La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 23 avril 2026

Elle aussi, cette nuit même, elle brûlerait, elle brillerait, elle donnerait sa soirée.

 

Virginia Woolf, Mrs Dalloway, parution originale 1925, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en 2021 chez P.O.L.

Une journée de juin à Londres avec Clarissa Dalloway, une riche bourgeoise qui organise une réception le soir, une journée dans le flot de la vie et le flux des pensées, des souvenirs, des paroles (dites ou non-dites).

Oui mais… Jusque-là je l’avais toujours lu dans la traduction de Marie-Claire Pasquier (édition Folio) et j’ai eu envie de changer, pour relire ce roman tant aimé, mais le relire avec un peu de nouveauté quand même. Étant incapable de lire Woolf en anglais, je ne me paierais pas le snobisme ridicule de « juger » les mérites de l’une ou l’autre traduction. Je me contente de livrer mon impression.

Donc je commence à lire et… une langue légère, rapide, claire – dépoussiérée est un terme trop appréciatif – mais disons qu’une belle brise agite la robe de Clarissa. Comparant les deux textes français, je note que le choix de vocabulaire est à peu près semblable, mais que le changement principal réside dans le rythme : moins de conjonctions de coordination, davantage de virgules, moins d’articulations logiques, davantage de juxtapositions. Contrairement à ce qu’affirme Azoulai dans sa préface, cela crée des incertitudes (à quoi donc peut bien se rapporter tel pronom ou tel adjectif ?) et engendre quelques phrases très limites sur le plan grammatical, mais cela a aussi le mérite d’avoir une plongée directe dans le flux de conscience.

Conséquence de cette quatrième lecture et de mon esprit plus affuté ou de cette langue plus transparente ? Je ne sais pas, je me suis davantage intéressée aux autres figures du roman (le soldat traumatisé de la guerre, la violence des médecins, la fille des Dalloway et son amie, etc.). Les relations entre les personnes sont moins brumeuses et les sous-entendus affleurent plus près de la surface, les béances sont davantage visibles.

L’ironie est aussi ainsi plus perceptible (ce monsieur qui pose son rouleau de gazon « symbole de l’âme, de la détermination des hommes » 🤭 ).

Même maintenant, de si bon matin, de vieilles douairières s’élançaient en secret au volant de leurs automobiles vers des courses mystérieuses, et dans leurs vitrines, les commerçants gigotaient avec leurs fausses pierres et leurs vrais diamants, leurs ravissantes broches vert d’eau serties sur des montures dix-huitième pour plaire aux Américains, mais non, mais non, il fallait économiser, ne pas faire de dépenses inconsidérées pour Elizabeth.

Je n’ai aucune envie de choisir entre les deux traductions, je garde les deux. Je suis absolument ravie que Clarissa Dalloway ait tant de vie en elle.

Robe du soir (sans doute trop moderne pour Clarissa), crêpe de viscose et broderie, 1922-24, Galliera


mardi 2 septembre 2025

Elle leva au contraire la tête, redressa la taille et retrouva son allure souple.

 

Selma Lagerlöf, L'Anneau des Löwensköld, parution originale 1925, traduit du suédois par Marthe Metzger en 1935 (il existe une traduction plus récente).
C'est une trilogie (en tout, environ 600 pages).

Premier volume : L'Anneau des LöwensköldOn est dans l'ancien temps (= 18e siècle). Après sa mort, le général Löwensköld, célèbre pour ses exploits guerriers, est enterré avec l'anneau que lui a offert le roi. Hélas, celui-ci lui est dérobé. Mais l'anneau volé porte malheur et le général ne peut trouver le repos tant que l'objet ne lui est pas restitué.

Comme nous écoutions, le cœur battant, précisément ce conte, parce qu'il semblait soulever pour nous un pan du voile qui nous cache l'inconnaissable !

Dans quel état d'esprit étrange nous nous trouvions alors !
Qu'y a-t-il de réel dans ce récit ? Un conteur le tien d'un autre, l'un y a ajouté, l'autre en a retranché des passages et cependant ne contiendrait-ils au moins un petit grand de vérité ? Ne vous fait-il pas l'effet d'une description de quelque chose qui a existé vraiment ?

