La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mercredi 15 avril 2026

Recroquevillé sur un banc de gare, mon dédain somnole, bien enveloppé dans la longue capote de mon abattement.

 


Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, rédigé de 1913 à 1935, première édition portugaise 1982, traduit du portugais par Françoise Laye, édité en France par Christian Bourgois d’après l’édition portugaise de 2009.


C’est un narrateur, Bernardo Soares, qui tient la plume et nous lisons ses fragments, des notes où il exprime son malaise, son sentiment de vacuité. Vivre, pourquoi vivre ? Aucun intérêt alors que les songes paraissent si réels.
Dépression, mélancolie, vide… s’agit-il d’un ressassement interminable ? Si on veut – et la lecture peut être répétitive – mais en fait, pas du tout. C’est qu’en pleine contradiction avec lui-même, notre homme s’attache à observer son monde, le sien, celui de son existence, celui de sa ville, de ses voisins et collègues. Le tout avec acuité, ironie, cruauté, tendresse, envie… et cette peinture est éminemment réaliste et concrète.
Quel livre étonnant.

J’ai beaucoup rêvé. Je suis las d’avoir tant rêvé, mais non point de rêver. Rêver, voilà ce dont nul ne se lasse, car c’est oublier, et l’oubli ne nous pèse pas, c’est un sommeil dépourvu de songes, pendant lequel nous demeurons éveillés. En rêve, j’ai tout obtenu. Je me suis réveillé aussi, mais qu’importe ?
Extrait du fragment 102.

En parlant autour de moi, je me suis rendu compte que pas grand-monde ne l’avait lu, ou alors il y a longtemps, mais que beaucoup aimaient le titre, et que beaucoup projetaient la vie de Soares sur celle de Pessoa. Certes, Soares est un des nombreux hétéronymes de l’auteur portugais, mais l’existence que Pessoa attribue à son personnage est assez différente de la sienne.


C’est un gros roman, que j’ai lu à raison de 20 pages par soir après la journée de boulot. J’y ai pris beaucoup de plaisir, me perdant, oubliant, revenant, m’émerveillant, me disant « mais c’est toujours comme ça » et marquant plein plein de pages. Je m’y suis reconnue et je me suis dit « ah non pas du tout ». J’ai surtout été frappée par l’infinie poésie de nombre de descriptions. C’est que le narrateur ne renonce ni aux mots ni à la littérature, même s’il prétend le contraire.
Ce sont donc les fragments, sans récit, d’une existence dépressive et répétitive, mais je suis prise par le charme particulier et indéfinissable de cette écriture, comme une longue déambulation sans but.

Je suis les faubourgs d’une ville qui n’existe pas, le commentaire prolixe d’un livre que nul n’a jamais écrit. Je ne suis personne, personne. Je ne sais ni sentir, ni penser, ni vouloir. Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire, et je flotte, aérien, dispersé sans avoir été, parmi les rêves d’un être qui n’a pas su m’achever.
Extrait du fragment 262.

Bref, c’est un mastodonte de la littérature mondiale et donc européenne.
Quand Cléanthe nous a demandé de choisir, je cite, un coup de coeur, une lecture qui incarne le continent, pour clôturer cette magnifique année d’escapades littéraires en Europe, je suis tout de suite partie du constat que ses propres thématiques étaient très continentales : les Alpes, la MittleEuropa, la Suisse… (oui, je suis parfaitement de mauvaise foi – et alors ?). C’était il y a un an, je venais de lire un livre d’histoire sur Ravenne qui me paraissait parfaitement représenter l’Europe dans toutes ses composantes géographiques et culturelles. J’ai eu envie de Méditerranée, d’embruns, de bleu, de soleil, de partir à l’Ouest… Nous voici à Lisbonne, au Portugal, ce Finistère du continent, là où l’Europe se jette dans l’Atlantique. Dans les années 1930 Pessoa est nourri de la mythologie des « grandes découvertes » et rêve encore de bateaux fendants les flots et partant au loin – il faut dire qu’il a passé une partie de sa jeunesse en Afrique du Sud. Soares oppose fréquemment ses rêveries de lointains inimaginables et sa réalité de comptable sans génie et sans intérêt.

