La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 30 septembre 2025

Même le persil, qui est une herbe populaire, avait son surnom : herbette ; c'est ainsi qu'il était connu.

 

Dolores Prato, Bas la place y'a personne, première édition incomplète en 1980, édition originale complète posthume 1997, traduit de l'italien par Laurent Lombard et Jean-Paul Manganaro, édité en France en 2018 par Verdier.

Juillet 2025, j'attaque cet énorme livre (880 pages quand même), avec le vague espoir d'être déçue et de pouvoir le virer de la bibliothèque après quelques pages. Évidemment, c'est tout le contraire. Il m'a tenue trois semaines et il a bien gagné sa place définitive.

Une énorme corbeille de personnes, de peurs, d'émerveillements, de paroles en mouvement, voilà ce qu'était le village ; je regardais de-ci de-là, parfois je m'enfuyais, parfois je restée bouche bée et ne savais pas que j'étais malheureuse. Seules les maisons ne bougeaient pas, les églises, les rues, et cet homme qui dans les cartes postales s'était aperçu du photographe.

C'est un récit. Dolores Prato raconte son enfance dans la petite ville de Treja, dans les Marches, dans les années 1900. Mais ce n'est pas un récit linéaire et chronologique, c'est un tableau à multiples petites touches, qui prend forme progressivement. Il y a aura heureusement au début quelques indications, que l'on comprend peu à peu. Une petite fille abandonnée par sa mère, recueillie par une tante, dame élégante, et par un oncle prêtre (ils sont frère et sœur). Le lecteur se demande si elle est bien heureuse dans ce qui ne forme pas vraiment une famille.

La petite fille d'alors, et la vieille dame qui écrit, se raccroche au concret de son existence d'alors. L'aménagement de la maison, le moindre objet qui la compose et surtout son utilisation experte, les habitants de la ville, un à un, avec leur métier et leur personnalité, les différentes rues et habitations... L'accent est mis sur ce qui caractérise et sur ce qui différencie : chez les uns on emploie tel mot, on a telle pratique, mais chez les autres on fait comme ça, mais sa tante, elle, procède ainsi. C'est une plongée fascinante dans la vie quotidienne rurale d'alors : les gestes pour faire le pain, la réalité de ce que l'on mange, la diversité des étoffes, les règles qui régissent la façon de se parler, les différentes saisons, avec leurs cérémonies religieuses, leurs aliments et leurs habitudes.

Chaque prénom avait sa couleur et sa physionomie. Bernardo et Pasquale portaient une calotte ; Torquato était forgé sur l'enclume ; Carlotta, un gros beignet pâle ; Andrea, les dents d'une scie ; Natalina, châtaigne sèche ; Nicolina, fil de fer retors ; Luciola, la luciole ; Adelaide, derrière un éventail ouvert ; Dolores, quelque chose de lourd, de lent, un encombre.

Une particularité est que, pour diverses raisons, l'enfant se trompe souvent ou, réduite à l'ignorance, élabore des hypothèses. Contrairement à bien des récits rétrospectifs, aucune correction n'est apportée par l'adulte qui écrit, laissant en l'état les interrogations et les croyances, suspendues comme si elles n'étaient jamais retombées. Cela donne au récit une allure un peu étonnante.

L'ensemble ne suit pas une réelle progression. On sait dès le début que l'enfant sera mise en pension et que ce moment signera la fin de cette existence. Pourtant, le temps avance et au fur et à mesure que le récit accumule les objets, les détails, les portraits, les souvenirs, il ne peut empêcher la survenue de l'événement majeur que constitue le départ de l'oncle en Amérique (à savoir en Argentine). Cet événement, annoncé à de très nombreuses reprises, signifie la fin de l'enfance et le début du chagrin de la tante. Néanmoins l'histoire ne s'arrête pas, les années continuent nombreuses, mais on n'en saura rien. À la fin du livre, le voile n'est pas levé sur ce qu'a ignoré l'enfant et sur tous les événements qui surviennent ensuite.

Dans la rue, toujours près de sa mère qui semblait dire « regardez Teresina, j'étais comme ça quand j'étais jeune ». Teresina ne pensait certainement pas « vieille, je serai comme ma mère ».

Prato dresse un portrait à la fois tendre et sans concession de cet oncle et de cette tante, déjà âgés quand ils la recueillent, peu aptes à s'adapter à une enfant et à prodiguer des marques de tendresse. Ils sont présents du début à la fin, avec leurs particularités de langage et de personnalité. Leur séparation, au moment de ce départ, est déchirante (moi, yeux humides).

Au fond, la distinction était d'avoir ou pas un surnom. Les nobles n'en avaient pas ; la classe moyenne plutôt non que oui. Nous, nous n'en avions pas. Les pauvres toujours. Le vrai nom de la plèbe, qu'elle fût pauvre ou riche, c'était son surnom : essence de l'individu qui s'était révélé aux gens qui le voyaient vivre.

