La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 1 août 2024

Au-delà de cette limite il faut que ton pas soit aussi léger qu’une aile de papillon.

 


Chloé Cruchaudet, Céleste, tome 2 Il est temps Monsieur Proust, 2023 aux éditions Soleil.

 

Souvenez-vous. Céleste raconte ses souvenirs, ses années auprès du Proust. On vient recueillir son témoignage comme autant de gouttes d’eau sacrée qui seraient capables de rendre la vie.

Mais Céleste est pleine de malice. Alors elle raconte. Les petites manies et les angoisses du grand homme. Comment elle lui était indispensable. Comment il était despotique. Mais comment elle réussissait à le manipuler (et à manipuler les recueilleurs de témoignages). C’est plein d’humour et de tendresse. Comme son illustre patron, Céleste a le goût des mots.


Il y a le bazar du Goncourt. Un joli hommage à Colette encore. J’aime beaucoup le duo que Céleste forme avec sa sœur Marie.

Il y a toujours ces jolis dessins, avec les aplats colorés et les silhouettes noires. 

Le joli récit de cette drôle de relation d’obéissance, de confiance, d’estime et d’amitié entre un écrivain et sa domestique, qui fut aussi en partie la gardienne de la mémoire, mais surtout la collaboratrice de la Recherche. Sans Céleste, pas de paperolles, le grand roman serait tout autre et plus court.




Billet sur le premier volume.

Participation à l'année proustienne de Claudia Lucia et Miriam.


Pour le blog, il est temps de prendre du repos. Pour moi, encore une semaine à attendre avant de partir. Il y aura ici un ou deux poèmes au mois d'août et reprise des programmes habituels fin août ou début septembre. À bientôt !


 

jeudi 13 juin 2024

Tout ce qui se passe dans ce roman, à un moment donné de ma vie, je l’ai ressenti. Tout.

 


Laure Murat, Proust, roman familial, 2023, Robert Laffont.

 

On l’a beaucoup vu, celui-là.

Laure Murat raconte tout à la fois sa famille, vue par le miroir déformant de La Recherche du temps perdu, et le travail de Proust, vu à travers son observation de sa propre famille. Famille de la noblesse, à la fois noblesse d’Empire et noblesse féodale, riche, enfermée dans ses carcans sociaux et mentaux.

200 pages complexes, faites d’aller et retour entre les souvenirs d’enfance de la narratrice, sa compréhension plus tardive et les extraits de l’œuvre de Proust.


Toute mon adolescence, j’ai entendu parler des personnages de la Recherche, persuadée qu’ils étaient des oncles ou des cousines que je n’avais pas encore rencontrés, dont on rapportait les bons mots exactement comme on citait les saillies dans les dîners en ville de personnes réelles desquelles il m’était impossible de les distinguer. Les répliques de Charlus, les vacheries de la duchesse de Guermantes se confondaient avec les boutades les plus piquantes de la famille, sans solution de continuité entre fiction et réalité.


L’accent est mis sur le langage, les mots que l’on prononce et ceux que l’on tait, leur prononciation, le sens qu’on leur donne. La noblesse repose sur un nuage de mots destinés à embrouiller le quidam. Il est question des bons mots d’Oriane de Guermantes comme de ceux d’une cousine et de l’entrecroisement infini entre fiction et réalité. Il est aussi question d’aveuglément : si l’on peut être très fier d’avoir une grand-tante ayant servi de modèle à une duchesse de la Recherche et à un des monuments de la littérature française, il suffit de ne pas le lire pour oublier que le roman propose une critique féroce des nobles et de la mondanité.


D’une part, un effet de réel dans la fiction (que Saint-Loup soit l’ami du « vrai » duc d’Uzès prouvait son authenticité au-delà de son existence de papier) et, d’autre part, une fictionnalisation des noms de (ma) famille réels (que le duc d’Uzès soit intégré à un univers fictif lui donnait de facto l’aura d’un personnage de roman).


Au centre du livre se tient un chapitre sur la mère (de Laure Murat).

