La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 2 avril 2026

Je pris Jupiter ; c’est le seul cheval de la demi-brigade totalement dépourvu d’imagination.

 

Jean Giono, Les Récits de la demi-brigade, recueil de nouvelles écrites entre 1955 et 1960, recueil paru en 1972, édité par Folio/Gallimard.

Six récits, où le narrateur n’est autre que le capitaine de gendarmerie Langlois, plusieurs années avant son apparition dans Un roi sans divertissement.

C’est un ancien des armées napoléoniennes, un qui est revenu de toutes les guerres et qui sert le pouvoir royal avec prudence et scepticisme, avec aussi beaucoup de distance vis-à-vis de la Préfecture. C’est un bout de Provence qui est parcourue par des bandits de grand et petit chemin, des bandes venues de Marseille, des espions du roi, des complotistes légitimistes. Notre héros essaie de traquer la vérité, se plante souvent, mais préfère aussi souvent l’honneur à la légalité.

Je pris deux pistolets et mon sabre : pistolets pour l’en-cas et sabre pour le plaisir. Il n’y avait qu’à chercher deux ou trois têtes à mettre devant le sabre.

Un régal de lecture. Un récit par soir avant de s’endormir. Le ton y est rapide et allusif – comme dans Un roi sans divertissement, une partie de la résolution risque d’échapper au lecteur trop pressé. L’essentiel réside dans la peinture d’un personnage et d’une atmosphère : une Provence aux allures coupe-gorge permanent, souvent couverte de neige (car décidément Langlois est un être de l’hiver), les longues chevauchées dans des chemins mal famés (et les chevaux sont des personnages à part entière). 

Aussi loin que mes yeux pouvaient voir, j’apercevais autour de moi des landes désertes dont l’aspect renouvelé par la neige m’était parfaitement étranger. Les lointains étaient de ce bleu sombre un peu funèbre que prend la mer sur de grands fonds.

Entre roman d’aventure et roman policier, langue ciselée, ironique, qui trace des portraits en une ligne – c’est peut-être le franc parler du soldat ou le contexte paysan qui autorise ces formules taillées au sabre.

On croise également la petite marquise de Théus, vous savez, celle qui accompagne Angelo dans sa traversé de la Provence en proie au choléra, ainsi que son vieux et noble mari. Voilà, on est dans cet univers là.

C’était à ce moment-là une bande semi-politique, semi-ecclésiastique, semi-tout ce qu’on voudra. Il s’agissait, en gros, de complots contre rien et contre tout, d’une sorte de Terreur blanche bâtarde et attardée ; et en détail, d’une couverture à beaucoup de noirs desseins, si noirs qu’il fallait de bons yeux pour arriver à distinguer, au fond, les bas violets de l’évêque.

Ces terres désertes que je connais bien ont un visage très sensible. En l’interrogeant avec patience on y trouve trace de tout. Alors que, dans un endroit fréquenté, le passage d’un homme ne signifie rien, il pouvait ici donner matière à des réflexions utiles.


Hannon, La Clairière, 1897 photogravure (Bruxelles espace photographique)


Jean Giono sur le blog :
La Triologie de Pan :  Colline (magnifique, c'est la Provence dure et sèche) - Un de Baumugnes (un peu plus âpre, mais très réussi) - je n'ai pas encore lu le troisième
Les grands romans panthéistes : Le Chant du monde (ici le fleuve règne en maître, une appréciation sur le fil en ce qui me concerne) - L'Homme qui plantait des arbres (une petite fable) ; Que ma joie demeure (très beau, très agaçant)
Le cycle d'Angelo : Le Hussard sur le toit (un roman d'aventures très stendhalien - j'adore) - et faut que je lise les autres Un roi sans divertissement, un roman de l'hiver (virtuose et mystérieux)
Les romans de l'après-guerre : Le Moulin de Pologne (une vie de village assez cruelle, mais j'ai pas trop aimé) - Deux cavaliers de l'orage (la vie d'une famille paysanne, c'est très fort) - Ennemonde et autres caractères (très très réussi) - L'Iris de Suse (c'est son dernier roman, c'est une renaissance, serait-ce mon préféré ?
Le Déserteur : biographie imaginaire du peintre Charles Brun, un art de la dévotion au coeur des Alpes Suisses
Le grand troupeau : le grand roman de la Première guerre mondiale