Proust est cité, mais pour dire qu'ici il n'est pas question des villes de la Belle Époque. De fait, on pense pourtant souvent à lui, avec cette reconstitution patiente d'une ville et de ses sociabilités, de la restitution des strates complexes d'une population, avec ces erreurs d'interprétation, avec surtout cette fascination de la petite fille pour le langage : les mots qui se disent entre hommes, entre femmes, entre dames, entre enfants, etc.

Girolami Pini, Étude de botanique, 1615, Paris, Musée des arts déco


Description précise de tel ou tel rituel catholique, de la difficile culture des vers du mûrier pour produire le fil de soie par les femmes pauvres de la ville, l'extraordinaire torréfaction du café dans la cheminée, les différents ustensiles de cuisine, la planche à pétrir pour faire le main ou les pâtes, le détail de la coupe de la soutane et du fil des chaussettes, la distinction sociale subtile entre le châle, le fichu, l'écharpe et les diverses façons de les porter, la fabrique des conserves de tomates et des écorces d'orange confite...

Je suis sensible à cet essai de catalogue, de revue des existences, où les objets racontent les usages et la façon de vivre, à la reconstitution d'une époque et de sa population, dont il reste aujourd'hui des souvenirs et des fragments que l'on ne comprend pas toujours très bien. Par cette étrange accumulation, on comprend que la narratrice se raccroche à son enfance et tente de reculer le plus longtemps possible les événements qui y mirent fin.

Dans les pâtes achetées pour faire en bouillon, il y avait les peperini, toujours assez durs, les ave maria et les pater notsercannolicchi plus petits les ave maria, plus gros les pater noster, exactement comme sur le chapelet ; il y avait les stelline, petites étoiles, les farfalline, petits papillons ; il y eut aussi les lettres de l'alphabet, toutes majuscules.

J'étais assise sur les briquettes du sol. Des miettes durcies s'enfonçaient dans ma peau comme de petits cailloux. Ce premier petit bout de monde emmagasiné par ma mémoire, je le vois comme maintenant je vois ma main qui écrit.

C'est presque le début.

Je vous recommande donc cette belle lecture et je propose d'inscrire Treja sur la carte des villes d'Ingannmic et Athalie.







mardi 22 avril 2025

J'avais l'impression de tenir le destin d'un être humain entre mes mains.

 
Mary Jane Gold, Marseille année 40parution originale 1980, traduit de l'américain par Alice Seelow, édité en France par Phébus (2001).

Vous avez peut-être entendu parler de Varian Fry, mais sans doute pas de Mary Jane Gold. Et pourtant. Cette jeune et riche héritière américaine raconte dans ce livre enjoué quelle fut sa vie à Marseille, au début de la seconde guerre mondiale.

J'achetai un journal et me mis à en lire tout haut quelques extraits.
- Écoutez ceci : « Nous, Philippe Pétain, maréchal de France, ordonnons... » - vous savez, cette vieille chèvre a plus de pouvoir que Louis XIV. Et il est encore plus à droite.
(Avouez qu'elle est indéniablement très sympathique.)

Avant cela, il y a sa formation en Italie, dans les bals et les musées, la vie des jeunes filles délurées, mais quand même puritaines, et puis son installation à Paris et l'arrivée de son caniche Dagobert.
Et puis le début de la guerre, la fuite sur les routes avec ses amis et l'arrivée à Marseille. Dès lors la vie de Gold est marquée par deux pôles distincts : sa liaison avec Raymond, dit Killer, miliaire, déserteur de la Légion, petite frappe, escroc, et l'aide qu'elle apporte au Centre américain de secours, en finançant l'existence et le départ de plusieurs centaines de réfugiés et en effectuant certaines missions. Elle est jeune et élégante, on la croit inconséquente, mais cette année marquera sa vie à jamais.
On croise dans le livre les récits de la fuite des réfugiés, leur terreur, les emprisonnements arbitraires, le travail avec les membres du Centre de secours, la rencontre avec les surréalistes à la Villa Air-Bel, mais aussi les marches dans Marseille, les visites au prisonnier au fort Saint-Nicolas, le mistral et les policiers. Il y a des scènes d'anthologie : l'écoute de Radio Londres dans la chambre d'hôtel, la destruction des papiers dans les toilettes du commissariat, les descentes à la pâtisserie, les réfugiés qui se planquent dans les bordels.
Ce récit est bien plus vivant et facile à lire que celui de Fry, qui cherchait à justifier son action auprès de ses contemporains et notamment du Département d'État. Ici le ton est enlevé et plein de vie. Il est aussi plein d'humanité, parce que la riche Américaine s'interroge sur ce qu'elle doit faire et sur ses motivations personnelles. Je trouve que toutes les questions qu'elle se pose sont très intéressantes et sa position un peu distante vis-à-vis des événements rend son point de vue tout à fait riche.
Une lecture que je vous conseille.

À noter que son Killer a eu une incroyable carrière militaire au service de la France Libre (et comme mercenaire dans les guerres coloniales d'après 1945).

Les ex-voto à la Bonne mère. L'espoir et la reconnaissance.



