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jeudi 2 avril 2026

Je pris Jupiter ; c’est le seul cheval de la demi-brigade totalement dépourvu d’imagination.

 

Jean Giono, Les Récits de la demi-brigade, recueil de nouvelles écrites entre 1955 et 1960, recueil paru en 1972, édité par Folio/Gallimard.

Six récits, où le narrateur n’est autre que le capitaine de gendarmerie Langlois, plusieurs années avant son apparition dans Un roi sans divertissement.

C’est un ancien des armées napoléoniennes, un qui est revenu de toutes les guerres et qui sert le pouvoir royal avec prudence et scepticisme, avec aussi beaucoup de distance vis-à-vis de la Préfecture. C’est un bout de Provence qui est parcourue par des bandits de grand et petit chemin, des bandes venues de Marseille, des espions du roi, des complotistes légitimistes. Notre héros essaie de traquer la vérité, se plante souvent, mais préfère aussi souvent l’honneur à la légalité.

Je pris deux pistolets et mon sabre : pistolets pour l’en-cas et sabre pour le plaisir. Il n’y avait qu’à chercher deux ou trois têtes à mettre devant le sabre.

Un régal de lecture. Un récit par soir avant de s’endormir. Le ton y est rapide et allusif – comme dans Un roi sans divertissement, une partie de la résolution risque d’échapper au lecteur trop pressé. L’essentiel réside dans la peinture d’un personnage et d’une atmosphère : une Provence aux allures coupe-gorge permanent, souvent couverte de neige (car décidément Langlois est un être de l’hiver), les longues chevauchées dans des chemins mal famés (et les chevaux sont des personnages à part entière). 

Aussi loin que mes yeux pouvaient voir, j’apercevais autour de moi des landes désertes dont l’aspect renouvelé par la neige m’était parfaitement étranger. Les lointains étaient de ce bleu sombre un peu funèbre que prend la mer sur de grands fonds.

Entre roman d’aventure et roman policier, langue ciselée, ironique, qui trace des portraits en une ligne – c’est peut-être le franc parler du soldat ou le contexte paysan qui autorise ces formules taillées au sabre.

On croise également la petite marquise de Théus, vous savez, celle qui accompagne Angelo dans sa traversé de la Provence en proie au choléra, ainsi que son vieux et noble mari. Voilà, on est dans cet univers là.

C’était à ce moment-là une bande semi-politique, semi-ecclésiastique, semi-tout ce qu’on voudra. Il s’agissait, en gros, de complots contre rien et contre tout, d’une sorte de Terreur blanche bâtarde et attardée ; et en détail, d’une couverture à beaucoup de noirs desseins, si noirs qu’il fallait de bons yeux pour arriver à distinguer, au fond, les bas violets de l’évêque.

Ces terres désertes que je connais bien ont un visage très sensible. En l’interrogeant avec patience on y trouve trace de tout. Alors que, dans un endroit fréquenté, le passage d’un homme ne signifie rien, il pouvait ici donner matière à des réflexions utiles.


Hannon, La Clairière, 1897 photogravure (Bruxelles espace photographique)


Jean Giono sur le blog :
La Triologie de Pan :  Colline (magnifique, c'est la Provence dure et sèche) - Un de Baumugnes (un peu plus âpre, mais très réussi) - je n'ai pas encore lu le troisième
Les grands romans panthéistes : Le Chant du monde (ici le fleuve règne en maître, une appréciation sur le fil en ce qui me concerne) - L'Homme qui plantait des arbres (une petite fable) ; Que ma joie demeure (très beau, très agaçant)
Le cycle d'Angelo : Le Hussard sur le toit (un roman d'aventures très stendhalien - j'adore) - et faut que je lise les autres Un roi sans divertissement, un roman de l'hiver (virtuose et mystérieux)
Les romans de l'après-guerre : Le Moulin de Pologne (une vie de village assez cruelle, mais j'ai pas trop aimé) - Deux cavaliers de l'orage (la vie d'une famille paysanne, c'est très fort) - Ennemonde et autres caractères (très très réussi) - L'Iris de Suse (c'est son dernier roman, c'est une renaissance, serait-ce mon préféré ?
Le Déserteur : biographie imaginaire du peintre Charles Brun, un art de la dévotion au coeur des Alpes Suisses
Le grand troupeau : le grand roman de la Première guerre mondiale

Je n’avais pas lu Giono depuis un certain temps (octobre 2023, me dit le blog, avec Un roi sans divertissement justement) et j’ai replongé avec un grand plaisir. Je vais relancer la machine ! C'est pourquoi j'ai eu envie de ce projet de lecture commune, mais il n’est pas exclu que je sois toute seule à participer. M’en fous un peu.*

* Mais non ! Il y a Ingannmic qui a lu Un de Baumugnes.

Et n’oubliez pas : aujourd’hui, 2 avril, c’est la sainte Sandrine, sainte patronne des lectures communes sur la blogosphère. Donc bonne fête Sandrine !


lundi 2 octobre 2023

Si on a peur on mettra une pierre à la poche. Et on avait peur.

 

Jean Giono, Un roi sans divertissement, 1947.


