La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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samedi 6 janvier 2024

Le Havre

 


Le blog est au Havre - et ce sera le dernier billet normand.

J’ai entendu plusieurs personnes s’étonner que Le Havre ne soit pas si moche et même sympa – je ne comprends pas d’où sort ce préjugé (ne me sortez pas la reconstruction, je connais des villes qui n’ont pas l’excuse d’avoir été détruites pour manquer de charme, mais je ne dénoncerai pas). La ville est très agréable à visiter et j’ai toujours aimé m’y rendre.

En mai 2023, j’ai entrepris un petit tour Haut-Normand pour visiter les deux tiers de l’exposition consacrée à la traite négrière et aux ports normands (je vous en avais parlé). À cette occasion, j’ai séjourné à Dieppe, à Rouen et au Havre. Et j’ai pris plein de photos pour vous.


 

Rappel : Le Havre a été fondé par François Ier et cela fait donc un certain temps que c’est une ville moderne. Il reste de cette époque l’église Notre-Dame-de-Grâce, promue cathédrale en 1974.


Autre bâtiment ancien particulièrement étonnant : la Maison de l’Armateur. Une maison construite à la fin du XVIIIsiècle et aménagée au début de l’Empire pour un armateur selon un plan circulaire. Un puits de lumière au centre et les pièces qui s’articulent en cercle sur cinq étages.


 


Mais si la ville est connue et classée à l'Unesco, c’est bien pour son architecture et son urbanisme du XXe siècle.

Massivement bombardé par les Alliés (on estime que la ville a été détruite à 85 %) pendant la Seconde guerre mondiale, Le Havre a été reconstruit en béton armé sous l’égide d’Auguste Perret. Un ensemble cohérent, moderne, lumineux, aéré, avec de grandes galeries où s’abriter de la pluie (parce que ne nous mentons pas, 13 degrés sous la pluie au mois de mai) et des appartements offrant alors tout le confort moderne.


Renseignez-vous à l’Office de tourisme pour visiter l’appartement-témoin, c’est très intéressant.

Les rues offrent un camaïeu de gris et de blancs des plus réussis. La base est immuable : des immeubles en ossature de béton armé apparent, remplie par des panneaux de béton préfabriqués. Mais les ornements et les différences et les décorations sont bien là, pour ceux qui se donnent la peine de regarder. L’ensemble est très harmonieux.

 



J’ai déjà consacré un billet enthousiaste à la magnifique église Saint-Joseph, au cours de ma série sur les églises du XXe siècle. Perret en est l’architecte, mais les vitraux sont de Marguerite Huré.

 

Autre architecte de renom bien représenté, Oscar Niemeyer (Brasília, c’est lui) a doté la ville d’une salle de spectacle Le Volcan (dit aussi le pot de yaourt).




Une bibliothèque a été installée dans les années 2010-1015 dans les autres bâtiments, c’est la fameuse bibliothèque Oscar Niemeyer. J’y étais à l’ouverture et j’ai profité qu’il n’y avait personne pour prendre toutes ces photographies.

 


Toute personne connaissant l'état des bibliothèques marseillaises poussera un profond soupir.


Le musée André Malraux à l’entrée du port, par les fenêtres duquel on voit passer les porte-conteneurs abrite une belle collection de peintures, notamment d’Eugène Boudin et de Raoul Duffy. Il y a aussi la célèbre Valse de Félix Vallotton.

Les vaches et les nuages d'Eugène Boudin.

 

On peut aussi monter sur les hauteurs de Sainte-Adresse admirer les belles villas. Quand il pleut, on trouve refuge dans un des nombreux bistrots de la ville. Quand il fait beau, on marche le long de la mer et on mange une crêpe sur la plage. On rêvasse en regardant passer les bateaux et moi je peux y passer des heures.

 


Je me suis logée à l’hôtel Oscar, face au Volcan, un établissement dont la décoration renvoie aux années 50, tout à fait dans le ton de la ville.