Je le vois encore, debout, le corps très droit, les épaules rejetés en arrière ; le mistral lui soufflait dans le visage. Il avait une petite trentaine d'années, le visage carré, et portait des lunettes à monture d'écaille. Je lâchai d'une façon ambiguë que j'avais entendu dire qu'il y avait de quoi faire ; je me félicitais de savoir quelqu'un dans cette ville capable de faire face à ce travail.
Il s'agit de la première rencontre avec Fry – ce n'est pas le même spirit et pourtant ils seront alliés et amis.

Je ne pus jamais choisir entre les deux. J'aurais pu me dévouer complètement à Killer et ouvlier le Centre américain de secours. Mais cela aurait été une autre histoire, et non la mienne. Ou bien j'aurais pu laisser tomber Killer, mon deux-fois déserteur, avec sa folie, son panache, son absence de principes et ses fragilités attachantes. Cela, aussi, aurait été une autre histoire. Ou encore j'aurais pu rentrer chez moi. Au lieu de cela, je me suis toujours trouvée coupée en deux.

Sur le même thème :
Et jeudi nous poursuivons sur ce sujet.


jeudi 16 janvier 2025

Alors je décidai que je parlerai d’aujourd’hui, d’une journée avec les gens de la montagne.

 


Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles, parution originale 1980, traduit de l’italien par Monique Baccelli, édité en France par La Fosse aux ours.

 

Un recueil de textes, certains autobiographiques, d’autres dressant le portrait de personnages, l’ensemble campant un monde en voie d’oubli et une région, celle de la montagne entre Italie et Autriche.

Les premiers textes se tiennent pendant la Seconde guerre mondiale et racontent l’interminable retour depuis la Russie ou l’emprisonnement dans un camp.

Il est beaucoup question de chasse, au cerf ou au petit gibier, mais surtout de la marche dans la forêt et dans la neige. L’ancien usage de la chasse à la chouette. Les caractères des différents chiens de chasse.

Les derniers textes parlent des anciens habitants et travailleurs de ces forêts : cabanes des charbonniers, four à chaux, les prés communaux, les bûcherons, les carriers de marbre, les anciennes sociabilités.

C’est un monde peuplé presque exclusivement d’hommes, si j’excepte celles qui apportent la polenta (et je précise aux curieuses que j’aime beaucoup la polenta).

Il est beaucoup question de l’individu seul dans le paysage, mais aussi de sa vie avec les bêtes, sauvages ou domestiques, et avec leur intelligence. Il y a un long texte sur les soins à apporter aux abeilles.

 

La couverture sur la tête, on marchait en silence ; en sortant de la bouche le souffle gelait sur la barbe et sur les moustaches. Mais l’air, la neige et les étoiles aussi semblaient soudés ensemble par le froid. La couverture tirée sur la tête, on continuait à marcher en silence. On s’arrêta, peut-être parce qu’on ne savait pas où aller. Le temps et les étoiles passaient au-dessus de nous, étendus dans la neige.

C’est le tout début.

Peter Vos, Carnet 333 oiseaux, graphite lavis, 1980 Custodia
 

Quand il y arrivait, d’un imperceptible signe de la queue son chien lui faisait comprendre qu’il le sentait prêt, puis, la tête tendue en avant, il lui indiquait où était la bécasse. Et si elle était loin, encre plus doucement, en bougeant une patte à la fois, il l’approchait pour qu’elle ne parte pas, éventuellement dans l’épaisseur du bois. Certaines fois il réussissait à la voir tapie parmi les feuilles du sous-bois, et il aurait même pu la prendre pour une feuille un peu plus grande que les autres sans ces yeux ronds et fixes et ce long bec posé sur la pousse, la tête fendue.

 

Le soir, des centaines d’abeilles épuisées et mortes de chaleur prenaient le frais sur le marchepied de la ruche, comme les paysans qui s’installent sur l’aire au moment des foins ou de la moisson. Et je suis également certain qu’elles se communiquaient quelque chose parce qu’elles se rassemblaient, se flairaient en se faisant face, se dispersaient puis marchaient en petits groupes sur la paroi où se trouve l’ouverture.

 

(La citation du billet correspond à la dernière page du recueil.)

 

Mon premier billet.


Rigoni Stern sur le blog :

Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie
L'Année de la victoire : l'année 1919 dans ce même village, la reconstruction, mais manquant un peu d'épaisseur






mardi 19 septembre 2023

Je veux cette femme. Ce visage me hante depuis des siècles.

 


Philippe Druillet, Salammbô, d’après Gustave Flaubert, paru originellement dans Métal hurlant, édité par Glénat, 1980.

Lettrage de Dom. Couleurs d’Anne Delobel et de Philippe Druillet.

 

Un prologue. Un homme dans son vaisseau spatial voit apparaître sur son écran un monde fantastique et une femme – Salammbô. Envouté, il descend sur cette planète et devient dès lors Mâtho. Ensuite, se déroule le texte de Flaubert, raccourci, mais presque sans transformation. Les éléphants ont fait place à des créatures fantastiques. Les hommes sont des créatures étranges. Il est toujours question de la cruauté des Barbares et des Carthaginois.