Je n’avais pas lu Giono depuis un certain temps (octobre 2023, me dit le blog, avec Un roi sans divertissement justement) et j’ai replongé avec un grand plaisir. Je vais relancer la machine ! C'est pourquoi j'ai eu envie de ce projet de lecture commune, mais il n’est pas exclu que je sois toute seule à participer. M’en fous un peu.*

* Mais non ! Il y a Ingannmic qui a lu Un de Baumugnes.

Et n’oubliez pas : aujourd’hui, 2 avril, c’est la sainte Sandrine, sainte patronne des lectures communes sur la blogosphère. Donc bonne fête Sandrine !


jeudi 30 octobre 2025

On pouvait s'y promener avec la pensée, s'y perdre, s'y arrêter pour prendre le frais, ou s'en échapper à toute allure.

 

Italo Calvino, Les Villes invisibles, parution originale 1972, traduit de l'italien par Martin Rueff, édité en France par Folio Gallimard.

Kublai Khan et Marco Polo devisent... Surtout le second bien sûr, qui livre à l'empereur un devisement des villes imaginaires ou imaginables de l'empire.

Des villes absurdes, posées sur le vide, villes inaccessibles, villes dotées d'un envers qui est peut-être la vraie ville, villes figées ou en perpétuelle transformation...Ville du désert mais bâtie sur pilotis, ville sans toits, ni murs, ni sols mais uniquement composée de tuyaux de canalisation, ville de fils tendus, ville à la nécropole identique à la vraie ville, ville de déchets, etc.

Ainsi, en voyageant sur le territoire d'Ersilia, on rencontre les ruines de villes abandonnées, sans les murailles qui ne durent pas, sans les os des mors que le vent fait rouler : des toiles d'araignée de rapports enchevêtrés qui cherchent une forme.

Ces villes portent toutes des noms de femmes (de là à conclure que c'est un roman où deux hommes parlent des femmes...), ce qui contribue, sans doute, à l'aura de mystère qui les entoure. On les imagine posées dans le désert ou les montagnes, au milieu de l'immensité de l'empire mongol. Pourtant si on lit bien, certaines intègrent des éléments de modernité (tramway, métro, usines), mais rien à faire, je les visualise en créatures orientales, à coupoles dorées et à murs de brique crue. Est-ce pour cela que le livre me paraît totalement suranné ? Peut-être.


Il faut dire que c'est une seconde tentative pour moi. À la première lecture, le livre m'était tombé des mains. Après avoir vu plein de gens le porter aux nues, comme je ne suis pas (pas totalement) obtuse, j'ai récidivé. Cette fois, je suis allée au bout, mais sans être conquise.
Je note que les différentes villes ne sont pas créées par un imaginaire débridé et aléatoire. À cet égard, le livre peut très bien se lire dans un autre ordre, en suivant les différents modèles (peut-être à la troisième tentative?). Le ton soi-disant descriptif pourrait être celui d'un voyageur ethnographe, mais j'avoue qu'il a du mal à retenir mon attention. Le projet m'intéresse donc, mais j'achoppe un peu à la réalisation.

Et les deux bonshommes ? Ils font des phrases et ça...ça m'intéresse pas du tout. Kublai Khan apparaît comme un prince mélancolique, un grand sage, au palais et au jardin merveilleux, et pas du tout comme un mongol de la steppe. Marco Polo est une sorte de courtisan, habile à distraire le prince, un italien bavard se sortant de toutes les situations.

Évidemment, à l'arrière-plan de toutes ces villes imaginaires, il y en a une, bien réelle, avec ses canaux et ses palais posés sur l'eau, à peine plus irréelle que les autres.