Au début du livre, un narrateur (que l’on suppose se situer au moment de l’écriture du roman, en 1946) commence à raconter une histoire incompréhensible. On se perd entre les lieux et les personnes – ma grand-mère racontait de cette façon, en remontant les générations. Il parle tantôt de vieillards qui lui ont raconté une histoire, d’un homme qu’il voit, lui, à son époque, et d’un érudit local qu’il a consulté, mais il racontera ce qu’il veut. On finit par comprendre que dans un village perdu du Diois, au milieu du XIXe siècle, en hiver, des habitants disparaissent. La peur s’installe dans la neige, ainsi qu’un militaire, un certain Langlois.

S’ensuit le récit d’une longue traque, comme une chasse au loup, avant que le supposé criminel ne soit tué. Si le lecteur peut s’attendre alors à ce que le roman s’intéresse à cet homme, un homme monstre, un homme ordinaire, un homme en quête de divertissement, c’est en réalité Langlois le militaire qui sera le centre du roman. S’ensuivent plusieurs récits le concernant, récits recueillis auprès de témoins, transmis par le souvenir (puisque l’érudit est méprisé). Est-ce lui l’homme en quête de divertissement ?


On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance exquise du plumage de la pintade est inutile. Ceci est tout à fait à part.


Si le début peut dérouter et si certains lecteurs courent le risque de s’égarer dans la neige, j’avoue avoir grandement apprécié ma lecture, que j'ai trouvé plutôt envoûtante. Giono en a fini avec son panthéisme qui m’avait tant agacée dans Que ma joie demeure et il aborde sa période plus sèche, voire franchement laconique au vu de certains dialogues. Il ne délaisse pour autant pas le symbolisme puissant. Il y a ici les habitants, les campagnards, qui s’occupent de leurs moissons et de leurs patates, et les individus qui sont face à eux-mêmes ou face à la solitude des autres. Personne n’est en mesure de percer le silence de Langlois. Au milieu de la société la plus amicale, il reste comme au milieu des steppes glacées. Finalement, seuls le criminel du début, son cheval et un loup réussissent à croiser son regard.

C’est un roman marqué par l’hiver. Pas ici de chaleur, de sève printanière, de ciel violet et autres. On y laisse l’empreinte de ses pas dans la neige, on y saigne aussi. Les habitations disparaissent dans le blanc et les personnages restent campés au chaud, devant la fenêtre, plongés dans leurs pensées.


Et quel alentour ! La rosée couvrant les champs où le blé avait été coupé et l’éteule en était rose comme un beurre qui fait la perle. Le ciel était bleu comme une charrette neuve. De tous les côtés les alouettes faisaient grincer des couteaux dans des pommes vertes. Il y avait des odeurs fines et piquantes qui faisaient froid dans le nez comme des prises de civette. Les forêts et les bosquets dansaient devant mes yeux comme le poil d’une chèvre devant laquelle on bat du tambour. Hou ! le beau matin !

(ceci est un démenti : il n'y a pas que l'hiver dans la vie des humains)

Chabaud, La Montagnette, 1925 Musée Réattu Arles


Et ce titre ? Le terme de « divertissement » renvoie à Pascal, un peu vaguement pour ce qui me concerne (l’homme ne sait pas rester immobile dans sa chambre et a impérativement besoin de distractions pour ne pas se confronter au néant de l’existence), mais plus précisément pour Giono qui comme tous les écrivains de la première moitié du XXe siècle est familier des moralistes du XVIIe. Heureusement, il y a Wikipedia : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. » « Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »

À la fin du roman, on a envie de relire les premières pages, pour mieux comprendre ce que l’on nous a raconté, dans un désordre apparent, désordre qui a servi à nous installer dans le roman et à nous conduire au gré du romancier. Qui est ce Frédéric IV ? Ce V. qui lit Sylvie ? Pourquoi ce début est-il sous le signe du soleil et de la beauté ?

Il y a aussi un grand hêtre, juste en face de la scierie. Il fait face à notre condition humaine.

 

Il y a là un hêtre ; je suis bien persuadé qu’il n’en existe pas de plus beau : c’est l’Apollon des hêtres. Il n’est pas possible qu’il y ait, dans un autre hêtre, où qu’il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d’éternelle jeunesse : Apollon exactement, c’est ce qu’on se dit dès qu’on le voit et c’est ce qu’on se redit inlassablement quand on le regarde. Le plus extraordinaire est qu’il puisse être si beau et rester si simple.

 

Lecture commune organisée par Ingannmic, qui a lu Le Bestiaire (ça a l'air bien). Maryline a lu Un de Baumugnes.


Giono sur le blog :

La Triologie de Pan :  Colline (magnifique, c'est la Provence dure et sèche) - Un de Baumugnes (un peu plus âpre, mais très réussi) - je n'ai pas encore lu le troisième
Les grands romans panthéistes : Le Chant du monde (ici le fleuve règne en maître, une appréciation sur le fil en ce qui me concerne) - L'Homme qui plantait des arbres (une petite fable) ; Que ma joie demeure (très beau, très agaçant)
Le cycle d'Angelo : Le Hussard sur le toit (un roman d'aventures très stendhalien - j'adore) - et faut que je lise les autres
Les romans de l'après-guerre : Le Moulin de Pologne (une vie de village assez cruelle, mais j'ai pas trop aimé) - Deux cavaliers de l'orage (la vie d'une famille paysanne, c'est très fort) - Ennemonde et autres caractères (très très réussi) - L'Iris de Suse (c'est son dernier roman, c'est une renaissance, serait-ce mon préféré ?)
Le Déserteur : biographie imaginaire du peintre Charles Brun, un art de la dévotion au coeur des Alpes Suisses
Le grand troupeau : le grand roman de la Première guerre mondiale

mardi 27 juin 2023

Nous aurions beau temps que l’homme vienne.