Quand on a sillonné toutes les mers, on n’a fait que sillonner sa propre monotonie. J’ai déjà sillonné plus de mers qu’il n’en existe au monde, j’ai vu plus de montagnes qu’il n’y en a sur terre. J’ai traversé des villes plus nombreuses que les villes réelles, et les vastes fleuves de nulle part au monde ont coulé, absolus, sous mon regard contemplatif. Si je voyageais, je ne trouverais que la pâle copie de ce que j’ai déjà vu sans jamais voyager.
Extrait du fragment 138.

Pourtant ce roman n’est pas marqué par le soleil. Le narrateur (et l’auteur) ont peur de l’orage, la pluie martèle les rues, l’humidité du fleuve et de l’océan imprègne l’air. Mais toute la ville de Lisbonne est bien là.
Alors, en attendant qu’un train direct relie enfin Madrid à Lisbonne et me permette d’y aller « en vrai », j’y vais en papier.
Vieira da Silva, La Bibliothèque 1966, Beaubourg en dépôt à Nantes BA


Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme. Je ne sais où elle me conduira, car je ne sais rien. Je pourrais considérer cette auberge comme une prison, du fait que je suis contraint d’attendre entre ses murs ; je pourrais la considérer comme un lieu de bonne compagnie, car j’y rencontre des gens divers. (…) Je m’assieds à la porte et j’enivre mes yeux et mes oreilles des couleurs et des sons du paysage, et je chante à mi-voix, pour moi seul, de vagues chants que je compose tout en attendant.
Extrait du fragment 1.

Légère, comme une chose à son début, l’odeur fétide de la brise s’avança depuis le Tage et se répandit, sale, dans les premières rues de la Ville Basse. Elle écoeurait avec fraîcheur, dans une torpeur froide de mer attiédie. Je sens la vie dans mon estomac, et l’odorat devint quelque chose en arrière de mes yeux. Très haut, des nuages flottaient dans rien, clairsemés, enroulés sur eux-mêmes, d’un gris qui s’effondrait en une fausse blancheur. L’atmosphère semblait la menace d’un ciel peureux, comme celle d’un orage inaudible, fait seulement d’air.

On sentait la stagnation jusque dans le vol des mouettes : elles semblaient des choses plus légères que l’air, laissées là par quelqu’un.
Extrait du fragment 79.

Je remercie vivement Cléanthe pour avoir proposé et organisé ce défi si original, qui nous aura fait voyager en histoire, en géographie et en genre littéraire, au sein de la littérature européenne. J’attends avec impatience la prochaine édition !

Et samedi, début d'une nouvelle saison touristique ; vous allez avoir une surprise.





vendredi 24 octobre 2025

La saudade c'est attendre que la farine redevienne du grain.

 


Mia Couto, L'Accordeur de silences, première publication au Brésil en 2009, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, édité en France par Métailié.

Le narrateur est Mwanito, un enfant, qui vit à Jésusalem, un grand terrain, au Mozambique, ancienne réserve de chasse, avec son père, son grand frère, son oncle, un autre homme et une ânesse. Il hérite de la vision du monde de son père, que l'on devine plus ou moins fou et/ou menteur : le monde n'existerait plus, il n'y aurait plus personne, interdit de pleurer ou de prier, etc. Bien sûr c'est l'histoire d'un enfant qui grandit et d'une vision du monde qui explose sous les coups de la réalité.

Une longue première partie nous dresse le panorama de cette existence, des croyances du père aux découvertes des enfants. Ensuite, une femme blanche apparaît à la recherche d'un homme et les événements se précipitent.

Et je conclus que la « maladie du siècle » était un ennoyautement du passé, un mal composé du temps.

J'ai beaucoup aimé cette lecture, mais je me sens incapable de vous en parler. L'essentiel est la langue et la poésie, le souvenir des morts qui sont toujours à la limite des rêves et qu'il faut tenir à distance, les mots que Mwanito apprivoise en cachette et qu'il écrit en cachette sur des cartes à jouer, les histoires que l'on (se) raconte pour tenir bon.

C'est aussi la découverte par un enfant de l'espoir et de la saudade, qui ont disparu de ce lieu étrange nommé Jésusalem, mais qui continuent d'exister et qui donnent ensuite son épaisseur à la vie. Les mots créent un monde envoûtant, avec sa propre logique, où le lecteur se meut doucement et au chaud, comme bercé par cette langue unique.
L'accordeur de silences ? C'est Mwanito lui-même, ainsi surnommé par son père.