Est-ce ensuite que le livre bascule vers ce que plusieurs lecteurs appellent « la seconde partie » et disent avoir moins apprécié ?

Murat y aborde d’abord l’homosexualité (la sienne), l’homophobie virulente (celle de sa famille) et ces deux thèmes dans La Recherche. J’ai trouvé ses réflexions très intéressantes parce que le traitement que Proust réserve à l’homosexualité dans son livre m’a toujours laissée sceptique et paru très conservatrice. Mais il met l’homosexualité au cœur de ses personnages, rendant majoritaire un fait minoritaire, et il s’en sert pour décortiquer les hypocrisies et les mensonges, les tensions intérieures et les dissimulations de la société. 


En dévoilant les arcanes du milieu où j’étais née, Proust donnait (enfin) corps et relief à tout ce qui m’entourait et dont je n’avais eu jusque-là qu’une perception floue, indécise. Sa mise au point me rendait la vue sur l’intégralité du paysage, ses prises de distance et ses mises en perspective me donnaient l’impression d’être un astronaute lancé en orbite qui voit la Terre se détacher, autonome, dans l’espace intersidéral et en sera changé à jamais.


Parce qu'il est question d'un portrait de Boldini dans le livre :
Boldini, Portrait du comte Robert de Montesquiou, 1897 Orsay


Murat parle enfin davantage du projet proustien, de cette phrase fluide et mouvante qui rapproche les contraires et qui s’inscrit à l’exact opposé de cette société figée. Elle cite Le Lambeau et Joseph Czapski. Ces chapitres parlent peut-être moins à celles et ceux qui n’ont pas lu La Recherche du temps perdu.

 

Page après page, la Recherche agissait comme une prise de conscience émancipatrice. Cette esthétique de la mobilité, destinée à découvrir le moi des profondeurs, est au fondement de l’analyse proustienne de « cette âme humaine dont une des lois, fortifiée par les afflux inopinés de souvenirs différents, est l’intermittence. » Contre l’histoire étale et monolithique, contre l’univocité des raisonnements, Proust proposait une géologie vivante de la tectonique des plaques et des élans telluriques.

 

Je n’ai guère envie de relire La Recherche pour la quatrième fois, mais je me laisserais bien tenter par Le Temps retrouvé, le volume le moins romanesque de l’ensemble, que j’apprécie moins. Ce serait l'occasion.

 

Merci Estelle pour la lecture.

Deuxième participation au défi autour de Proust lancé par Claudia Lucia et Miriam.




mardi 11 juin 2024

Pourquoi ne mènerions-nous pas la vie du monde ?

 


Marcel Proust, Les Plaisirs et les jours, illustrations de Madeleine Lemaire, parution originale 1896 chez Calmann-Lévy, réédité à l’identique par l’éditeur en 2022.

 

Le livre d’avant La Recherche.

Le volume est constitué d’un ensemble de pièces en vers et en prose, nouvelles, fragments, portraits fictifs… Disons-le de suite : si Marcel n’avait pas écrit La Recherche du temps perdu, cela ne présenterait pas un grand intérêt. Aujourd’hui on le lit en sachant ce qu’il y a après. Et il est frappant de constater que de très nombreux thèmes développés dans le grand œuvre sont déjà là, bien affirmés.

Les nouvelles présentent en effet des personnages riches et oisifs, souvent nobles, en proie avec leurs contradictions intérieures, leurs revirements de sentiment et surtout leur snobisme, calamité particulière du grand monde. Le ton, précieux et élégant, se pare d’une allure moraliste, tout à fait digne de la littérature du XVIIe siècle – je pense particulièrement aux Caractères de La Bruyère, qui me semblent une inspiration directe. L’impression est renforcée par le choix de noms et de prénoms rares, au point d’en être franchement ridicules.


Cette petite grimace dessilla les yeux d’Alexis qui depuis qu’il était près de son oncle avait cru, avait voulu contempler le visage d’un mourant à jamais détaché des réalités vulgaires et où ne pouvait plus flotter qu’un sourire héroïquement contraint, tristement tendre, céleste et désenchanté. Maintenant il ne douta plus que (…) dans la gaieté du malade, dans son désir d’aller au théâtre il n’entrait ni dissimulation ni courage, et qu’arrivé si près de la mort, Baldassare continuait à ne penser qu’à la vie.