 

La Normandie sur le blog :

Découverte de Cherbourg ; balades dans le Cotentin ; visite de Dieppe ; les ivoires du château de Dieppe ; Arques-la-Bataille

Visite de Rouen : un billet introductif ; la cathédrale Notre-Dame ; église Saint-Maclou ; aître Saint-Maclou ; Musée de la ferronnerie ; Place du Vieux Marché et église Sainte-Jeanne d'Arc


La semaine prochaine, nous partons au Sud. Ou au Nord, selon le point de vue. On sort de France. On va voir de très belles choses et on va très bien manger !



Ici, le container est roi.


samedi 27 mai 2023

La traite, l’esclavage et les ports normands

 

La traite, l’esclavage et les ports normands


Une exposition vient d’ouvrir en Normandie, au Havre, à Rouen et à Honfleur. Elle aborde le sujet de la responsabilité des ports normands dans la traite négrière et permet de vulgariser les travaux de divers historiens.

À gauche, une esquisse de Théodore Géricault(1822, Rouen BA). À droite, Tête d'un jeune maure par Hyacinthe Rigaud (1715, Saint-Lô, Musée d'art et d'histoire). L'exposition fait la part belle à Géricault, peintre né à Rouen, qui a représenté plusieurs noirs en acteurs de l'histoire, notamment dans son célèbre Radeau de la Méduse. Sur le petit tableau, le jeune homme bien vêtu, joli turban, joli bijou, porte un collier d'esclave. C'est un beau portrait, expressif et individualisé.

Ce qui fait l'intérêt de l'exposition est son ancrage dans la culture et la société locales, en l’occurrence normandes. La distinction est bien faite entre le commerce de traite (équiper des bateaux en Normandie, naviguer jusqu’aux côtes de l’ouest de l’Afrique, acheter des esclaves à des intermédiaires locaux en échange de marchandises précises, traverser l’Atlantique, vendre les esclaves souvent à crédit, prendre des marchandises, revenir au port d’attache, vendre les marchandises et partager les gains et les lettres de change) qui est un commerce long, coûteux et incertain, nécessitant une solide assise financière et l’association d’armateurs, de banquiers et de marins expérimentés et le commerce en droiture qui consiste à vendre et acheter des marchandises entre les îles, souvent Saint-Domingue, et la métropole, qui est accessible à un nombre plus élevé d'armateurs et qui repose entièrement sur l’exploitation des esclaves.

Journal de bord de la Rosalie (Le Havre BM), navire construit à Honfleur, appartenant à un armateur du Havre, et effectuant le commerce de la traite. Le voyage de 1789 est marqué par une tentative de révolte de la part des esclaves déportés (ils sont tous marqués au fer). C'est qu'à bord la mortalité est extrêmement élevée, puisqu'un taux de "perte" de la cargaison (et donc de mort des esclaves) de 15 % est considéré comme normal et acceptable.
Les esclaves préférent souvent se laisser mourir de faim durant la traversée. Ils sont donc nourris de force (pas par humanité, pour ne pas perdre la "marchandise") au moyen d'un ouvre-bouche de cette sorte (conservé au Musée Le Secq des Tournelles).

Plusieurs archives évoquent l'histoire de Tati, né en Angola, fils de marchand d'esclaves, devenu esclave, racheté et affranchi par un Havrais, qui le fait baptiser au Havre, et qui finit sa vie courtier de traite en Angola.

La presse permet de suivre les voyages des différents navires.
À droite, un registre des marchandises chargées au départ en vue de l'achat des esclaves. Ils seront échangés contre des fusils notamment. Le capitaine n'oublie pas de noter les dépenses pour le produit qui servira à les purger et celles relatives aux instruments de musique pour les réjouir sic.

Des familles normandes comptent très tôt des personnes implantées outre-Atlantique ou en Afrique. Un comptoir est fondé dans l'actuel Liberia par des Dieppois dès le XIVe siècle. Le Havre est le quatrième port de traite après Nantes, Bordeaux et La Rochelle, mais l’équipement des bateaux implique toute la région. Les grands financiers se trouvent à Rouen. Les filatures qui tissent les grandes pièces de coton, les pacotilles distribuées en échange des esclaves, sont installées le long de la Seine (je signale d’ailleurs que les perles de Murano constituent un autre produit prisé pour ces ventes et que l’essor de cette jolie production au XVIIIe siècle reflète celui de la traite). 
Comme à Bordeaux, on peut suivre la venue des personnes noires, esclaves, affranchies ou libres, et leur présence en Normandie. Ici, c'est Jacqueline Médée, esclave de Guadeloupe, venue avec sa propriétaire au Havre, laissant par là-même ses enfants sur l'île, finissant sa vie, semble-t-il affranchie, en France (son laissez-passer de 1794, Le Havre BM).