Canaletto, Caprice vénitien, Château Arundel


S'il part de là et qu'il voyage trois journées vers le levant, l'homme se trouve à Diomira, ville aux 60 coupoles d'argent, aux statues de bronze de tous les dieux, aux rues pavées d'étain, au théâtre de cristal, au coq d'or qui chante chaque matin du haut d'une tour. Toutes ces beautés, le voyageur les connaît déjà parce qu'il les a vues aussi dans d'autres villes. Mais ce qui est propre à celle-ci c'est que celui qui y arrive un soir de septembre, quand les journées raccourcissent et que les lampes multicolores s'allument toutes d'un coup aux portes des friteries, et qu'une femme, depuis une terrasse, hurle : ouh !, se met à envier ceux qui pensent avoir déjà vécu une soirée identique à celle-là et avoir été heureux cette fois-ci.

C'est la première ville.

Prenez garde de ne pas leur dire que parfois des villes différentes se succèdent sur le même sol et sous le même nom, naissent et meurent sans d'être connues, incapables de communiquer entre elles. Parfois, même les noms des habitants restent les mêmes, et l'accent des voix, et jusqu'aux traits des visages ; mais les dieux qui habitent sous les nom et sur les lieux s'en sont allés sans mot dire et à leur place se sont logés des étrangers.

J'ai déjà essayé, en vain, de lire Le Dévisement du monde. J'aimerais bien lire quelque chose à son sujet. Je vous tiens au courant.

Évidemment, ces villes imaginaires n'ont pas de peine à trouver leur place sous les pavés, la page. Ce sont Athalie et Ingannmic qui devisent ensemble de toutes les villes des livres.


Calvino sur le blog :
Les Villes invisibles : le récit de ma première tentative.
Si une nuit d'hiver un voyageur : quand l'auteur s'amuse.
Le Baron perché : un conte philosophique. Le Vicomte pourfendu : un roman de fantaisie. Le Chevalier inexistant : magnifique roman sur un chevalier habitant une armure vide.
Liguries : recueil de textes sur la Ligurie.
Les Amours difficiles : un recueil de nouvelles. L
Liguries : recueil de textes sur la Ligurie.
Les Amours difficiles : un recueil de nouvelles. Le petit silence quotidien des personnes ordinaires.




mardi 24 juin 2025

La silhouette d’un Turinois absorbé dans de plaintives réflexions turinoises et déjà menacé d’excentricité.

 

Fruttero et Lucentini, La Femme du dimanche, parution originale 1972, traduit de l’italien par Philippe Jaccottet.

On est à Turin et tout commence un mardi, en juin, avec l’architecte Garrone qui doit être assassiné à la fin de la journée. Et ensuite, c’est l’enquête, jusqu’au dimanche après-midi.

Il avait été un demi-personnage dans une ville à demi-provinciale, l’un de ces innombrables demi-rôles, sous-héros, infra-caractères qui rôdent, à couvert, Dieu sait où, et, à découvert, d’avant-premières en conférences, d’expositions en ciné-clubs, en commissions artistiques ou culturelles… à qui l’on ne peut manquer de se heurter un jour ou l’autre, comme à ces statues de vagues ducs et princes de Savoie éparses dans toute la ville.

Ce Garrone est un être médiocre, intermédiaire, pique-assiette, mais son meurtre permet à l’enquête de se dérouler dans des milieux assez divers. On fait appel au commissaire Santamaria pour approcher cette société de riches turinois, dont les codes sont si différents de ceux des gens normaux et des gens habituellement fréquentés par la police.

Petit point de départ : la société a considérablement changé depuis la fin des années 60, même celle des très riches, et j’ai eu, au début, un peu de mal à prendre au sérieux ces gens dont je comprends mal les allusions et les poses et les sous-entendus. Roman considérablement daté ? Oui, sans doute, mais roman qui dresse avec humour le portrait de la ville de Turin et de ses habitants. Il y a la belle et séduisante Anna Carla, un galeriste d’art ancien, des dames de la bonne société, un couple d’hommes, mais tout peut rapidement basculer dans le grotesque avec l’apparition d’un entrepreneur en monuments funéraires qui commercialise aussi des objets… « particuliers »… pour « amateurs » ou avec cette plongée dans la bureaucratie italienne la plus opaque.

