La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 18 mars 2025

Oui, les jeunes de ce genre, la génération montante qui n’avait aucun souvenir de l’avant-guerre ni même de la guerre – cette génération incarnait l’espoir du monde entier.

 


Philip K. Dick, Le Maître du haut château, parution originale 1962, traduit de l’américain par Michelle Charrier.

 

Le premier personnage est Childan, vendeur d’authentiques artefacts américains (période guerre de Sécession ou première moitié du XXe siècle) à San Francisco, confronté à un couple d’acheteurs japonais. Le lecteur découvre par là-même la situation des États-Unis dans les années 50 : la côte Est occupée par le Reich allemand et nazi, la côte Ouest occupée par le Japon.

En pleine uchronie.

L’histoire est racontée depuis le point de vue de plusieurs personnages : ce Childan, guère sympathique, se questionnant sur l’identité américaine par rapport à la culture japonaise, un ouvrier qui fabrique de faux artefacts anciens, un haut fonctionnaire japonais, des fonctionnaires allemands qui hésitent entre Goering et Goebbels et une femme, qui vit dans les Rocheuses.

Et puis il y a deux livres. Le premier est un ouvrage de divination sino-japonais, dont les oracles aident à prendre des décisions et à comprendre le monde. Le second est un best-seller côté japonais, mais censuré côté allemand, car il raconte une histoire où les États-Unis auraient gagné la guerre…mais auraient aussi conquis le monde entier. Parce qu’en ces années 50-60 les personnages sont incapables de concevoir un monde multipolaire où les pays vivent leur vie, et qu’ils pensent uniquement en terme de domination d’un peuple sur un autre.


Le livre est une fiction. Je veux dire, un roman. Roosevelt n’est pas assassiné à Miami ; il poursuit sa carrière et il est réélu en 1936, tant et si bien qu’il est toujours président en 1940, pendant la guerre. Tu comprends, maintenant ?


C’est une lecture que j’ai bien appréciée, car le roman est bien fichu. L’insertion des passages contextuels, présentant l'uchronie, se fait par les pensées et les dialogues. L’alternance des points de vue est habile et permet un certain suspense. L’intégration des citations du livre des oracles est un peu perturbante dans ce tableau, on se demande si c’est sérieux ou pas, cela produit un effet intéressant. La fin est à la fois vaguement positive, inattendue, mais surtout ouverte. J’ai apprécié l’utilisation de la thématique de la collection d’artefacts pour évoquer à la fois la colonisation, l’identité et le rapport au passé. Je trouve ça très malin.

C’est uchronique, mais les femmes sont toujours dactylo avec un magnétophone sur les genoux – mais heureusement une prof de judo parvient à sauver le monde de la cata !

Il y a une importance accordée aux livres pour créer un imaginaire et un ailleurs – et permettre l’espoir individuel et collectif. Avec tout l’humour d’un écrivain parlant des romans.

Photographie de Campañà
Caricature d'Hitler sur la Plaça Catalunya, 1937

 


Ce type sait vraiment écrire. Il m’a emporté. Littéralement. La chute de Berlin face aux Britanniques, aussi réaliste que si elle s’était réellement produite. Brrr. Le consul frissonna.

La fiction possède un pouvoir stupéfiant. La fiction populaire bon marché elle-même se révèle évocatrice. Pas étonnant que ce genre de choses ait été interdit sur le territoire du Reich ; je l’interdirais aussi.

 

Elle continua son chemin sans un regard en arrière vers la maison des Abendsen, parcourant les rues à la recherche d’une voiture qui la ramènerait à son motel, mouvante, éclatante, vivante.

 

J’ai lu ce roman au moins de janvier 2025, au moment où un type adressait des saluts nazis à la foule venue à l’investiture du nouveau président des États-Unis – c’était moyennement uchronique. Une lecture perturbante dans ce contexte.


Sandrine nous a proposé de lire un titre de SF par mois. Mon objectif se situe entre le trimestre et le semestre pour ma part, soit entre 3 et 6 titres (surtout des classiques). Au moins celui-là, c’est fait !






jeudi 18 avril 2024

Il s’appelait Norbert Lacassagne, il avait trente ans et se croyait du Nord parce qu’il était de Valence.

