme parce que la beauté est telle que le regard ne sait où se poser, et on en a le souffle coupé.

Au pied d'une grosse pierre, entre les racines sèches d'un mélèze, je ramasse des poignées de balles. En face à quelques centaines de mètres, je vois une meurtrière au milieu du rocher : combien de chasseurs alpins ont dû tomber ici, cibles de la mitrailleuse postée là ? Je traverse le pâturage où se trouvait le cimetière – mais où n'y avait-il pas de morts ?

Une participation aux escapades européennes de Cléanthe qui nous propose, pour ce mois de juillet, de partir dans les Alpes.

L'occasion de signaler qu'Alexandra (Je lis, je blogue) et moi-même vous proposons de lire Mario Rigoni Stern (encore lui) le 20 octobre. Pour notre part, nous lirons Les Saisons de Giacomo, troisième volume de la trilogie qui complète L'Histoire de Tönle et L'Année de la victoire, mais évidemment vous êtes libres de choisir le titre qui vous plaira.



 Rigoni Stern, Mario  sur le blog :

Hommes, bois, abeilles : la vie dans la montagne - et il y a un second billet
Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie
L'Année de la victoire : l'année 1919 dans ce même village, la reconstruction, mais manquant un peu d'épaisseur

jeudi 16 janvier 2025

Alors je décidai que je parlerai d’aujourd’hui, d’une journée avec les gens de la montagne.

 


Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles, parution originale 1980, traduit de l’italien par Monique Baccelli, édité en France par La Fosse aux ours.

 

Un recueil de textes, certains autobiographiques, d’autres dressant le portrait de personnages, l’ensemble campant un monde en voie d’oubli et une région, celle de la montagne entre Italie et Autriche.

Les premiers textes se tiennent pendant la Seconde guerre mondiale et racontent l’interminable retour depuis la Russie ou l’emprisonnement dans un camp.

Il est beaucoup question de chasse, au cerf ou au petit gibier, mais surtout de la marche dans la forêt et dans la neige. L’ancien usage de la chasse à la chouette. Les caractères des différents chiens de chasse.

Les derniers textes parlent des anciens habitants et travailleurs de ces forêts : cabanes des charbonniers, four à chaux, les prés communaux, les bûcherons, les carriers de marbre, les anciennes sociabilités.

C’est un monde peuplé presque exclusivement d’hommes, si j’excepte celles qui apportent la polenta (et je précise aux curieuses que j’aime beaucoup la polenta).

Il est beaucoup question de l’individu seul dans le paysage, mais aussi de sa vie avec les bêtes, sauvages ou domestiques, et avec leur intelligence. Il y a un long texte sur les soins à apporter aux abeilles.

 

La couverture sur la tête, on marchait en silence ; en sortant de la bouche le souffle gelait sur la barbe et sur les moustaches. Mais l’air, la neige et les étoiles aussi semblaient soudés ensemble par le froid. La couverture tirée sur la tête, on continuait à marcher en silence. On s’arrêta, peut-être parce qu’on ne savait pas où aller. Le temps et les étoiles passaient au-dessus de nous, étendus dans la neige.

C’est le tout début.

Peter Vos, Carnet 333 oiseaux, graphite lavis, 1980 Custodia
 

Quand il y arrivait, d’un imperceptible signe de la queue son chien lui faisait comprendre qu’il le sentait prêt, puis, la tête tendue en avant, il lui indiquait où était la bécasse. Et si elle était loin, encre plus doucement, en bougeant une patte à la fois, il l’approchait pour qu’elle ne parte pas, éventuellement dans l’épaisseur du bois. Certaines fois il réussissait à la voir tapie parmi les feuilles du sous-bois, et il aurait même pu la prendre pour une feuille un peu plus grande que les autres sans ces yeux ronds et fixes et ce long bec posé sur la pousse, la tête fendue.

 

Le soir, des centaines d’abeilles épuisées et mortes de chaleur prenaient le frais sur le marchepied de la ruche, comme les paysans qui s’installent sur l’aire au moment des foins ou de la moisson. Et je suis également certain qu’elles se communiquaient quelque chose parce qu’elles se rassemblaient, se flairaient en se faisant face, se dispersaient puis marchaient en petits groupes sur la paroi où se trouve l’ouverture.