Ayant découvert il y a peu de temps cette adaptation SF du roman de Flaubert, j’étais curieuse de la lire en entier.

En préambule, deux points problématiques. Le premier, j’ai eu la chance de voir exposées les planches en noir et blanc et elles sont bien plus réussies que cet album coloré. Le dessin était mis en valeur, plus lisible, plus sobre. Après, c’est une époque. Ensuite, la graphie. Cette écriture en majuscules est difficile à lire et m’a complètement lassée. J’ose espérer qu’un éditeur d’aujourd’hui ne laisserait pas passer cela (j’en doute mais bon).


Cet album est incroyablement fidèle au texte de Flaubert, à son esprit, à son atmosphère. Incroyablement fidèle aussi bien dans ses qualités que dans ses défauts et c’est là tout le paradoxe. J’ai rapidement retrouvé mon dégoût devant les scènes de bataille, de cruauté, de martyre. Et pourtant les grandes planches rendent merveilleusement bien les longues descriptions d’armes exotiques et de costumes miroitants des milliers de mercenaires assemblés sous les remparts de la ville. Difficile désormais de penser à Carthage autrement qu’avec les images crées par Druillet. La déliquescence de la ville, accaparée par son élite corrompue et cruelle, écrasée par des dieux sanguinaires, fragilisée avec son unique aqueduc, est magnifiquement rendue.


Le dessin rend l’étrangeté, l’exotisme, le mystère, mais aussi la dégradation d’une société en voie de putréfaction.

Finalement, Druillet traduit à la perfection le côté spectacle en technicolor imaginé par Flaubert – mon ambivalence face à l’album est similaire à celle devant le roman.

Mon billet sur Salammbô.








 

jeudi 8 septembre 2022

Schultz se sent à son aise à bord du voilier qui le conduit vers les môles du dernier chapitre.

 Alberto Ongaro, La Taverne du doge Loredan, traduit de l’italien par Jacqueline Malherbe-Galy et Jean-Luc Nardone, parution originale 1980, édité en France par Anacharsis.

 

À la fin du XXe siècle, dans un palais vénitien, deux hommes discutent, Schultz et Paso Doble, et commencent la lecture d’un livre tombé de l’armoire, sans titre ni auteur, un livre où Jacob Flint, un jeune anglais du début du XIXe siècle, fuit la justice et tombe amoureux de la belle Nina, la perd et part à sa recherche – jusqu’à Venise, précisément.

Mais la lecture s’interrompt. Une fois parce qu’il est question d’un palais un peu comme celui où nous sommes, une fois parce que Schultz se rappelle une femme passionnément aimée et disparue sans laisser de trace, une autre fois parce qu’il ne peut pas s’empêcher de combler les vides du roman et de créer des personnages supplémentaires, encore une autre, car n’aurait-il pas rencontré cet Anglais il y a plusieurs années ? Pendant ce temps, Jacob raconte sa folle odyssée. Et le double, Paso Doble, commente les pensées de Schultz.


Que de choses peut contenir la page d’un livre pense Schultz : une carriole sur laquelle se trouvent deux hommes tirée par un cheval, une patrouille de dragons, des lanternes, des fanaux, des gens qui cherchent et des gens qui sont recherchés, la campagne anglaise.


Il y a le charme indéniable de l’entrelacement entre le roman et le lecteur, le lecteur qui rêve son roman, l’incorpore à sa vie, lit sa vie à la lumière du roman, et le personnage du roman qui devine autour de lui un être sans visage qui tient les fils du récit et décide des coïncidences.

Il y a aussi un étrange et fascinant personnage, Fielding. Un homme qui ressemble autant à un gentilhomme qu’à un pirate, un homme atteint du malheur de répandre autour de lui une puanteur infecte, un homme dont la face obscure s’incarne dans des créatures terrifiantes, que le narrateur (Jacob) nomme les métaphores. Quelle belle invention !

Il y a des scènes très drôles, comme une avec un concours de pet et une autre avec une étrange boussole. Il y a Dick et Severino, des corbeaux qui parlent. Il y a des détails surréalistes (comme une statue de cire) et des choses qui ne seront pas expliquées au lecteur (nous), à lui de faire marcher son imagination.


C’est ici, dans ce restaurant, que Schultz est en train de manger, à une table d’angle, comme il convient à un client habituel et d’un certain rang. Il y a d’autres personnes dans la salle, mais elles n’ont rien à voir avec cette histoire et donc ne valent pas la peine d’être décrites, pour intéressantes qu’elles soient.


Alejandro Guzzetti, Sans titre, vu au musée Ziem de Martigues

Ongaro joue de tous les mystères de Venise que l’on peut imaginer. Refermé son livre, on a seulement envie de monter pour le premier train pour la lagune (un jour…).

Un roman où il est question du plaisir de lire. On y fait aussi beaucoup l’amour.

C’est un roman picaresque et d’aventure, un roman d’amour, un roman moderne qui ne s’en laisse pas conter par le charme des belles histoires ou qui plonge à pieds joints dans les pièges du roman.