 


Marcel Pagnol, Les Pestiférés, 1962.

 

C’est un petit groupe d’habitants qui vit dans ce qui est alors – au début du XVIIIe siècle – à l’extérieur de Marseille, un noyau villageois, comme on dit, composé du médecin, du notaire, du boulanger, etc. Un soir, au début de l’été, le médecin réunit tout le monde : il semble que la peste soit en ville. On raconte des histoires épouvantables, de cadavres dans les rues, de galériens les ramassant sur une charrette, etc.

Notre petite société s’organise pour tout à la fois s’isoler du reste du monde, réunir des vivres pour tenir le coup, et faire croire aux voisins qu’ils sont tous morts, pour ne pas être embêtés. Jusqu’au jour où une nouvelle inquiétante les oblige à prendre une décision radicale…

Les textes de fiction mettant en scène la peste de 1720 ne sont pas si nombreux. Pagnol donne un point de vue périphérique, puisque, de tous les personnages, seul le médecin a réellement vu la peste. À cet égard, ce Maître Pancrace apparaît comme ces figures de sachant et de meneur d’hommes, héritier des personnages de Jules Verne. Les événements les plus atroces ne sont ici que des rumeurs et semblent à peine croyables ou crédibles. Le récit de l’épouvantable pandémie prend l’allure d’un récit de confinement, avec ses stocks de nourriture, ses adultères, son ennui, voire celui d’une farce grotesque – où l’on se déguise en cadavres pour faire peur aux soldats.

J’ai bien aimé la peinture de cette société en miniature, qui n’est pas sans faire penser à une crèche, même si seuls les hommes et la bonne du médecin ont un nom, les autres n’étant que « les femmes et les enfants ». C’est dommage parce que Pagnol a un vrai talent pour inventer des noms propres et croquer une figure en quelques mots.

C’est une longue nouvelle, un petit roman, à l’origine récit rapporté faisant partie du Temps des amours, mais devenu indépendant.

C’est un texte laissé inachevé par la mort de l’auteur. En l’état actuel des choses, la fin semble ouverte à l’espoir. Toutefois, Nicolas Pagnol (petit-fils de) a dirigé la publication d’une adaptation en bande dessinée (de Samuel Wambre, Serge Scotto et Éric Stoffel), dans laquelle la fin reprend celle que l’auteur avait raconté à ses proches avant de mourir. Elle est beaucoup plus sombre.

 

À côté de ces notables, il y avait quelques petits commerçants, comme Romuald le boucher, gros et rouge comme il convient, mais presque stupide quand il n’avait pas un couteau à la main ; Arsène, le mercier-regrattier, qui était tout petit, et Félicien, le boulanger, dont les brioches cloutées d’amandes rôties étaient fameuses jusqu’au Vieux-Port. Malgré ses trente-cinq ans, il plaisait encore aux femmes, parce qu’il avait la peau très blanche – peut-être à cause de la farine – et la poitrine velue de poils dorés. Il y avait aussi Pampette, le poissonnier ; Ribard, le menuisier boiteux ; Calixte, qui travaillait à l’arsenal des galères.

Photo prise à 15 min de chez moi.
 

Une lecture commune autour de Pagnol organisée par Et si on bouquinait.

Et si on bouquinait a lu Jean de Florette. Miriam a également lu Les Pestiférés.


J'ai commis un fort long article sur la peste de 1720, avec archives et peintures. Notez qu'il est abondamment question du Vinaigre des Quatre Voleurs dans le roman. Et mardi, un livre d'archives et de chroniques contemporaines des événements (Frédéric Jacquin, Marseille, malade de la peste).

 



 

jeudi 16 février 2023

Quelle tristesse, quel goût de trahison sur la langue, quelle gueule de patron avec sa secrétaire.

 Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, parution originale 1962, traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, édité en France par Gallimard.

 

Il s’agit d’un recueil de très courts textes, dont le maître mot serait… l’absurde ? Influencée par la biographie de l’auteur, je situe l’esprit entre le surréalisme belge et la logique intenable de Borges.