Laborieusement, à l’économie, en blanc et noir 16 mm, Massimo entreprit de résumer son après-midi à la Questure. Il omit les détails préliminaires, élimina la couleur locale, affadit le personnage du commissaire. Et glissa, tout à la fin, comme une conclusion banale attendue, le fait qu’il ne s’agissait pas d’un accident de voiture, mais…

Dans les rues de Turin, novembre 2023.


À cette époque (je vous dis que c’est une autre époque), Turin est une ville grise et uniforme, envahi par les voitu… par les Fiat et par les cigarettes (on y fume plus que chez Chandler, je crois), mais surtout, selon ses habitants, par les « méridio », les méridionaux, les gens de Naples et de Sicile – ce sont pourtant eux qui, attentifs à tous les détails, résoudront l’affaire, des plus sordides. Parce que le commissaire Santamaria et ses collègues ne sont pas dupes et sont tout à fait fins, eux aussi. Finalement, j’ai dévoré le roman avec grand plaisir.

J’ai aussi apprécié la construction du livre. Organisation par journée, alternance de points de vue, avec prédominance de celui du commissaire, et des passages avec un découpage très cinématographique, avec un enchaînement très rapide de l’action. L’ensemble est dynamique et est agencé avec intelligence et beaucoup d'humour.

Depuis le temps qu’il y habitait, le commissaire savait que la monotonie proverbiale de la ville est une invention d’observateur superficiels, ou plutôt un masque qui trompe l’ingénu ou l’impatient, comme le mimétisme d’une bête aux aguets. Sous des apparences de clarté, de franc jeu, Turin est une ville pour connaisseurs. Il y a – pensa le commissaire en considérant la rue immanquablement rectiligne à perte de vue –, il y a sinistre et sinistre.

Le roman a été adapté en film par Luigi Comencini.

Fruttero et Lucentini, F&L, est un binôme d’auteurs composé de Carlo Fruttero et de Franco Lucentini. Du duo j'ai également lu Ce qu'a vu le vent d'ouest, mais je n'en garde aucun souvenir.

J’ai commis des billets touristiques enthousiastes sur Turin, qui ne ressemble pas du tout (plus du tout) à la ville décrite dans le roman.



vendredi 8 juillet 2022

Il s’élevait au-dessus du sol et planait de plus en plus haut.

 Isaac Bashevis Singer, Le Magicien de Lublin, traduit de l’anglais par Gisèle Bernier, écrit en yiddish, première parution en anglais en 1960.

 

Yasha est magicien en Pologne, c’est un juif plein de doutes et d’interrogation et il a plein de maîtresses et une femme qu’il chérit. Voilà qu’il rencontre Emilia, une veuve de professeur, avec qui il s’enfuirait bien en Italie. Mais pour cela il faut de l’argent, beaucoup d’argent.

Un Singer que j’ai lu en diagonale. D’abord je n’aime pas trop les récits où le fil narratif est trop prévisible et puis je n’aime pas du tout la fin.

Bon.
Ceci dit, j’ai lu le début avec grand plaisir, car ce roman comporte quand même pas mal de qualités. Yasha est un personnage intéressant et attachant. Juif, n’ignorant pas les études et les réflexions théologiques, doutant du bien-fondé de tous ces rites, qu’il ne rejette pas pour autant, car les juifs modernes l’insupportent, sceptique vis-à-vis de Dieu, mais cherchant un espoir et un principe de vie. Cédant à toutes les femmes et à toutes ses fantaisies, assez égoïste, y compris dans son acte de foi, mais plein d’humour et d’intelligence dans ses rapports avec les autres. Je ne comprends pas comment l’antisémitisme d’Emilia ne lui crève pas les yeux. Toutes ses interrogations le rendent proche de nous. C’est un beau personnage.

Et puis, c’est tout le monde de Varsovie et des campagnes qui est dépeint de façon assez habile.

