La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 17 septembre 2026

Sous ces latitudes, le monde n’est fait que de blocs de pierre, de morues et de mer.

 


Karel Čapek, Voyage vers le Nord, avec les illustrations de l’auteur, parution originale 1936, traduit du tchèque par Benoît Meunier, paru en France aux Éditions du Sonneur.

En 1936 Čapek et son épouse entreprennent un voyage vers le Nord (le vrai Nord), d’abord en train, le Danemark, la Suède, la Norvège avec une longue remontée en bateau jusque tout là-haut et un retour en train à travers la Suède, puis en bateau pour traverser la Baltique. Il raconte un peu, il décrit beaucoup et il dessine énormément.

Nous repartons donc et gare aux glaciers ; il y en avait partout il y a à peine quelques centaines de milliers d’années ; et partout ils ont laissé l’empreinte de leurs doigts puissants.

C’est un livre délicieux. Écrivant à un moment où l’actualité internationale est des plus menaçante et belliqueuse, ce voyage apparaît comme une échappée dans un monde idéal de petites vaches et de grands sapins, de fjords aux couleurs merveilleuses et de lumière trouble et permanente. Hors du temps et hors du monde ; il faut dire qu’à cette époque ces pays sont encore très ruraux ou forestiers et que la nature y a encore toute sa place grandiose.

Le Danemark
C’est un tout petit pays, quoiqu’il compte plus de cinq cents îles ; c’est une petite tranche de pain, mais bien beurrée.

Et puis, bien sûr, il y a beaucoup d’humour. Tendresse, attachement, c’est très affectif et indulgent pour toutes les bizarreries humaines.
Je note la présence de l’explorateur Nansen et celle d’Amundsen, et celle beaucoup plus discrète de Selma Lagerlöf – on devine que l’auteur s’est passionné pour les récits d’exploration.
Et la fascination pour la lumière.

Je sais, ce sont des détails, mais le voyageur cueille une petite fleur au bord de la route et fait de cette vétille un souvenir. Et ce n’est peut-être pas un détail lorsqu’un voyageur se sent en terre étrangère plus humain et plus noble que partout ailleurs dans le monde.
Cela pourrait être une devise pour les billets touristiques.
La Norvège
Par ici, ce lac vert, tout en longueur, qui, déjà, est un fjord marin : entre des falaises à pic, un ruban d’eau lisse et sans fond ; c’est d’une tristesse envoûtante et d’une intimité effrayante, bien qu’au premier coup d’œil, tout cela paraisse tout à fait irréel.

Tu peux scruter les eaux agitées par la quille, elles sont d’un vert vitriol martial, d’un vert malachite, d’un vert iceberg ou quelque chose comme ça ; elles fument d’une blancheur furieuse, elles sont ourlées de mousse ; regarde cette route tracée derrière nous par l’écume jusqu’à l’horizon ; regarde comme elle fait tanguer cette barque de pêche sur laquelle un homme se tient debout et nous fait signe de ses grosses pattes d’ours polaire !


On a le sentiment que l’Europe finit brutalement, comme taillée dans le vif, et un peu tristement. Ma foi, on dirait la tranche, noire, d’un livre. Venant du nord, on se dirait sans doute : mon Dieu, mais quelle est cette grande île triste ? Eh bien, c’est un pays assez étrange, un pays soucieux qu’on appelle l’Europe.
Le cap Nord.


La Suède
Et on croise de ces arbres ! (…) Un petit sapin trapu, un olibrius en zigzag, des bleus ébouriffés au front fendu par la foudre, un grand dadais morveux, déjà féroce, renfrogné sous sa tignasse et qui se prend pour un homme ; je vous le dis, on ne se lasse pas de cette végétation nordique sauvage.
(...)
Oui, j’ai gardé les vieux arbres et les prés, les forêts, le granit et les lacs pour le moment où je devrais prendre congé des pays du Nord ; car le plus beau, là-bas, c’est avant tout le Nord lui-même, c’est-à-dire la nature, une nature plus verte que partout ailleurs, une nature riche en eaux, regorgeant de prés et de forêts, étincelante de rosée et de reflets célestes, une nature pastorale et luxuriante, paisible et bénie.


Karel Čapek sur le blog :
La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : les notes de voyage, voilà la vraie réussite d'écriture de l'auteur
Dachenka ou la vie d'un bébé chien : racontés, dessinés, photographiés, les premiers mois d'existence de Dacha

À lire par petites touches le soir avant de dormir, pour s’éloigner mentalement de notre propre époque bien menaçante. Bon pour la Rentrée à l’Est de Sacha.


jeudi 28 mai 2026

Je veux aller avec vous en Laponie.

 

Selma Lagerlöf, Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, 1906-1907, traduit du suédois par Thekla Hammar en 1912.


Le petit Nils est un garçon cruel envers les animaux, feignant et peu obéissant. Le voici changé en tomte (un genre de lutin nordique) et cramponné au cou d’un jars, parti bon gré mal gré au-dessus de la Suède avec les oies sauvages.
Bon gré mal gré, car un garçon aussi désagréable est peu aimé et il ne semble tenir à personne, alors qu’il est séduit par la promesse d’aventures sensationnelles et de mois passés à ne rien faire. Bien sûr, l’aventure le grandira – c’est un roman d’apprentissage.

Nils qui pensait aux jours insoucieux et aux gaies plaisanteries, aux aventures et à la liberté, et aux voyages au-dessus de la terre auxquels il fallait renoncer, hurlait littéralement de chagrin.