Dunand Jean, Antilopes affrontées, 1930, laque, Quai Branly


La première fois que j'ai vu une femme j'avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j'ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu. Simplement nommé : « Jésusalem. » C'était cette terre-là où Jésus devrait se décrucifier. Et point, final.

C'est le début.

La famille, l'école, les autres, tous élisent pour nous une clarté prometteuse, un territoire dans lequel briller. Les uns sont nés pour chanter, d'autres pour danser, d'autres simplement nés pour être autres. Je suis né pour me taire. Le silence est mon unique vocation. C'est mon père qui m'a expliqué : j'ai un don pour ne pas parler, un talent pour épurer les silences. J'écris bien, silences, au pluriel. Oui, car il n'est pas de silence unique. Et chaque silence est une musique à l'état de gestation.

C'est une lecture commune. Ingannmic a lu Chronique des jours de cendre. Jostein a lu Le Cartographe des absences.

Mia Couto sur le blog :

Le dernier vol du flamant : la sorcellerie et les soldats de l'ONU, l'humour et la mélancolie
Le cartographe des absences : la décolonisation, mais aussi un ouragan qui emporte tout (hey ! vous pourriez commencer par celui-ci !)
Terre somnambule : son premier roman, avec une invention langagière belle et évocatrice - je crois que c'est celui que j'ai préféré






mardi 4 février 2025

C’est l’un de ces noirs que même les corbeaux ne mangent pas.

 

Mia Couto, Terre somnambule, parution originale 1992, traduit du portugais par Élisabeth Monteiro Rodrigues, édité en France par Métailié (rentrée littéraire de janvier 2025).

Le roman a bénéficié d’une première traduction française par Maryvonne Lapouge-Pettorelli, en 1994 (Albin Michel). Il s’agit donc d’une nouvelle traduction et d’une réédition.

 

Un vieil homme et un garçon marchent sur une route dans un pays désertique ruiné par la guerre et les bandes armées*. Ils trouvent refuge dans un ancien autocar qui a brûlé. Ils sortent et enterrent les cadavres et s’y installent. Il n’y a rien à manger, mais ils sont à l’abri. Et chaque jour ils explorent le terrain autour et rencontrent d’étranges personnes : un homme creusant un fleuve, un homme ayant apprivoisé une hyène, des femmes effectuant une cérémonie.

En parallèle, le petit garçon trouve une valise contenant des cahiers couverts d’une écriture. Il commence à lire. Un autre garçon, Kindzu, y raconte son enfance depuis la mort de son père, le déclenchement de la guerre civile, la haine contre les Indiens, l’appropriation du pays par une administration, sa quête pour renouer avec les sorciers et les guerriers d’antan.

Un chapitre avec le vieil homme et le garçon et un chapitre avec l’histoire de Kindzu, en alternance. C’est le roman.


Dans ce pays, la guerre avait mort la route. Sur les chemins, seules les hyènes erraient, fouissant au milieu des cendres et de la poussière. Le paysage s’était métissé de tristesses jamais vues, sous des couleurs qui poissaient à la bouche. C’étaient des couleurs sales, si sales qu’elles avaient perdu toute leur légèreté, dépouillées de l’élan de s’envoler vers l’azur. Ici, le ciel était devenu impossible. Et les vivants s’étaient accoutumés au sol, en apprentissage résigné de la mort.

C’est le début.


S’il s’agit d’évoquer la guerre civile et les horreurs qu’elle permet (il y a notamment un grand camp de déplacés, et puis la famine), c’est aussi un récit empreint de magie et de surréel. Les personnages rêvent et se rencontrent dans leurs rêves, les objets sont retenus par la magie et la terre est somnambule : le paysage avance chaque nuit tandis que l’autocar reste échoué sur la route.

Couto (et ses traductrices) construisent une langue sonore et signifiante, où les mots africains sont bien présents, où les mots s’inventent d’eux-mêmes, pour raconter un autre monde. C’est extrêmement beau.


Mais je n’imaginais pas tout ce dont il me faudrait triompher. Car plus je me nordisais et plus d’étranges survenances m’advenaient. Je ne me souviens même plus des nombreux moments où le vent déchira les voiles. Des bouts déchirés se formèrent des poissons qui tournoyaient au-dessus de ma tête.


Le désir de partir sur la mer au loin anime plusieurs personnages, cette attirance pour les flots, pour l’horizon, pour l’inconnu, alors que d’autres au contraire regardent vers l’intérieur des terres, vers les sagesses anciennes et les pouvoirs disparus. Mais voyager, c’est toujours se déplacer dans le paysage et dans le temps.