 

Jean Giono, Que ma joie demeure, 1935.

 

Sur le plateau Grémone, là-haut, quelques familles vivent de la terre, ni heureuses ni malheureuses. Et pourtant, Jourdan a la sensation d’être en proie à une lèpre. Une nuit arrive Bobi, un poète, un acrobate, un vagabond, qui propose doucement de faire la place à l’inutile. De planter des haies pour faire revenir les oiseaux, de ne pas ensemencer les terres au maximum, de laisser les chevaux courir, de partager les efforts…


Je crois que notre malheur c’est comme une maladie que nous faisons nous-mêmes avec de gros chaud-et-froid, de la mauvaise eau et du mal que nous prenons les uns aux autres en nous respirant nos respirations.


Certaines idées sont des aberrations écologiques, mais reflètent en réalité une conception de la nature comme une source de vie et de fécondité, dont l’être humain se serait peu à peu coupé, et qu’il faudrait s’efforcer de retrouver. L’être humain aurait en effet perdu la perception intime du monde, incapable de comprendre les signes, que tous les autres êtres vivants perçoivent facilement.

Pour moi, ce roman est à la fois beau et profondément agaçant. La langue est très belle, je dirais qu’elle est somptueuse, avec ces mots paysans, ces mots du terroir, cette façon inhabituelle de mener les phrases et d’apparier les adjectifs. Je ne peux pas m’empêcher de trouver certains procédés un peu lourds et répétitifs. Comme me l’a dit quelqu’un « dans certains cas, il fait un peu du Giono ». La tartine est parfois un peu épaisse.


C’était une nuit extraordinaire.

Il y avait du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.

C’est le début. C’est sûr que ça embarque la lectrice !


Et puis, cette vision panthéiste de la nature est certes très puissante, mais un peu… envahissante ? Sans cesse, ce rappel de la nécessité de l’amour, de la reproduction, du mâle et de la femelle, de la vie qui s’insuffle partout. Jean, il faut arrêter d'employer le verbe « gémir » à tout va.

Et malgré tout… il y a des évocations pleines de souffle. Je retiens notamment celle des semailles et celle des moissons où le roman met en parallèle ce qui se passe parmi les familles du plateau et ce qui se passe plus bas, là où les champs appartiennent à des propriétaires, où les gars venus des montagnes viennent en masse louer leurs bras à la journée. Ce parallèle entre ces deux campagnes est saisissant !


Et on a dans tout son corps des désirs, et on souffre. On ne sait pas et on sait. Oui, vaguement on se rend compte que ce serait bien, que la terre serait belle, que ce serait le paradis, le bonheur pour tous et la joie. 

Eisenschitz, Paysage des Alpilles, Toulon musée des arts


C’est que nous sommes dans une fable. Nos familles sont en grande partie à l’écart du monde. Pas d’école (d’ailleurs les enfants tiennent une place réduite), ni de mairie ni de curé. À peine est-il question de commerces et de marchés où acheter des bêtes. Comme s’il fallait se créer une bulle où faire demeurer la joie – mais il est impossible de vivre dans l’immobilité et hors des passions. La cruelle dimension humaine peut se rappeler à vous brutalement ou l’inquiétude s’insinuer doucement sous la joie.


L’inquiétude. Toujours attendre. Toujours vouloir, avoir peur de ce qu’on a, vouloir ce qu’on n’a pas. L’avoir, et puis tout de suite que ça parte. Et puis, savoir que ça va partir d’entre nos mains, et puis ça part d’entre nos mains.


Ma préférence va aux formules les plus simples, proches de celles qui se disent ou qui se sont dites. Oui, que l’on me parle du « cheval pommelé au cul énorme » et des chevaux qui découvrent le foin des grandes étables de montagne, de cet homme qui rêve de bétail merveilleux. Et de ce magnifique métier à tisser avec une femme qui retrouve instinctivement les gestes de sa jeunesse. Et de cet homme qui fauche dans un geste à la perfection admirable. Je n’aime pas ces dialogues de phrases mystérieuses.

Il y a aussi la vie des loutres, des fourmis, des oiseaux, des plantes de toute sorte, des écureuils et bien sûr la vie du cerf dans l’herbe et dans l’étang.

 

Loubon, Les menons en tête d'un troupeau en Camargue, 1864 Granet

Ce n’était pas le vent. C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper els montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs.

 

C’était le grand gel. Pendant la nuit, le vent du nord était venu. Il avait soufflé tout doucement, sans violence, à peine comme un homme qui respire. Mais sa force était dans le froid. Il avait déblayé le ciel. Il avait verni la neige. Il avait séché la dernière sève aux fentes des écorces. Il avait fait que la forêt était maintenant comme un grand bloc. Il avait verrouillé la terre. Il avait usé le ciel toute la nuit avec du froid, du froid et du froid, toujours neuf, toujours bien mordant, comme un qui fait luire le fond d’un chaudron à la paille de fer, et maintenant le ciel était si pur et si glissant que le soleil n’osait presque pas bouger.