 

Les personnages du siècle passé ne savaient pas qu’ils étaient des personnages tandis que ceux de ce siècle ne le savent que trop bien… Regarde-les, ceux de l’époque de Jacob étaient sûrs d’eux, ils vivaient leurs histoires comme si c’étaient des histoires réelles, souffraient, aimaient, riaient, faisaient l’amour, prenaient tout au sérieux, mouraient même et étaient ensevelis dans de vrais tombes, dans de vrais cimetières. Aujourd’hui, ah ! aujourd’hui tout a changé. Aujourd’hui les personnages savent que rien n’est vrai, ils le savent et comment ! C’est là tout leur malheur.

 

Le billet d'Ingannmic.


Alberto Ongaro sur le blog :
L'Énigme Ségonzac - second billet pour une relecture

Bon pour "sous les pavés, la page", le mois consacré aux villes, organisé par Ingannmic et Athalie.

 

mardi 1 février 2022

Tous nos amis sont passés par les camps. Personne n’est comme lui.

 Art Spiegelman, Maus, parution originale de 1980 à 1991, traduit de l’anglais par Judith Ertel, lettrage d’Anne Delobel, édité en France par Flammarion.

 

J’ai relu ce grand chef d’œuvre de la bande dessinée récemment. L’auteur y raconte à la fois ce qu’a vécu sa famille, nés juifs en Pologne, et ses rapports difficiles avec son père. L’originalité est que les personnages sont représentés avec des têtes d’animaux : souris pour les juifs, cochon pour les Polonais, chat pour les Allemands, etc.

C’est un gros album très étouffant. Le récit du père Spiegelman n’en finit pas, de toutes les persécutions aux divers emprisonnements, fuites, caches, ghettos. Ce sont des années et des années, des jours et des jours qui se succèdent sans fin, chacun semblant aggraver l’autre. Il raconte les diverses combines et chances qui lui ont permis de survivre. Contrairement à Levi, ici le récit est très long. Le lecteur peut se perdre dans l’abondance de détails, de lieux et de personnages, mais il peut aussi comprendre comment une partie de l’Europe a ainsi été transformée en lieu d’extermination et saisir la quantité et la diversité de moyens mis en œuvre dans le but d’accomplir un génocide. On comprend aussi que les détails vécus par l’un peuvent ne pas avoir été vécus à l’identique par un autre.

L’auteur ne flatte pas son père, c’est le moins que l’on puisse dire. Radin, raciste, égoïste, perpétuellement sur les nerfs, mais il raconte. On devine que le recueil de cette parole a dû être long et épuisant. Spiegelman ne cache pas les difficultés psychologiques liées au fait d’être survivant, d’être fils de survivant, d’être le frère d’un enfant qui n’a pas survécu. Il s’agit d’un huis-clos familial difficile, la paix et l’espoir semblent inatteignable dans un tel contexte.

Le dessin est en noir et blanc et les personnages sont peu individualisés, se confondant dans un quasi-anonymat. Tout cela nous permet à la fois de conserver une certaine distance et de nous projeter dans l’un ou l’autre personnage. Le dessin des villes et des bâtiments évoque le graphisme des films expressionnistes allemands ou des gravures sur bois. L’ensemble est très saisissant et impressionnant, et très marquant aussi.

 

C'est une relecture. Mon premier billet.

 

Le livre fait l’actualité. Une école du Tennessee, aux États-Unis, a décidé de le bannir des programmes scolaires sous un prétexte à la noix – parce que ce sont des fachos.


Un billet qui participe aux lectures autour de l'Holocauste, semaine organisée par Passage à l'Et et Si on bouquinait.




jeudi 17 décembre 2020

Lard aux lentilles, expliqua le maestro sur un ton professoral. Y a pas mieux pour la sonorité. Ça fait cuivre.

 René Fallet, La Soupe aux choux, 1980.

Je sens qu’aucun de vous n’a lu ce roman de science-fiction terroir ben de chez nous.

Le récit est connu : dans un village moribond, deux petits vieux se tiennent à l’écart de la modernité et s’apprêtent à mourir dans leur coin, avec leur pinard et leur jardin. Sauf qu’une nuit arrive un extraterrestre.


La soupe aux choux, mon Blaise, ça parfume jusqu’au trognon, ça fait du bien partout où qu’elle se balade dans les boyaux. Ça tient au corps, et ça vous fait même comme des gentillesses dans la tête. Tu veux que je t’y dise : ça rend meilleur. Quand on s’en est envoyé un bol en plein dans le ventre, on a les arpions qui s’étirent dans les sabots.


D’un point de vue factuel, le film est extrêmement fidèle au roman, puisque plusieurs répliques sont reprises presque à l’identique. En revanche, l’atmosphère est très différente, beaucoup plus triste, grave et désenchantée dans le roman. Beaucoup plus ringarde et déplaisante aussi. Est-ce le village qui est déshumanisé ? Pourtant les voisins belges et allemands et le gendarme ne semblent pas si mauvais. Ou le Glaude et le Bombé sont-ils eux aussi devenus un peu des vieux cons ? Les deux sans doute, mais le roman n’est en tout cas guère accueillant. Tout comme la planète Oxo d’ailleurs : loin d’être un paradis on a plutôt l’impression qu’elle est aussi froide que la Terre.