C’est une magnifique évocation du chaos de la guerre civile, qui n’est pas une guerre normale, qui ne peut pas s’arrêter, qui n’oppose pas des armées. La guerre civile, c’est quand tout devient élément de la destruction. Et pourtant les habitants vivent, tombent amoureux, ont des enfants, recherchent et trouvent leur famille, et rêvent.

  

Wim Botha, A thousand things, 2012 collection Blachère

Les idées, on le sait tous, ne naissent pas dans la tête des gens. Elles commencent n’importe où, ce sont des fumées libres, égaréperdues, qui tournoient en quête d’un esprit idoine.

 

Il s’expliqua : si seulement c’était une guerre pour de bon. Si ça avait été le cas, elle aurait fait grandir l’armée. Mais une guerre-fantôme fait grandir une armée fantôme, pillée, déboussolée, crainte par tous et commandée par personne. Et nous-mêmes, victimes indiscriminées, on se métamorphosait en fantômes.

 

Le paysage avait atteint la mer. La route, à présent, se tapisse uniquement de sable blanc. à mesure que le voyage avance, Tuahir empire, comme s’il s’approchait des dernières fins.

 


*On pourrait croire qu’il s’agit du début de La Route de Cormac McCarthy, mais c’est un pays d’Afrique, alors ce n’est pas une dystopie, mais la réalité. Pour ceux qui pense que le genre littéraire n’influence par la perception de la lecture.

 

Couto sur le blog :


Petite pause à venir sur le blog, reprise du cours habituel des choses dans deux semaines.


mardi 11 octobre 2022

Ne pas savoir où s’enfuir est aussi triste que de ne pas avoir de maison.

 Mia Couto, Le Cartographe des absences, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, parution originale 2020, édité en France par Métailié (rentrée littéraire 2022).

 

Un beau roman plein de rêves sur une guerre de décolonisation.

En 2019, un poète, fils d’un poète, est de retour à Beira, sa ville natale. Il revoit les gens de son enfance et rencontre une femme, qui recherche sa mère. Il prétend aussi rechercher son cousin Sandro, disparu il y a longtemps. À vrai dire, le lecteur ne sait pas bien ce qu’il veut. Il erre, se laisse conduire d’interlocuteur en interlocuteur et semble à peine s’intéresser à ce qu’on lui dit.

La ville se prépare à l’arrivée d’un cyclone.

De vieux papiers apparus opportunément nous ramènent en 1973 au moment où le Portugal envoie son armée au Mozambique pour mater et massacrer une guérillera indépendantiste. La population blanche de Beira se divise et se fragmente, entre ceux qui luttent contre une dictature, mais sans un regard pour la population noire, ceux qui soutiennent la police politique, des communistes et des prêtres avec les espions, mais le chaos engloutit à égalité toutes les couleurs de peau.


Triste ironie : j’ai fait ce voyage pour recueillir des souvenirs de ma ville mais je reste enfermé à l’hôtel, peut-être par peur de découvrir que ma vie repose sur un mensonge. La crainte de ne pas retrouver mon passé mon paralyse, mais surtout cette appréhension de retrouver une ville dont, en définitive, j’ignore tout.


C’est un beau livre, même si je n’ai pas forcément tout compris. D’abord, il y la poésie omniprésente, la beauté des images, des rêveries sur l’amour et sur la mémoire. Ma méconnaissance de l’histoire du Mozambique est sans doute cause du fait que j’ai ajouté plus de flou et de dilution de la société qu’il n’y en a à l’origine. Il m’a semblé qu’un certain nombre de lieux témoins du passé étaient menacés de disparition, par le temps, par l’eau qui engloutit tout, par l’oubli des hommes, par leur silence, mais j’ai peut-être grossi l’image.


Devant mon visage impatient, l’homme s’est mis à divaguer. Il a dit que les noms étaient tous vrais parce qu’ils servaient à ce qu’on soit priés. Et que nous tous, blancs et noirs, recevons un nom pour ne pas mourir.


Boutet de Monvel, Portrait de GM Haardt, 1926 Quai Branly
Dans ces allers-retours entre le passé et le présent, il y a de multiples coïncidences, dont on dira qu’elles sont invraisemblables, mais qui « font » le roman. C’est ainsi que se tissent les fils entre les uns et les autres et que se resserrent la trame de la mémoire. Une femme qui traverse les années. Un homme que l’on effleure et que l’on ne retrouve jamais.