 

Bon. C’est un vin un peu trop fort pour moi ? Ou trop doux et enveloppant.

J’ai retrouvé l’avis de Dominique. Elle saura vous convaincre que ce livre est tout à fait magique. Laissez le vent bleu monter de la mer. Ce passage m’est en effet resté en mémoire.

 

Si vous n’avez jamais lu Giono, je ne vous conseille quand même pas de commencer par celui-ci. Préférez Colline ou Ennemonde ou Le Grand troupeau. Si vous connaissez déjà le bonhomme, allez-y, n’hésitez pas, faites-vous votre idée.


Jean Giono sur le blog :

La Triologie de Pan :  Colline (magnifique, c'est la Provence dure et sèche) - Un de Baumugnes (un peu plus âpre, mais très réussi) - je n'ai pas encore lu le troisième
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Le cycle d'Angelo : Le Hussard sur le toit (un roman d'aventures très stendhalien - j'adore) - et faut que je lise les autres
Les romans de l'après-guerre : Le Moulin de Pologne (une vie de village assez cruelle, mais j'ai pas trop aimé) - Deux cavaliers de l'orage (la vie d'une famille paysanne, c'est très fort) - Ennemonde et autres caractères (très très réussi) - L'Iris de Suse (c'est son dernier roman, c'est une renaissance, serait-ce mon préféré ?)
Le Déserteur : biographie imaginaire du peintre Charles Brun, un art de la dévotion au coeur des Alpes Suisses
Le grand troupeau : le grand roman de la Première guerre mondiale

Il y a de quoi faire et je compte bien en lire encore autant.




mardi 2 novembre 2021

Le vent galopait sans toucher terre, il soufflait à hauteur d’arbre.

 Jean Giono, Le Chant du monde, 1934, Gallimard.

 

Un très beau roman d’eau et de vie.

Antonio et Matelot, le pêcheur et le bûcheron, se mettent en route et entreprennent de remonter le fleuve, car le fils (le « besson ») du second a disparu. C’est l’automne, mais quand ils parviennent dans le pays de Rebeillard, une terre où l’on élève les bœufs et les taureaux, c’est presque déjà l’hiver. Le besson n’est pas mort, mais il y a une histoire de femme, de vengeance et de famille. Et puis, il y a Clara. Ils ne reviendront qu’au printemps.


Il avait regardé tout le jour ce fleuve qui rebroussait ses écailles dans le soleil, ces chevaux blancs qui galopaient dans le gué avec de larges plaques d’écume aux sabots, le dos de l’eau verte, là-haut au sortir des gorges avec cette colère d’avoir été serrée dans le couloir des roches, puis l’eau voit la forêt large étendue là devant elle et elle abaisse son dos souple et elle entre dans les arbres.


Le personnage principal, c’est le fleuve. Le fleuve, avec le vent, les arbres, leur odeur, leur bruit, leur vie qui nous dépasse et nous englobe. Les êtres humains sont en proie à un destin qui les anime et qu’ils ne décident pas, qu’il s’agisse de la mort des autres ou de la leur, ou de l’amour ou du désir de vie. Ils sont des archétypes, certains n’ont pas de nom, ou ont un surnom qui les signale à l’attention de tous (Bouche d’or, des cheveux rouges, un guérisseur nommé Toussaint…).

Il y a toute la vie de la nature au gré de l’hiver, de la neige, du froid, du gel, l’hiver inconnu pour nos deux hommes du Sud, surtout pour Antonio qui porte le fleuve en lui. Il y a la vie avec les animaux, avec les taureaux, avec le taureau nommé Aurore qui est plus important que l’armée de bouviers chargée de veiller sur lui.

Il y a des scènes étonnantes : du ski, un voyage en raquettes, des masques pour se protéger les yeux du soleil, un cortège funèbre où les chars sont tirés par les taureaux, un grand incendie…

Berger, Le Baigneur, 1940 privé

La nuit arriva dans un grand coup de vent. Elle n’était pas venue comme une eau par un flux insensible à travers les arbres, mais on l’avait vue sauter hors des vallées de l’est. D’un coup, elle avait pris d’abord jusqu’aux lisières du fleuve puis, pendant que le jour restait encore un peu sur les collines de ce côté-ci elle s’était préparée, écrasant les osiers sous ses grosses pattes noires, traînant son ventre dans les boues. Au premier vent elle avait sauté. Elle était déjà loin, là-bas devant, avec son haleine froide ; ici on était caressé par son corps tiède plein d’étoiles et de lune.


Cette vision mythique et panthéiste m’a énormément plu, mais je note qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’on la trouve un peu lourde et datée, ou précieuse. Giono s’écoute un peu, fait le conteur. Je me suis laissé emporter par le voyage, mais je comprendrai que l’on préfère rester sur le bord en attendant un peu plus de sobriété. Un je-ne-sais-quoi d’équilibre précaire qui peut rebuter.

Il y a un homme qui nage avec un congre.