Le roman fait la part belle aux répliques et aux dialogues, et aux émotions, entre le Glaude et sa femme, entre les deux amis terriens, entre le Glaude et la Denrée, aux colères et aux énervements du quotidien qui font le sel des relations humaines et le prix de l’amitié. Il y a de sacrés beaux échanges !

Un roman doux-amer.

 

Ils regardèrent, l’un la Grande Ourse et l’autre la Petite. Remué par tant de poésie céleste, le Bombé leva délicatement une fesse, émit un pet plus foudroyant qu’un uppercut, qui monta jusqu’au contre-ut avant de s’achever par une phrase de morse en suave dégradé. Là-dessus, Chérasse attendit avec intérêt le jugement de l’auditoire.

(il y a des passages d’anthologie)

 

C’était lors de soirées semblables que, très loin de la terre et sous les astres, ils se grisaient le plus, n’ayant, le plein de l’âme fait, que quelques pas incertains à tituber pour regagner leur domicile. Ceux-là qui les jugeaient durement ne savaient rien de l’âge, de la fin à l’affût comme un chasseur dans les fourrés. Ceux-là ignoraient tout de ces deux solitudes qu’effarouchait le bruit croissant d’un monde qui les quittait sans un regard. Ceux-là ronflaient auprès de leurs conjoints et de leurs radiateurs.

M. Couchaux, Vieux paysan fumant sa pipe, Rouen BA


 

jeudi 25 avril 2019

C’était la Golden Door, la Porte d’Or.

Georges Perec, Ellis Island, texte original 1980, P.O.L.

Un tout petit livre. En compagnie de Robert Bober, Perec visite Ellis Island et nous raconte. Il y a les chiffres : les milliers et les millions de personnes passées en ce lieu, mais il faut prendre le temps d’individualiser chacune d’entre elles, de détailler les bateaux, les nationalités, les noms. Il y a les questionnaires et les enquêtes pour accepter ou refuser le nouvel arrivant. Il y a la visite du monument, des années plus tard, quand tout est fermé. Les salles aux murs couverts de céramique, les objets abandonnés, les anecdotes mille fois ressassées. Il y a surtout les visiteurs, ces Américains qui viennent voir par où sont passés leurs ancêtres.

En somme, Ellis Island ne sera rien d’autre qu’une usine à fabriquer des Américains, une usine à transformer des émigrants en immigrants, une usine à l’américaine, aussi rapide et efficace qu’une charcuterie de Chicago : à un bout de la chaîne, on met un Irlandais, un Juif d’Ukraine ou un Italien des Pouilles, à l’autre bout – après inspection des yeux, inspection des poches, vaccination, désinfection – il en sort un Américain.

Pour Perec, dont les parents étaient des juifs de Pologne, c’est un lieu particulier. D’autres juifs de Pologne sont passés par Ellis Island, la peur au ventre, désireux de vivre avant tout, et de vivre le rêve américain. Ici, être juif prend tout son sens, celui de l’errance et de l’espoir.
Un tout petit texte, poétique, aux mots soigneusement pesés.
 
NY. Les ponts. Photo Magali.
Comment reconnaître ce lieu ? 
Restituer ce qu’il fût ?
Comment lire ces traces ?
Comment aller au-delà, aller derrière
Ne pas nous arrêter à ce qui nous est donné à voir
Ne pas voir seulement ce que l’on savait d’avance que l’on verrait ?
Comment saisir ce qui n’est pas montré, ce qui n’a pas été photographié, archivé, restauré, mis en scène ?

Ce que moi, Georges Perec, je suis venu questionner ici, c’est l’errance, la dispersion, la diaspora. Ellis Island est pour moi le lieu même de l’exil, c’est-à-dire le lieu de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part.

Il s’agit du texte que Perec a écrit pour un film que l'INA a commandé en 1978 à Perec et à Bober sur Ellis Island.

Billet sur ma visite d’Ellis Island. Billet sur la BD Là où vont nos pères de Shaun Tan.

Merci Magali pour la lecture !

lundi 30 juillet 2018

Je ne m’habitude jamais à rien. Ceux qui s’habituent pourraient aussi bien mourir.

Truman Capote, Petit déjeuner chez Tiffany, traduit de l’américain par Germaine Beaumont, parution originale 1958.

Vous avez vu le film ? Et bien c’est très différent.
Le narrateur s’entretient avec un barman d’une certaine Holly Golightly, qu’ils ont connue jadis et qui se trouverait peut-être en Afrique. Alors il plonge dans ses souvenirs… Au temps où il était écrivain fauché à New York et qu’il vivait dans une vielle maison. Sa voisine du dessous était cette Holly, immenses yeux, grandes lunettes noires, toujours chic, une femme libre, imprévisible, un peu enfant, en proie au cafard. Le narrateur raconte cette période où ils ont été amis, la façon dont elle jouait de la guitare, ses fêtes, les hommes qui tournent autour d’elle, ses conversations, son passé, l’apparition brusque d’un mari. Et puis, elle s’évanouit un jour de pluie.