Ce qui manque à ces textes, c’est bien évidemment la langue proustienne, celle qui maintient le lecteur en tension. Ici la langue est précieuse. Mais La Recherche du temps perdu est une cathédrale de mots : les réflexions ne présentent pas encore ces longs développements, ces abondantes hypothèses et ces rapprochements étonnants que permet l’interminable phrase sinueuse qui entrelace les mots. Cette langue que Proust s’est forgée au fil des années lui a ouvert finalement un véritable horizon, lui a donné une originalité par rapport aux autres écrivains et lui a permis de créer quelque chose de véritablement nouveau.

Bien sûr, on ne peut pas non plus dire que tout La Recherche serait déjà là, car ce n’est pas le cas : il manque le narrateur, sa sensibilité exacerbée, les descriptions tellement fines des personnages et des paysages, il manque l’homosexualité, la guerre, l’ambition littéraire, la rêverie sur les noms propres et surtout le rôle créateur de la mémoire face au temps.

Je note cependant un texte : un pastiche hommage à Flaubert, comme un morceau supplémentaire de Bouvard et Pécuchet, où les deux personnages cherchent à améliorer leur conversation en vue de leur entrée dans le grand monde. Sous le double masque de la bêtise, celle de B&P, et de l’ironie, celle de Flaubert, Proust se montre ici tout à fait rosse et brillant vis-à-vis des grands de ce monde, qui, s’ils l’avaient lu, lui auraient certainement fermé leurs portes.

Et puis deux descriptions de jardin et une de la mer qui flottent là, comme des pépites.

 


Bouvard s’accoudait à la cheminée, taquinait avec précaution, pour ne pas les salir, des gants clairs sortis tout exprès, appelant Pécuchet « Madame » ou « Général », pour compléter l’illusion.

(...) 

Comment faut-il saluer ? Avec tout le corps ou de la tête seulement, lentement ou vite, comme on est placé ou en réunissant les talons, en s’approchant ou de sa place, en rentrant le bas du dos ou en le transformant en pivot ? Les mains doivent-elles tomber le long du corps, garder le chapeau, être gantées ? La figure doit-elle rester sérieuse ou sourire, pendant la durée du salut ? Mais comment reprendre immédiatement sa gravité le salut fini ?

(...)

Comment donner son titre à chacun ?

On dit monsieur à un baron, à un vicomte, à un comte ; mais « bonjour, monsieur le marquis », leur semblait plat, et « bonjour, marquis », trop cavalier, étant donné leur âge. Ils se résigneraient à dire « prince » et « monsieur le duc » bien que ce dernier usage leur parût révoltant. Quand ils arrivaient aux Altesses, ils se troublaient ; Bouvard, flatté de ses relations futures, imaginait mille phrases où cette appellation apparaissait sous toutes ses formes ; il l’accompagnait d’un petit sourire rougissant, en inclinant un peu la tête, et en sautillant sur ses jambes. Mais Pécuchet déclarait qu’il s’y perdait, s’embrouillerait toujours, ou éclaterait de rire au nez du prince. Bref, pour moins de gêne, ils n’iraient pas dans le Faubourg Saint-Germain.


 

 

Au jardin des Tuileries, ce matin, le soleil s’est endormi tout à tout sur toutes les marches de pierre comme un adolescent blond dont le passage d’une ombre interrompt aussitôt le somme léger.

 

Il faudrait revenir en Normandie, ne pas s’efforcer, aller simplement près de la mer. Ou plutôt je prendrais les chemins boisés d’où l’on l’aperçoit de temps en temps et où la brise mêle l’odeur du sel, des feuilles humides et du lait. Je ne demanderais rien à toutes ces choses natales. Elles sont généreuses à l’enfant qu’elles virent naître, d’elles-mêmes lui rapprendraient les choses oubliées. Tout son parfum d’abord m’annoncerait la mer, mais je ne l’aurais pas encore vue. Je l’entendrais faiblement. Je suivrais un chemin d’aubépines, bien connu jadis, avec attendrissement, avec l’anxiété aussi, par une brusque déchirure de la haie, d’apercevoir tout à coup l’invisible et présente amie, la folle qui se plaint toujours, la vieille reine mélancolique, la mer.