Comme un taureau rétif pousser de la tête contre la masse transparente au cœur de laquelle nous prenons notre café au lait et ouvrons le journal pour savoir ce qui se passe aux quatre coins de la brique de verre. Refuser que l’acte délicat de tourner un bouton de porte, cet acte par lequel tout pourrait être transformé, soit accompli avec la froide efficacité d’un geste quotidien. À tout à l’heure, chérie, bonne journée.


Il y a des scènes de bureau dignes des années 60 et de Tati. Et des gens qui s’amusent à démonter leurs canalisations pour trouver un cheveu. Et des interprétations délirantes de peintures de la Renaissance italienne.


Afin de lutter contre le pragmatisme et l’horrible tendance à la poursuite des fins utiles, l’aîné de mes cousins préconise le procédé suivant : s’arracher un beau cheveu, faire un nœud en son milieu et le laisser tomber délicatement dans le trou du lavabo. (…) Sans perdre un instant, il faut se mettre à l’œuvre pour récupérer le cheveu.


J’aime bien les instructions pour monter un escalier, c’est-à-dire la description méthodique, précise jusqu’à l’absurde, d’une action ordinaire. J’aime assez la famille (il s’agit souvent de délire familial) qui installe un échafaud dans son jardin sous les regards choqués des voisins ou la famille qui s’accapare les funérailles des autres (c’est assez amusant). Est-ce la même famille qui s’efforce de poster un tigre dans son salon ?

J’aime bien aussi l’ours qui habite les tuyauteries du chauffage et qui nous regarde dormir, la nuit. Il y a aussi le portrait du casoar. Et deux paragraphes très poétiques sur les gouttes d’eau qui glissent sur la vite. Il y a aussi une pendule-artichaut et un homme qui impose le roumain comme langue à la radio argentine.

Un esprit de fantaisie.

Di Rosa, Sans titre, 2001 faïence (Roubaix Piscine )

Les mots, par exemple, il ne se passe pas de jour qu’elle ne les brosse, les lustre, les range à leur place sur l’étagère, ne les prépare et ne les pare pour leur tâche journalière. S’il me vient aux lèvres quelque adjectif un peu inutile – parce qu’ils naissent tous hors de l’orbite de ma secrétaire et en quelque sorte hors de la mienne – la voilà crayon en main qui l’attrape et le tue sans lui donner le temps de se joindre au reste de la phrase et de survivre par mégarde ou par habitude.

 

J’ai conscience de ne pas du tout vous donner envie de vous plonger dans l’œuvre de Cortázar. Ce genre de texte n’est pas du tout vendeur sur les blogs. Il faut bien avouer qu’ils ont suscité un intérêt assez divers de ma part (entre grand sourire et pages tournées rapidement). Pour ma part, j’ai assez envie de me procurer Marelle et Les Autonautes de la cosmoroute.

 

Troisième et étonnante participation au mois latino-américain d’Ingannmic.





lundi 8 juillet 2019

Quelqu’un que nous aimions est parti.

James Baldwin, Un autre pays, traduit de l’américain par Jean Autret, parution originale 1962, édité en France par Gallimard.

« C’est prodigieux », me suis-je dit en refermant ce roman.
Dans le premier chapitre, nous suivons l’errance de Rufus, un musicien noir à New-York, sans domicile et mourant de faim après avoir connu le succès. De désespoir, il se jette dans l’Hudson et se suicide. Ensuite, l’essentiel du roman est constitué par la vie durant les mois qui suivent de sa sœur, Ida, de ses amis blancs, Cass et Richard, Vivaldo, Eric, autant d’artistes fauchés, rêvant de faire carrière.

Tous les visages, même ceux des enfants, exprimaient un désenchantement suave ou empoisonné qui donnait à leurs physionomies un contour d’une extraordinaire netteté comme si on les avait taillées dans la pierre.

En voilà un magnifique roman dont il est bien compliqué de se débrouiller. Il y a d’abord le gouffre qui sépare les noirs et les blancs. La mort de Rufus est-elle strictement individuelle comme le pense Vivaldo ou la détresse profonde dans laquelle il s’était retrouvé est-elle commune aux noirs de Harlem comme le clame sa sœur ? Deux couples mixtes sont à l’œuvre, Rufus et Leona, mais surtout Ida et Vivaldo qui s’aiment et s’affrontent. Il semble impossible de sortir de la malédiction de la couleur de la peau, surtout au vu de l’immense pression sociale qui s’exerce sur les uns et les autres. Il y a aussi les hommes et les femmes, tout simplement, qui s’aiment et se trahissent, se soutiennent et ne se comprennent pas, dans une société puissamment sexiste. Il y aussi l’amour des hommes pour les femmes et l’amour des hommes pour les hommes, avec ses humiliations et ses silences et son apprentissage douloureux. Il y a de très belles scènes de sexe et ce n’est pas si fréquent. Il semble que Baldwin ait mis tout de lui dans chacun de ses personnages, surtout dans ce romancier qui n’arrive à rien de satisfaisant.