 

(La citation du billet correspond à la dernière page du recueil.)

 

Mon premier billet.


Rigoni Stern sur le blog :

Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie
L'Année de la victoire : l'année 1919 dans ce même village, la reconstruction, mais manquant un peu d'épaisseur






jeudi 24 octobre 2024

Après ce grondement incessant qui semblait ne jamais devoir finir vint enfin un silence profond et impressionnant que, dans le coin, on n’avait pas entendu depuis quatre ans.

 

Mario Rigoni Stern, L’Année de la victoire, parution originale 1985, traduit de l’italien par Laura Brignon, lu dans l’édition de 2024 de Gallmeister.

 

Novembre 1918, l’Italie fait partie des vainqueurs de la guerre (mais ne se débrouille pas très bien lors des négociations) et les villageois qui ont abandonné leurs maisons dans les montagnes, à la frontière avec l’Autriche, espèrent bien rentrer chez eux. Hélas, tout est détruit et tout est à reconstruire.


Matteo et son père regardaient le cœur serré, sans parler : pour eux, ce n’étaient pas seulement des décombres, mais la fin d’un monde, d’un village et de coutumes nées quand nos ancêtres avaient choisi de s’installer sur cette terre dont personne ne voulait parce qu’elle était trop reculée, difficile d’accès et sauvage, à savoir couverte d’épaisses forêts. Tous deux n’avaient peut-être pas appris ces choses, mais ils les sentaient instinctivement, car ils faisaient partie de ces décombres de maisons, de ces forêts sans plus un arbre vivant, de ces pâturages sans herbe.


Le livre raconte la vie dans la famille de Matteo, un garçon de 15 ans, durant l’année 1919. La découverte du terrible paysage de ruines qui a remplacé celui des maisons et des alpages : les armes et les munitions jonchent la terre, le potager a servi de cimetière, les bombardements ont détruit les murs et le sol, les cadavres et les morceaux de ferraille ont remplacé les fleurs. Sur ce paysage dévasté, on s’attelle à reconstruire, sans attendre l’aide du gouvernement, et malgré les interdictions militaires diverses. Le monde est aussi en ébullition. Et pourquoi s’est-on battu ? Pour ça ? Et où est la paix ?

Un roman qui me laisse un sentiment mitigé.

J’apprécie grandement le récit d’un monde disparu, la peinture des destructions et du chaos, le difficile retour chez soi – même si tant de choses ne reviendront jamais. Il y a aussi toute la richesse humaine du village. C’est une sorte de vue panoramique, un genre de tableau flamand d’un monde qui a été ravagé et qui se reconstruit en se transformant et qui ne réapparaîtra pas. C’est un monde où on achète les semences des plantes, le volume d’un dé à coudre – autant dire qu’il ne faut pas rater ses semis.

Je comprends que Rigoni a voulu faire un récit tout à la fois réaliste et une fable, mais ce dernier pan me semble un peu trop accentué. Les personnages manquent d’épaisseur. Les femmes font la polenta et la lessive.

Il y a le retour d’un immense troupeau de mouton qui traverse le village et qui met tout le monde en joie – comme dans Le Grand troupeau de Giono.

 

Plus loin, c’était la fin de la futaie. Pas à cause du climat ou de l’altitude, car autrefois la végétation de sapins et de mélèzes arrivait bien plus haut, mais parce que les troncs avaient été fracassés par les bombardements, sciés par la mitraille, et l’herbe et les arbustes tués par le gaz. Les pierres à nu noircies par les explosions ou jaunies à cause des explosifs, ou blanches car exhumées après des millénaires, paraissaient les os brisés de la Terre.

Horovitz, Batterie de montagne sur le Monte la Gusella, 1917, Vienne Heeresgeschichtlisches museum
 


Ici il est écrit que dans ce village on parle cimbre.

On apprend brièvement au début du livre que Tönle est mort.

Malgré tout, je pense lire le troisième volume de cette sorte de trilogie thématique, mais ensuite, je reviendrai à ses récits de montagne.


 Rigoni Stern sur le blog :

Hommes, bois, abeilles : la vie dans la montagne
Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie


C'est une lecture commune et une participation à la quinzaine italienne d'Eimelle.