Un classique de la littérature suédoise, mais que je ne connaissais pas. Un ouvrage de commande (de l’Association nationale des enseignants) auquel la prix Nobel se plie avec talent. Bien sûr nous découvrons les différentes régions de la Suède (mais comme je ne connais rien à ce pays, tous les noms me sont passés par dessus la tête), chacune avec son climat et sa végétation, toutes aussi importantes les unes que les autres, région de forêt, de champs, de mines de fer, de villages, de marais et de montagnes, avec quelques légendes locales en prime. L’idée est bien évidemment d’exalter la beauté de ce pays (mais on sent bien que Lagerlöf est capable de la même bienveillance à l’égard de tous les pays du monde, on est loin du nationalisme), tout en soulignant que tous les paysages possède leur valeur propre, même quand l’être humain s’en est détourné. Les animaux ont également leur place dans ce pays, habitants parmi d’autres.

Il n’avait plus qu’à essayer de se hisser sur le dos de l’oie. Il y parvint, mais avec beaucoup de peine. Il n’était pas facile non plus de se maintenir sur le dos lisse et glissant, entre les deux ailes battantes. Il dut plonger ses deux mains dans les plumes et le duvet pour ne pas être précipité.


Diverses personnalités sont prêtés aux animaux : un des renards est particulièrement méchant, les oies passent leur temps à narguer ceux qui restent au sol, mais il y a aussi des écureuils, des grues qui dansent, des rapaces…
Un peu lénifiant ? Et bien oui, mais j’ai bien aimé quand même. Le voyage est agréable et de bonne compagnie. Il est vrai que l’absence de personnages (eux qui font tout l’intérêt des autres romans de Lagerlöf) et de véritable enjeu de narration (difficile d’avoir un doute sur la fin de l’histoire) peut conduire à un certain désintérêt, mais cela n’a pas été mon cas.

Hiroshige, La descente des oies sur l'étang Shinobazunoike, série Huit vues de la capitale de l'Est,
1835, xylogravure, privé

Un mot de la traduction. J’ai lu le roman en édition numérique gratuite, par conséquente dans une traduction suffisamment ancienne pour être libre de droit. Il s’avère que l’édition a été raccourcie. Il manque certains épisodes (et de fait, il y a des trous dans le récit, ce qui m’a un peu étonnée), mais cela ne m’a pas gênée plus que ça. Si vous le lisez en papier, vous pourrez choisir un texte intégral et plus récent.


Les rayons du soleil jaillissaient en grandes gerbes, courant partout pour s’assurer des méfaits de la nuit, et toutes les choses rougissaient comme si elles avaient la conscience mal à l’aise : les nuages au ciel, les troncs soyeux des hêtres, les fins rameaux enchevêtrés de la forêt, le givre qui couvrait la couche de feuilles par terre, tout s’embrasait d’une vive rougeur.
Toujours plus nombreuses, les gerbes de rayons parcouraient l’espace ; bientôt il ne resta plus rien de la terreur de la nuit.

Je retiens un hymne au printemps qui redonne vie à tous les êtres et une invitation à vivre en harmonie avec toutes les espèces végétales et animales. Pourtant, il faut bien manger pour vivre et pour nourrir ses petits, et toutes les oies ne survivront pas au voyage.

Lagerlöf s’est peut-être inspirée du succès du Tour de la France par deux enfants écrit en 1877 par Augustine Fouillée-Tuilerie sous le nom de G. Bruno.


Selma Lagerlöf sur le blog :
Les Reines de Kungahälla : histoire d'une cité disparue, ambiance onirique et médiévale.
Gösta Berling : "Enfin, voici le pasteur qui monte en chaire". Roman manquant de fil conducteur, mais qui campe le monde disparu des héros et des villages.
L'Anneau des Löwensköld : une longue saga familiale dans le monde ancien.





mardi 2 septembre 2025

Elle leva au contraire la tête, redressa la taille et retrouva son allure souple.

 

Selma Lagerlöf, L'Anneau des Löwensköld, parution originale 1925, traduit du suédois par Marthe Metzger en 1935 (il existe une traduction plus récente).
C'est une trilogie (en tout, environ 600 pages).

Premier volume : L'Anneau des Löwensköld. On est dans l'ancien temps (= 18e siècle). Après sa mort, le général Löwensköld, célèbre pour ses exploits guerriers, est enterré avec l'anneau que lui a offert le roi. Hélas, celui-ci lui est dérobé. Mais l'anneau volé porte malheur et le général ne peut trouver le repos tant que l'objet ne lui est pas restitué.

Comme nous écoutions, le cœur battant, précisément ce conte, parce qu'il semblait soulever pour nous un pan du voile qui nous cache l'inconnaissable !

Dans quel état d'esprit étrange nous nous trouvions alors !
Qu'y a-t-il de réel dans ce récit ? Un conteur le tien d'un autre, l'un y a ajouté, l'autre en a retranché des passages et cependant ne contiendrait-ils au moins un petit grand de vérité ? Ne vous fait-il pas l'effet d'une description de quelque chose qui a existé vraiment ?

Deuxième volume : Charlotte Löwensköld. Au 19e siècle. La Charlotte qui donne son nom au volume n'apparaît pas tout de suite (malin !) : il s'avère qu'elle est la fiancée de Karl Arthur, le petit-fils du général, un jeune homme qui a voulu se faire pasteur contre l'avis de sa famille et qui a des rêves de pauvreté sainte. Mais tout ne se passe pas comme chacun le souhaite : les amoureux se fâchent, se réconcilient, se séparent, un autre prétendant apparaît, tout comme une autre fiancée, et pendant ce temps il y a aussi une méchante femme qui a été bercée dans la légende de l'anneau. Mais Charlotte réussira à prendre son destin en main, c'est qu'elle sait mener les chevaux et sa vie.