 

Vous noterez que vraie snob ne relit pas La Recherche pour la quatrième fois... Merci Estelle pour m'avoir permis cette performance.


Première participation au défi autour de Proust lancé par Claudia Lucia et Miriam.


Marcel Proust sur le blog :

Extrait d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs : madame Swann au Bois
Extrait de Sodome et Gomorrhe : le jardin d'Hubert Robert
Sodome et Gomorrhe, tome 2
Le Temps retrouvé
Un billet sur La Recherche du temps perdu EN ENTIER (et ouais)

 


jeudi 8 décembre 2022

La mort était venue le prendre comme il l’avait mérité, en plein travail.


 Joseph Czapski, Proust contre la déchéance. Conférences au camp de Griazowietz, 1940.

Conférences prononcées en 1940-1941. Des notes en français et en polonais. Texte dactylographié en français en 1943-1944. Traduction polonaise parue en 1948 dans une revue.

 

Relecture d’un grand petit texte.

En 1940, des officiers polonais sont prisonniers dans des camps soviétiques. Pour s’occuper et conserver une dignité intellectuelle, chacun prononce des conférences à tour de rôle. Czapski choisit Proust.

Ce n’est pas un texte pédagogique. Pas ici de résumé ou de présentation de La Recherche ou de Proust. Mais une longue réflexion à la fois sur l’œuvre, à la fois sur l’auteur. Czapski met en avant tout ce qui l’a frappé dans sa lecture : le travail de désagrégation du temps, la peinture sociale, le snobisme, la description de la jalousie. Il ne s’agit pas d’être exhaustif, à peine de donner envie de lire.


Les phrases immenses de Proust, avec ces « à-côtés » infinis, les associations diverses, lointaines et inattendues, la manière étrange de traiter les thèmes enchevêtrés et comme non hiérarchisés. J’arrivais à peine à pressentir la valeur de ce style, son extrême précision et richesse.


Czapski s’attarde longuement sur la spécificité de la situation d’écriture de Proust, auteur cloîtré dans sa chambre de liège, fuyant le bruit et les gens, faisant des apparitions en pleine nuit au Ritz pour observer la société et s’en imprégner, pour mieux la retranscrire ensuite, effectuant un travail d’une sensibilité extraordinaire de notation mentale. Proust est alors un homme malade, mais à l’esprit en pleine ébullition. Nul doute que Czapski ne soit fasciné par cette clôture volontaire, lui qui se trouve dans une prison autrement plus dure, et par cette puissance de l’esprit sur le corps, lui qui participe justement à cet effort des soldats pour conserver leur dignité. Et puis Proust parle d’un monde que l’on devine disparu, ou du moins si éloigné de la réalité qu’il semble se situer sur la planète Mars, un monde comme une échappatoire à la prison.

On ne peut qu’être impressionné par la qualité de ce travail : Czapski a lu La Recherche en français, puis en polonais, plusieurs années avant la guerre, mais ses souvenirs sont intacts et le texte est écrit en français. Je suis aussi impressionnée par la finesse de ses références sur le milieu culturel dans lequel évoluait Proust. Est-ce parce qu’il en est éloigné seulement de 20 ans ? Il maîtrise tout cela si bien !

C’est aussi un hommage à la littérature, qui ne nous sauve pas, certes, mais sans qui nous serions certainement perdus.

 

La joie de pouvoir participer à un effort intellectuel qui nous donnait une preuve que nous sommes encore capables de penser et de réagir à des choses de l’esprit n’ayant rien de commun avec notre réalité d’alors, nous colorait en rose ces heures passées dans la grande salle à manger de l’ex-couvent, cette étrange école buissonnière où nous revivions un monde qui nous semblait alors perdu pour nous pour toujours.