Le roman se déroule en quelques jours, en attendant l’arrivée du cyclone, sans cesse annoncé, par le vol des oiseaux ou par les informations. Quand il arrivera, tout sera-t-il emporté ? Ou la vie du pays continuera-t-elle comme avant, avec ses traumatismes mal enfouis ? Les massacres de la guerre, les trahisons entre époux, les blancs qui craignent qu’une goutte de sang (ou de sperme) noir ne gâche à tout jamais leurs précieuses filles, les mensonges qui deviennent des vérités.

Et ce cartographe ? On le saura tout à la fin.

Il y a aussi des choses très cocasses.

 

Je ne désire pas ton corps. Je désire ne plus avoir le mien.

(je voudrais pouvoir dire ça à quelqu'un)

 

La pluie tombe dans le salon et traverse les corps comme si tout, la maison et les gens, était fait de terre. Plus loin, la mer est un cheval incendié. La ville entière s’agenouille et même ses os se ploient pour ne pas se briser. Je vois l’église de Macúti s’écrouler, les murs éclater comme du verre. Dieu traverse le sol du temple et ses pieds sont pleins de sang.

 

Merci Babelio et Métailié pour la lecture. Sharon l'a lu aussi.

De Couto j'ai aussi lu Le Dernier vol du flamand. Et apparemment j'avais beaucoup aimé.






 

dimanche 14 juillet 2019

Il y a une raison pour laquelle les films d’horreur se passent loin des métropoles.


Antônio Xerxenesky, Malgré tout la nuit tombe, traduit du brésilien par Mélanie Fusaro, parution originale 2017, édité en France par Asphalte.

Je ne sais pas si c’est un thriller ou un roman d’horreur, mais voici de quoi frissonner malgré la chaleur !
L’héroïne, Alina, vit à São Paulo. Elle est spécialiste de l’occultisme, mais exerce un boulot minable, avec une vie peu intéressante. Jusqu’au jour où la police la contacte pour demander son aide au sujet d’une secte un peu bizarre. Rationnelle, sceptique, et même sans aucune empathie ni bienveillance pour les croyances, voici la jeune femme embarquée dans un rituel.

Des œuvres d’une violence extrême mais capturée de manière artificielle, avec du sang orange, et presque toutes très sexualisées, captivantes, objectifiant le corps féminin avec une caméra voyeuriste, comme si le réalisateur était un pervers désireux de partager ses fantasmes avec un public à dominante masculine.

Le roman joue du contraste entre deux réalités distinctes. L’une est celle de la grande ville, avec les gratte-ciels, l’usage intensif des applications sur le téléphone, les bières et la solitude des trentenaires. Ici les pauvres se trouvent dans les quartiers périphériques et menacent sans cesse les privilégiés (qui ne sont que les membres de la classe moyenne). De l’autre côté, l’occultisme, l’hypnose, des psalmodies, une ombre qui apparaît pour suivre les personnages. Est-ce une illusion ? une projection des angoisses personnelles ? une manipulation ? ou le vrai surgissement d’une autre réalité ? Le lecteur ne saura pas vraiment puisqu’à la fin du roman le jour se lève. Les ombres disparaissent. Le lecteur ne sera pas présent pour voir ce que devient l’héroïne avec le retour de la nuit.
C’est un roman plutôt angoissant et je ne suis pas sûre qu’il faille le lire avant de dormir. Le récit de la fête d'anniversaire dans un squat me semble particulièrement bien fichu : on est dans un univers familier tout en se demandant ce qu'il va bien pouvoir se passer - c'est ça, l'angoisse. Il y a pas mal de références à des films d’horreur, mais moi, je ne les ai pas vus et ça ne m’a pas gênée. Le mélange des genres entre modernité en fin de course et croyance souterraine est plutôt bien mené. Une lecture distraction réussie !

Bête féroce du XIIe siècle conservée au Musée d'art de Gérone.
Le chauffeur a tapé le nom de ma rue dans son GPS, qui a aussitôt dessiné un trajet avec des lignes jaunes à travers le plan de la ville. Ce geste banal, l’utilisation de la technologie au quotidien, le fait d’appuyer sur des boutons en sachant que des satellites vont relayer des informations sur la circulation dans chaque rue, tracer un itinéraire personnalisé en quelques secondes pour un chauffeur qui n’a pas la moindre aptitude scientifique, grâce à une communication constante entre notre planète et quelque chose qui tourne en orbite autour d’elle, tout cela m’a replongée dans la réalité.