Troisième volume, Anna Svärd, dans la suite immédiate du précédent. Anna est finalement celle qu'a épousé Karl Arthur et le roman sera centré sur elle, qui a été arrachée à son monde campagnard et à son activité de colportage. Elle découvre qui est ce jeune homme instable, égoïste et fier qui est son mari, et fait la conquête de son nouvel environnement. Nous saurons si Karl Arthur a réussi à suivre sa voie au service du Christ.

Je sais bien qu'autrefois le monde était plein de gens qui ne connaissaient par la peur. J'ai entendu parler d'un bon nombre de personnes qui aimaient à se promener sur la glace nouvelle de la nuit, ou qui ne pouvait s'imaginer de plus grand plaisir que de monter des chevaux emportés.

C'est le tout début.

Lagerlöf campe un monde ancien, avec son petit peuple et ses grandes familles, ses pratiques traditionnelles discutables (jouer aux dés la condamnation d'un homme, vendre des enfants pauvres aux enchères pour les faire travailler...) et sa sociabilité d'antan. Nous plongeons pleinement dans la vie d'un village, avec ses personnages et leurs ambitions, leurs espoirs, leur résignation, etc. Dans cette communauté, le pasteur joue un rôle considérable, d'abord par la capacité de sa parole à émouvoir et agir sur les esprits, puis par ses conseils qu'il donne aux uns et aux autres.

J'apprécie la capacité de Lagerlöf à camper un tableau ample et collectif (et non pas centré seulement sur une ou deux héroïnes), mais également le fait qu'avec tout ce monde, rien ne semble écrit d'avance. Il semble que tout soit encore possible entre Charlotte et Karl Arthur, mais cela vacille, puis revient, tangue... les personnages agissent et interagissent, rien n'est figé. À cet égard, la fin est parfaitement réussie, avec cet homme qui toque à la porte et cette femme qui n'a pas encore pris sa décision.
D'ailleurs, tout n'est pas raconté au lecteur, ou alors on apprend très tard des choses qui se sont produites bien plus tôt, histoire de nous surprendre.

Lorsque, pour la première fois, Karl Arthur Ekenstedt avait vu tout cela, il s'était dit que tel devait bien être un presbytère suédois, d'un aspect à la fois accueillant, familier et vénérable.
Et par la suite, quand il avait pu observer les gazons toujours fraîchement tondus, les corbeilles soigneusement entretenues, où toutes les plantes étaient à égale distance les unes des autres et de même hauteur, les allées où le râteau avait tracé un dessin régulier, la vigne vierge autour du petit perron, ainsi que les grands rideaux aux plis impeccables qui apparaissaient derrière les vitres brillantes, cet ensemble l'avait pénétré des mêmes sensations de bien-être et de respect. Il avait senti que quiconque habitait cette maison devait s'estimer dans l'obligation d'observer un maintien posé et calme.

Apt, Lorenz Kraffter et sa femme Honesta Merz, 1512, Schroder collection

À quoi tient que Lagerlöf ne soit pas considérée à l'égal d'autres romancières ? Oui, elle a eu le prix Nobel, mais elle n'est pas tant lue que cela (à part Nils Holgersson, que je n'ai pas encore lu). L'écriture y est peut-être moins ciselée. Même si j'ai lu une traduction ancienne, je pense aussi que les romans sont d'une structuration plus lâche. On a aussi pu trouver qu'elle écrivait des récits trop anciens et pas assez ancrés dans la modernité. Il y a aussi les titres, avec ses noms suédois qui ne parlent pas à grand-monde. Et pourtant, les héroïnes y sont réussies. Bonnes ou mauvaises, elles ne se contentent pas de ce qui est tracé pour elles, alors même que les filles ne comptent pas toujours pour grand-chose dans cette société assez traditionnelle. Le roman emploie une variété de tons, mais il est vrai sans qu'aucun ne soit approfondi : histoire de fantômes, roman de société, histoire d'amour, ironie, tendresse... Il reste que cette romancière est attentive aux petites émotions de chacun des personnages, figures principales et secondaires. Émotions mêlées, soulagement et tristesse se combinent et forment les résolutions solides.

Schagerström comprenait qu'ils essayaient de se consoler en songeant que Charlotte ne demeurerait pas trop loin, que, par conséquent, ils la verraient fréquemment ; il lui semblait néanmoins voir qu'ils s'affaissaient en quelque sorte, que leurs dos se voûtaient et que leurs visages se ridaient. À partir de ce jour, il n'y aurait plus personne pour les protéger contre la vieillesse.

- Charlotte, mon petit cœur, prononça le doyen, nous sommes si heureux que tu aies trouvé un bon mari et que tu te crées un foyer, mais tu comprends, tu comprends... Tu nous manqueras, tu nous manqueras, indiciblement.

Là-dessus, elle en vint à penser à toutes les femmes de pasteur qui, avant elle, s'étaient assises dans ce banc, attendant que leur mari montât en chaire.

Quelles avaient bien pu être leurs pensées ? Était-il possible qu'elles eussent eu le frisson, et qu'elles eussent tremblé, à la pensée que leur homme allait de là-haut annoncer la parole de Dieu. Certes, elle n'était pas de leur monde, mais elle se permettait quand même d'adresser un appel mental à ces femmes de pasteur d'autrefois.