Deuxième volume : Charlotte Löwensköld. Au 19e siècle. La Charlotte qui donne son nom au volume n'apparaît pas tout de suite (malin !) : il s'avère qu'elle est la fiancée de Karl Arthur, le petit-fils du général, un jeune homme qui a voulu se faire pasteur contre l'avis de sa famille et qui a des rêves de pauvreté sainte. Mais tout ne se passe pas comme chacun le souhaite : les amoureux se fâchent, se réconcilient, se séparent, un autre prétendant apparaît, tout comme une autre fiancée, et pendant ce temps il y a aussi une méchante femme qui a été bercée dans la légende de l'anneau. Mais Charlotte réussira à prendre son destin en main, c'est qu'elle sait mener les chevaux et sa vie.

Troisième volume, Anna Svärd, dans la suite immédiate du précédent. Anna est finalement celle qu'a épousé Karl Arthur et le roman sera centré sur elle, qui a été arrachée à son monde campagnard et à son activité de colportage. Elle découvre qui est ce jeune homme instable, égoïste et fier qui est son mari, et fait la conquête de son nouvel environnement. Nous saurons si Karl Arthur a réussi à suivre sa voie au service du Christ.

Je sais bien qu'autrefois le monde était plein de gens qui ne connaissaient par la peur. J'ai entendu parler d'un bon nombre de personnes qui aimaient à se promener sur la glace nouvelle de la nuit, ou qui ne pouvait s'imaginer de plus grand plaisir que de monter des chevaux emportés.

C'est le tout début.

Lagerlöf campe un monde ancien, avec son petit peuple et ses grandes familles, ses pratiques traditionnelles discutables (jouer aux dés la condamnation d'un homme, vendre des enfants pauvres aux enchères pour les faire travailler...) et sa sociabilité d'antan. Nous plongeons pleinement dans la vie d'un village, avec ses personnages et leurs ambitions, leurs espoirs, leur résignation, etc. Dans cette communauté, le pasteur joue un rôle considérable, d'abord par la capacité de sa parole à émouvoir et agir sur les esprits, puis par ses conseils qu'il donne aux uns et aux autres.

J'apprécie la capacité de Lagerlöf à camper un tableau ample et collectif (et non pas centré seulement sur une ou deux héroïnes), mais également le fait qu'avec tout ce monde, rien ne semble écrit d'avance. Il semble que tout soit encore possible entre Charlotte et Karl Arthur, mais cela vacille, puis revient, tangue... les personnages agissent et interagissent, rien n'est figé. À cet égard, la fin est parfaitement réussie, avec cet homme qui toque à la porte et cette femme qui n'a pas encore pris sa décision.
D'ailleurs, tout n'est pas raconté au lecteur, ou alors on apprend très tard des choses qui se sont produites bien plus tôt, histoire de nous surprendre.

Lorsque, pour la première fois, Karl Arthur Ekenstedt avait vu tout cela, il s'était dit que tel devait bien être un presbytère suédois, d'un aspect à la fois accueillant, familier et vénérable.
Et par la suite, quand il avait pu observer les gazons toujours fraîchement tondus, les corbeilles soigneusement entretenues, où toutes les plantes étaient à égale distance les unes des autres et de même hauteur, les allées où le râteau avait tracé un dessin régulier, la vigne vierge autour du petit perron, ainsi que les grands rideaux aux plis impeccables qui apparaissaient derrière les vitres brillantes, cet ensemble l'avait pénétré des mêmes sensations de bien-être et de respect. Il avait senti que quiconque habitait cette maison devait s'estimer dans l'obligation d'observer un maintien posé et calme.

Apt, Lorenz Kraffter et sa femme Honesta Merz, 1512, Schroder collection

À quoi tient que Lagerlöf ne soit pas considérée à l'égal d'autres romancières ? Oui, elle a eu le prix Nobel, mais elle n'est pas tant lue que cela (à part Nils Holgersson, que je n'ai pas encore lu). L'écriture y est peut-être moins ciselée. Même si j'ai lu une traduction ancienne, je pense aussi que les romans sont d'une structuration plus lâche. On a aussi pu trouver qu'elle écrivait des récits trop anciens et pas assez ancrés dans la modernité. Il y a aussi les titres, avec ses noms suédois qui ne parlent pas à grand-monde. Et pourtant, les héroïnes y sont réussies. Bonnes ou mauvaises, elles ne se contentent pas de ce qui est tracé pour elles, alors même que les filles ne comptent pas toujours pour grand-chose dans cette société assez traditionnelle. Le roman emploie une variété de tons, mais il est vrai sans qu'aucun ne soit approfondi : histoire de fantômes, roman de société, histoire d'amour, ironie, tendresse... Il reste que cette romancière est attentive aux petites émotions de chacun des personnages, figures principales et secondaires. Émotions mêlées, soulagement et tristesse se combinent et forment les résolutions solides.