Je veux être encore moi-même quand je m’éveillerai un beau matin pour prendre mon petit déjeuner chez Tiffany.

Au début, j’avais les images du film et de l’inoubliable Audrey Hepburn un peu trop dans la tête. Bien sûr, ça ne colle pas vraiment. Le film est beaucoup plus léger et amusant, alors que le roman est peu à peu contaminé par une immense mélancolie et une véritable une tristesse. Les amis trahissent, les femmes libres disparaissent, le narrateur vieillit. Les souvenirs ont un goût amer. Pourtant, nous avons là un beau portrait de Manhattan et surtout un beau portrait de femme. Holly est libre, n’obéit pas aux conventions, mais elle est élégante et elle-même en toute circonstance. Sincère, de cette sincérité qui désarçonne tout le monde. Est-ce elle qui s’échappe ou le monde qui s’effiloche en lambeaux à côté d’elle, qui est si vraie ? On ne sait pas trop. Tout file si vite. 
C’est écrit comme un portrait, plein de vie et de réalité. Il s’agit en réalité d’une longue nouvelle, comme Capote en a composé tant. Le volume contient également le portrait d’une prostituée de Haïti et surtout un très beau conte de Noël. Après sa lecture, on ne confectionnera plus de cake aux fruits de la même manière !
 
Atelier Tiffany, Vitrail, Vue sur une baie, 1908 Met.
Dès qu’elle vit la lettre, elle loucha et ses lèvres se tordirent en un dur petit sourire qui la vieillit terriblement. « Chéri, me dit-elle, peux-tu atteindre le tiroir là-bas, et me donner mon sac ? Une fille bien ne lit pas ce genre de lettres sans se mettre du rouge aux lèvres.

J’ai aussi lu récemment Musique pour caméléons, un autre recueil de nouvelles publié en 1980. Certaines nouvelles prennent place dans le sud des États-Unis, le lieu de l’enfance de l’auteur, d’autres dans les Caraïbes, d’autres à New York (celle avec Marilyn Monroe est très réussie). Plusieurs récits ont pour cadre des prisons ou des enquêtes policières, qu’il s’agisse de fiction ou de réalité. Capote a étudié très sérieusement le milieu carcéral et pas seulement pour De sang-froid.L’ensemble montre à la fois une capacité à tenir un récit et à camper des personnages, avec un vrai sens des dialogues.



dimanche 1 juillet 2018

Les toilettes pour hommes du Donald’s Pub à Times Square.

Edgar Hilsenrath, Fuck America, traduit de l’allemand par Jörg Stickan, parution originale 1980, édité en France par Le Tripode.

À New York, en 1953, Jakob Bronsky, un jeune homme qui a survécu à l’extermination des juifs d’Europe, vit de façon misérable, mais n’est obsédé que par une chose : écrire un roman sur la vie dans le ghetto. Son titre : Le Branleur. Un bon titre, ça.

Après le petit-déjeuner je me suis promené. J’ai réfléchi au CHAPITRE CINQ, j’ai rayé dans ma tête des phrases superflues, j’ai corrigé, souligné, j’ai travaillé sur mon propre système de ponctuation, j’ai lu les dialogues à haute voix, j’ai remarqué que les gens se retournaient sur mon passage, mais je m’en fichais, je songeais à la langue allemande, cette langue dans laquelle j’écris, archaïque et qui a besoin d’être simplifiée, je comparais la langue allemande à la langue anglaise, me demandant comment Jakob Bronsky allait la transformer, je pensais : prose économe, concision extrême, mots justes, phrases comme des squelettes, nettoyées, sans chichis, phrases qui tapent dans le mille.

Ce roman raconte les semaines de débrouille d’un futur écrivain qui doit payer son loyer (ou pas), piquer le café du voisin, travailler un peu (mais pas au point de l’empêcher d’écrire), trouver une prostituée de temps en temps, perdu au milieu de tous les émigrés sans le sou que compte la grande ville. Il ne pense qu’à écrire, chapitre après chapitre, le roman qui le rendra célèbre (il faut bien aussi manger et tirer son coup). Le tout dans un style rapide et vif, avec des interpellations qui rythment les paragraphes, des dialogues courts, en apparence totalement vide, mais plein d’ironie. C’est très factuel, très drôle aussi, car le garçon n’est pas un sentimental. On a une vision sans aucune concession de la façon dont le monde a abandonné les juifs d’Europe et de l’Amérique, où il faut de l’argent et de la réussite matérielle, juif ou pas. Le tout avec beaucoup de dérision, de désinvolture et d’habileté narrative. En effet ces dialogues en apparence sans importance font avancer très rapidement le récit.
Mon parcours Hilsenrath est le suivant : j’ai d’abord lu Le Nazi et le barbier, que j’ai adoré pour son ton totalement iconoclaste et irrespectueux. Puis j’ai lu Les Aventures de Ruben Jablonski qui est la biographie romancée d’Hilsenrath depuis sa naissance, avec sa vie immédiatement après la fin du ghetto, son séjour en Palestine, les retrouvailles avec sa famille en France et comment, sur le bateau qui l’emmenait aux États-Unis, il a décidé d’écrire un livre en allemand sur le ghetto qui s’appellerait Nacht. Le tout sur un ton plutôt désabusé et mélancolique. Vous aurez compris que Fuck America raconte ce moment de l’écriture : comment le petit émigré désargenté passe la nuit dans les cafétérias à écrire, non pas Nacht, mais Le Branleur, un livre en allemand sur le ghetto. Faut vraiment que je lise Nacht– bis.
Et chacun de ces romans a un style propre, bien à soi, qui le distingue des autres.
 