 

On ne voyait pas le fleuve. Il était sous la brume. Puis il commença à remuer ses grosses cuisses sous la glace et on entendit craquer et bouger et un bruit comme le frottement de grosses écailles contre les graviers des rives. On n’en pouvait pas douter : malgré l’hiver le fleuve s’échauffait dans de grands gestes.

 

Giono sur le blog :

Colline - Le Déserteur - Deux cavaliers de l'orage - Ennemonde et autres caractères - Le grand troupeau - L'Homme qui plantait des arbres - Le Hussard sur le toit - L'Iris de Suse - Le Moulin de Pologne - Le Noyau d'abricot et autres nouvelles - Un de Baumugnes



ADDENDUM ACTUALITÉ : Déménagement cette semaine, le fil d'internet risque d'être rompu. Retrouvailles prochainement.


lundi 11 janvier 2021

Il m’a fait venir les choses de très loin.

Jean Giono, Le Moulin de Pologne, 1953, édité chez Gallimard.

 

Un homme, M. Joseph, arrive dans une petite ville. Il est intrigant, mais on ne sait pas pourquoi. Le narrateur raconte ensuite, grâce à un long retour en arrière, l’histoire d’une famille, celle des Coste, sur laquelle s’acharne le destin. Pas possible d’être en paix avec le malheur. Ensuite, le narrateur raconte comment M. Joseph unit sa vie à celle de cette famille.


Il logeait chez des cordonniers, impasse des Rogations. Le ménage qui lui donnait le gîte et le couvert n’était pas la fleur des pois : lui se soûlait et elle aussi. Quand ils étaient soûls, ils ne se battaient pas, c’était beaucoup plus grave : ils chantaient. Ils avaient des voix horribles, et ils pouvaient s’en servir pendant des jours et des nuits entières sans repos. Nous ne sommes pas très regardants sur le chapitre de l’ennui et il nous en faut beaucoup pour nous mettre les nerfs en pelote. Ces cordonniers-là y arrivaient.

A. Whishaw, Corrida, 1955 Tate

Pour moi, cette histoire se développe sur deux grands axes. D’abord, celui des Costes, riche famille terrienne, la propriété, les chiens, les chevaux, les hommes, les femmes. La tragédie s’y unit au grotesque et l’humour plus ou moins déplacé du narrateur empêche de véritablement compatir à leur malheureuse histoire. Famille maudite certes, mais nous ne sommes pas dans les Atrides. Ensuite, il y a la petite ville dont fait partie le narrateur. Petite ville qui juge celui qui n’est pas comme elle, qui se scandalise, qui commente, qui tolère mal ceux qui ont l’air un peu différent ou qui ont le mauvais œil. Mais petite ville médiocre, ce n’est pas un chœur antique.

Je n’ai pas vraiment aimé ce roman. Mon principal souci provient de cette petite ville dont je ne comprends absolument pas les réactions ni le fonctionnement. De ce fait, un certain nombre de péripéties me semblent factices. Je n’ai vu ni scandale ni bizarrerie là où on m’a dit qu’il y en avait. C’est peut-être le décalage temporel ? Il n’y a plus aujourd’hui ce genre de ville où tout le monde se connaît, avec sa stratification sociale, ses codes de conduite… Pour moi, c’est un mauvais théâtre qui sonne faux.

C’est dommage, parce qu’il y a par ailleurs plusieurs trouvailles grinçantes et remarquables. L’une d’elle est le général des jésuites qui fait une apparition notable.

N’empêche qu’il y a le narrateur, insincère, faux et pusillanime, membre de la communauté, mais désireux de se rapprocher des personnages de l’histoire, on le soupçonne sans cesse de manipuler le récit et le lecteur. Toujours une habileté de la narration d’avoir un narrateur retors.

Et puis la très belle langue de Giono. Poétique, mais cruelle, ironique et grinçante, c’est un monde à elle toute seule.

 

Mais nous craignons moins les couteaux et les fauves qu’une façon de vivre qui ne correspond pas à l’idée que nous nous faisons de la vie. Cela détruit tout ce que nous possédons plus sûrement que la révolution de Pancho Villa.

 

Sur ce roman, l'avis du Bonheur du jour.

Giono sur le blog : Colline - Le Déserteur - Deux cavaliers de l'orage (très fort) - Ennemonde et autres caractères (superbe) - Le grand troupeau (sur la Première guerre mondiale - à lire absolument) - L'Homme qui plantait des arbres - Le Hussard sur le toit (mon chouchou, mon préféré) - L'Iris de Suse (le plus beau, lui aussi est indispensable) - Le Noyau d'abricot et autres nouvelles - Un de Baumugnes.

 


jeudi 16 janvier 2020

Ah ! voilà enfin le fils de sa mère !

Jean Giono, Le Hussard sur le toit, 1951, Gallimard.

Plaisir de relecture.
Nous sommes en Provence, dans les années 1830 comme on le comprend, Angelo se dirige à cheval vers on ne sait où. Dans le même temps où il pénètre dans les collines, les malades commencent à tomber et à mourir. Le choléra est là.

Assez rapidement, ils entrèrent dans une forêt de sapins clairsemés qui ronronnait comme un chat. La lune se levait dans un ciel brouillé.