Schagerström comprenait qu'ils essayaient de se consoler en songeant que Charlotte ne demeurerait pas trop loin, que, par conséquent, ils la verraient fréquemment ; il lui semblait néanmoins voir qu'ils s'affaissaient en quelque sorte, que leurs dos se voûtaient et que leurs visages se ridaient. À partir de ce jour, il n'y aurait plus personne pour les protéger contre la vieillesse.

- Charlotte, mon petit cœur, prononça le doyen, nous sommes si heureux que tu aies trouvé un bon mari et que tu te crées un foyer, mais tu comprends, tu comprends... Tu nous manqueras, tu nous manqueras, indiciblement.

Là-dessus, elle en vint à penser à toutes les femmes de pasteur qui, avant elle, s'étaient assises dans ce banc, attendant que leur mari montât en chaire.

Quelles avaient bien pu être leurs pensées ? Était-il possible qu'elles eussent eu le frisson, et qu'elles eussent tremblé, à la pensée que leur homme allait de là-haut annoncer la parole de Dieu. Certes, elle n'était pas de leur monde, mais elle se permettait quand même d'adresser un appel mental à ces femmes de pasteur d'autrefois.

Selma Lagerlöf sur le blog :

Les Reines de Kungahälla : histoire d'une cité disparue, ambiance onirique et médiévale.
Gösta Berling : "Enfin, voici le pasteur qui monte en chair". Roman manquant de fil conducteur, mais qui campe le monde disparu des héros et des villages.
Prochaine lecture : le fameux Nils Holgersson !





jeudi 6 juillet 2023

C’était le type d’homme que l’on rencontre dans les romans et qui avait la tête d’un tenancier de saloon.

 

 

Agatha Christie, Le Secret de Chimneys, parution originale 1925, traduit de l’anglais par Pascale Guinard.

 

Vous avez deux ou trois heures de train ? Allez, sortez ce vieux Christie et amusez-vous.

Si l’essentiel du roman se passe en Angleterre, à Londres et dans une vieille demeure ancestrale, toute l’intrigue tourne autour du petit pays imaginaire de la Herzoslovaquie. Imaginaire, mais balkanique, avec une république fragile et un prétendant au trône, du pétrole et des coups fourrés organisés par les services d’espionnage. Le dernier rejeton de la monarchie, soutenu par le Royaume-Uni, vient d’ailleurs d’être assassiné dans la bibliothèque. Mais il y a aussi un manuscrit avec des révélations, que chacun veut empêcher d’être publié, les lettres d’une dame, un bijou, un voleur français, etc. Et beaucoup de détectives, professionnels ou amateurs.


La voiture franchit les grilles du parc de Chimneys. Description de ce haut lieu historique dans tous les guides. Également no 3 dans Résidences historiques d’Angleterre, prix public 21 schillings. Tous les jeudis, des cars affrétés à Middlingham débarquent une flopée de touristes qui viennent admirer les parties ouvertes au public. Vu cette masse de documentation et de facilités variées, décrire Chimneys serait superfétatoire.


Si j’ai autant apprécié ma lecture, c’est parce que le roman est entièrement empreint d’ironie à l’égard de lui-même. Le mort semble intéresser peu de monde et il n’y a pas ici de réflexion sur la cruauté humaine. Christie traite avec humour des stéréotypes de ses propres romans, notamment des stéréotypes racistes : la demeure ancienne, forcément avec un souterrain, le petit-déjeuner au lendemain du meurtre où l’on s’empiffre de jambon, le domestique modèle, l’inévitable financier juif, les bandits balkaniques, les aventuriers issus des colonies… Très vite le lecteur se rend compte que les personnages ne prennent pas au sérieux leurs supposées caractéristiques, conscients qu’ils sont d’être dans un roman aux effets attendus, et que plusieurs d’entre eux ne sont pas ce qu’ils prétendent. La surabondance d’hommes à moustaches et barbiches titille le lecteur (mais Poirot ne viendra pas). Ce roman est comme une pièce de théâtre, où l’on s’adresse aux spectateurs, où l’on rit avec eux, où les révélations sont attendues.