Keisha a lu L'Année de la victoire. Alex a lu L'Année de la victoire et nos deux avis sont très proches. Eimelle a aussi lu L'Année de la victoire mais c'est la plus enthousiaste ! Ingannmic a lu L'Histoire de Tönle et elle a beaucoup aimé (elle a raison).



mardi 2 juillet 2024

Quand les alouettes calandres se mirent à chanter au-dessus des cultures en terrasse soleilleuses, il quitta une fois encore sa maison et repassa la frontière.

 

Mario Rigoni Stern, Histoire de Tönle, parution originale 1978, traduit de l’italien par Laura Brignon.

 

Le narrateur raconte à un voisin l’histoire de Tönle, un homme qui vit dans les Alpes, à la frontière de l’Italie et de l’Empire austro-hongrois. Il est berger et il fait un peu de contrebande. Au début du livre, il blesse un douanier italien et pour échapper à la prison il s’enfuit. Pendant plusieurs années, il partage alors sa vie, l’hiver dissimulé dans la ferme, quand la neige est trop haute pour qu’on vienne l’arrêter, et à la belle saison travaillant dans l’Empire, vendant des estampes, élevant des chevaux, travaillant aux mines. La région se transforme, les hommes travaillent au loin ou partent en Amérique, le train arrive. 


Les saisons passaient et revenaient : de la fonte des neiges jusqu’aux nouvelles chutes de neige, il allait par les villages et les États des Habsbourg, travaillant au hasard de ses étapes, gagnant parfois bien, parfois moins. L’hiver, il restait terré dans sa maison, ou dans le hameau, ou dans la forêt pour faire du bois, ou dans quelque cabane pour ne pas se faire attraper par les carabiniers qui ne l’avaient pas oublié et voulaient l’arrêter pour lui faire purger ses quatre ans de prison. Mais toujours, au début de l’hiver, vers Noël, il revenait à la maison aux premières heures de la nuit, après que le soir avait avalé le cerisier sur le toit de chaume.


La seconde partie du roman est prise par le récit de la Première guerre mondiale, sur cette région de frontière, proche de Trieste, très disputée, où les villages sont bombardés par les uns et par les autres, et où nulle place n’est possible pour ceux qui parlent « notre vieille langue » (le roman ne le dit pas, mais il s’agit du cimbre), qui est assez proche de l’allemand.

Un roman court sur un berger têtu et taiseux, qui ne part jamais de chez lui, qui se préoccupe de son chien et de ses brebis, de sa maison et de son village. Un roman sur un coin de pays de montagne, où l’on mange la polenta, où la vie est rude, où l’hiver est long, qui se pensait loin du monde et qui est ravagé par la guerre.

C’est le récit d’un monde disparu avec toutes ses références.

Coffre en bois, 1900-1950, dépôt du Muséum au Mucem


Tönle marmonna sa pensée dans sa barbe, convaincu d’une fatalité imminente : si le pâturage des moutons était permis dans une forêt où la pâture était interdite, et si les militaires tiraient au canon sur les pâturages des moutons, l’ordre des choses était bouleversé, et si de plus cela avait lieu ici, à la frontière avec l’Autriche, pays avec lequel on avait un pacte, il fallait bien en conclure que des temps houleux se préparaient.

 

Mais il n’y avait plus de prés : neige, cailloux, barbelés, cadavres de soldats, tout se mêlait. À la place du village, il y avait un tas de pierres ; et, au-dessus des tombes du cimetière derrière l’église, les grands arbres avaient disparu.


Je suis intriguée par le fait qu’il y ait de très nombreux noms de lieux (tous les hameaux, les villages, les montagnes, les forêts, les plateaux) mais pas celui du cimbre, ainsi que c’est le cas dans tous les romans de Rigoni Stern alors que l'usage de telle ou telle langue constitue souvent un ressort de l'action (je suis moins intriguée par la très inégale répartition des noms entre les hommes et les femmes).

 

Rigoni Stern sur le blog:

Hommes, bois, abeilles : la vie dans la montagne, j'aimerais le relire.
Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens


Lecture commune avec Je lis, je blogue.