Elle pensa à son visage, tel qu’il avait été quand ils s’étaient rencontrés, et le considéra maintenant. Elle songea à tout ce qu’ils avaient découvert ensemble, à tout ce qu’ils étaient l’un pour l’autre, et au nombre de petits mensonges qui avaient contribué à édifier leur vérité unique et particulière ; cet amour qui les unissait l’un à l’autre. Elle avait dit non bien des fois, à bien des choses, alors qu’elle savait qu’elle aurait pu dire oui, à cause de Richard ; elle avait cru, à cause de Richard, à beaucoup de choses auxquelles elle n’était pas certaine de croire vraiment.

Ici on boit des litres de whisky, on fume des kilomètres de cigarettes, on prend le taxi et on écoute du jazz. C’est un beau roman sur New-York et ses différents quartiers, Harlem, le Village, Brooklyn, les rues sillonnées par les taxis, la peinture moderne au Metropolitan. C’est aussi un roman pour l’Amérique, où tous les rêves sont possibles.

Ce que vous ne savez pas, vous autres, dit-elle, c’est que la vie est une garce. C’est la plus grande salope qui puisse exister. Vous n’avez pas l’habitude de payer votre dû, et ça va vous paraître diablement dur, ma petite, quand l’heure de régler les comptes sonnera. Il y a un tas d’arrérages à casquer, et je sais très bien que vous n’avez pas un rotin d’avance.

Benton, America Today (détail), 1920-30, Metropolitan
J’ai eu le sentiment que ce roman constituait un magnifique cas pratique complémentaire des articles et essais de l’auteur. Des réflexions théoriques prennent ici vie et chair, des thèses s’incarnent avec énergie et sensualité : l’obsession des blancs pour la sexualité des noirs, la bonne conscience des blancs, la haine violente des noirs et leur désespoir, les récits de bagarre pour un regard.
Un livre où il y a beaucoup d’amour, heureux et malheureux. Au travers de ses personnages Baldwin raconte son expérience d’aimer, d’être aimé, de ne pas parvenir à comprendre l’autre, d’être abandonné, de désirer, de s’abandonner à quelqu’un.

En tout cas, il savait s’exprimer avec un saxophone. Il avait un tas de choses à dire. Planté sur l’estrade, les jambes écartées, il battait l’air, emplissait ses poumons et, frémissant à la musique de ses vingt ans, il hurlait dans son instrument : Est-ce que vous m’aimez ? Est-ce que vous m’aimez ? Et encore : Est-ce que vous m’aimez ? Est-ce que vous m’aimez ? Est-ce que vous m’aimez ? C’était en tout cas la question que Rufus entendait, la même phrase répétée sans cesse, sur des airs variés, presque insoutenable, avec toute la force que le gars pouvait y mettre. Le silence des auditeurs devint total, l’attention de chacun se figea soudain, les cigarettes restèrent éteintes et les verres ne quittèrent plus les tables.
  
Baldwin sur le blog :
Un roman, La Conversion, magnifique et stupéfiant, mais plus âpre que celui-ci.



lundi 3 septembre 2018

Avec la liberté, la première guillotine arrivait au Nouveau Monde.

Alejo Carpentier, Le Siècle des Lumières, traduit du cubain par René L.-F. Durand, parution originale 1962, édité en France par Folio.

Tout commence dans une mystérieuse maison (plus tard nous saurons que nous sommes à La Havane à la fin du XVIIIsiècle) où le père vient de mourir. Carlos, Sofia et Esteban se retrouvent livrés à eux-mêmes, pour une année en dehors du temps et des règles de la société. Une nuit, des coups retentissent à la porte, un homme entre : il s’appelle Victor Hugues, c’est un négociant de Port-au-Prince. À partir de là nos héros se trouvent pris dans le souffle de la Révolution française.