Les expositions montrent bien le rôle clé joué par certains produits, à la fois dans l’esclavage et dans la culture française et européenne du XVIIIe siècle. Le café, le thé et le cacao qui sont consommés dans les très chics salons mondains, à la Cour et dans les premiers « cafés » où l’on débat des idées philosophiques à la mode. Le coton qui remplace avantageusement les anciens tissus de laine, de lin et de chanvre et qui explique le succès fulgurant des indiennes auprès d’une large partie de la population. L’indigo qui teint aussi bien les vêtements chics que les blouses des paysans. Sans oublier le sucre, le rhum, le tabac.
E. Binet, Portrait de paysan du pays de Caux (19e Château de Martainville). Cette typique tunique de coton teinte par l'indigo s'appelle la blaude.

À gauche, cafetière dite égoïste (sûrement parce qu'elle permet de confectionner une seule tasse) en argent (1768, musées du Havre). À droite, un percolateur inventé par un pharmacien dieppois en 1762 (musée Le Secq des Tournelles).

Bien peu de ces produits étaient réellement nécessaires. Si leur usage était initialement l’apanage d’une élite, ils se répandent bientôt largement. L’exposition questionne d’ailleurs le degré de conscience des consommateurs. Il fallait être bien informé pour connaître la réalité de l’esclavage qui était certes accepté et pratiqué, mais néanmoins passé sous silence et considéré comme peu avouable. Qu'en savaient réellement les personnes habitant loin des ports et de leurs réseaux ? Au fil des années toutefois, le nombre de personnes informées et indignées augmente. 
Mais au lieu de perdre du temps à juger des consommateurs plus ou moins conscients morts depuis deux ou trois siècles, on peut lire la liste des entreprises exploitant le travail des Ouïgours (ici et ) et en tirer des conclusions pratiques.

L’exposition met en avant la figure de Bernardin de Saint-Pierre, écrivain né au Havre, dont le roman Paul et Virginie met en scène des esclaves de façon stéréotypée mais positive. Il raconte également la réalité de la vie des esclaves dans les plantations. Ce roman à succès a ainsi participé à l’information du grand public.
Illustration pour Paul et Virginie, dessin de Schall et gravure de Descourtis (Le Havre BM).

Nous découvrons également Marie Le Masson Le Golft, femme de lettres du Havre et de Rouen, naturaliste, militante pour les droits des femmes et pour l'abolition de l'esclavage.

À gauche, une carte à jouer pour un jeu de piquet de 1793 (BNF). La figure de l'égalité est symbolisée par un homme noir assis sur un sac de café.
À droite, reproduction d'un tableau de Guillaume Guillon-Lethière, Le Serment des ancêtres (1822, conservé à Port-au-Prince). Guillon-Lethière est né à la Guadeloupe. Son père est blanc et notaire et sa mère, esclave puis affranchie. Il suit l'enseignement de l'école de dessin à Rouen au XVIIIe siècle, fonde à Paris une école de dessin ouverte aux femmes (en pleine Révolution), dirige l'Académie de France à Rome et poursuit une carrière académique de peintre d'histoire parisien.

J’ai trouvé intéressante la façon dont l’exposition présente ainsi l’envers du joli XVIIIe siècle et montre ce que recouvraient ces si ravissantes porcelaines et cotonnades (ah ! les robes blanches des romans de Jane Austen !). L'exposition complète utilement l’accrochage du château de Nantes qui met l'accent sur les conditions de capture, achat, transport, vente et vie des esclaves.
Photographie de Nicola Lo Calzo (2011 privé)

L'exposition Esclavage, mémoires normandes se tient au Havre, à Rouen et à Honfleur (j'ai seulement visité les volets du Havre et de Rouen) :
  • Au Havre, au musée Dubocage de Bléville : Fortunes et servitudes. Une petite exposition qui sera utilement complétée par la visite de la Maison de l'Armateur (pour laquelle il vaut mieux réserver ou téléphoner, car le nombre de personnes y est limité).
  • À Rouen, au musée de la Corderie de Vallois : Rouen, l'envers d'une prospérité. Je vous conseille la visite de la corderie, vous verrez fonctionner les machines du XIXe siècle, à l'énergie hydraulique. Et l'exposition est à l'étage.
  • À Honfleur, au musée Eugène Boudin, pour le volet D'une terre à l'autre.
Un catalogue est paru. Qui a dit que je ne l'achèterais pas ?

