La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mercredi 3 août 2022

C’est ainsi que le roman allait son train à travers l’Histoire !

 Jules Barbey d’Aurevilly, Le Chevalier des Touches, 1864.

 

Un classique de Barbey.

Un soir de tempête, en Normandie, l’abbé croise quelqu’un qui aurait dû être mort, le chevalier des Touches. S’ensuit un long récit rapporté. Les événements ont eu lieu il y a bien longtemps, à la fin de la Révolution, quand les Chouans se battaient contre les Bleus. Il est question d’exploits et de légendes.

La réussite du roman tient d’abord à tout le mécanisme du récit enchâssé. Ici, après la conversation préliminaire, c’est une narratrice qui raconte, mais c’est une femme d’action qui a participé aux faits d’armes et qui donne son point de vue sur les uns et les autres. C’est un conte, écouté avec attention, interrompu et suspendu. Mais un narrateur inattendu surgit à la fin pour ajouter un dernier détail.


« La prison blanchissait au bout de cette espèce de boyau sombre, sur une autre place. Nous nous arrêtâmes… le temps de respirer. »

Elle contait comme quelqu’un qui a vécu de la vie de son conte. L’abbé et le baron, eux, ne respiraient plus.

« Ah ! c’était le moment, fit-elle, le moment terrible où l’on va casser le vitrage et où l’on serait perdu si, en la brisant, une seule vitre allait faire du bruit ! »


De plus, nous plongeons au cœur de la fin sanglante de la chouannerie, armée clandestine en déroute. J’avoue que le récit des exploits me laisse sceptique (il y a une barbarie sanglante parfaitement inutile dont je ne comprends pas l’intérêt), mais enfin, c’est enrobé de courage et de mystère.

Il y a des évocations très réussies des lieux, du bocage, des villes, des falaises. Il y a l’amertume de ceux qui se sont battus pour la monarchie, mais n’ont pas été récompensés par elle après la Restauration. Il y a enfin le regret des temps anciens et définitivement disparus.

Le roman montre le rôle des femmes qui n’étaient pas exilées, contrairement aux hommes, et qui sont restées dans les châteaux et apportaient leur aide décisive aux combattants.

Un récit efficace, sans les préciosités habituelles de l’auteur, très bien mené.

 

Anonyme, Les noyades de Nantes, fin 18e siècle, Château de Nantes

Heureusement, nous n’aperçûmes pas l’ombre d’une patrouille dans cette ville, morte de sommeil. Des réverbères très rares, et à de grandes distances les uns des autres, tremblaient au vent à l’angle des rues. Suspendus à de longues perches noires transversalement coupées par une solive, et figurant un T inachevé, ils avaient assez l’air de potences. Tout cela était morne, mais peu effrayant. Nous enfilâmes une rue, puis une autre. Toujours même silence et même solitude. La lune, qui se brouillait de plus en plus, se regardait encore un peu dans les vitres des fenêtres, derrière lesquelles on ne voyait pas même la lueur d’une veilleuse expirante.

 

Grâce à Wikipedia, je découvre qu’il a existé un vrai Destouches ! Il y a probablement dans ce roman si réussi des souvenirs de récits au coin du feu, où l'on racontait les exploits des ancêtres pendant les guerres de la chouannerie.

Barbey d'Aurevilly sur le blog :

 

Dans quelques jours, je partirai en vacances. Il y aura quelques poésies sur le blog en attendant mon retour triomphal et la publication de mes photos de vacances (le blog, l'autre nom de la soirée diapo).



samedi 29 février 2020

Chapelle de l'Annonciade à Martigues

Je vous ai déjà parlé ici de Martigues, de cette ville qui en rassemble trois, et de son très important patrimoine historique. Aujourd’hui, un lieu que je n’avais pas encore visité à l'époque : la Chapelle de l’Annonciade.
Il s'agit d'une chapelle rectangulaire construite en 1671 dans le village de Jonquières, destinée à la confrérie des Pénitents blancs, une confrérie charitable vouée à l’aide des pauvres. Ici s'épanouit le baroque provençal dans toute sa splendeur.
Des fresques, un retable, du bois doré, un peu de tout en trop, un tableau principal représentant l’Annonciation. Le décor a été réalisé entre 1677 et 1734. 
Le plafond.
L'autel principal avec l'Annonciation.



Le mur du fond avec le décor révolutionnaire.
À noter que le lieu a servi de lieu de réunion pour je ne sais plus quel club pendant la Révolution, ce qui explique la présence d'un décor révolutionnaire, l'Allégorie de la Raison et de la Force. Il est extrêmement rare d'avoir des décors révolutionnaires en place, la quasi-totalité ayant disparu au gré des changements politiques.
Il y a aussi des graffitis.

Et comment on y va ? D'abord n'oubliez pas que l'on va à Martigues en bus et non pas en train. Ensuite, il vous faut prendre la petite rue derrière l'église Saint-Geniès, qui a l'air d'une impasse et de ne mener à rien du tout. Là, il y a un bureau d'accueil et une personne de la Ville vous fera visiter.
Voici le site internet de la Ville où il y a de bien meilleures photos qu'ici.

Il me reste encore un billet consacré à un musée !

Toutes les pages "tourisme" du blog.