« Que c’est intéressant ! » murmura la jeune fille faisant semblant d’écouter le discours d’Ogé. « Plaît-il ? » demanda l’autre. Une feuille de palmier tomba au milieu du patio avec un bruit de rideau déchiré. Le vent apportait une odeur de mer - d’une mer si proche qu’elle semblait envahir toutes les rues de la ville.

La censure espagnole empêche bien sûr les terribles écrits français de répandre leur propagande. Mais à La Havane on fait la chasse aux francs-maçons. À Port-au-Prince les noirs se révoltent. Dans les Antilles les colons blancs soutiennent la monarchie anglaise par crainte des idées nouvelles. Bientôt Victor Hugues, terrible commissaire de la Convention, apporte la Révolution en Guadeloupe, la guillotine et le décret de libération des esclaves. Esteban est le témoin des événements : la Terreur, l’hypocrisie des blancs, l’incertitude dans laquelle se situent les îles où les nouvelles de métropole parviennent avec un immense retard, la Guyane utilisée comme bagne de relégation, le rétablissement de l’esclavage par Napoléon... l’émancipation ne gagnera pas les colonies espagnoles, et si peu les colonies françaises.

Tout était empaqueté, enrubanné, paré avec des couleurs de bonbon, de Montgolfière, de soldat de plomb, d’image pour illustrer Malbrough. Plus qu’en une révolution, on eût dit qu’on était dans une gigantesque allégorie de la révolution ; dans une métaphore de révolution faite ailleurs, centrée sur des pôles cachés, élaborée en des conciles occultes, invisibles pour ceux qui étaient anxieux de tout savoir. Esteban, peu familiarisé avec les noms nouveaux, hier ignorés, que l’on mêlait tous les jours dans les conversations, n’arrivait pas à voir clairement qui faisait la révolution.

Dans ce roman historique, peu de dates et de mots d’esprit. Carpentier s’attache davantage à rendre l’atmosphère du temps : le sexisme et le racisme qui imprègnent toutes les relations humaines, la nature luxuriante, la violence, le chaos, l’apparition des passeports et des sauf-conduits qui clouent les individus sur place, le choc des idéaux sur la réalité économique et politique. Victor Hugues apparaît comme un chef de guerre, le gouverneur craint de la Guadeloupe puis celui de la Guyane, révolutionnaire devenu administrateur, planteur et propriétaire d’esclaves.
Mais Carpentier a d’abord écrit un roman. Carlos, musicien et négociant, ouvre et ferme le roman. Esteban connaît un véritable apprentissage, peut-être plus fait pour l’observation des plantes et des animaux que pour l’activisme politique. Sofia, élevée au couvent, se libère de sa famille et de sa société et choisit une vie de femme libre, à la consternation des hommes qui l’entourent. Chacun d’eux évolue dans ce monde révolutionné, tentant de se comprendre mutuellement.

Les temps étaient devenus si hasardeux que le voyageur s’attendait généralement au pire en se mettant en route, comme à l’époque lointaine du moyen âge. Et Esteban savait tout l’ennui que renfermait le mot aventure.

F. Biard, Deux indiens en pirogue, 1860, musée du quai Branly.
Tout cela ne se lit pas si facilement. Carpentier affectionne une langue riche, chargée, imagée, et le traducteur a laissé de nombreux mots espagnols. Ce roman est idéal pour nous plonger dans un monde qui nous est somme toute assez étranger, celui des Caraïbes durant le fracas de la Révolution. Nous y rencontrons les cyclones, qui sont normaux dans cette région, la joie des colons qui récupèrent leurs esclaves grâce à Napoléon, les mystères des francs-maçons comme un nouveau mysticisme qui fait une macédoine des différentes cultes anciens, les uniformes à plumes multicolores de la Convention et le travail forcé des noirs soi-disant libérés de l’esclavage.