C’est l’argument principal du roman, un grand roman d’aventures. Il faut attendre la centième page pour que d’errance en errance Angelo entre dans Manosque et que le lecteur comprenne que c’était là où il voulait aller. D’allusion en allusion, on comprend que l’on a affaire à un révolutionnaire italien (Piémontais !), ce qui ne dit pas forcément grand-chose à un lecteur français de 2019 d’ailleurs. Bien plus loin dans le roman, notre compréhension s’améliore, mais restera toujours parcellaire, car ce n’est sans doute pas ce qui importe.
L’important est-il d’ailleurs le choléra ? Pas sûr… plutôt l’état de folie où il met les hommes et la proximité de la mort qu’il apporte. Pour Angelo, c’est l’aventure.
Nous le suivons, échappant aux soldats et aux milices des habitants, s’évadant de quarantaine où l’on parque les gens, cherchant de la nourriture dans une contrée où tout est contaminé (et nous sommes avant l’ère de la boîte de conserve), trouvant plus ou moins son chemin parmi les collines, les vignobles, les petits chênes et les oliviers. Et puis, il y a le passage à Manosque et cette vie sur les toits, qui occupe à peine 100 pages, mais qui donne son titre mystérieux au roman. Il y a aussi la jeune femme, se présentant tardivement comme Pauline. Courageuse, on en saura à peine plus sur elle. Angelo la traite comme un compagnon d’armes, avant que Giono ne nous fasse comprendre très subtilement l’évolution des sentiments.
L’épidémie de choléra donne lieu à quelques évocations particulièrement frappantes : celle des cadavres qui jonchent les rues dans les positions les plus incongrues, la mort ayant dépouillé les êtres humains de toute dignité, identité et pudeur, celle des oiseaux qui mangent les cadavres et qui apparaissent dès lors comme des signes funestes (même les gentilles hirondelles et les rossignols et les papillons s’y mettent). Les bûchers où l’on brûle les morts.

Il devait être à peu près midi. Le soleil tombait d’aplomb. La chaleur était, comme la veille, lourde et huileuse, le ciel blanc ; des brumes semblables à des poussières ou à des fumées sortaient des champs de craie. Il n’y avait pas un souffle d’air, et le silence était impressionnant malgré les bruits des étables : bêlements, hennissements et coups de pied dans les portes qui faisaient à peine comme le bruit d’une poêlée d’huile sur le feu au fond de la grande chambre mortuaire de la vallée.

Le roman est censé faire partie d’un cycle, mais il fonctionne de façon tout à fait autonome, comme un épisode singulier de la vie d’Angelo, un homme qui traverse la mort comme un jeune héros. On a incontestablement affaire à un héros stendhalien : un italien, soucieux de gloire et d’honneur, qui se comporte comme s’il était en permanence en représentation, ayant besoin de montrer qu’il n’est pas un lâche en toute occasion. Plusieurs motifs rappellent irrésistiblement La Chartreuse de Parme, comme cette errance au cœur d’un événement incompris qui dépasse l’individu, le motif de l’enfermement, le goût pour la geste soldatesque… Il est d’ailleurs amusant qu’un pacifiste comme Giono ait réussi à camper un personnage d’officier aussi fringant. On trouve aussi, comme chez Stendhal, une grande part d’humour. Angelo est sans cesse en train de railler ses contemporains (ah ! les bourgeois), mais également lui-même. Cette autodérision contribue à donner une atmosphère de théâtre à ce drame. Angela éprouve le besoin irrésistible de montrer de l’audace et du panache, au lieu de faire bêtement ce qu’il y a à faire comme tout le monde. Il est au comble du bonheur au moment de sortir les armes et de se battre.

Ce n’est pas la première fois que je veux tuer des mouches avec un canon. C’est la cent millième fois.

« Peuple, je t’aime ! » dit Angelo à haute voix. Mais tout de suite il eut scrupule et il se demanda si en réalité il n’aimait pas le peuple comme on aime le poulet.

Difficile de ne pas penser à La Peste, paru seulement quelques années avant. Giono est romancier avant d’être philosophe. Toutefois, le choléra apparaît également comme un moyen de révéler ce qu’il y a de meilleur ou surtout de pire, disons de sincère et d’authentique, chez l’être humain. Les personnages y sont ambigus, y compris ces révolutionnaires italiens dont on ne sait pas bien d’où ils sortent. La maladie n’y est guère décrite de façon réaliste, même si le corps a une présence concrète, avec ses immondices diverses. Ici, les héros se vident par tous les orifices et c’est écrit très clairement.
Il y a aussi la Provence, la très belle et très dure description du soleil et de l’épouvantable chaleur de l’été, du ciel aveuglé de soleil, des orages et des chemins.
Et il y a beaucoup de polenta.

Sur les talus brûlés jusqu’à l’os quelques chardons blancs cliquetaient au passage comme si la terre métallique frémissait à la ronde sous les sabots du cheval. Il n’y avait que ce petit bruit de vertèbre, très craquant malgré le bruit du pas assourdi par la poussière et un silence si total que la présence des grands arbres muets devenait presque irréelle. 