Kosta Alex, Jean Planque, bronze, 1960, Fondation Planque.

Grünspan est parti se chercher deux parts de gâteau au chocolat.
- Vous avez écrit, Monsieur Bronsky ?
- Oui, Monsieur Grünspan.
- Monsieur Selig m’a raconté que vous écriviez un roman.
- Très juste, Monsieur Grünspan.
- Il a parlé d’un trou. D’un trou dans votre mémoire.
- C’est exact, Monsieur Grünspan.
- Vous voulez combler ce trou. C’est bien ça ?
- Oui. C’est bien ça.
- C’est vous, le héros du livre ?
- Ça se pourrait. Mais j’écris à la troisième personne, bien que le livre soit autobiographique.
- Je comprends, dit Grünspan. À la troisième personne. Donc, le héros est un homme.
- Évidemment. Le héros est un homme.
- Quel genre d’homme ?
- Un homme solitaire.
- Un branleur ?
- Qu’est-ce que vous voulez dire ?
- Un homme solitaire, c’est toujours un branleur, dit Grünspan.
- Mais mon livre n’a rien à voir avec la branlette. C’est un livre grave.
- Ça ne change rien, dit Grünspan. Si c’est un homme solitaire, c’est un branleur.

L’avis d’Ingannmic.
Lecture commune hilsenrathienne avec Ingannmic.


mercredi 22 mars 2017

Me faire ça, à moi ! À ton curé ! À celui qui t’a baptisé !

Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles, traduit de l’italien par Monique Baccelli, parution originale 1980, édité en France par La fosse aux ours.

De cours récits dans la montagne.
J’ai repéré Rigoni Stern chez Dominique et je le découvre au travers de ces petits textes, d’inspiration autobiographique, racontant un art de vivre disparu. Les premiers textes parlent de la guerre et d’une journée de chasse pendant la guerre. Il est ensuite beaucoup question de chasse, de chamois, de lièvres et de chiens de chasse et de longues marches dans la montagne. Puis c’est le rythme de vie des abeilles. Les derniers récits racontent des métiers disparus mais qui ont laissé des traces, quelquefois ténues, dans le paysage : la carrière de marbre rouge, le charbon de bois, le four à chaux, le bûcheron… Et tout ce monde mange de la polenta. C’est l’Italie du Nord et de la montagne, celle qui est toute proche de l’Autriche.

L’humidité du bois, l’odeur de la terre humifère, les couleurs des feuilles de hêtre, du sorbier, du saule des chèvres, de l’aulne blanc tranchant sur le vert sombre des sapins et la splendeur flamboyante d’un merisier ; lui avec son chien.

C’est très calme, plein de lenteur et de dignité, de petites bêtes, de silences, de neiges et d’habitudes en voie de disparition. Il est question de la coexistence avec les bêtes, sauvages ou non, de la vie avec le bétail, avec les abeilles, et du soin et de l’attention qu’on leur apporte.
Un curé qui a toujours pratiqué la chasse, avec une très drôle histoire de lièvre et de confession, un vieil homme qui se souvient de tous ses chiens de chasse, un ouvrier qui chasse la bécasse, les traces laissées dans la neige par un renard et un écureuil.
La vie simple qui palpite jour après jour.
J.M. Sicilia, Sanlúcar de Barrameda, 2001, Centre Pompidou, RMN. 
Même s’il était devenu prêtre, il n’avait pas fait vœu de renoncer à la chasse ; il est vrai que quelques chanoines de la curie ne voyaient pas cette activité d’un bon œil, et c’est sans doute la raison pour laquelle, dans les environs, on l’appelait « Don Lièvre ». Mais ne parlait-on pas, jusque dans la Bible, de grands chasseurs devant l’Éternel ? Et manger de la polenta et du gibier avec un bon verre de vin, une fois de temps en temps, c’était sans doute moins qu’un péché véniel. Beaucoup beaucoup moins qu’un péché véniel ; et mieux encore, après cela on devient meilleur, meilleur au point de pardonner du fond du cœur les médisances des commères, et de mieux comprendre les misères du monde.


L’avis d’Hélène.