  

Dans la bibliographie de Czapski, je relève deux titres qui m’intéresseraient : Souvenirs de Starobielsk et Terre inhumaine.

 

C'est une relecture. Mon premier billet est ici. L’avis de Keisha.

Copie des notes de Czapski. Je relève en gros au centre "pas ennuyeux".
 


Thierry Laget, Proust, prix Goncourt. Une émeute littéraire, 2019, Gallimard.

 

Ce petit livre retrace tous les événements ayant conduit à la remise du prix Goncourt à Proust en 1919 pour À l'ombre des Jeunes Filles en fleurs, ainsi que la répercussion de cette consécration. Rappelons que le grand favori est alors Dorgelès pour Les Croix de bois. Laget nous plonge dans toute la vie littéraire du temps (journaux, revues, académies et prix divers – le Femina existe déjà sous un autre nom, écrivains et plumitifs, etc.), sachant que l’on a oublié le nom de la plupart de ces gens. C’est plutôt intéressant quand on aime les embrochades littéraires. C’est toute une époque qui est ressuscitée ainsi.

 

Dans cette querelle, l’âge réel, supposé ou exagéré du romancier des Jeunes Filles ne compte pas : « jeunesse », à cette époque, cela signifie « combattant » ; « âgé » est un synonyme d’« embusqué ». Et, par métonymie, on passe de l’âge supposé de l’auteur à celui du monde qu’il dépeint. « Ces livres énormes ont pour sujet un fort joli monde, écrit Pierre Valmont dans La Dépêche de Brest, non pas celui qui a été conduit au dépôt, mais celui qui a conduit la France au désastre de 1870. On comprend l’enthousiasme de M. Léon Daudet. »

 

Merci Estelle pour la lecture (mais non, je n’ai pas mis 3 ans pour lire ton cadeau, hum).

"Prix Goncourt. 4 voix sur 10."
(nous savons compter)



mardi 6 décembre 2022

Je m’en accommoderais. Si vous faites de même avec mes horaires particuliers.


Chloé Cruchaudet, d'après Céleste Albaret, « Bien sûr, monsieur Proust », 2022, édité chez Noctambule.

 

Une BD adaptant les souvenirs de Céleste Albaret pour se balader chez Proust.

La vieille Céleste raconte ses souvenirs de jeunesse, sa longue expérience auprès d’un excentrique, d’une exquise politesse et tyran impitoyable. J’aime bien la façon dont les dessins représentent ces souvenirs. Ils sont légers et délicats, comme une aquarelle un peu rêvée. 

Deux points me paraissent notables. D’abord, j’ai lu les souvenirs de Céleste Albaret, ils sont désuets et charmants, mais c’est vrai que le lecteur se représente une vieille dame plongée dans son passé. L’album nous restitue celle qu’elle était alors, une jeune femme vive, qui aime imiter les gens, un peu décalée dans son époque et qui a trouvé son nid boulevard Haussmann. Plus généralement, tous ces gens un peu momifiés prennent vie : Gide en grand numéro, Colette parfaite, Proust lui-même, malicieux et radieux tout à la fois, dont le visage se découvre tardivement, etc.


Et puis l’on voit concrètement à quel point, si Proust a écrit La Recherche, c’est bien Albaret qui l’a assemblée. Sans être coautrice, on a le vertige en pensant à ce qu’aurait été le grand livre sans elle. Sans doute très différent, publié beaucoup plus tard, publié en différentes versions, pour reconstruire les hypothèses de l’écrivain… c’est bien grâce à elle que le roman prend la forme qu’on lui connaît.

Il s’agit d’un premier volume (Proust est en effet encore vivant à la fin). Un album qui permet de se plonger en douceur dans l’œuvre.

 

Merci Estelle pour la lecture.

Sur le blog, Proust est assez présent (!). Petite sélection :

Les premiers brouillons (le début de La Recherche comme vous ne l'avez jamais lu)

Extrait d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs

Un billet sur La Recherche du temps perdu en entier (ouais)








jeudi 27 septembre 2018

Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, publiée de 1913 à 1927.