Tout ceci montre que Christie maîtrisait très bien le côté stéréotypé de ses romans policiers et pouvait en jouer à l’occasion.

Chastel, Matinée d'automne pour La Gazette du bon ton, 1925 coll. privée




Il y a aussi un beau personnage de Lady Eileen dite Boulotte, qui se moque des gens sérieux et qui organise très bien sa vie.

 

- La situation est extrêmement délicate.

- Ne l’est-elle pas toujours ? répliqua lord Caterham avec une pointe d’ironie.

- Mais, mon cher ami, cette fois l’enjeu est d’importance, je vous assure !

- Oh ! bien sûr, bien sûr ! marmonna lord Caterham en renonçant à intervenir.

 

Une romancière.




 

 

mardi 12 octobre 2021

Et justement, elle était là.

 Virginia Woolf, Mrs Dalloway, parution originale 1925, traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier.

 

Une journée à Londres.

Clarissa Dalloway organise une réception et nous la suivons tout au long de sa journée de mondaine, commandant les fleurs, marchant dans la rue, revoyant un ancien amoureux et laissant les souvenir de jeunesse affluer à sa conscience et se mêler à ses perceptions du présent. Nous suivons aussi son mari et sa fille et quelques-unes de leurs connaissances. Mais il y a aussi Seamus Smith, vétéran de la guerre et revenu traumatisé et sa pauvre épouse – leur chemin ne fera qu’effleurer celui de Clarissa, emportant en lui toutes les émotions destructrices à l’œuvre au cours de cette belle journée. C’est que nous sommes en plein empire, aux bases consolidées par la victoire, aveugle à l’Inde, alors que tous ressentent l’attachement à la vieille Angleterre vibrer au fond d’eux. Et pourtant le temps passe, les robes des jeunes filles raccourcissent et Clarissa a désormais les cheveux gris.


Mais des souvenirs, tout le monde en a. Ce qu’elle aimait, c’était ce qu’elle avait sous les yeux, ici, maintenant ; la grosse dame dans le taxi. Cela avait-il la moindre importance, se demandait-elle en se dirigeant vers Bond Street, cela avait-il la moindre importance qu’elle dût un jour, inévitablement, cesse d’exister pour de bon ; le fait que tout ceci continuerait sans elle : en souffrait-elle ; ou n’était-ce pas plutôt une pensée consolante de se dire que la mort était la fin des fins ; mais que pourtant, en un sens, dans les rues de Londres, dans le flux et le reflux, ici et là, elle survivrait.


(comment ça, c’est la 3 ou 4e fois que je le lis ?)

Un extraordinaire et magnifique roman. Woolf y maîtrise totalement la technique du flux de conscience, entrelaçant avec maestria discours direct et indirect libre et transcription des pensées des personnages – ce qui est dit, ce qui n’est pas dit, ce qui pourrait être dit par l’un ou l’autre. Chaque pensée et chaque personnage fait ainsi partie d’un tout, celui de Londres, magnifiquement évoquée, celui des années et des saisons qui ne s’arrêtent jamais. Il existe une réelle porosité entre les personnages et leurs décors.

Le moi intérieur des personnages est incertain et voyage, des souvenirs passés au présent, au matin même et peut-être à l’avenir, se recomposant et se transformant. Tous, ils marchent, ils vont acheter des fleurs, ils rendent des visites, se rencontrent et parlent, se reconnaissent. Le roman est une ode à la fluidité des perceptions.


Comme un nuage passe devant le soleil, le silence tombe sur Londres ; et tombe sur l’esprit. Le calme règne. Le temps claque contre le mât. Là nous nous arrêtons ; là nous nous tenons debout.


Pour moi, c’est un roman extrêmement lumineux, parce qu’il se déroule dans les classes aisées, au cours d’une belle journée d’été, parce qu’il y a des rideaux jaunes au salon, parce Clarissa et ses proches y expriment une belle quiétude de l’âme malgré les bouleversements de la vie et les craintes diverses, parce que Clarissa a une présence rayonnante qu’elle offre aux autres. Pourtant, les ombres et les ténèbres rôdent autour d’eux. Invité à la réception, le médecin psychiatrique, autoritaire et paternaliste, comme a dû en rencontrer Woolf à plusieurs reprises. Un ancien combattant qui ne parvient pas à surmonter ses terreurs, des personnages mesquins, un snob…

Les coups de Big Ben scandent régulièrement la narration, comme autant de présences familières, de rappels du temps qui s’écoulent, de repères qui flottent dans l’air sans disparaître tout à fait.