Il y avait quelque chose de fade et d’écœurant dans cette monotonie de grisaille et de désert. La sève amère des buis imbibait l’air. Les épines des ronces, les aiguilles des genévriers, les herbes ligneuses qui se cramponnaient comme des araignées sur de toutes petites croûtes de terre pulvérulente et verte irritaient le regard. La tristesse était dans le pays comme une lumière. 
M. Serre, Vue de l'hôtel de ville de Marseille pendant la peste de 1720, 1721 Marseille BA.

J’ai réécouté ce reportage sur la peste de 1720 en Provence. Un siècle d’écart, mais cela aide à faire comprendre les contraintes concrètes que pose une telle épidémie et la part d’invention de Giono.

Du coup, j’ai revu le film de Rappeneau. Je le trouve très réussi et très différent du roman. 
Le film tire beaucoup plus vers l’aventure. Les relations d’Angelo avec le combat italien contre l’Autriche y sont plus explicites (avec la mention de faits qui se trouvent dans d’autres romans de Giono), les affrontements avec l’armée et les péripéties diverses davantage mises en valeur. De ce fait, nous perdons l’aspect contemplatif de cette loooongue entrée en matière avant l’arrivée à Manosque où l’on ne sait pas ce que cherche cet Angelo à cheval et de l’interminable errance de Pauline et d’Angelo avant d’arriver à Gap, perdus dans les oliviers et les chênes. Ce n’est pas une critique, je comprends très bien qu’un film ne privilégie pas les mêmes effets, mais l’impression produite est très différente. Je trouve également que la population est moins bien traitée dans le film, montrée sous un angle très négatif (cupidité, ignorance, terreur), et que les ambiguïtés de bien des personnages disparaissent. L’horreur du choléra est très bien rendue, vu que j’en ai cauchemardé. Enfin, je trouve qu’Olivier Martinez campe parfaitement cet Angelo fier jusqu’à l’excès, voire jusqu’au ridicule, très conscient d’être un héros romantique, et en cela, tout à fait fidèle au personnage de Giono. Juliette Binoche incarne très bien Pauline de Théus. Et le chat a un très grand rôle ! 

Giono sur le blog :

Ce billet beaucoup trop long traduit-il mon enthousiasme ? !

samedi 21 juillet 2018

Alors, il entrait pas à pas dans de vastes déserts.

Jean Giono, L’Iris de Suse, 1970.

Un très beau roman sur la renaissance d’un homme.
Comme dans Le Déserteur, tout commence par une fuite, même si nous ne sommes plus dans les Alpes à la frontière franco-suisse. Tringlot sort du bagne de Toulon en essayant de se faire le plus discret possible. Il marche la nuit, il se cache, il évite les chemins fréquentés. Nous saurons à la fin du récit l’identité de ceux qui le cherchent. Tringlot finit par croiser le chemin d’Alexandre et de Louiset et d’un grand troupeau de moutons qu’ils mènent là-haut, dans les alpages. Il se joint à eux – on ne le cherchera jamais parmi les moutons – et il découvre un monde. L’été sur la montagne. L’hiver venu, Tringlot se pose auprès d’un château. Il y rencontre Casagrande, un mulet, un forgeron, une baronne et l’Absente. Les rêves de brigand le quittent peu à peu, une autre vie va poindre.

« Je suis en train de disparaître », se dit Tringlot, il tâta sa barbe au menton, « comme un morceau de sure dans du café bouillant. La mort attrape d’abord ceux qui courent ; je ne cours plus ; je traîne les pieds. Je vais peut-être à trois à l’heure, sous mon chapeau et ma barbe, et sous la corporation (qui m’aurait dit que je conduirais des montons ?), caché, sous la montagne. » Il ne disait pas sur la montagne mais sous la montagne. Il avait l’impression d’entrer dans des vestibules sombres et sonores, comme au fin fond de la nuit déserte.

Il y a d’abord l’évocation de Tringlot. On ne sait pas vraiment qui il est, d’où il vient, ce qu’il a fait, ce qu’il veut. Le plus invisible possible, en quête pourtant d’un rôle, d’une mission, d’une place dans ce monde qu’il découvre. Les autres personnages ne sont pas plus loquaces. Au lecteur de relier les sous-entendus entre eux pour comprendre les passions des uns et des autres. Tout cela confine bien souvent à la folie, voire au fantastique : la nuit et la neige absorbe les silhouettes, les personnages restent enfermés des jours auprès du feu et surgissent tout à coup pour agir d'une façon que l'on croit imprévisible, mais qui montre tout simplement qu'il s'en passe des choses sous un crâne.

La débâcle de printemps était commencée depuis plus d’un mois. Des froids pesants avaient réduit la neige en poudre impalpable ; les premières risées des vents de traverse firent courir cette poussière palpitante ; sous les rafales elle flotta comme des draps arrachés à l’étendoir ; puis la bourrasque l’emporta.

Il y a également l’évocation d’une nature dure, où un homme peut être enseveli par la neige, où l’orage fait paniquer les animaux, où le vent arrive de loin pour agiter les arbres. Un monde où l’on marche la nuit sur les chemins, sans lumière, en se tenant au rocher, en craignant de tomber dans le précipice. Le lecteur découvre la vie des alpages, quand on mène le troupeau, que l’on se répartit les prairies, que l’on fait l’approvisionnement pour toute la saison, que le berger rend des comptes au comptable et aux propriétaires des bêtes. Le récit est fragmenté avec les souvenirs de la vie de brigand de Tringlot, tous les noms de complices, les rêves et les espoirs des différents personnages qu’il rencontre, exprimés de façon entrecoupés, jamais clairement énoncés. 
Nicolas de Staël, Paysage, 1954, collection privée.