J’ai eu l’impression d’un roman assez triste, plein de désillusion et de mélancolie, alors que le ton est en réalité plus partagé. Les jeunes gens ne restent pas soudés. La Révolution est incomplète. Les noirs sont toujours en esclavage malgré le récit de toutes les fuites et luttes des noirs pour échapper à leurs maîtres, comme un souffle de liberté qui ne s’éteindra jamais. À la fin, un nouveau tyran s’est installé en France. La famille est éclatée et voici que chacun est contraint de vivre loin des siens, loin de chez soi, dans un lieu situé aux confins du monde. Pourtant l’aspiration à la liberté reste intacte et enverra balayer tous les despotes et tous les individus.

Parfois Esteban était surpris dans ses voyages à travers le feuillage par quelque averse, et alors le jeune homme comparait, dans sa mémoire auditive, la différence qu’il y avait entre les pluies des Tropiques et les bruines monotones du vieux monde. Ici, une puissante et vaste rumeur, sur un temps maestoso, aussi prolongé qu’un prélude de symphonie, annonçait au loin l’avance d’une tornade, tandis que les vautours teigneux volant bas en cercles de plus en plus serrés abandonnaient le paysage.

Alejo Carpentier sur ce blog : Concierto barroco (mon chouchou ! lisez-le !) et Le Partage des eaux.



vendredi 5 janvier 2018

Il n’est pas exclu que mon idée ne vaille pas tripette.

Agatha Christie, Une poignée de seigle, traduit de l’anglais par Marie Franck, parution originale 1953.

Une relecture récente d’un roman que j’aime bien (j’apprécie aussi le film de 1985). Rex Fortescue, un homme d’affaires à 2 mariages et aux affaires louches, est empoisonné à la taxine (un dérivé des baies d’if). On trouve une poignée de seigle dans sa poche. Ensuite, il y a encore deux meurtres et Jane Marple entre en scène avec son génie coutumier.
Qu’est-ce qui est particulièrement réussi dans ce roman ? Le policier n’est pas un imbécile et obtient plusieurs belles trouvailles. D’ailleurs les différents portraits de personnages sont réussis. Il y a aussi un ton familier, qui raille les prétentions des grandes et riches familles, tout à fait réjouissant.

Pourquoi ça ne tient pas la route ? aboya l’inspecteur Neele qui s’était un instant représenté la sculpturale miss Grosvenor en train de piler des baies d’if dans un brouet à base de thé pour finalement trouver l’image incongrue.

Ce roman se déguste avec des scones, du miel, du thé et une gorgée de whisky si j’en crois les affirmations de Wikipedia.
 
Constable, Deux ânes, 1810-1824, musée de Philadelphie.


Agatha Christie, Le Miroir se brisa, traduit de l’anglais par Michel Averlant, parution originale 1962.

Rare cas d’un roman policier dont je me rappelle parfaitement les tenants et les aboutissants. Il faut dire que le motif du meurtre a failli me concerner directement. Mais un des grands charmes de cette lecture provient du fait que nous sommes à Saint Mary Mead, après la Seconde guerre mondiale. Le petit village a changé. Un lotissement de pavillons est apparu, ainsi qu’un supermarché et de jeunes femmes au foyer permanentées. Rien ne va plus. À moins que les vieilles grincheuses ne regrettent tout simplement leur jeunesse. Jane Marple n’en fait assurément pas partie. La voici bientôt en train d’essayer de repérer les invariants du caractère humain et la réalité des personnalités sous les apparences (à ce moment, la lectrice ébahie réalise que Jane et le narrateur de La Recherche se ressemblent plus qu’il n’était prévu). Ce contexte rend le livre tout à fait savoureux.
Ceci dit, je trouve qu’à la fin on n’a pas tous les tenants et les aboutissants de tous les meurtres. Tsss.

Et miss Knight ne se fut pas plus tôt esquivée que miss Marple attaqua :
- Et maintenant, Dolly, vous étiez là-bas et…
- Je l’ai pratiquement vu faire, oui, se rengorgea Mrs Bantry, qui avait le triomphe modeste.
- Quel bonheur ! s’exclama miss Marple. Je veux dire… bah ! vous savez très bien ce que je veux dire. Comme ça, vous allez pouvoir me conter par le menu tout ce qui s’est passé depuis l’instant précis où elle est arrivée.

Ce roman-ci se lira plutôt accompagné d’un martini ou d’un cocktail au nom exotique.



lundi 19 mai 2014

Je veux être ordinaire et normale ; je veux sortir de cette atmosphère compliquée.