Après mon déménagement (janvier 2015), histoire de marquer dignement ce nouveau départ, j’ai décidé de relire la Recherche que je lisais ou plutôt relisais depuis quelques années de façon disparate, un volume par ci, un volume par là. J'avais envie d'une troisième relecture intégrale avant de laisser Marcel de côté pour dix ou vingt ans.
J’avais aussi envie de rédiger un grand billet intégral, sachant que personne ne le lirait, mais parce que c’est mon blog et que cela me fait plaisir (dans ces conditions, pourquoi se priver ?).
Et une fois n’est pas coutume, je raconte, façon fiche de lecture.
Donc c’est parti !

Ce premier volume permet de faire connaissance avec le narrateur et avec sa manière de mener le récit. Il rassemble le récit de l'enfance du narrateur (ah le passage sur la lecture !) et celui des amours d'Odette de Crécy et de Charles Swann. Ce volume est une sorte de mini Recherche, qui annonce tout ce qui va suivre.

Le narrateur, encore jeune homme, fait connaissance avec des personnages qu'il connaissait jusque-là uniquement de nom : la Berma, l'immense actrice, Bergotte, le grand écrivain, Gilberte, la fille de Swann et d'Odette, les Verdurin, ces bourgeois aux prétentions vaguement intellectuelles, mais surtout sociales, et d'autres. Tout se met doucement en place !

Le volume raconte un été sur les plages normandes, à Balbec, où le narrateur rencontre le jeune marquis de Saint-Loup et le baron de Charlus (sans bien comprendre qui ils sont réellement), Elstir le peintre et surtout les jeunes filles et surtout Albertine. Sans doute le volume où il y a le plus d'action (si l'on peut dire), il se lit aisément.

Ces volumes sont marqués par la mort de la grand-mère, mais aussi par l'entrée du narrateur dans le grand monde : le voici dînant chez la duchesse de Guermantes. Enfin, il rencontre la fine fleur de l'aristocratie !

Sodome et Gomorrhe, deux tomes
Révélation fracassante sur l'homosexualité du baron de Charlus ! Et le second séjour à Balbec, avec le début de l'amour (?) du narrateur pour Albertine.

Albertine vit recluse chez le narrateur qui découvre les affres de la jalousie. Et un magnifique passage sur la musique de Vinteuil (ça, ça vaut le coup).

Le deuil du narrateur après la mort de la jeune femme. Pendant ce temps, le grand monde continue à se transformer : Gilberte Swann épouse Robert de Saint-Loup, ce qui était totalement inimaginable.

Il y a d'abord la description de Paris pendant la première guerre mondiale, avec le bourrage de crânes et les bombardements aériens. Ensuite, le narrateur a la révélation de l'œuvre qu'il a à écrire.

Et maintenant, je vais pouvoir lire d'autres écrivains !
J. Dalou, Femme lisant, 1877, crayon et encre, collection privée.




lundi 16 mars 2015

Il s’enterre depuis cette étape jusqu’à sa mort, de plus en plus, dans sa chambre de liège.

Joseph Czapski, Proust contre la déchéance, texte prononcé en 1940, dactylographié en français en 1944, paru en polonais en 1948.

J’ai enfin lu ce livre qui avait rencontré un petit écho (du moins parmi les proustiens) à sa sortie.
Pendant la Seconde guerre mondiale, des officiers polonais sont emprisonnés dans des camps soviétiques. Ils ont l’autorisation de prononcer des conférences pour s’occuper l’esprit et lutter contre une certaine forme d’avilissement moral. Les officiers de l’armée polonaise sont sans doute issus des classes élevées de la société, c’est ainsi que Czapski, issu d’une famille aristocratique, parle de Marcel Proust à ses camarades.
Le texte que nous lisons est issu de transcriptions postérieures rédigées après la guerre, à partir de notes et de souvenirs et est paru directement en français. La qualité est ô combien impressionnante. Czapski est prisonnier, dans des conditions extrêmes, n’a aucun livre ni analyse pour s’appuyer, mais se sert de sa mémoire – il s’agit de ces générations habituées à apprendre par cœur de longs passages – et de sa sensibilité. Son but est de parvenir à transmettre les intermittences du cœur d’un mondain cloîtré dans sa chambre de liège et l’analyse fouillée de la haute société mondaine. Il y parvient remarquablement. Je suis frappée du fait que ce livre constitue une très bonne introduction à l’univers proustien pour qui ne connaît pas.
Les notes en français et en polonais.
Grand respect pour ce texte, pour tous les prisonniers qui ont réalisé de semblables hommages au savoir et à la culture dans les camps et pour l’amour de la littérature qui sauve la tête des gens.