Le titre est bien mystérieux. Ce n’est qu’au bout de longues pages, au hasard d’une tempête de neige, que l’on saura de quoi il retourne, mais ce n’est qu’à la toute fin que l’on comprendra pourquoi il s’applique à cette métamorphose de Tringlot.
Au chapitre des mots rares, il y a évidemment ceux des plantes, de la forge, du maquignonnage, mais aussi un rase-pet qui habille Tringlot (oui, c’est un manteau court – jolie langue, non ?).
Un très beau roman.

Ça avait l’air de quoi ? D’un bleu bizarre. Il l’avait pris d’abord, les jours d’avant, pour un ciel, un ciel bouché, puis une sorte de ciel ; et ce matin, là-bas, depuis qu’il s’était approché, ce n’était plus aérien : ni un nuage, ni de l’orage, ou de l’air, non, pas du tout, c’était comme une purée de pois, plus épaisse encore ; si épaisse qu’elle faisait ombre ; si compacte qu’elle répercutait tous les bruits et les fondait dans un écho général. Le pétillement des peupliers, les voix, les appels, le clairon d’un âne, la toux des moutons, un bêlement solitaire, la campane d’un bélier endormi, le grondement du petit fleuve qu’ils avaient passé à gué avant d’arriver et la confuse rumeur des lointains sonnaient comme dans un corridor.

Merci Annette pour la lecture. L'avis de Dominique.

mercredi 4 juillet 2018

Il semble qu’on le voit déjà ce portrait.

Jean Giono, Le Déserteur, 1966.

Ce petit texte n’est pas un roman, mais la biographie imaginaire d’un peintre, Charles-Frédéric Brun, connu sous le nom du Déserteur. Cet homme, ce Français, a vécu pendant 20 ans dans un endroit paumé des Alpes suisses, peignant les portraits des habitants, des tableaux de dévotion, des tableaux d’église. Un art naïf qui a su toucher Giono.
Il l’inscrit dans la tradition des peintres d’ex-voto itinérants, même si rien ne l’atteste. Il met en forme les témoignages pour retracer sa vie, c’est-à-dire pas grand-chose, une cabane, un quignon de pain, des mains blanches, une capacité à manier les couleurs. Il essaie de reconstituer son trajet dans la montagne, loin des villes, des frontières et des gendarmes.

Si on s’attarde le long de ce chemin qui le mène à Nendaz, c’est que ce déserteur a l’air de s’être fabriqué une âme pendant ce temps-là ; car il reste toujours à expliquer pourquoi il n’a pas laissé de peinture de l’autre côté des Alpes. Le moindre renseignement, la moindre rencontre, le paysage, le temps qu’il fait, les bruits qu’il entend, les craintes qu’il a, l’avenir qu’il entrevoit, tout, à ce moment-là, a de l’importance. Si nous ne pouvons pas le « faire » avec ces ingrédients, rien ne l’expliquera jamais.

Giono fait preuve d’empathie et rédige une biographie de sentiment et non d’historien. J’ai tendance dans ces cas-là à préférer l’histoire, les archives et les témoignages, à la fiction, mais je reconnais que le portrait tracé par Giono est impressionnant. Il est fait tout de montagne, de mélèzes, de rochers, de chemins pierreux, de neige. C’est assez brut et plutôt réussi.
Le début du texte, surtout, est impressionnant, parce qu’il décrit l’errance d’un homme à la frontière, dans la montagne. Les granges, les églises, offrent des refuges à celui qui fuit les gendarmes. L’homme, qui n’est pas encore peintre à ce moment, ou du moins pas identifié comme tel, est simplement un vagabond qui hésite, se trompe, a peur, revient sur ses pas, croit trouver son salut. Giono inscrit son héros comme un héritier de Jean Valjean, cherchant l’évêque qui saura le sauver, fuyant le gendarme, espérant trouver le creux de rocher qui l’abritera. Cette entrée en matière qui parle de tous les fugitifs du monde est d’une grande beauté.

C.-F. Brun, Saint Maurice d'Agaune, Sion, musée
cantonal des BA, reproduction prise sur ce site.

Ce texte a été commandé à Giono par l’éditeur René Creux qui souhaitait publier un volume reproduisant les œuvres de ce peintre.

Cette couleur est en poudre dans du papier et il faut la mélanger à de l’huile de lin, et c’est déjà tout un micmac bougrement intéressant à regarder faire ; et il ne faut pas être manchot de la comprenette pour faire tout ce trafic. On se rend compte que tout ça est dosé et que tout compte fait, ce zèbre, sorti de la forêt et de la nuit, connaît son affaire. C’est un métier, somme toute, comme de faire un soulier, ou de traire, de faire un fromage, de tracer un labour, ou raboter une planche, planter un clou, etc. Ce que font les hommes. Ceci est donc un homme.

L'avis de Dominique.
Merci Annette pour la lecture !