J’ai beaucoup pensé aux Années pendant ma lecture, mais il y a un avion qui survole Londres qui rappelle la fin d’Orlando.

 

Beardsley, Rameau fané détail, 1891 Washington NGA

Elle savait ce qui lui manquait. Ce n’était pas la beauté ; ce n’était pas l’intelligence. C’était quelque chose de central qui irradie ; une certaine chaleur qui crève les surfaces et rend frémissant le froid contact entre un homme et une femme, ou entre des femmes.

 

Car elle était une enfant, qui jetait du pain aux canards, entre son père et sa mère, et en même temps une femme adulte qui s’approche de ses parents debout près du lac, tenant sa vie dans ses bras et, pendant qu’elle s’approche, celle-ci grandit, grandit dans ses bras, jusqu’à devenir une vie entière, une vie complète, qu’elle dépose à leurs pieds en disant : « Voilà ce que j’en ai fait ! Ça ! » Et qu’en avait-elle fait ? Quoi, en vérité ? elle qui se retrouvait là, ce matin, assise, à coudre, avec Peter.

Elle regarda Peter Walsh ; son regard, traversant tout ce temps et toute cette émotion, l’atteignit de manière incertaine ; se posa sur lui, plein de larmes ; puis s’envola et repartit, comme un oiseau se pose sur une branche et s’envole et repart. Avec simplicité, elle s’essuya les yeux.

 

J'avais publié un premier billet.

Woolf sur le blog :

Entre les actes1er billet et 2nd billet

Mrs Dalloway
La Promenade au phare 1er billet et 2nd billet
La Soirée de Mrs Dalloway
Orlando
La Chambre de Jacob 1er billet et 2nd billet
Les Jardins de Kew et autres nouvelles
Nuit et jour
Les Années


Une autrice.

Je crois que je vais relire Orlando. Laissez-moi me vautrer dans mon vice préféré : la relecture !


 

mardi 31 mars 2020

Que croyez-vous que le bon vieil ours est devenu et qu’a-t-il fait cette fois ?

J. R. R. Tolkien, Les Lettres du Père Noël, traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire, édité en France par Christian Bourgois.
Il y a eu une édition, toujours chez Christian Bourgois, en 2004, augmentée de nombreuses lettres, avec une traduction de Céline Leroy et Vincent Ferré.

De 1925 à 1939, le père Noël adressa des lettres d’une écriture tremblante à Michael, Christopher et Priscilla, les enfants Tolkien. Il y racontait ses difficultés de l’année pour rassembler les cadeaux, les bêtises commises par l’Ours polaire, la guerre contre les Goblins, les feux d’artifice, etc. Le tout illustré par de magnifiques aquarelles et avec de vrais timbres du Pôle Nord.
Sacré Tolkien ! Ces lettres sont de vraies merveilles. D’amour pour ses enfants d’abord, à leur concocter chaque année un petit conte. De patience. Et de plaisir, car il a dû bien s’amuser à inventer ces histoires et à les illustrer. D’ailleurs, il n’a pas pu s’empêcher d’inventer une langue (celle des Goblins) et au fil des années d’ajouter des personnages, des lieux, une histoire ancienne, etc. Tout cela est charmant et plein de poésie. C’est un plaisir de lecture.

Maintenant je vous dis au revoir. Je suis sur le point de reprendre une fois de plus mes voyages. Vous ne devez pas croire aux images qui me montrent dans des avions ou des voitures : je ne sais conduire ni les uns ni les autres, et je n’en ai pas envie. De toute façon, ils sont trop lents (sans parler de l’odeur) et ils ne peuvent pas être comparés à mes rennes que je dresse moi-même. Ils ont été très bien cette année et je pense que mon courrier arrivera à temps : on m’a envoyé de tout jeunes rennes de Laponie.





vendredi 17 avril 2015

Car l’on ne vit pas pour soi seul, se dit Clarissa.

Virginia Woolf, La Soirée de Mrs Dalloway, traduit de l’anglais par Nancy Huston, 1925, publication posthume.

Vous vous souvenez de la réception de Clarissa Dalloway ? Un de mes livres préférés où Woolf nous emmène dans le sillage de cette mondaine, à la recherche d’un moi fragmentaire, de souvenirs disparus et de la vérité des êtres de société, ceux qui font bonne figure parce qu’ils sont rassemblés le temps d’une soirée.