L'avis sensible et documenté de Grillon.


Et maintenant, j’ai envie de relire La Recherche du temps perdu.

dimanche 25 août 2013

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature.


Marcel Proust, Le Temps retrouvé, publié en 1927, plusieurs années après la mort de l’auteur.

La 1e fois que je l’ai lu, je me suis dit « ouf, ça y est. » La 2e « Voilà où il voulait en venir ». Donc là, c’était la 3e.
Une partie du volume a été conçue et écrite dès le projet d’origine, l’apparition du massif Sodome et Gomorrhe a entraîné des modifications et Proust occupe ses derniers jours à corriger, ajouter, déplacer, sans trêve, laissant le puzzle inachevé. L’édition s’en ressent : il y a des répétitions et souvent les notes nous disent qu’on n’a pas bien su où placer tel ou tel passage. Proust est mourant et le livre est sous le triple sceau de la mort, de la vieillesse et du temps.


Une grosse première partie est consacrée à la Première guerre mondiale. Comme Mrs Dalloway le roman, récit de nombreuses réceptions, est à l’ombre de la guerre. Il y a là quelques passages bien connus (notamment celui du bombardement de Paris ou des croissants de Madame Verdurin).
Après la guerre, le narrateur revient à Paris et se rend à une réception chez la (nouvelle) princesse de Guermantes. Un peu par hasard, alors qu’il avait renoncé à la littérature, il a la vision de l’œuvre qu’il a à accomplir. Je ne vous l’expliquerai pas aujourd’hui mais cela amène à regarder différemment les volumes que l’on vient d’engloutir.

La grandeur de l’art véritable au contraire, de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie.

À cette réception, sont présents tous les personnages de la Recherche (enfin, ceux qui ne sont pas morts) ce qui donne à l’ensemble une petite allure de roman policier à la Agatha Christie. D’autant que le narrateur s’amuse à faire tomber les masques : sous les cheveux blancs et la peau flasque, il est difficile de reconnaître telle ou telle duchesse. Le temps a fait son œuvre et son ancien ennemi est devenu tout sucre tout miel et une bourgeoise grande aristocrate. Il faut encore une fois dépasser les apparences, les habitudes, les paroles, pour trouver la/une vérité. Je dois dire que, pour diverses raisons personnelles, j’ai été très sensible à cette longue évocation de la vieillesse et de la décrépitude qui touche chaque personnage. Par contraste, le narrateur apparaît (comme souvent) un peu cruel et suffisant, pensant qu’il est épargné et pesant chaque ride et faiblesse des autres. Le ton change quand, prenant conscience de l’œuvre qu’il a à écrire, il réalise que son temps à lui aussi est compté et que le livre à venir est à la merci d’un accident ou d’une maladie. Il y a alors des pages émouvantes où Proust décrit presque en direct son état de santé et sa mort à venir. Car en effet, à ce moment, l’effet de confusion entre le narrateur et l’auteur est maximal.

Par ailleurs, ainsi que le remarque Grillon, on découvre que Gilberte et le narrateur ont une lecture commune : La Fille aux yeux d’or de Balzac. On retrouve également François le Champi de Sand qui apparaissait dès le début de l’œuvre.

