La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 8 juillet 2019

Quelqu’un que nous aimions est parti.

James Baldwin, Un autre pays, traduit de l’américain par Jean Autret, parution originale 1962, édité en France par Gallimard.

« C’est prodigieux », me suis-je dit en refermant ce roman.
Dans le premier chapitre, nous suivons l’errance de Rufus, un musicien noir à New-York, sans domicile et mourant de faim après avoir connu le succès. De désespoir, il se jette dans l’Hudson et se suicide. Ensuite, l’essentiel du roman est constitué par la vie durant les mois qui suivent de sa sœur, Ida, de ses amis blancs, Cass et Richard, Vivaldo, Eric, autant d’artistes fauchés, rêvant de faire carrière.

Tous les visages, même ceux des enfants, exprimaient un désenchantement suave ou empoisonné qui donnait à leurs physionomies un contour d’une extraordinaire netteté comme si on les avait taillées dans la pierre.

En voilà un magnifique roman dont il est bien compliqué de se débrouiller. Il y a d’abord le gouffre qui sépare les noirs et les blancs. La mort de Rufus est-elle strictement individuelle comme le pense Vivaldo ou la détresse profonde dans laquelle il s’était retrouvé est-elle commune aux noirs de Harlem comme le clame sa sœur ? Deux couples mixtes sont à l’œuvre, Rufus et Leona, mais surtout Ida et Vivaldo qui s’aiment et s’affrontent. Il semble impossible de sortir de la malédiction de la couleur de la peau, surtout au vu de l’immense pression sociale qui s’exerce sur les uns et les autres. Il y a aussi les hommes et les femmes, tout simplement, qui s’aiment et se trahissent, se soutiennent et ne se comprennent pas, dans une société puissamment sexiste. Il y aussi l’amour des hommes pour les femmes et l’amour des hommes pour les hommes, avec ses humiliations et ses silences et son apprentissage douloureux. Il y a de très belles scènes de sexe et ce n’est pas si fréquent. Il semble que Baldwin ait mis tout de lui dans chacun de ses personnages, surtout dans ce romancier qui n’arrive à rien de satisfaisant.

Elle pensa à son visage, tel qu’il avait été quand ils s’étaient rencontrés, et le considéra maintenant. Elle songea à tout ce qu’ils avaient découvert ensemble, à tout ce qu’ils étaient l’un pour l’autre, et au nombre de petits mensonges qui avaient contribué à édifier leur vérité unique et particulière ; cet amour qui les unissait l’un à l’autre. Elle avait dit non bien des fois, à bien des choses, alors qu’elle savait qu’elle aurait pu dire oui, à cause de Richard ; elle avait cru, à cause de Richard, à beaucoup de choses auxquelles elle n’était pas certaine de croire vraiment.

Ici on boit des litres de whisky, on fume des kilomètres de cigarettes, on prend le taxi et on écoute du jazz. C’est un beau roman sur New-York et ses différents quartiers, Harlem, le Village, Brooklyn, les rues sillonnées par les taxis, la peinture moderne au Metropolitan. C’est aussi un roman pour l’Amérique, où tous les rêves sont possibles.

Ce que vous ne savez pas, vous autres, dit-elle, c’est que la vie est une garce. C’est la plus grande salope qui puisse exister. Vous n’avez pas l’habitude de payer votre dû, et ça va vous paraître diablement dur, ma petite, quand l’heure de régler les comptes sonnera. Il y a un tas d’arrérages à casquer, et je sais très bien que vous n’avez pas un rotin d’avance.

Benton, America Today (détail), 1920-30, Metropolitan
J’ai eu le sentiment que ce roman constituait un magnifique cas pratique complémentaire des articles et essais de l’auteur. Des réflexions théoriques prennent ici vie et chair, des thèses s’incarnent avec énergie et sensualité : l’obsession des blancs pour la sexualité des noirs, la bonne conscience des blancs, la haine violente des noirs et leur désespoir, les récits de bagarre pour un regard.
Un livre où il y a beaucoup d’amour, heureux et malheureux. Au travers de ses personnages Baldwin raconte son expérience d’aimer, d’être aimé, de ne pas parvenir à comprendre l’autre, d’être abandonné, de désirer, de s’abandonner à quelqu’un.

En tout cas, il savait s’exprimer avec un saxophone. Il avait un tas de choses à dire. Planté sur l’estrade, les jambes écartées, il battait l’air, emplissait ses poumons et, frémissant à la musique de ses vingt ans, il hurlait dans son instrument : Est-ce que vous m’aimez ? Est-ce que vous m’aimez ? Et encore : Est-ce que vous m’aimez ? Est-ce que vous m’aimez ? Est-ce que vous m’aimez ? C’était en tout cas la question que Rufus entendait, la même phrase répétée sans cesse, sur des airs variés, presque insoutenable, avec toute la force que le gars pouvait y mettre. Le silence des auditeurs devint total, l’attention de chacun se figea soudain, les cigarettes restèrent éteintes et les verres ne quittèrent plus les tables.
  
Baldwin sur le blog :
Un roman, La Conversion, magnifique et stupéfiant, mais plus âpre que celui-ci.



4 commentaires:

  1. J'ai sur ma PAL "Harlem Quartet" et "Si Beale Street pouvait parler", un lot sur lequel j'étais tombée en bouquinerie, mais j'avoue que cet auteur me fait un peu peur, je l'imagine complexe et un peu "âpre", comme tu qualifies "Conversion"...
    Très belle, l'illustration !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je compte bien continuer ma découverte de l'auteur. Si tu as pars, commence par regarder le documentaire I am not your Negro (il est sur le site d'Arte en ce moment), tu seras convaincue !

      Supprimer
    2. Je suis allée le voir lors de sa sortie au cinéma, et il m'a vraiment marquée, c'est ce qui m'avait donné envie de découvrir cet auteur.

      Supprimer
    3. Voilà. Tout pareil. Comme dit une amie "voilà quelqu'un qui nous fait sentir plus intelligent."

      Supprimer

Les commentaires sont "modérés" en espérant ne plus avoir droit à compter les escaliers et les feux rouges (Blogspot enquiquine le monde). Si le compte Google ne marche pas, vous pouvez juste indiquer votre prénom (et croisez les doigts). Merci !