Selma Lagerlöf sur le blog :

Les Reines de Kungahälla : histoire d'une cité disparue, ambiance onirique et médiévale.
Gösta Berling : "Enfin, voici le pasteur qui monte en chair". Roman manquant de fil conducteur, mais qui campe le monde disparu des héros et des villages.
Prochaine lecture : le fameux Nils Holgersson !





mardi 25 février 2025

Les saisons sont ainsi. Il ne faut pas le prendre personnellement.

 

Linnea Sterte, Une rainette en automne, parution originale 2022, traduit de l’anglais par Astrid Boitel, édité en France par La Cerise.

Lettrage : Tony Neveux.

 

C’est le récit d’une petite rainette qui quitte son confort douillet pour rejoindre deux crapauds vagabonds et aller voir la mer… Il leur arrive des tas d’aventures, mais bien sûr, au bout d’un moment, la nostalgie de son chez soi la saisit.

C’est un livre qui s’inspire de l’esthétique des estampes japonaises. Les grenouilles portent le vêtement simple en coton des paysans d’alors, des sandales et des ombrelles. Le blanc et le bleu sombre racontent le paysage. Il y a une immense vague de bleu sombre.

C’est une très jolie histoire et un livre charmant.








 

jeudi 19 septembre 2024

Enfin, voici le pasteur qui monte en chaire.

 


Selma Lagerlöf, Gösta Berling, parution originale 1891, traduit du suédois par Thekla Hammar et Marthe Metzger.

 

Au début du roman, vers 1820, le jeune pasteur de ce village paumé de la forêt du Nord s’enfuit de son ministère par goût de l’eau-de-vie et désenchantement. Après une longue errance le voici installé à Ekeby, une grande et riche propriété, à la fois agricole et minière, parmi ceux que l’on appelle les Cavaliers. Le roman raconte une année dans la vie de Gösta, le plus joyeux et le plus insouciant de tous, dans la vie des Cavaliers, les plus faibles des hommes, qui vont insoucieux des conséquences de leurs actes.


On ne voit plus sur les routes du Vermland défiler ces officiers retraités et ces gentilshommes ruinés, qui, dans des cabriolets délabrés, couraient de manoir en manoir. Mais qu’ils revivent, qu’ils ressuscitent dans mon récit, ces hommes si gais, si insouciants, ces éternellement jeunes !


C’est une sorte de roman collectif, parfois manquant de tenue, où l’on se demande si cela va quelque part. On s’intéresse tour à tour au pasteur à l’avarice légendaire, à une jeune femme, à un méchant homme, aux rêves de l’un, aux déceptions d'une autre, portait d’une petite population. Il y a pourtant un fil conducteur, ou plutôt plusieurs, assez lâches, dont certains se rejoignent tandis que d’autres s’égarent au loin.

Nos personnages, notamment Gösta, sont loin d’être tous sympathiques ou faciles à comprendre. En proie à l’attrait de l’alcool et de la fête, soumis à un père ou à un mari, tenu par la force de l’amour ou par la nécessité du devoir, ils sont tiraillés entre des souhaits contradictoires et impossibles.


La terreur est une sorcière. Tapie dans le crépuscule des forêts, elle compose des sortilèges, elle les verse dans les oreilles des hommes ; elle emplit leurs cœurs de pensées sinistres et de craintes paralysantes ; elle obscurcit le sourire et la beauté de ces contrées. La nature est mauvaise, perfide comme un serpent enroulé.


Toutefois, il me semble que l’ambition du roman est d’abord de camper un pays, sa nature, ses animaux, ses paysages, ses histoires, ses légendes. Le récit est empreint de romantisme et de fantastique, puisque les sorciers et la nature sont également bien vivants. Roman hommage à une région, à ses habitants et à leur culture, à un monde disparu depuis longtemps, mais encore présent dans les mémoires et dans les récits des vieilles personnes quand Lagerlöf écrit, à la fin du siècle.


Dehors la neige tourbillonne et s’insinue avec un froissement de soie entre les pins. Dehors les loups et les renards rôdent, le ventre affamé. L’ours dort. Pourquoi, lui seul, ne sentirait-il pas l’âpre froid et combien la marche est pénible dans la neige molle ? Il s’est fait un lit douillet. Il ressemble à la Belle au Bois dormant. Comme un baiser la réveilla, il veut être réveillé par le printemps : par un rayon de soleil qui filtrera entre les branchages et lui chauffera le museau, ou par quelques gouttelettes de neige fondante qui traverseront son épaisse fourrure.


Il y a un cheval qui s’appelle Don Juan et un chien Tancrède, des vaches qui s’appellent Onze et Douze, une course de loups et une chasse à l’ours. Il y a aussi de l’humour, quand le volume de Corinne de Madame de Staël est jeté à un loup. Et une très belle exécution muette d’un morceau de Beethoven.

Edelfelt, Le Convoi d'un enfant en Finlande, 1879, Helsinki Ateneum
 

L’âme dont l’enfance a été nourrie de contes fantastiques peut-elle jamais se délivrer de leur hantise ? Le vent de la nuit hurle au dehors ; un laurier rose et un ficus fouettent les piliers de la véranda de leurs feuilles dures. Le ciel forme une voûte sombre au-dessus de la ligne noire des montagnes, et moi, qui suis assise seule devant ma table, sous la lampe allumée, moi qui ne suis plus une enfant et qui devrais être raisonnable, je sens les mêmes frissons me courir le long du dos que le jour où j’entendis cette histoire pour la première fois.