 

Pendant un instant Yasha s’attarda devant la porte ouverte, respirant l’odeur composite de la cire, du suif et de la moisissure – quelque chose qui lui rappelait son enfance. Des Juifs – une communauté entière – s’adressant à un dieu que nul ne voyait. Malgré les calamités, les famines, la pauvreté et les pogromes qu’Il leur réservait, ils exaltaient sa miséricorde et sa compassion et proclamaient qu’ils constituaient son peuple élu. 

 

Chagall Souvenirs de l'enfance 1924 Ottawa


Comme je n’étais pas vraiment satisfaite de cette lecture et que je sais que Singer peut faire mieux, je me suis lancée sans attendre dans un second titre :

 

Retour rue Krochmalna, traduit de l’anglais par Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnau-Bay, parution originale en yiddish en 1972, édité en France par Stock.

 

Max est de retour à Varsovie avec sa femme Flora. Il a fait fortune à Buenos Aires et revient voir ses amis de jeunesse. Bien vite, on comprend que la richesse ne provient pas tant de l’usine de sacs que d’un bordel et d’une activité de traite des femmes et qu’il souhaite lui-même choper une gentille petite maîtresse, tout en étant très amoureux de son épouse. Las. Rien ne se passe comme prévu.

Max rencontre d’abord une anarchiste, apprend des choses sur Flora, s’enfuit avec une gamine de 15 ans, ne sait plus où il en est. Surtout son meilleur ami est très malade et n’en a plus pour longtemps. C’est la fin d’un monde.

Ce roman ressemble étonnamment au Magicien, tout en étant meilleur ! Les lire à peu de temps d’écart m’a permis de les rapprocher. Max n’est sans doute pas aussi intelligent que Yasha, mais il se pose beaucoup de questions. Il y a aussi le thème du contraste entre la provinciale Varsovie et les autres métropoles du globe (Paris, Londres, New York et surtout Buenos Aires où les juifs sont nombreux), celui de la traite des femmes pour les bordels argentins, le double standard de la sexualité admise pour les femmes (aucune) et les hommes (plein) et celui de la progressive perte de sens du héros.

Ce dernier volet est sans doute celui qui intéresse le plus l’auteur, mais il a tendance à m’agacer. J’ai du mal à suivre les atermoiements d’un homme pas forcément sympathique et assez égoïste, qui voit sa vie lui filer entre les mains et qui fait et défait ses choix et qui perd peu à peu ses repères sans parvenir à reprendre pied. Il s’agit pourtant du portrait d’hommes d’âge mûr, avec une certaine réussite financière, même si leur assise sociale reste fragile ou inavouable, qui peinent à trouver une place dans leur monde. C’est aussi un temps de mobilité sociale, où les paysans s’installent en ville, où les voleurs s’embourgeoisent, où les juifs se fondent dans la masse, où l’agitation révolutionnaire secoue les autorités. Singer peint ce temps où les individus et la société vacillent sur leurs bases sans parvenir à trouver un nouveau modèle de stabilité. Bon, ce n’est pas forcément mon dada quand le thème est traité par ces longs monologues intérieurs.

 

Max entendait parler polonais, russe, français. Aux yeux de Meïr Crème Aigre et de Srulke le Jars, il faisait figure d’homme du monde mais, là, il se sentait tout petit. Il ne parlait rien d’autre que son modeste yiddish. Personne ne l’aurait pris pour un client fortuné de l’hôtel Bristol. Il avait remarqué que les membres du personnel s’y moquaient de son très mauvais polonais.

 

Ces récits ont été rédigés en yiddish à une date pas toujours connus, traduits en anglais par un ou une inconnu.e à une date pas toujours connue, et publiés en anglais et/ou en yiddish, sachant que Singer a toujours indiqué qu’il fallait s’appuyer sur le texte anglais pour les traductions dans les autres langues. Ça explique un peu le fouillis des dates de parution.


Une lecture initiée par Passage à l'Est !

 

De l’auteur je recommande :

La Couronne de plumes et autres nouvellesépisode 1 et 2 et 3 - que j'ai assez envie de relire, vous n'êtes pas à l'abri d'un quatrième billet.

