La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 29 octobre 2019

Me voici devant tous un homme plein de sens.

Apollinaire, Calligrammes, « Chevaux de frise » 1918.

Pendant le blanc et nocturne novembre
Alors que les arbres déchiquetés par l’artillerie
Vieillissaient encore sous la neige
Et semblaient à peine des chevaux de frise
Entourés de vagues de fils de fer
Mon cœur renaissait comme un arbre au printemps
Un arbre fruitier sur lequel s’épanouissent
                                   Les fleurs de l’amour

Pendant le blanc et nocturne novembre
Tandis que chantaient épouvantablement les obus
Et que les fleurs mortes de la terre exhalaient
                                   Leurs mortelles odeurs
Moi je décrivais tous les jours mon amour à Madeleine
La neige met de pâles fleurs sur les arbres
            Et toisonne d’hermine les chevaux de frise
               Que l’on voit partout
                        Abandonnés et sinistres
                                   Chevaux muets



Une petite semaine d'entracte avant la reprise...
En attendant, vous pouvez vous aérez en lisant mes billets sur mes vacances anglo-normandes : présentation, deux étapes Néolithiques (Stonehenge, et les pierres dressées d'Avebury), le palais romain de Fishbourne et ses mosaïques ; Caen et Guillaume le Conquérant ; Salisbury (la cathédrale et Guillaume) ; le château d'Arundel (et ses magnifiques jardins) ; Petworth House (et son décor de bois sculpté).

lundi 14 octobre 2019

Apollinaire se demande ce que cela donnerait de hurler sa poésie en pleine attaque.

Raphaël Jerusalmy, Les Obus jouaient à pigeon vole, paru en 2016, chez Actes Sud.

Vous connaissez mon goût pour Apollinaire. C’est donc très naturellement que j’ai lu ce petit roman consacré aux dernières 24 heures du poète, atteint par un éclat d’obus le 17 mars 1916, blessure qui l’affaiblira et l’empêchera de résister à la grippe espagnole, deux ans plus tard. Les chapitres déclinent la vie dans la tranchée, au front, heure par heure, jusqu’au moment de l’impact. Le quotidien des soldats, français et allemands, le courrier, la nourriture, les puces, les rêves, et ce soldat qui essaie d’écrire de la poésie et de traquer les mots et la vie.

Le chef déguste une nouvelle bouffée de tabac. Il étend les jambes.
- Vous devriez nous pondre un truc là-dessus. Ce silence. Ce calme trompeur qui ne trompe personne.
Pas une mauvaise idée. Un poème sur l’absence de bruit. Et de mots. Quand tout se tait et vous parle.
- Oui, chef.

Il y a beaucoup d’humour dans cette horreur. Ainsi, chaque soldat affublé d’un surnom. L’un est le Père Ubu, un autre Trouillebleu. Gui de Kostrowitzky, trop imprononçable, est devenu Cointreau-whisky. C’est lui, le poète.
Sans être un grand roman, c’est un joli hommage. Le portrait des soldats est attachant. Surtout, il vous donnera envie de (re)lire la poésie d’Apollinaire.

Et puis « ça » a continué avec le parler régimentaire. Irrésistible pour un écrivain. Des phrases courtes. Qui vont à l’essentiel. Sans subordonnées ni complétives. Sans « parce que » ni « et si ». L’armée ne connaît pas le conditionnel. Des abréviations, P.C., Q.G., des chiffres, canon de 75, dix-sept degrés nord. Des argots et des codes. Des entorses à toutes les grammaires. Des raccourcis qui rendent tout facile et clair. Et que les artistes méprisent.
Et cette façon si carrée que les militaires ont de voir les choses qu’elle en est « carrément » cubiste !

C’est le meilleur moment. Le plus beau. Ces fautes de pas, ces variations maladroites, ces demi-pointes. Quand le poème balbutie encore. Toute cette dérive.
La phrase flotte. Elle ondule, elle frétille. Elle se dandine. Se regarde dans la glace en faisant la coquette. Ou la fofolle. Elle voudrait tant être parfaite. Parfaitement belle. Elle se trémousse.
C’est quand elle bouge qu’elle est la plus vraie, la plus vivante. Il faut absolument la saisir à ce moment-là. En plein ébat. Pour qu’elle n’ait pas l’air d’une danseuse fatiguée. Quand on la couchera par écrit.
Picabia, Portrait d'Apollinaire irritable poète, 1917, privé.

Du même auteur, j’ai lu La Confrérie des chasseurs de livres qui n’est pas terrible, laissez tomber, et Sauver Mozart, qui est très bien, vous pouvez le lire.

Apollinaire est très présent sur le blog. Voici les poèmes extraits de Calligrammes : 
La petite auto, extrait de Calligrammes
Ombre, extrait de Calligrammes
La nuit d'avril 1915, extrait de Calligrammes
Fusée, extrait de Calligrammes
Reconnaissance, extrait de Calligrammes

samedi 4 mai 2019

Pâles poulpes des vagues crayeuses ô poulpes aux becs pâles

Apollinaire, Calligrammes, publié en 1918.
Reconnaissance dans la section « Case d’Armons »

Un seul bouleau crépusculaire
Pâlit au seuil de l’horizon
Où fuit la mesure angulaire
Du cœur à l’âme et à la raison

Le galop bleu des souvenances
Traverse les lilas des yeux

Et les canons des indolences
Tirent mes songes vers
                                     les
                                           cieux

jeudi 2 novembre 2017

Tes seins sont les seuls obus que j’aime


Apollinaire, Calligrammes, « Fusée » dans la partie « Lueurs des tirs ».

La boucle des cheveux noirs de ta nuque est mon trésor
Ma pensée te rejoint et la tienne la croise
Tes seins sont les seuls obus que j’aime
Ton souvenir est la lanterne de repérage qui nous sert à pointer la nuit

En voyant la large croupe de mon cheval j’ai pensé à tes hanches

Voici les fantassins qui s’en vont à l’arrière en lisant un journal

Le chien du brancardier revient avec une pipe dans sa gueule

Un chat-huant ailes fauves yeux ternes gueule de petit chat et pattes de chat

Une souris verte file parmi la mousse

Le riz a brûlé dans la marmite de campement
Ça signifie qu’il faut prendre garde à bien des choses


mardi 31 octobre 2017

Les obus miaulaient un amour à mourir


Apollinaire, Calligrammes, « La nuit d’avril 1915 » dans la partie « Case d’Armons ».

Le ciel est étoilé par les obus des Boches
La forêt merveilleuse où je vis donne un bal
La mitrailleuse joue un air à triples-croches
Mais avez-vous le mot
                                    Eh ! oui le mot fatal
Aux créneaux Aux créneaux Laissez là les pioches

Comme un astre éperdu qui cherche ses saisons
Cœur obus éclaté tu sifflais ta romance
Et tes mille soleils ont vidé les caissons
Que les dieux de mes yeux remplissent en silence

Nous vous aimons ô vie et nous vous agaçons

Les obus miaulaient un amour à mourir
Un amour qui se meurt est plus doux que les autres
Ton souffle nage au fleuve où le sang va tarir
Les obus miaulaient
                                   Entends chanter les nôtres
Pourpre amour salué par ceux qui périr

Le printemps tout mouillé la veilleuse l’attaque
Il pleut mon âme il pleut mais il pleut des yeux morts
Ulysse que de jours pour rentrer dans Ithaque
Couche-toi sur la paille et songe un beau remords
Qui pur effet de l’art soit aphrodisiaque

Mais
        orgues
                    aux fétus de la paille où tu dors
L’hymne de l’avenir est paradisiaque