 

Ma pâle amie hésita encore pendant un mois à sortir du parc, mais une nuit elle se décida. La faim et la pauvreté n’avaient-elles pas été accueillies par des visages souriants, dans cette maison si hospitalière, pourquoi alors ne le serait-elle pas aussi ?

Elle monta doucement l’allée, jetant une ombre noire sur la pelouse, où les gouttes de rosée scintillaient au clair de lune. Elle ne vint pas comme le gai moissonneur, qui des fleurs au chapeau, a passé son bras autour de la taille de sa belle amie. Elle vint pâle et courbée, cachant la faux sous les plis de son manteau, tandis que les chouettes et les chauves-souris lui faisaient cortège.

 

Pour la dernière fois, il les nomma des insouciants, des hommes rompus à toutes les vicissitudes et à tous les hasards de la fortune. Encore une fois, il les qualifia de vieux dieux et de chevaliers ressuscités, appelés à faire vivre la joie dans le pays du fer à l’époque du fer. Malheureusement, le jardin où voltige le papillon de la joie, se remplit souvent de larves qui dévastent les promesses de fruits.

 

De Lagerlöf j'ai également lu Les Reines de Kungahälla.







jeudi 12 septembre 2024

La nourriture rendait ma vie réelle, j’adorais ça et, en même temps, j’en avais toujours aussi peur.

 


Karolina Ramqvist, De pain et de lait, parution originale 2022, traduit du suédois par Marina Heide, édité en France par Buchet Chastel.

 

Il est surtout question de riz au lait, plus que de pain (et c’est pas bon le riz au lait) (je vous assure).

La narratrice commence par un souvenir d’enfance, quand elle a mangé toutes les clémentines du sachet et fait une réaction allergique. Et puis elle raconte les petits déjeuners avec sa mère, du pain, de la margarine et du lait, et le riz au lait que lui faisait sa grand-mère, qui constituait à lui seul un repas. Riz au lait qu’elle refait un soir pour sa propre fille, qui n’y goûte même pas, ce qui la jette dans une fureur sans nom et disproportionnée.


Mamie, en tant que mère et épouse d’après-guerre, avait dû être guidée par l’image de la femme qu’elle devait incarner. Moi aussi, j’avais des tas d’idées sur celle que je voulais être. Je débordais d’attentes et d’envies concernant mon existence, mais je ne semblais pas pouvoir y répondre sans me défaire d’une part de moi-même. En sortant le plat du four plus tôt dans la journée, je m’étais représentée la soirée, et en éteignant le gaz et retirant mon tablier, j’avais visualisé le dîner. Le regard perdu dans le riz au lait, je nous avais vues à table, elle et moi, je m’étais imaginée lui montrer qui j’étais, tout l’amour que j’éprouvais pour elle et pour ceux qui nous avaient précédées, mais qui n’étaient plus de ce monde.


Peu à peu, sans que cela ne soit dit, nous comprenons que nous sommes dans un récit du rapport à la nourriture, comme un exercice de thérapie comportementale, mais sans qu’aucun terme médical ne soit employé. Cet exercice, nous pourrions tous le faire, parce que nous nous souvenons tous de la première fois où nous avons fait tel plat, ou des plats concoctés par telle personne, ou des repas très différents des nôtres que mange untel. Mais pour la narratrice, cette histoire, qui est aussi celle de son enfance, présente un enjeu particulier, qui ne nous sera pas vraiment dit.

J’ai bien aimé ce balancement entre un sujet commun à tous et un sujet dont on comprend progressivement qu’il est particulier pour le personnage. Cela suscite des questions en nous. J’aime bien également le traitement pudique qui en est fait, avec énormément de choses non dites, parce qu’elles détourneraient du sujet principal : les activités professionnelles, les éventuels problèmes de santé induits par la façon de se nourrir, les relations amoureuses, les relations avec les enfants, etc. Le récit se concentre sur la préparation du repas et sur l’acte de manger et sur ce qu’il procure au fil des années.

Joachim Bueckelaer, Les Crêpes, XVIe siècle, York Treasurer's House



Évidemment, il est beaucoup question des femmes : celles qui font à manger, celles qui ne mangent jamais à table, celles qui picorent tout en cuisinant, celles qui font une cuisine traditionnelle et celles qui se tournent vers les épices, l’ail et les produits italiens, celles dont on a l’impression « qu’elles ne font pas attention », celles qui cuisinent pour leur famille, celles dont on dit que c’est normal si les femmes ont un problème avec la nourriture et qu’il ne faut pas s’en inquiéter et la surprise de découvrir un homme aussi attentif à la cuisine. Tout ce que l’on projette dans nos petits plats.

 

Quand j’étais chez mes grands-parents, ou quand ils nous rendaient visite, il y avait toujours quelque chose de bon, et je me souviens avoir trouvé étrange que ce soit aussi systématique. Que quelque chose puisse être aussi fiable dans la vie. Manger suscitait des sensations susceptibles de retenir toute mon attention, la nourriture me comblait non seulement physiquement, mais à tous les points de vue, il était presque choquant qu’une action si banale puisse avoir une telle force. Elle stimulait au fond de moi quelque chose qui m’aidait à me sentir vivante, en sécurité, comme n’importe qui sur cette planète. Du moins tel que je le croyais.

