Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

lundi 18 janvier 2016

La Sicile est la patrie, la vraie, la seule patrie des colonnades.

Guy de Maupassant, Au soleil suivi de La Vie errante, recueil de textes écrits entre 1884 et 1890 rassemblés chez Folio par Marie-Claire Bancquart.

Ce volume rassemble des articles remaniés que Maupassant a fait paraître dans la presse. Pour l’essentiel, il s’agit de reportages et récits de voyage en Algérie et Tunisie françaises et en Italie (mais il y a aussi un voyage en ballon au-dessus de Paris, une évocation de la Bretagne et du Creusot).
Il est un peu difficile d’émettre un avis sur un ensemble aussi disparate.

Tout d’abord, les reportages en Algérie et Tunisie m’ont un peu déçue, malgré des passages très réussis. Je suis frappée par les préjugés racistes de Maupassant, ce qui ne l’empêche pas de décrire vertement la colonisation (je vous rappelle que les premiers articles de Bel-Ami la critiquaient). Il semble, il est vrai, surtout considérer que la culture des populations arabes relève d’un autre monde que celle des occidentaux et que tout rapprochement, quel qu’il soit, ne peut être qu’illusoire. Maupassant a par ailleurs été apparemment très impressionné par la foi des musulmans, qui contraste sans doute avec le catholicisme tiède ou bigot qu’il connaît.
Et bien sûr, on retrouve notre bon vieil orientalisme. Pour Maupassant, l’Algérie est à la fois l’Afrique et l’Orient. Il est guidé dans son voyage et son écriture par le récit du peintre Fromentin. La chaleur, le soleil et plus généralement le climat le fascinent. Accompagnant l’armée en Algérie, Maupassant a la chance de descendre très au sud, en dehors des villes, il découvre le désert et un lac de sel. Mais ses descriptions de paysage n’ont pas la beauté de celles de Flaubert qui, certes, tenait des notes personnelles non destinées à la publication.

Quelque chose vous passe sur le front : ailleurs ce serait du vent, ici c’est du feu. Quelque chose flotte là-bas sur les crêtes pierreuses : ailleurs ce serait une brume, ici c’est du feu, ou plutôt de la chaleur visible. Si le sol n’était point déjà calciné jusqu’aux os, cette étrange buée rappellerait la petite fumée qui s’élève des chairs vives brûlées au fer rouge. Et tout cela a une couleur étrange, aveuglante et pourtant veloutée, la couleur du sable chaud auquel semble se mêler une nuance un peu violacée, tombée du ciel en fusion.
Ziem, Une maison sur la lagune, Paris, Petit-Palais, RMN.
Le recueil contient aussi des articles sur la Corse (le récit du voyage de noces dans Une vie est inspiré de cette expérience) et sur l’Italie. Tout comme pour Flaubert, il est bon de sortir Maupassant de sa Normandie. Son amour du soleil et de la Méditerranée est profond. Il chante l’Italie, en particulier la Sicile. Les beautés de l’architecture sicilienne donnent lieu à de très bonnes descriptions, ainsi que la découverte de l’Etna dont l’ascension donne lieu à un récit épique. Sa découverte des temples grecs est une révélation. En bon reporter, Maupassant alterne les clichés attendus (les bandits) et les touches personnelles. C’est aussi un homme à la sensibilité à fleur de peau, qui perçoit très vivement les odeurs de la végétation, les parfums des orangers, les sons et que l’on devine fatigué de Paris et des être humains.

Une petite fraîcheur nocturne mouillait la peau d’un imperceptible bain de brume salée. Le frisson savoureux de ce tiède refroidissement de l’air courait sur les membres, entrait dans les poumons, béatifiait le corps et l’esprit en leur immobilité.

La fatigue de Maupassant est aussi celle d’un homme conscient d’arriver à la fin du siècle. Flaubert, Gautier, Dumas et les autres sont passés partout avant lui ; comment faire original à présent ? Comme eux, il affecte de rejeter la civilisation (les routes françaises en Algérie par exemple) qui dénature un pays et de préférer les lieux qui font voyager dans le temps et l’espace. Il prend le temps de décrire les mosquées, l’appel à la prière, les pratiques des musulmans. On ne le sent fasciné par un autre irréductible.

Je note l’efficacité avec laquelle il se sert de ces expériences dans ses romans.

Le voyage est une espèce de porte par où l’on sort de la réalité connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve.







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