La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



dimanche 23 juin 2019

La voiture avança bientôt furtivement.

Truman Capote, De sang-froid. Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences, traduit de l’américain par Raymond Girard, parution originale 1965, édité en France chez Gallimard.

Relecture d’un désormais classique. 
Une famille du Kansas a été assassinée, une nuit, à coup de fusil. Rien ou presque (40 dollars ?) n’a été volé. L’enquête commence.

Elle avait soixante-quatorze ans, mais elle fit à Nye l’impression « d’être plus jeune, de dix minutes peut-être ».

Duntz se pencha en avant. C’est un poids lourd doué de l’agilité naturelle d’un mi-moyen, mais qui a l’œil paresseux et le regard pesant. Il parle d’une voix traînante ; chaque mort est formé à contrecoeur, articulé avec un accent de la plaine, et dure un certain moment.

Nous ne sommes pas ici dans un roman, mais dans une reconstitution la plus documentée possible d’un horrible fait divers, survenu en novembre 1959. Les faits et les gestes des victimes, des assassins, des enquêteurs, et même leurs paroles, leurs pensées, leurs impressions, leurs rêves… C’est une immense re-création. Le ton se veut froidement objectif même si le lecteur n’a pas de mal à repérer les incises personnelles de l’auteur qui se glisse entre les faits. L’ironie à l’égard du personnel judiciaire, le talent et l’affection avec lesquels sont dressés les portraits de la receveuse des postes ou de la famille d’un des policiers, la poésie pour évoquer ces grandes plaines du Kansas… Le texte exprime un réel intérêt pour la psychologie des deux assassins, complexe, pour lesquels il est possible de se prendre de sympathie. Ces longues pages qui font entendre leur voix suscite beaucoup de questions troublantes. Si vous voulez réfléchir à la capacité de l’écriture à donner l’impression du réel ou à re-créer du réel, voici un bel exemple. Capote semble avoir été partout, avoir tout vu et tout compris. Il n’a pas l’air de prendre parti ou d’exprimer un point de vue et pourtant c’est son écriture qui dirige tout. Au lecteur de conserver la liberté de tirer ses conclusions sur l’affaire. Souvent, dans ce type de récit, l’auteur revient, au début ou à la fin, sur son intervention, sur la façon dont il a travaillé, sur les conditions dans lesquelles il a pu approcher tel ou tel protagoniste. C’est tout le contraire ici. Capote est remarquablement absent (au moins de façon évidente et visible) et l’on ne saura pas comment il s’y est pris pour écrire ce chef d’œuvre.
Le film Truman Capote de Bennett Miller reconstitue à mon sens assez bien la façon dont Capote a travaillé.
Il y a aussi cette petite musique où la condamnation d’un homme à mort par un jury constitue également un meurtre de sang-froid.

M. Andrews, Portrait de Timothy Behrens, 1962, Thyssen Bornemisza.
C’était un temps idéal pour manger des pommes ; la lumière la plus blanche descendait du ciel le plus pur, et un vent d’est faisait bruire les dernières feuilles des ormes chinois sans les arracher. Les automnes récompensent le Kansas de l’ouest pour les maux que les autres saisons imposent ; les grands vents d’hiver du Colorado et les neiges à hauteur de hanche où périssent les moutons ; la neige fondue et les étranges brouillards des prairies au printemps ; et l’été, où même les corbeaux recherchent l’ombre rare et où la multitude fauve des tiges de blé se hérisse, flamboie.

L’émotion serait deux fois moins grande si c’était arrivé à n’importe qui, sauf aux Clutter. N’importe qui de moins admiré. Prospère. Assuré. Mais cette famille représentait tout ce que les gens du pays respectent et apprécient vraiment, et qu’une chose semblable puisse leur arriver, et bien, c’est comme d’apprendre qu’il n’y a pas de bon Dieu. On a l’impression que la vie n’a plus de sens. Je crois que les gens sont beaucoup plus déprimés qu’effrayés.

L’avis de Keisha qui vient de découvrir.


Lu dans le cadre de mon programme de lecture d'été.





6 commentaires:

  1. j'ai beaucoup de mal avec ce type de récit sans doute parce que c'est LA réalité et que ne parviens pas à lire ça comme un roman
    A force de voir d'excellents billets je vais finir par me laisser convaincre

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    1. Je comprends. On ne peut pas se dire que ce n'est qu'une fiction. Ceci dit, c'est une exploration palpitante de l'âme humaine.

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  2. Il faut absolument le lire!!! Complexe, oui. On en sort un poil 'rincé'

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    1. Ah c'est une lecture qui assomme un peu !

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  3. le film et le livre a chaque relecture fait son effet un brin perfide!

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    1. Pas vu le film, mais oui, le livre ne perd pas de ses effets à la relecture.

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