Je ne suis pas sûre d’avoir compris à l’époque que c’était justement ce qui m’éloignait des autres. J’ignore si je l’ai senti quand c’est arrivé, ou si les choses se sont faites progressivement avec le temps. La nourriture formait un refuge au fond de moi, dans lequel je pouvais me glisser sans risque d’être dérangée.

 

Un livre qui rejoint la bibliothèque de la cuisine.

Le billet d’Eva.




jeudi 20 mai 2021

Je crois que si j’allais au ciel toutes les étoiles seraient éteintes quand j’y arriverais.

 Selma Lagerlöf, Les Reines de Kungahälla, parution originale 1899, traduit du suédois par Régis Boyer, édité en France par Rivages.

 

Au début du livre, un visiteur marche dans la verdure. Il ne reste rien de la grande ville de Kungahälla. À part peut-être une grosse pierre couverte de gravures et de lichens. Et ensuite il y a 5 histoires, 5 nouvelles, sur l’histoire légendaire de la cité disparue.


C’était une masse confuse d’arbres qui luttaient les uns contre les autres pour avoir de l’air et de la lumière. Des arbres se bousculaient et luttaient, des arbres se recroquevillaient et étaient accablés par le poids d’autres arbres. Des arbres s’insinuaient sur les branches des autres. Des arbres luttaient et rivalisaient comme si ç’avait été des hommes.


De façon amusante, la première histoire part des Romains. Mais il est aussi question d’une nature fabuleuse, d’un élan, d’une princesse. Car il s’agit à chaque fois de l’histoire d’un couple royal, d’un mariage qui doit apporter la paix à une contrée dévastée, d’un mariage qui doit soutenir le christianisme et renvoyer les trolls chez eux. Plus que tout, il y a des signes magiques. La nature se met au diapason des cœurs humains et envoie des indices à qui sait les lire. Et pourtant, il y a des substitutions d’épouse, sans que l’on sache toujours laquelle est la bonne et laquelle est la méchante, puisque, tout simplement, ce qui compte ce sont les actes et les décisions ! Il est possible de tout racheter ou de tout rater en tournant son cheval d’un côté ou de l’autre.

J’ai apprécié le climat onirique de cet univers médiéval, mal situé dans le temps. C’est un temps et un lieu frontière, entre Suède et Norvège, entre paganisme et christianisme, entre la forêt et la ville, très viking, mais déjà plus tout à fait. C’est un passage.

Manuscrit, Deux diables perturbant la conception de la Vierge Marie repoussés par des anges, Passion de Valenciennes, 1577 BNF
Il y a aussi des portraits pleins d’humour, notamment de notre jeune Romain, une Astrid esclave qui conquiert sa liberté et son bonheur, une princesse pleine de noblesse, une autre qui est sacrifiée.

Il y a plein de détails concrets sur les animaux et les objets. 

Le récit, comme un conte, est mené avec une voix souriante. C’est un plaisir de lecture. 

 

Mais il n’était pas facile de faire taire Rasmus, le gamin charbonnier. Il reprit de plus belle : « La princesse arrive. J’ai entendu gazouiller les oiseaux taciturnes de la forêt de pins pour la saluer. Là où elle passait, l’écureuil se laissait glisser de la cime de l’arbre et restait immobile sur la plus basse branche, la queue toute droite et les yeux comme des charbons ardents. Et le grand coq de bruyère s’envolait parmi les arbres, en grondant comme le tonnerre ! »

 

Et la dernière histoire est trop triste et c’est trop scandaleux, je ne suis pas d’accord !

 

Une autrice.

Merci Magali pour la lecture ! Le billet de Lili Galipette.





lundi 15 avril 2019

Les yeux brillaient sous la capuche de la veste.

Stefan Spjut, La Chasseuse de trolls, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud, parution originale 2012, édité en France par Actes Sud.

Dans un prologue, nous sommes avec Magnus et sa maman, dans une cabane au milieu de la forêt. Il y a des insectes partout, une chauve-souris maladroite et cette impression bizarre d’être observé.
25 ans plus tard. Tout le monde a oublié que Magnus a été kidnappé cet été là. Le roman suit dorénavant deux fils distincts. Le premier, celui de Seved, un jeune homme qui vit dans une ferme spéciale. Dans la grange, face à la fenêtre, des créatures étranges, qu’il faut nourrir, qui aime regarder les enfants jouer et qu’il faut éviter la nuit. Les « petits » ont l’air inoffensifs. Autant de lemmings, de souris, de lièvres et de renards qui peuplent la forêt. Mais il y a aussi les « grands »… Le second fil est celui de Susso et de sa mère, qui vivent tout au nord de la Suède. Susso est cryptozoologue, elle traque les animaux dont on ne sait pas trop s’ils existent. Justement, on lui a signalé un troll dans un bled paumé.

Des flocons cotonneux flottaient lentement dans l’air. Ils ne tombaient pas mais volaient. Loin d’être pressés de se poser sur le sol, ils remontaient souvent pour mieux redescendre l’instant d’après. Susso adorait ces moments où il neigeait de cette manière. Quand on voyait des houppes duveteuses, joufflues, douces, libres.