Est-ce à cause de l’humour ou du côté western ? J'ai quand même préféré Avaler du sable.


mardi 8 août 2017

Il est noble d’être malheureuse et il n’y a pas de bonheur acheté avec des vilenies.

Camilo Castelo Branco, Mystères de Lisbonne, traduit du portugais par Carlos Saboga et Eva Bacelar, parution originale 1854, édité en France par Michel Lafon.

Un roman feuilleton – si l’on aime, on adore.

Nous lisons soi-disant le manuscrit laissé par un mourant. Le narrateur est un adolescent de 15 ans, élevé dans un couvent de Lisbonne, orphelin. Suit l’histoire de la découverte de sa mère et de son père (passion, honneur, argent, amour contrarié, bandit, tout y est). Apparaissent pourtant quelques étrangetés. Puis la focale se déplace vers le prêtre protecteur de la veuve et de l’orphelin, qui a lui aussi un passé bien mystérieux et qui est présent à chaque fois qu’il s’agit de sauver quelqu’un de la honte, ruine, déshonneur ou autre. Et puis ensuite… Pendant 600 pages, nous assisterons à des scènes de reconnaissance, des coïncidences inexplicables, des vengeances cruelles et des expiations douces (j’ai beaucoup aimé).

Mes genoux se plièrent, et dans cet élan d’adoration extatique j’entendis un mot : « Mon… » Et quand je collai instinctivement mes lèvres contre la main de cette femme, la phrase sortit entière de sa bouche : « Mon fils ! ». Ne me demandez pas d’expliquer ce que je ressentis alors. Les paroles d’aujourd’hui ne peuvent traduire le silence de cet instant. Ce fut un ravissement qui tue la parole, et récompense le sentiment avec des larmes. L’apparition imprévue d’une mère à son fils, qui sent pulser dans le sien un cœur dont il ignorait l’existence ; une telle surprise apporte avec elle une terreur sainte, celle de la préexistence de l’homme en présence de Dieu.

Vous l’aurez compris, on est dans le roman romanesque avec toutes les conventions que cela suppose. Les événements se succèdent et nous ne verrons pas grand-chose de Lisbonne, même si la guerre et le choléra retournent les hiérarchies sociales. La richesse du roman provient du fait qu’à tout moment un personnage secondaire peut devenir le héros d’une fantastique histoire d’adultère et de crime. Même si le lecteur finit par comprendre le procédé, il ne peut que se réjouir de voir une nouvelle pelote se dévider ou s’enrouler – tout cela est bien embrouillé.
 
T. Gudin, Trait de dévouemt du capitaine Desse, envers Le Colombus,1829, Bordeaux,
musée des beaux-arts, M&M. Vous êtes sensibles à la métaphore de la Fortune et du dévouement ?


Ce roman semble posséder deux facettes opposées. L’une est très catholique. Tous ces gens meurent les yeux rivés au ciel, pardonnent à ceux qui les ont offensés, se complaisent franchement dans le malheur, le sacrifice et l’expiation… mais à un point tel que l’on se demande si l’auteur n’est pas en train de se moquer d’eux et de nous. C’est que le roman est aussi très ironique. Ironique envers les hiérarchies sociales, la fierté des nobles, la médisance, la vieille société de caste. Ironique envers la littérature, la poésie romantique, le roman gothique et Balzac, qui sont autant des modèles savourés et honorés que de références dont on peut se moquer. De même, les méchants ne sont pas vraiment punis, les pirates ne se repentent pas de leurs crimes et les gentils sont un peu sots. Les grandes tirades exaltées amusent et agacent ; nous sommes sur un théâtre, une grande machine littéraire (on n’est pas si loin de Calvino, si on y réfléchit). Il est question de nombreuses histoires d’amour contrarié, ce qui donne lieu à une violente critique contre le mariage de convenance des familles nobles. À plusieurs reprises, il est clairement question de vendre une fille contre une dot, de l’acheter, de mettre les femmes en esclavage. Et la religion utilisée pour sanctifier de tels contrats en prend alors pour son grade.