ADDENDUM : Prochaine lecture commune autour de Rigoni Stern le 24 octobre ! À vos livres !




 

mardi 19 mars 2024

Et notre rôle, c’était de vivre pour rentrer chez nous.

 


Mario Rigoni Stern, Retour sur le Don, parution originale 1973, traduit de l’italien par Marie-Hélène Angelini, édité en France aux Belles Lettres.

 

Le premier texte raconte la bataille de Nikolaïevka, de janvier 1943, quand des chasseurs alpins italiens, sont décimés en quelques heures par l’armée russe, quelque part sur le Don. Les autres textes racontent l’interminable retraite italienne, à pied, pendant l’hiver 1942 et 1943, dans la neige, la longue marche vers l’ouest, en suivant les panneaux qui indiquent la bonne direction. La faim, le froid, la fatigue, les blessures, les copains morts, les paysans russes qui se terrent, avec une histoire qui pourrait être dans un roman de Balzac sur la retraite de Russie. Il y a aussi l’histoire des juifs parqués dans une ancienne scierie dans un village des montagnes italiennes, leur intégration dans le village, et puis leur fuite et leur disparition à l’arrivée des Allemands. Et l’histoire d’un garçon « de chez nous », parti rejoindre les partisans, dont on recherche le corps sur une falaise. Et le dernier texte prend place en 1973 : Rigoni est à la retraite et entreprend un long voyage sur le Don, pour retrouver les lieux où ses amis sont morts, et rappeler inlassablement leurs noms.


Nous nous sentions très désorientés, presque abandonnés après cette folle bataille, incroyable, d’où nous étions sortis vivants en si petit nombre. Nous parlions encore à voix basse entre nous ; tout, alentour, semblait vide, démesurément vaste. Non que nous ne voyions pas de villages, de fleuves ou de terres cultivées, mais trop de morts nous hantaient.


Je fus envoyé en reconnaissance avec mon escouade, mais il n’y avait vraiment rien à reconnaître : tout était pareil et, mis à part les perdrix grises qui s’envolaient bruyamment à notre approche circonspecte, nous ne vîmes aucun être vivant.


Petit point histoire : la Seconde guerre mondiale italienne n’a pas le même calendrier que la nôtre. L’Italie alliée à l’Allemagne combat la Russie, mais suite au débarquement Allié en Sicile, signe un armistice en 1943. L’Allemagne envahit alors l’Italie et l’armée italienne se scinde, entre soldats se battant aux côtés de l’Allemagne et soldats internés de force, sans parler des partisans.

Ceci étant dit, l’auteur ne se préoccupe pas de géopolitique ni des enjeux de la guerre. Il se situe au niveau des hommes, de ceux qui meurent, se traînent dans la neige, veulent rentrer à la maison, se cachent, ne disent rien, mais se débrouillent. Une histoire de soldats et d’êtres humains, de patates confiées à de pauvres hères. Sur ce plan, le volume est très proche du Lieutenant dans la neige. L’ajout de deux textes se plaçant en Italie, pendant la guerre, élargit le point de vue, rappelant la vie des villages.

Plus que tout, il est question des individus, simples et ordinaires. Ne pas les oublier, rappeler leurs noms, retrouver le lieu de leur mort, se rappeler d’eux vivants.


Bien des années se sont écoulées. Les souvenirs se perdent dans des terres lointaines ; les visages se confondent, s’estompent dans des tourmentes de neige, des camps de concentration, des pistes boueuses, ou entre des lueurs d’incendies, des explosions, des rafales. Tous avaient une manière d’être bien à eux : je la retrouve chaque fois que, pendant l’hiver de mes montagnes, je marche dans les bois en pensant à eux ; mais il y en a peu que j’arrive à me rappeler morts.


Ex-voto Notre-Dame-du-Peuple à Draguignan


Et puis il y a ce dernier texte, ce retour sur le Don. Que Rigoni ne fasse pas la différence entre l’Ukraine et la Russie, soit. On est en 1973. Le régime soviétique s’est assoupli, on laisse entrer les étrangers, mais évidemment personne ne va exprimer son « ukrainité » à ce moment-là. Je comprends aussi que l’auteur ne commente pas la surveillance subtile dont il fait l’objet. Je me demande si Rigoni voit vraiment le pays qu’il traverse durant d’interminables heures de voiture. Il est plongé dans ce passé presque oublié. Le paysage, les maisons, la ligne des collines, les gens, il semble uniquement voir la réalité de 1943. C’est assez perturbant et gênant, comme si rien ne l’intéressait, comme s’il n’était pas revenu de là-bas.