Keila la Rouge : un excellent roman !

 

jeudi 28 octobre 2021

Cette ville est très belle et je finirais par me laisser prendre par son enchantement.

 Hugo Pratt, Corto Maltese. Les Celtiques, traduit de l’italien par Céline Frigau, parution originale 1972, édité en France par Casterman.

 

Je lis ou je relis régulièrement des albums de Corto Maltese, sans forcément publier un billet. Quelques mots cependant sur cet album qui regroupe plusieurs histoires courtes qui tournent autour de la Première guerre mondiale. Et le héros, ce n’est pas la silhouette fantomatique d’un marin rétif à tout embrigadement, mais un soldat italien, ou australien, dont on ne saura pas le nom et qui meurt à la fin. Ici, les héros s’effacent dans la boue et vont prendre un verre. Le monde n’est plus pour eux.

Il y a une histoire à Venise, avec trésor caché, manuscrit secret, moines mystérieux et belle espionne. Une histoire de trésor à récupérer, avec une jolie blague de dessinateur sur les hommes qui courent. Une histoire irlandaise de trahison. Une histoire de Stonehenge avec toute la matière de Bretagne, une espionne, Puck et Obéron et un sous-marin. Une bataille sur les lignes de front de Picardie, avec un aviateur allemand. Une histoire au théâtre de guerre, encore avec une espionne, décidément.

C’est ringard et romantique à la fois, cela donne envie d’aller à Venise et à Stonehenge, c’est plein de clins d’œil à des choses connues, c’est une balade, une ballade. De temps en temps, c’est bien agréable.

Et je vous avais déjà parlé de Corto Maltese. Il était question de Rimbaud en Sibérie.




 

vendredi 11 octobre 2013

Les images de la mémoire, une fois fixées par les paroles, s’effacent.


Italo Calvino, Les Villes invisibles, traduit de l’italien par Jean Thibaudeau, paru en 1972.

Un livre dont j’ai le sentiment d’être passée à côté. J’en ai perçu toute la poésie, mais peut-être un peu tard dans la lecture. Ou peut-être faut-il le lire à haute voix, par fragment.

C’est un dialogue imaginaire entre Marco Polo et Kūbilaï Khān (le petit-fils de Gengis Khān). Le premier raconte au second les villes qu’il a vues, explorées, parcourues ou peut-être rêvées. Ce sont donc de très courts chapitres où se succèdent des villes mystérieuses et inconnues dont les noms se confondent avec des prénoms féminins. Elles ont des envers troubles, des secrets cachés, des destins fabuleux, des structures inouïes, elles n’existent que dans le langage de Polo et comme le remarque l’empereur, on les confond un peu. Mais il répugne à parler d’une ville bien précise, Venise. Les descriptions sont poétiques et imagées, très utopiques, campant un monde de rêve à explorer. Les villes n’existent que dans les récits qu’on en fait.

Retable de la Trinité : panneau de la Visitation
Bartolo di Fredi, 15e siècle, 
Chambéry, musée des Beaux-Arts, image RMN
Alors ? Je pense que j’ai été gênée par l’absence de narration et l’impossibilité de se repérer. Les villes se ressemblent même si certaines ont des portraits plus réussis que d’autres. La langue de Calvino comprend de nombreuses énumérations et cela m’a aussi fatiguée.

Irène est la ville qu’on voit quand on se penche au bord du plateau à l’heure où les lumières s’allument, et dans l’air limpide on distingue là-bas au fond toute l’agglomération : où les fenêtres sont plus nombreuses, où elle se perd en sentiers à peine éclairés, où elle amasse les ombres des jardins, où elle dresse des tours avec des feux pour les signaux ; et par les soirs de brume, une clarté fumeuse se gonfle ainsi qu’une éponge pleine de lait au bas des calanques.

Un hommage au livre des Merveilles  et à tous les raconteurs d’histoires.

Per il viaggio. Billets de Kalev, de Cachou, d'Yspaddaden.