Le livre se finit sur l’image superbe du duc de Guermantes très âgé, marchant comme sur des échasses tremblotantes, portrait de tous les êtres humains, avançant fragiles dans la vie :

Je venais de comprendre pourquoi le Duc de Guermantes dont j’avais admiré en le regardant assis sur une chaise combien il avait peu vieilli bien qu’il eût tellement plus d’années que moi au-dessous de lui, dès qu’il s’était levé et avait voulu se tenir debout avait vacillé sur des jambes flageolantes… et ne s’était avancé qu’en tremblant comme une feuille, sur le sommet peu praticable de quatre-vingt-trois années, comme si les hommes étaient juchés sur de vivantes échasses, grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse, et d’où tout d’un coup ils tombaient.

Portrait de femme, anonyme fin XVIIIe siècle, musée des Beaux-arts de Lyon. Fragonard, Vieilard à la toque, musée Jacquemart-André, Paris. 

mercredi 8 août 2012

Un sculptural maître d’hôtel, de ce genre étrusque roux dont Aimé était le type…


Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, t. 2, paru en 1921.

J’ai profité de ma semaine familiale pour relire le second volume de Sodome et Gomorrhe. Le premier relate la rencontre entre Jupien et Charlus, comme l'insecte et la fleur et se concentre sur les considérations du narrateur vis-à-vis de l’homosexualité masculine. Le second volet tresse ensemble plusieurs fils : poursuite de l’étude de Charlus, l’homme-femme, l’été à Balbec sur la côte normande avec l’amour entre le narrateur et Albertine, le souper du narrateur chez les Verdurin*, ainsi que la rencontre entre Charlus et cette haute bourgeoisie cultivée. Ce dernier point donne lieu à des considérations sociales très amusantes et intéressantes, les Verdurin se prenant complètement les pieds dans les cousinages incompréhensibles de la haute aristocratie – « L’idée que le frère du Duc de Guermantes s’appelât le Baron de Charlus ne lui vint pas à l’esprit. »

* Mais pourquoi donc les Verdurin servent-ils de la bouillabaisse lors d’un dîner estival normand ?

Et il eut un petit rire qui lui était spécial – un rire qui lui venait probablement de quelque grand-mère bavaroise ou lorraine, qui le tenait elle-même, tout identique, d’une aïeule, de sorte qu’il sonnait ainsi, inchangé, depuis pas mal de siècles dans de vieilles petites cours de l’Europe, et qu’on goûtait sa qualité précieuse comme celle de certains instruments anciens devenus rarissimes. Il y a des moments où pour peindre complètement quelqu’un il faudrait que l’imitation phonétique se joignît à la description, et celle du personnage que faisait M. de Charlus risque d’être incomplète par le manque de ce petit rire si fin, si léger, comme certaines œuvres de Bach ne sont jamais rendues exactement parce que les orchestres manquent de ces « petites trompettes » au son si particulier, pour lesquelles l’auteur a écrit telle ou telle partie.

Monet, Cathédrale de Rouen, le soir,
1894, Moscou, musée Pouchkine,
image RMN.
Le narrateur traque chez les aristocrates les traces de la mémoire vivante des siècles passés. Il ne s’agit pas de l’histoire étudiée et racontée par les érudits, aussi brillants soient-ils, comme Brichot, mais d’une mémoire transmise, vivante et intacte. Les traces du passé inaltéré traversent le temps et résonnent dans le présent du narrateur.

Il y a également de nombreuses considérations sur les paysages de la côte normande, la variété des points de vue. Le narrateur explore la région de Balbec en automobile et s’émerveille de constater combien la vitesse change notre perception de l’espace. C’est également là que l’on trouve les descriptions changeantes des églises selon la lumière du jour :

Sur son église, moitié neuve, moitié restaurée, le soleil déclinant étendait sa patine aussi belle que celle des siècles. À travers elle les grands bas-reliefs semblaient n’être vus que sous une couche fluide, moitié liquide, moitié lumineuse, la Sainte Vierge, sainte Élisabeth, saint Joachim, nageaient encore dans l’impalpable remous, presque à sec, à fleur d’eau ou fleur de soleil. Surgissant dans une chaude poussière, les nombreuses statues modernes se dressaient sur des colonnes jusqu’à mi-hauteur des voiles dorés du couchant.