Doris Lessing, Le Carnet d’or, traduit de l’anglais par Marianne Véron, parution originale 1962.

Un gros roman passionnant, mais pas facile à lire. Et pour en parler…

Au début du livre, on fait connaissance avec Molly et Anna, deux intellectuelles, tendance communiste, qui ont choisi de ne pas se marier (on est à Londres à la fin des années 50). Elles ont des amants, des ex-maris et chacune un enfant. Puis l’histoire se concentre sur Anna.
Anna a écrit un roman qui a obtenu du succès quelques années auparavant et elle peut vivre grâce à cet argent. Elle prend des notes presque chaque jour dans quatre carnets de couleur différente. Nous lisons ses carnets en alternance avec le récit de son existence.

Les moments que je me rappelle ont tous cette assurance absolue d’un sourire, d’un regard, d’un geste sur un tableau ou dans un film. Suis-je alors en train de dire que la certitude à laquelle je m’accroche appartient à l’art visuel et non au roman – pas du tout au roman, conquis par la désintégration et l’effondrement ? Quel intérêt un romancier éprouverait-il à s’accrocher au souvenir d’un sourire ou d’un regard, alors qu’il connaît bien les complexités qui s’y dissimulent ?
Doris Lessing en 2009. Image Wiki.
Nous plongeons ainsi dans ses souvenirs d’une jeunesse anglaise en Afrique (en Rhodésie !), son militantisme communiste, ses peines de cœur, ses notes pour un utopique prochain roman, des coupures de journaux…
Le roman n’est pas facile à lire car il y a une alternance entre 5 récits principaux qui se ressemblent, Anna s’inspirant de sa vie et de ses souvenirs pour projeter ses romans. Il y a aussi de nombreuses considérations théoriques (d’ordre politique ou psychologique, parce qu’Anna suit aussi une psychanalyse) qui ne sont pas ma tasse de thé. Et la langue n’est pas légère, légère.

Qu’est-ce que cette sécurité et cet équilibre qui sont censés nous faire tant de bien ? Qu’y a-t-il de mal à vivre notre vie émotionnelle au jour le jour dans un monde comme le nôtre, qui se transforme si vite ?

Mais c’est extrêmement intéressant pour plusieurs aspects.
Tout d’abord, la question des femmes. Molly et Anna ne sont pas mariées, mais sont courtisées par tous les hommes mariés qui se sont lassés de leur bobonne. Les mâles ne valent pas cher dans ce monde hautement sexiste et misogyne, tandis que la solitude des femmes est sans borne. Le roman évoque ce monde avec dureté, sans commisération, mais avec humour.

Ces mots me touchèrent, car j’ai l’impression que la moitié de nos actes et de nos tentatives se réduisent à des bons points pour un avenir que nous tentons d’imaginer.



C’est aussi le monde de la Guerre froide. Anna fréquente les milieux communistes, adhère au Parti, en démissionne, reste dans sa sphère. Le roman évoque de façon très réaliste les enjeux, les illusions, les déchirures de ces années sur fond d’indépendances africaines et de maccarthysme, de paranoïa généralisée et de prises de position codifiée
Enfin, plus subtilement, le roman dit beaucoup sur la création littéraire, par le mécanisme complexe des carnets, et c’est ce qui m’a le plus intéressée !

Je suis à nouveau exaspérée de savoir que mon cerveau contient tant de choses enfermées, hors d’atteinte à moins d’un déclic dû au hasard, comme celui d’hier.


Si ma lecture fut longue et ardue, je dois dire que je me suis souvent reconnue dans le personnage d’Anna, ou ses alter ego littéraires, même si la réalité psychologique des personnages est insaisissable. Ils nous parviennent par fragment, par éclat de voix. Et cette fragilité sonne si juste ! 

Elle l’avait toujours su : je suis tellement épuisée, si profondément, fondamentalement épuisée jusque dans la moindre fibre, que je suis presque soulagée à l’idée de n’avoir plus à surmonter la difficulté de vivre.

Un livre compliqué, que je pense relire dans plusieurs années


P. S. Si votre conjoint a des ennuis psychiatriques, évitez la lecture de la fin du livre.