Et puis moi, je lis ça, deux ans jour pour jour après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les noms de lieu me sont malheureusement devenus familiers. Parce qu’en 1973, la chape du soviétisme faisait croire au calme revenu après la guerre, à l’apaisement des esprits après les combats, mais qu’il s’agissait d’une illusion.

  

Voilà, je suis rentré chez moi encore une fois, mais maintenant je sais que là-bas, l’espace entre le Donetz et le Don est devenu l’endroit le plus tranquille du monde. Il y règne une grande paix, un grand silence, une douceur infinie.

Ma fenêtre encadre des bois et des montagnes, mais très loin, au-delà des Alpes, des plaines, des grands fleuves, je vois toujours ces villages et ces plaines où dorment dans leur paix nos camarades qui ne sont pas revenus dans leurs foyers.

Et ça se finit comme ça.


Je comprends l’irrépressible besoin d’apaisement de l’ancien soldat, traumatisé par tout ce qu’il a vécu, mais on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il prend pour du calme ce qui n’est que l’immobilité de la glace.

 

Rigoni sur le blog :


mardi 20 juillet 2021

Chef, on la reverra-t-y, la maison ?

 Mario Rigoni Stern, Le Sergent dans la neige, parution originale 1953, traduit de l’Italie par Noël Calef.

 

Rigoni raconte la retraite de l’armée italienne en Russie à la fin de la Seconde guerre mondiale. Ou plutôt, car il n’y a aucune date, et qu’un seul lieu, le fleuve Don, il raconte les camarades, ceux qui se battent, qui luttent contre le froid et les ennemis, qui marchent dans la neige et qui ne pensent qu’à rentrer à la maison. Hélas, bien peu rentreront.


Meschini écrasait du café dans son casque avec un manche de baïonnette. Bodei faisait bouillir des poux. Moreschi reprisait des chaussettes.


C’est un récit puissant sur la guerre, qui happe le lecteur. Les visages des hommes embarqués là-dedans ne le lâcheront pas.

Ici, il n’y a aucune information d’ordre militaire ou géopolitique, car le projet de Rigoni est simplement de raconter les cigarettes que l’on fume dans la neige, le froid, les munitions qui manquent, les kilomètres parcourus à pied dans la neige, la faim, la fatigue extrême, l’épuisement physique et psychologique – si vous tombez dans la neige, vous y resterez.


Il perd son sang par un tas de blessures légères à la tête et aux bras. Il a les jambes fracassées par un coup d’antichars. Il geint et il pleure :

- Mon gosse ! Mon gosse !

Je lui remonte le moral comme je peux.

- C’est pas grave, de lui dis, courage, Minelli, il y a les brancardiers tout près, ils viendront te chercher.

Je sais bien que c’est faux. Le diable seul sait où sont en ce moment les brancardiers.


Il est question des Alpins, ces gars des montagnes italiennes, envoyés combattre dans l’hiver russe. Ils se terrent dans de longues tranchées, mais quand l’ordre de repli est donné, il leur faut parcourir une interminable marche pour espérer rejoindre une gare. Marcher le jour, marcher la nuit, en longue colonne démembrée, suivre les étoiles, c’est l’hiver, la neige monte haut, les doigts et les pieds gèlent, on cherche les camarades, si on est blessé, on est fichu. De temps en temps l’armée en déroute tombe sur des habitations qui sont envahies par les hommes épuisés (sale temps pour les civils), qui s’arrachent les patates, le lait, le miel. Les Russes harcèlent ces fuyards, les chars allemands accompagnent la longue colonne de fantassins, il faut sans cesse être sur ses gardes et se préparer à se battre. L’Italie est si loin de ce pays désespéré.

Plus que tout, il y la terreur de ne jamais revenir.

C’est un livre pour se souvenir des copains, de leurs habitudes, de leurs agacements, de leur façon de parler et de chanter, de ceux qui ont sans cesse soutenu le moral les uns les autres.

