La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 2 décembre 2019

Rue de l’Arsenal, à Lisbonne, les potences abondent.

Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, 1990, Les Éditions de Minuit.

Un des premiers titres à avoir fait connaître Volodine.
Dans le premier chapitre, Ingrid, une terroriste, et Kurt, son amant, le policier chargée de la traquer, mais qui a organisé sa fuite, parlent. Ils se sépareront bientôt, elle prendra le bateau pour disparaître dans un pays lointain sous une fausse identité. Elle dit qu’elle écrira un roman et entreprend de le raconter.
Voici les fragments de ce roman où il est question d’identités secrètes, de littérature et d’état policier. Dans un pays qui se remet d’une guerre atroce, tout a été enseveli sous l’oubli. Des fractions littéraires s’affrontent, traquant une vérité dans la langue, ou dans les contes pour enfant, cherchant une histoire, un sens. Les auteurs dissidents tombent les uns après les autres, mais renaissent, inexorablement, comme autant de commandos clandestins.

La lune se lève, éclaire l’asphalte, sa coque racle sans bruit les échardes de la palissade. Au pied des planches s’est accumulée une terre sablonneuse, où végètent d’obscurs brins de chiendent, des fourmis, des perce-oreilles.

Ce roman diffère sensiblement de ceux que j’ai pu lire du même auteur (et qu’il a écrit plus tard). Il y a tout d’abord l’ombre de l’Allemagne : Ingrid pourrait être une de ces terroristes des années 70, la guerre que tout le monde enfouit sous l’oubli, la chape de plomb molle sociale-démocrate qui tolère mal les têtes qui dépassent, les immenses archives fantasmées… Tout cela donne une connotation politique assez particulière. Il y a aussi cette inspiration qui rappelle les affrontements théoriques/critiques en -isme sur la littérature de cette époque. Volodine déforme et outre la rhétorique policière, celle du terrorisme de gauche, celle des intellectuels dont les mots tournent en rond. Comme souvent dans ses romans, le langage est un acte et les mots ont une portée dans le réel (même si la magie et les imprécations ne sont pas encore présents). Ses romans font agir les mots et le langage, c’est ce qui est si passionnant.
Bosch, Triptyque de la tentation de Saint Antoie détail, Musées royaux Bruxelles.
Il y a aussi les petites thématiques volodiennes : la présence du monde animal avec ces policiers qui sont des « hunters » ou des dogues, ces hommes qui ressemblent étrangement à des cochons, ou surtout les étranges volatiles. Un état totalitaire anonyme. Une désespérance commune, avec des personnages disparaissant brutalement et dont le nom même sombre dans l’oubli. Un goût de l’abîme.
C’est aussi un roman un peu compliqué, avec beaucoup de noms propres, peut-être un peu embrouillé, et une atmosphère de complot (à la Pynchon ?). Malgré ce reproche, je le trouve très réussi et très passionnant. Il y a des passages d’une grande poésie et beaucoup de mots inventés.

Parfois l’affiche a été collée par la police, et parfois non. Derrière le langage, en tout cas, il y a les mots, et derrière les mots, parfois il y a un code, parfois il y a une culture, parfois il y a un hurlement, et parfois il n’y a rien. Tout texte obéit à des forces, mais pour un homme accroupi dans la poussière, terrifié, il n’est simple de définir ces forces.

En lisant cet article que Le Monde des livres consacrait récemment à Mircea Cartarescu, je trouve cette mention du rôle de la littérature dans la Roumanie communiste. L’écho est tout à fait certain.

Volodine sur le blog :

2 commentaires:

  1. j'ai très peu lu Volodine et j'ai le souvenir de romans difficiles d'accès et très nettement désespérés

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    1. Ah cela n'a rien de très gai en effet. Moi, je suis une grande fan. Ils est vrai que certains sont plus faciles que d'autres. Écrivains est très bien par exemple. Les songes de Mevlido aussi.

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