Un roman très réussi à mon goût ! L’alternance entre les deux points de vue permet de conserver l’équilibre entre les deux exigences d’un bon thriller : ne pas trop en dire pour effrayer le lecteur et laisser des indices pour que celui-ci soit intrigué sans être perdu. Peu à peu, nous comprenons le rôle tenu par les inoffensifs lemmings et nous comprenons ce qui habite la grange. Nous comprenons aussi ce qui arrive aux enfants enlevés – ce n’est pas forcément ce que l’on croit. On espère bien que Seved et Susso vont s’en sortir – même en y laissant quelques séquelles. L’ensemble baigne dans une ambiance inquiétante, oppressante à certains moments, sans être insupportable. Toutefois, je vous déconseille de lire ce roman à Noël, quand la maison est tout entière décorée de lapins, de chouettes et de renards. Difficile de regarder un animal sans frissonner après cette lecture. C’est d’ailleurs une habileté que de mettre en scène à la fois des trolls gigantesques et féroces, à l’instinct de tueurs, et de tout petits animaux à la fourrure douce et euh…
W. B. Scott, La petite porteuse d'eau, 1863, Ottawa.
L’idée fausse la plus répandue a trait au caractère particulier des nuits polaires. Les gens croisent souvent qu’en hiver il fait noir comme dans un four vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; et beaucoup se sentent bernés, sinon déçus, quand ils se rendent compte qu’il en va tout autrement. Le jour, ils sont pour ainsi dire éblouis par cette opacité absente qu’ils s’attendaient pourtant à découvrir. C’est tout ? Il ne va pas faire plusnoir que ça ? semblent-ils demander.

Un autre ingrédient qui contribue à la réussite du roman, c’est le réalisme avec lequel la Suède contemporaine est évoquée. Longues heures de voitures sur les routes enneigées, abondance de Volvo de diverses tailles, halte sur les aires d’autoroute à la décoration soigneusement décrite (avec ce goût pour le folklore same qui prend ici une tonalité particulière), bougies de Noël, gâteaux et grandes tasses de café. Les trolls n’évoluent pas dans un environnement exotique ou éloigné de la civilisation, ils habitent le garage des voisins ou le square d’à côté et les humains les côtoient, plus ou moins consciemment. Tout cela forme un roman cohérent et solide, qui tient bien sur ses pattes.
Mon unique bémol concerne une petite facilité qui permet de résoudre toutes les difficultés en fin de volume, mais bon, il faut bien finir.
La quatrième de couverture précise qu’il s’agit de la première partie d’un diptyque. Si ce roman se lit de façon parfaitement autonome (il y a une fin), les pistes ouvertes restent en effet nombreuses – mais cette bonne femme à la main poilue et griffue ??? 😱et quelques questions restent sans réponse – mais d’où vient l’argent ? Bref, je lirai la suite avec plaisir !

Seved posa la cage sur le siège passager. À travers un pli de la couverture, il vit que le grillage se bombait au-dessus d’une caisse en plastique grise et que des brins de paille dépassaient. Il n’y avait pas un bruit à l’intérieur. Ils dormaient sans doute. Pelotonnés les uns contre les autres et, du moins fallait-il l’espérer, si profondément qu’ils ne se réveilleraient pas pendant le trajet. C’était la croix et la bannière d’avoir des lemmings dans la voiture. Surtout quand ils ne connaissaient pas le chauffeur.

Merci Babelio et Actes Sud pour cette lecture.

mardi 22 janvier 2013

Je considérai l’état de ma vie présente, les voyages vagabonds, les changements de lieux, la diversité des objets, et les mouvements continuels dont j’étais agité.


Jean-François Regnard, Voyage en Laponie, 1681, publié par Ginkgo, 2010.

Vous connaissez mon goût pour la Finlande... c’est donc avec une certaine curiosité que je me suis tournée vers ce récit de voyage en Laponie. écrit par un français du XVIIe siècle. Il s’agit d’une édition grand public : la préface de Philippe Geslin explique le contexte du texte sans être scientifique, ce qui fait que tout cela se lit agréablement.
Regnard voyage dans une Laponie sous l’autorité du roi de Suède, et il voyage en été, ce qui est important à savoir. La plupart des indications d’ordre ethnologique qu’il donne sont reprises de livres plus anciens sur le sujet (comme l’indique la préface), il ne s’agit nullement d’un témoignage – ce qui explique qu’il puisse dire à quoi ressemblent l'hiver ! Le narrateur est un homme du XVIIe siècle avec ses défauts et ses qualités : passionné par la chasse, on sait tout de la faune et du goût qu’ont tous les animaux, moqueur vis-à-vis de la religion des Lapons, peu ouvert d’esprit et assez arrogant. Mais il livre un tableau vivant de la région : celle-ci, loin d’être vide de toute humanité, est habitée et parcourue en tous sens, suivant le rythme des foires et des fêtes, des chasses et des pêches, et les hommes du roi de Suède essaient de contrôler la région. D’autant que s’y trouvent plusieurs mines de minerais divers et Regnard en donne de longues descriptions : il est plus intéressé par les hommes et leurs industries que par les paysages. Où l’on voit que l’on est loin d’un monde perdu, hors de l’histoire et immobile.

Munsterhjelm, L'Étang de la forêt sous la lune, 1883,
Turku, Taidemuseo, image M&M

Des détails ? Regnard se complaît à colporter de prétendues anecdotes totalement fantaisistes ou se laisse emporter par son imagination quand il chante les « chênes verts » de Laponie. Il souligne avec envie l’alcoolisme généralisé, s’intéresse beaucoup à l’élevage des rennes et rapporte que le pire fléau de la région est le moustique (ce qui n’a guère changé). Il évoque enfin à plusieurs reprises une mystérieuse « petite mousse blanche » dont se nourrissent les rennes : le lichen tout simplement, qui lui est totalement inconnu.