La vie se laissait départager (elle en était sûre) entre réalité et fiction, pierres et vagues, s’était-elle dit pendant le trajet, et elle s’était mise à percevoir les choses si intensément qu’elle verrait à jamais l’image du dos du chauffer de l’autre côté de la vitre, avec son propre fantôme blanc reflété dans son manteau sombre.
W. Dyce, Pegwell Bay Kent, souvenir du 5 octobre 1858, 1858-60, Londres Tate Britain
Les nouvelles de ce recueil sont soit antérieures, soit postérieures à l’écriture de Mrs Dalloway. Elles s’intéressent à l’héroïne ou à d’autres personnages de la soirée, parce qu’une réception est un kaléidoscope. Chacun y arrive avec ses préoccupations, une robe peut occuper une place monumentale dans un esprit, tandis qu’un invité fera ses politesses en pensant aux pauvres croisés le matin dans la rue – on croise beaucoup de pauvres dans les rues de Londres pendant cette réception. Woolf s’y exerce au portrait de l’identité cassée et vacillante, oscille entre souvenirs et phrases convenues. Par rapport au roman, ce sont comme quelques notes de musique s’échappant d’un concert : on y entend des bribes, la musique est déformée (bizarrement, Clarissa m’a paru beaucoup moins intéressante, plus soucieuse du regard extérieur avec ce mot d’ordre intérieur incessant pour redresser le corps), mais la mélodie revient tout à la fin par une ouverture de la fenêtre. Ce n'est pas aussi bien que le roman, parce que certaines pages sont peut-être des essais pour tourner autour de la formule finale, mais le charme est là.

Chaque fois qu’elle souffrait le martyre, des bribes de Shakespeare et des citations de livres lus jadis lui revenaient et elle les répétait encore et encore.



L’avis de Cathulu.

samedi 15 juin 2013

Et pourtant, le soleil répandait sa chaleur. Et pourtant, on finissait par se remettre. Et pourtant, la vie savait ajouter à un jour un autre jour.


Virginia Woolf, Mrs Dalloway, traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier, paru en 1925.

Je me suis offert un petit plaisir pour ce blog, une relecture ravie de ce roman qui raconte une journée de juin de Clarissa Dalloway, une femme riche et élégante dans le Londres de 1923, alors qu’elle organise une réception pour le soir.
Ce n’est pas une femme exceptionnelle par son intelligence ou sa culture ou sa bonté mais elle aime la vie, elle aime faire plaisir aux autres, aimerait que les autres ressentent aussi cet amour de la vie. On croise aussi d’autres personnages : son époux, des amis de jeunesse, un couple de jeunes gens traumatisés par la guerre. Mais la force de Clarissa est d’être là et de tout regarder.
On est dans un monde fluide, on suit les sons des cloches, les odeurs, les lumières, les mouvements de l’air. Les personnages sont en suspension dans la lumière vibrante du mois de juin comme des grains de poussière, comme des taches de peinture dans une toile impressionniste.
Nous suivons les pensées des personnages, notamment celles de Clarissa, et parcourons avec eux les allers et retours entre le présent et les souvenirs. Au moment du roman, les personnages ont la cinquantaine et s’ils ne sont pas tristes de vieillir, tous sont conscients de leur âge, de l’expérience de la vie et de ce que cela change. Ils se rappellent de leur jeunesse quand tous les devenirs étaient possibles.

L’avantage de vieillir, se disait-il, en sortant de Regent’s Park, son chapeau à la main, c’est tout simplement que les passions demeurent aussi vives qu’auparavant, mais qu’on a acquis – finalement – la faculté qui donne à l’existence sa saveur suprême, la faculté de prendre ses expériences et de les faire tourner, lentement, à la lumière.


Virginia Woolf avec son chien, photographiée par
Gisèle Freund, 1939
Paris, Centre Georges Pompidou, image RMN
Ce roman dégage une atmosphère de quiétude et d’apaisement, malgré la guerre, la violence des rapports sociaux et les contraintes de la société.  Il se déroule dans les classes aisées, et pèsent sur tout le monde le poids étouffant des conventions et l’obligation d’être dans l’ordre de la société. Le roman est en effet très ancré dans son temps : la ville de Londres est vivante, elle est bien identifiée, les derniers traumatismes de la Première guerre mondiale, l’Inde qui s’agite, l’attachement à l’empire finissant.