Père Dinis était triste, de la tristesse éternelle du génie et de la vertu, en révolte contre l’ignorance et le crime. Cette aimable nature, qui alentour l’appelait à la paix, lui était un aiguillon de la plus profonde douleur. Le silence de la nuit rendait plus douloureux encore le tumulte qui, intérieurement, lui agitait le cœur. Son âme était un gouffre. Cet homme vivait depuis quinze ans en mourant à chaque instant. Au déclin de son existence, à cinquante et quelques années, il se sentait fort d’une vigueur providentielle, qu’il devait consumer en combats tourmentés.

Une langue efficace, mais quelquefois chargée. Les phrases boiteuses sont-elles à attribuer à l’écriture au kilomètre de l’auteur ? ou à la traduction trop lourde ?
J’ai des souvenirs fragmentaires, confus et merveilleux du film de Raúl Ruiz, que j’aimerais beaucoup revoir.

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.

L’avis de Dominique et de Miriam.


mercredi 31 août 2016

Il me semblait que je me trouvais ici en dehors des désordres du monde.

João Bermudes, Ma géniale imposture, traduit du portugais par Sandra Rodrigues de Oliveira, 1565, édité en France chez Anacharsis.

Une non fiction qui pourrait en être une.
C’est un témoignage historique original. Au début du XVIe siècle, le Portugal essaie de prendre pied en Inde et donc autour de la Mer Rouge et de la côte est de l’Afrique. Si le nom de Vasco de Gama nous dit quelque chose, on sait moins que le royaume s’est allié à l’Éthiopie (chrétienne) pour lutter contre l’ennemi Maure. L’Éthiopie, peut-être royaume du prêtre Jean, lieu des mystères… C’est ici que Bermudes entre en scène. L’homme fait tout d’abord partie d’une ambassade portugaise en Éthiopie, où il réside pendant plusieurs années, avant de devenir l’envoyé officiel du roi éthiopien à Rome d’abord puis à Lisbonne. Il repart en Éthiopie avec une troupe armée destinée à faire la guerre à l’ennemi commun et une fois loin des centres occidentaux prétend qu’il est le patriarche officiel de l’Éthiopie (comme une sorte de représentant du pape). Mais ça… rien ne le prouve (et même… c’est peu probable). Bermudes écrit ce livre à la fin de sa vie, sous le titre Brève relation de l’ambassade que le Patriarche dom João Bermudes fit à l’Empereur d’Éthiopie, vulgairement appelé Prêtre Jean, pour raconter les événements de son point de vue, argumenter et convaincre… Ça a marché, le roi du Portugal lui a accordé une pension.
Photographie d'Hans Silvester qui a suivi les Bench d'Éthiopie. Photopiquée sur le site des rencontres d'Arles.

Et à la lecture ?
Première constatation : ces 150 pages se lisent assez vite. Le ton est vif, la langue est précise et on suit avec plaisir l’épopée portugaise en Éthiopie. Mais pas de poésie sur les pays lointains, le texte vise à une certaine efficacité.
C’est ensuite très intéressant parce que l’on découvre un monde. Le Portugal essaie de se faire une place aux côtés de l’Espagne et Bermudes souligne tout l’intérêt qu’il y aurait à s’allier durablement avec un royaume aussi riche que celui de l’Éthiopie. La situation politique est toutefois compliquée, comme la situation religieuse : si l’Éthiopie est chrétienne, elle suit l’Église d’Orient et non celle de Rome (le désaccord porte sur la nature du Christ et sur certains rites), elle ne saurait donc se soumettre au pape. Et les Maures sont les dirigeants mamelouks d’Égypte, soutenus par les Turcs de Soliman le Magnifique – il y a aussi le roi d’Aden au Yémen qui intervient. Je n’imaginais pas qu’il y avait autant de monde en Éthiopie ! Les liaisons diplomatiques se croisent, ainsi que les intérêts des uns et des autres. Bermudes est un aventurier, rêvant de se tailler un royaume, d’être un chef militaire et religieux et donc politique, aux confins du monde, jouant sa partie entre les rois et les militaires. C’est assez impressionnant.

Les Abyssins ne se contentaient pas de dire que les Portugais étaient vaillants, courageux et autres choses de cette nature, mais affirmaient qu’aucun courage humain ne pouvait être comparé à celui des Portugais, parce qu’ils semblaient être des monstres de la nature, ou que Dieu avait miraculeusement créé ces hommes pour le secourir et restaurer cet empire.


Destination PAL  – La liste des lectures de l’été.