Les sujets d’exotisme n’ont pas toujours beaucoup changé, ainsi le sauna :
J’eus de la peine ensuite à concevoir comment ces gens, sortant nus de ces bains tout de feu, allaient se jeter dans une rivière extrêmement froide qui était à quelques pas de la maison ; et je conçus qu’il fallait que ces gens fussent d’un fort tempérament, pour pouvoir résister aux effets que ce prompt changement du chaud au froid pouvait causer.

Merci aux éditions Ginkgo pour cette lecture. 


mercredi 10 octobre 2012

Je suis diplômé de l’université de l’oubli et j’ai les mains aussi vides qu’une chemise sur une corde à linge.


Tomas Tranströmer, Baltiques. Œuvres complètes. 1954-2004, traduit du suédois par Jacques Outin, Paris, Gallimard, 2004.

Je vous ai déjà proposé deux poèmes de Tranströmer : En mars - 79 et le début d'Épilogue. Mon exemplaire est tout corné. J’ai beaucoup aimé ce poète. Les textes sont simples mais sincères, laissant passer une personnalité interne désemparée. Encore deux extraits donc :
   
Sombres cartes postales

Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne prendre nos mesures. Cette visite
s’oublie et la vie continue. Mais le costume
se coud à notre insu.


Eugène de Suède, Le Vieux château, 
1912, Paris, musée d'Orsay, image M&M.

Histoire de marins

Il y a des jours d’hiver sans neige où l’océan est parent
d’un pays de montagne, tapi dans sa parure de plumes grises,
un court instant en bleu, de longues heures avec des vagues comme des lynx
pâles, cherchant vainement un appui sur le gravier des plages.

Mango aussi a un faible pour lui : elle en fait une présentation ICI, publie le poème Courte pause pendant le concert d'orgue court et suggestif et en parle de temps en temps.
J’ai toujours un recueil de poésies sur ma table de nuit. Avant, c’était Supervielle, après Tranströmer, ce sera au tour de la poésie chinoise.

jeudi 4 octobre 2012

Et la nuit coule d'est en ouest à la vitesse de la lune.


En mars – 79

Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage,
je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.
Pas des mots, mais un langage.

Une pause après un mois de septembre intense et plein de travail, une respiration alors que j’entame de gros livres très prenants. J'ai déjà cité Tranströmer, ici.

Tomas Tranströmer, « En mars – 79 », extrait de La Place sauvage, recueil de 1983, dans Baltiques. Œuvres complètes, traduit du suédois par Jacques Outin, Paris, Gallimard, 2004.

lundi 30 juillet 2012

Thorkel gagna alors l’autre extrémité du tronc d’arbre et commença à trancher la tête des prisonniers, l’un après l’autre, sans même les faire se lever.


Frans G. Bengtsson, Orm le Rouge, t. 1 : Sur les mers de la route de l’Ouest et t. 1 : Au pays et sur la route de l’Est, traduit du suédois par Philippe Bouquet, 1e parution 1941 et 1945, édité en France par Gaïa et Actes Sud, 1997 et 1998.

À la suite du billet enthousiaste de Marie-Neige, je me suis lancée dans l’aventure viking et c’est un bien bon livre d’aventures. Le héros est Orm, un de ces hommes du Nord, qui sont des brutes et qui, la belle saison venue, partent en expédition comme d’autres font les festivals ou les courses, pour ramener du butin. Les aléas de la mer, les batailles, les défaites, la ruse, la chance mènent le héros du grand Nord  jusqu’à Cordoue en passant par l’Irlande et ses moines, Londres et Westminster. Après quelques années de répit, il repart sur les mers... On suit aussi l’installation d’Orm et de sa famille dans sa ferme, avec les us et coutumes locaux.
Rien ne vaut la bonne viande et la bonne bière mais pour s’adapter aux circonstances, il faut savoir se faire païen, chrétien ou musulman. Le rapport à la religion est très pragmatique : même quand on est chrétien, on sait bien que sur un bateau, sacrifier un bouc est bien plus efficace. "Il en fut donc ainsi et le père Willibald dut se contenter de secouer la tête et de marmonner à voix basse quelques paroles bien senties sur l’impudence du démon dans ce pays."
Beaucoup d’aventures, de coups d’épée (ou d’enclume). Le tout est très bien écrit, dans un style volontairement un peu daté et « faisant ancien », juste assez pour nous dépayser et donner une atmosphère de saga.


Gravure d’Alphonse de Neuville, 
pour illustrer l’Histoire de France de Guizot,
 1883, image Wikipedia.

Le roman ayant 60 ans, j’imagine que les recherches archéologiques et historiques actuelles le contredisent sur certains points mais cela me semble très documenté et on découvre facilement le mode de vie viking. Personnellement je me suis mélangée dans les noms de lieux, je n’ai pas vraiment cherché à distinguer les différentes régions de Scandinavie évoquées.

Le scribe eut l’air navré de cette mésaventure mais ne parut pas inquiet outre mesure. L’essentiel, dit-il, c’était la peau de mouton.* Tant qu’il ne l’avait pas perdue, le reste n’avait pas grande importance. Il ne s’agissait que de neuf têtes, après tout, et il pensait qu’il lui serait possible d’en emprunter à Kiev, auprès de certains amis exerçant des fonctions semblables aux siennes. En général, il n’y manquait pas de malfaiteurs à exécuter.
* Peau de mouton qui sert de parchemin, elle porte la liste des têtes.