Clarissa, et Woolf avec elle, se méfient des personnes trop d’un bloc, pleines de certitudes, sans faiblesses, sans erreurs, sans tout ce qui fait l’apaisement des années. L’auteur traduit son amour pour l’humanité fragile. Les menus objets, les noms des rues, le son de Big Ben, le parfum des fleurs, c’est cela qui permet de vivre. La langue est pleine des couleurs, des robes, des chapeaux, des bruits les plus divers, des détails qui donnent leur vibration aux sensations, la langue est à la fois fluide et pleine.
Ce livre me fait du bien, peut-être à cause de la douceur de la lumière de juin.

Et, marchant à ses côtés dans le salon, avec Sally présente et Peter présent et Richard très content, avec tous ces gens qui auraient, peut-être, tendance à l’envier, elle avait senti la griserie du moment, comme une dilatation du cœur qui s’était mis à palpiter, comme s’il plongeait puis resurgissait. Oui mais finalement, cela, c’était ce que les autres ressentaient ; car, même si elle aimait cette sensation, ce picotement, ce tintement ; malgré tout, il y avait dans tout ce paraître, dans ces instants de triomphe, il y avait un sentiment de vide ; c’était quelque chose qu’on cueillait à bout de bras, et qui n’atteignait pas le cœur lui-même.

L'avis de La petite marchande de prose, de George qui a eu du mal, de Mango conquise. Mon billet sur Entre les actes. Lu dans le cadre d'une lecture commune woolfienne parce que plusieurs blogs sont plongés dans un mois anglais. Challenge Virginia Woolf chez Lou



jeudi 26 janvier 2012

C’est ce dont il était la proie, les remous dégradants qu’entraînait le sillage de ses rêves, qui m’ont rendu sourd pour un temps aux chagrins mort-nés des humains et à leurs transports si vite essoufflés.


F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique, traduit de l’américain par Jacques Tournier, 1e éd. 1925, Paris, Grasset, 1997.

Ça y est, je l’ai lu et j’ai beaucoup aimé.
Le narrateur est originaire du centre du pays et s’installe sur la côte Est, la folle côte Est. Il a comme voisin immédiat le mystérieux Mr Gatsby, qui donne les fêtes les plus folles, les plus gigantesques de l’été et sur lequel roulent toutes les rumeurs. Lecteur et narrateur ne font pas immédiatement sa connaissance et patientent en découvrant Daisy, la cousine du narrateur, et Tom, son mari. Quand enfin on pénètre dans l'immense villa de Gatsby, il perçoit en arrière-fond de la fête une mélodie aux teintes tristes. 
Ils sont jeunes, le narrateur fête ses trente ans au cours du récit et il dit sa peur du temps qui passe, des amis qui disparaissent, de l’énergie vitale qui s’envole inexorablement. Je n’ai pas regardé précisément mais il m’a semblé que le récit ne s’écoulait que sur quelques semaines d’été, un été doré et flamboyant, s’écrasant dans un automne pluvieux et dramatique. Fitzgerald oppose avec violence le tempérament romanesque et sincère dans leurs rêves des hommes venus du Middle West (le narrateur et Gatsby) et l'inconsistance cruelle de ceux de la côte Est (Tom et Daisy). Gatsby entre lentement en scène, toujours vu par les yeux et paroles du narrateur, donc toujours à distance, et on a toujours un peu de mal à appréhender, isolé dans son rêve d’amour, caché dans le champagne de la fête.
J'ai particulièrement goûté le contraste entre la langue, classique et majestueuse, dans son évocation de l’été, de la lumière, de la chaleur, et la frivolité, le vide et la vacuité au cœur de plusieurs personnages. 

 Elizabeth Lennard, Les Gratte-ciel s'écartèlent,
1953-1980, Paris, musée national d'Art moderne, image RMN
  
Nous avons traversé un hall imposant, avant de pénétrer dans un espace de lumière rose, délicatement suspendu au cœur de la maison entre deux portes-fenêtres qui se faisaient vis-à-vis. Elles étaient entrouvertes et se découpaient en blanc sur le gazon frais, qui semblait sur le point d’envahir la pièce. Le vent jouait d’un mur à l’autre, jouait avec les voilages, repoussait l’un vers l’extérieur, tirait l’autre vers l’intérieur, comme deux drapeaux aux couleurs passées, les envoyait vers le plafond, glacé de sucre blanc comme un gâteau de mariage – puis il cajolait le tapis lie-de-vin, qui se couvrait d’une ombre de petites rides, comme la brise en fait courir sur la mer.