Je reviens d'un séjour de deux semaines en Normandie. J'ai vu beaucoup de belles choses et je vous en montrerai les photographies cet automne. En attendant, nous reprendrons notre circuit touristique dès la semaine prochaine, avec un billet francilien.


samedi 27 mars 2021

Le Havre, église Saint-Joseph

Nous partons au Havre.

Le blog démarre une série de billets consacrés à quelques églises du XXe siècle (selon un programme arbitraire déterminé par mes photos et mes visites). La semaine dernière, l'église Sainte-Jeanne-d'Arc à Rouen. Cette semaine : l'église Saint-Joseph au Havre.


La ville du Havre a été détruite à 85 % par les bombardements de 1944. Il y a eu entre 3000 et 5000 morts et bien plus de personnes ayant perdu leur logement. C'est pourquoi il est demandé à Auguste Perret et à d'autres architectes de reconstruire la ville. Le Havre était déjà une ville nouvelle (et plutôt rectiligne) puisqu'elle a été fondée en 1517 par François Ier, mais Perret la dote d'un urbanisme moderne, aéré, cohérent. C'est une ville très agréable pour y marcher et se balader. Les rues sont larges et laissent toute sa place à la lumière.

L'église Saint-Joseph est dédiée aux victimes des bombardements. Elle a été construite sur l'emplacement de la vieille église Saint-Joseph dont il ne restait pas grand-chose. Les travaux ont eu lieu de 1951 à 1957, d'abord sous la direction d'Auguste Perret, puis de Raymond Audigier à partir de 1954 (date de la mort de Perret).

L'édifice est en béton armé.

La tour haute de 110 mètres se voit de très loin, notamment depuis le large. Elle est un phare, un emblème de la ville renaissante, à nouveau debout après avoir été mise à plat par les bombes.



Le socle de la tour, de plan carré, constitue à la fois la nef et le chœur. C'est un vaste espace intérieur, sans pilier ni support. Le maître-autel est installé au centre. La lumière y règne sans partage. 

Le béton est à nu, sobre et sans ornement.

L'endroit est magnifique et très apaisant. On est baigné de lumière tout en pouvant rester dans la pénombre. Une lumière colorée, propice à la rêverie (ou à la prière). C'est un endroit où on peut perdre ses repères et perdre la notion du temps.


L'architecture magnifie les vitraux de Marguerite Huré. Cette artiste a mené des recherches sur les couleurs, leur alternance et leur rythme. Ici, les couleurs sont choisies selon la provenance et la direction de la lumière selon les différents moments de la journée.

Ses vitraux sont également visibles à l’église Notre-Dame du Raincy (qui a l’air très belle).

 

Oui, les sièges ont aussi été conçus dans les années 50 !


L'église Saint-Joseph, comme les autres constructions de Perret au Havre, est reconnue comme patrimoine mondial de l’humanité.

J'ai beaucoup aimé les 3 jours que j'ai passé (il y a quelques années) dans cette ville. En plus d'arpenter les rues, j'avais visité l'appartement témoin d'un immeuble Perret, équipé de mobilier et d'objets des années 50. C'était une visite très intéressante (et il y a plein de photos sur le blog de Karine). Visite également du Musée André Malraux (très beau, ouvert sur la mer et les bateaux, avec de très belles collections) et de la Maison de l’Armateur (un hôtel particulier du XVIIIe siècle avec son escalier central et son plan en tour lanterne).

Et bien sûr, avant de repartir, j'avais mangé des frites sur la plage.




La semaine dernière, nous visitions l'église Sainte-Jeanne-d'Arc à Rouen. La semaine prochaine, nous admirerons une autre église de la reconstruction.