 

Chabaud, Bord de mer, 1905, Pompidou en dépôt au musée Fabre

Parfois, un homme tombait dans la neige et se remettait sur pied péniblement. Le vent se leva. D’abord insensible, puis plus fort, enfin il souffla en tempête. Il arrive, libre, immense, de la steppe illimitée. À travers l’obscurité glacée, il tombait sur nous, pauvres malheureux, égarés dans la guerre ; il nous secouait, nous ébranlait. Il fallait s’accrocher à la couverture dont nous avions recouvert nos têtes et nos épaules. Mais la neige pénétrait quand même, piquant le visage, le cou, les poignets, comme des aiguilles de pin. Nous avancions, l’un derrière l’autre, tête basse. Sous la couverture et le treillis blanc, on transpirait mais, dès qu’on s’arrêtait une seconde, le froid nous faisait trembler. Bourré de munitions, le sac augmentait de poids à chaque pas. Nous avions l’impression que d’un moment à l’autre nous allions nous abattre comme de jeunes sapins ployant sous le fardeau de la neige. « C’est fini, je vais me laisser tomber et ne me relèverai plus. Encore cent pas et puis je jette les munitions. Mais elle ne finira donc jamais cette nuit ? Elle ne s’arrêtera jamais, cette tempête ? » Et on marchait quand même. Un pas après l’autre, un pas après l’autre, un pas après l’autre.

 


mercredi 22 mars 2017

Me faire ça, à moi ! À ton curé ! À celui qui t’a baptisé !

Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles, traduit de l’italien par Monique Baccelli, parution originale 1980, édité en France par La fosse aux ours.

De cours récits dans la montagne.
J’ai repéré Rigoni Stern chez Dominique et je le découvre au travers de ces petits textes, d’inspiration autobiographique, racontant un art de vivre disparu. Les premiers textes parlent de la guerre et d’une journée de chasse pendant la guerre. Il est ensuite beaucoup question de chasse, de chamois, de lièvres et de chiens de chasse et de longues marches dans la montagne. Puis c’est le rythme de vie des abeilles. Les derniers récits racontent des métiers disparus mais qui ont laissé des traces, quelquefois ténues, dans le paysage : la carrière de marbre rouge, le charbon de bois, le four à chaux, le bûcheron… Et tout ce monde mange de la polenta. C’est l’Italie du Nord et de la montagne, celle qui est toute proche de l’Autriche.

L’humidité du bois, l’odeur de la terre humifère, les couleurs des feuilles de hêtre, du sorbier, du saule des chèvres, de l’aulne blanc tranchant sur le vert sombre des sapins et la splendeur flamboyante d’un merisier ; lui avec son chien.

C’est très calme, plein de lenteur et de dignité, de petites bêtes, de silences, de neiges et d’habitudes en voie de disparition. Il est question de la coexistence avec les bêtes, sauvages ou non, de la vie avec le bétail, avec les abeilles, et du soin et de l’attention qu’on leur apporte.
Un curé qui a toujours pratiqué la chasse, avec une très drôle histoire de lièvre et de confession, un vieil homme qui se souvient de tous ses chiens de chasse, un ouvrier qui chasse la bécasse, les traces laissées dans la neige par un renard et un écureuil.
La vie simple qui palpite jour après jour.
J.M. Sicilia, Sanlúcar de Barrameda, 2001, Centre Pompidou, RMN. 
Même s’il était devenu prêtre, il n’avait pas fait vœu de renoncer à la chasse ; il est vrai que quelques chanoines de la curie ne voyaient pas cette activité d’un bon œil, et c’est sans doute la raison pour laquelle, dans les environs, on l’appelait « Don Lièvre ». Mais ne parlait-on pas, jusque dans la Bible, de grands chasseurs devant l’Éternel ? Et manger de la polenta et du gibier avec un bon verre de vin, une fois de temps en temps, c’était sans doute moins qu’un péché véniel. Beaucoup beaucoup moins qu’un péché véniel ; et mieux encore, après cela on devient meilleur, meilleur au point de pardonner du fond du cœur les médisances des commères, et de mieux comprendre les misères du monde.


L’avis d’Hélène.