Première contribution au challenge d'Asphodèle Fitzgerald et les enfants du jazz


L'avis d'Aircoba au blog de La Dernière Phalange.

mardi 30 août 2011

Jeune homme de grand avenir, employable à n'importe quoi.

André Gide, Les Faux-monnayeurs, 1e éd. 1925.

Un roman bien étrange et j’éprouve une difficulté à expliquer l’intérêt que je lui porte. Je l’ai lu sans doute d’abord parce qu’il se trouvait dans la bibliothèque familiale mais pourquoi l’ai-je relu deux fois déjà ? Ce roman est la preuve vivante que ce n’est pas le sujet qui importe parce que les élans du cœur de ces jeunes gens issus de la riche bourgeoisie parisienne, a priori, ce n’est guère attirant. C’est donc la langue de Gide et la construction de la narration qui fait toute la tenue de ce livre.
   Le roman fait alterner les points de vue, d’abord celui de Bernard, jeune homme qui claque la porte de chez lui parce qu’il vient d’apprendre qu’il est en réalité un bâtard (on est dans un milieu et une époque où ce mot a un sens – quand je vous dis que c’est désuet et ridicule). Il se sent des aspirations élevées dans l’âme mais n’en sait guère plus. Il y a Olivier, son meilleur ami, fragile et timide, attiré par l’éclat du comte de Passavant et une promesse de direction de revue littéraire (une revue d’avant-garde !). Et surtout Édouard, qui fait le lien entre tout le monde. Écrivain peu connu, il prépare son prochain roman dont le titre sera Les Faux-monnayeurs, il cherche surtout à pouvoir vivre au plus près d’Olivier, qu’il aime avec constance. Édouard tient un journal intime, un journal d’écrivain où il apparaît comme un observateur, presque un expérimentateur de la nature humaine. Autour de tout cela, il y a de la vraie fausse monnaie, parce que ces jeunes gens sont à l’orée de la vie et mesurent mal les dangers de la vie qui les attend. C’est aussi un roman d’apprentissage…

Le voyageur, parvenu au haut de la colline, s’assied, et regarde avant de reprendre sa marche, à présent déclinante ; il cherche à distinguer où le conduit enfin ce chemin sinueux qu’il a pris, qui lui semble se perdre dans l’ombre et, car le soir tombe, dans la nuit. Ainsi l’auteur imprévoyant s’arrête un instant, reprend souffle, et se demande avec inquiétude où va le mener son récit.
Je crains qu’en confiant le petit Boris aux Azaïs, Édouard ne commette une imprudence. Comment l’en empêcher ?

Alors ? Les points de vue alternent savamment et le lecteur en sait toujours beaucoup plus que les personnages (Vincent, le frère d’Olivier, connaît ainsi un sort tragique que seul le lecteur comprend) qui naviguent dans l’obscurité. Le narrateur, double d’André Gide, choisit explicitement d’explorer telle ou telle voie narrative, agitant ironiquement ses marionnettes. Avec les Faux-monnayeurs, Gide met à bas le roman hérité du XIXe siècle mais construit un édifice de langue, édifice précis et choisi qui se lit lentement. Les maximes et les réflexions truffent les phrases, notamment le journal d’Édouard qui semble construire le roman que l’on est en train de lire. J’ai été intéressée par le décalage constant entre les émotions ressenties par les personnages et l’impression qu’ils donnent à leurs proches : incommunicabilité, isolement, demi mensonge, erreur de jugement, tout ce qui semble très contemporain.
Le relirais-je une 4e fois ?

Antonio de La Gandara (1862-1917), Le Luxembourg, la statue de Minerve, Beauvais, musée départemental de l'Oise, image RMN.

Une lecture commune avec George et Asphodèle... qui me rejoindront quand elles le pourront ou voudront. Quand je vois comment d'autres jonglent avec leurs agendas et les petits soucis de la vie, je mesure quelle est ma chance : avoir eu un vrai été de vacances comme j'en avais besoin (ce n'était pas arrivé depuis 7 ou 8 ans). C'est simple, j'ai bonne mine et cela veut tout dire.