ADDENDUM SANTÉ : Je cicatrice très bien et j'en ai marre. J'ai un pansement depuis le 3 décembre, avec l'infirmière qui vient tous les jours, j'ai l'impression d'avoir une laisse qui m'attache à la maison ! Non mais ça va, je tiens bon.


lundi 3 septembre 2018

Avec la liberté, la première guillotine arrivait au Nouveau Monde.

Alejo Carpentier, Le Siècle des Lumières, traduit du cubain par René L.-F. Durand, parution originale 1962, édité en France par Folio.

Tout commence dans une mystérieuse maison (plus tard nous saurons que nous sommes à La Havane à la fin du XVIIIsiècle) où le père vient de mourir. Carlos, Sofia et Esteban se retrouvent livrés à eux-mêmes, pour une année en dehors du temps et des règles de la société. Une nuit, des coups retentissent à la porte, un homme entre : il s’appelle Victor Hugues, c’est un négociant de Port-au-Prince. À partir de là nos héros se trouvent pris dans le souffle de la Révolution française.

« Que c’est intéressant ! » murmura la jeune fille faisant semblant d’écouter le discours d’Ogé. « Plaît-il ? » demanda l’autre. Une feuille de palmier tomba au milieu du patio avec un bruit de rideau déchiré. Le vent apportait une odeur de mer - d’une mer si proche qu’elle semblait envahir toutes les rues de la ville.

La censure espagnole empêche bien sûr les terribles écrits français de répandre leur propagande. Mais à La Havane on fait la chasse aux francs-maçons. À Port-au-Prince les noirs se révoltent. Dans les Antilles les colons blancs soutiennent la monarchie anglaise par crainte des idées nouvelles. Bientôt Victor Hugues, terrible commissaire de la Convention, apporte la Révolution en Guadeloupe, la guillotine et le décret de libération des esclaves. Esteban est le témoin des événements : la Terreur, l’hypocrisie des blancs, l’incertitude dans laquelle se situent les îles où les nouvelles de métropole parviennent avec un immense retard, la Guyane utilisée comme bagne de relégation, le rétablissement de l’esclavage par Napoléon... l’émancipation ne gagnera pas les colonies espagnoles, et si peu les colonies françaises.

Tout était empaqueté, enrubanné, paré avec des couleurs de bonbon, de Montgolfière, de soldat de plomb, d’image pour illustrer Malbrough. Plus qu’en une révolution, on eût dit qu’on était dans une gigantesque allégorie de la révolution ; dans une métaphore de révolution faite ailleurs, centrée sur des pôles cachés, élaborée en des conciles occultes, invisibles pour ceux qui étaient anxieux de tout savoir. Esteban, peu familiarisé avec les noms nouveaux, hier ignorés, que l’on mêlait tous les jours dans les conversations, n’arrivait pas à voir clairement qui faisait la révolution.

Dans ce roman historique, peu de dates et de mots d’esprit. Carpentier s’attache davantage à rendre l’atmosphère du temps : le sexisme et le racisme qui imprègnent toutes les relations humaines, la nature luxuriante, la violence, le chaos, l’apparition des passeports et des sauf-conduits qui clouent les individus sur place, le choc des idéaux sur la réalité économique et politique. Victor Hugues apparaît comme un chef de guerre, le gouverneur craint de la Guadeloupe puis celui de la Guyane, révolutionnaire devenu administrateur, planteur et propriétaire d’esclaves.
Mais Carpentier a d’abord écrit un roman. Carlos, musicien et négociant, ouvre et ferme le roman. Esteban connaît un véritable apprentissage, peut-être plus fait pour l’observation des plantes et des animaux que pour l’activisme politique. Sofia, élevée au couvent, se libère de sa famille et de sa société et choisit une vie de femme libre, à la consternation des hommes qui l’entourent. Chacun d’eux évolue dans ce monde révolutionné, tentant de se comprendre mutuellement.

Les temps étaient devenus si hasardeux que le voyageur s’attendait généralement au pire en se mettant en route, comme à l’époque lointaine du moyen âge. Et Esteban savait tout l’ennui que renfermait le mot aventure.

F. Biard, Deux indiens en pirogue, 1860, musée du quai Branly.
Tout cela ne se lit pas si facilement. Carpentier affectionne une langue riche, chargée, imagée, et le traducteur a laissé de nombreux mots espagnols. Ce roman est idéal pour nous plonger dans un monde qui nous est somme toute assez étranger, celui des Caraïbes durant le fracas de la Révolution. Nous y rencontrons les cyclones, qui sont normaux dans cette région, la joie des colons qui récupèrent leurs esclaves grâce à Napoléon, les mystères des francs-maçons comme un nouveau mysticisme qui fait une macédoine des différentes cultes anciens, les uniformes à plumes multicolores de la Convention et le travail forcé des noirs soi-disant libérés de l’esclavage.

J’ai eu l’impression d’un roman assez triste, plein de désillusion et de mélancolie, alors que le ton est en réalité plus partagé. Les jeunes gens ne restent pas soudés. La Révolution est incomplète. Les noirs sont toujours en esclavage malgré le récit de toutes les fuites et luttes des noirs pour échapper à leurs maîtres, comme un souffle de liberté qui ne s’éteindra jamais. À la fin, un nouveau tyran s’est installé en France. La famille est éclatée et voici que chacun est contraint de vivre loin des siens, loin de chez soi, dans un lieu situé aux confins du monde. Pourtant l’aspiration à la liberté reste intacte et enverra balayer tous les despotes et tous les individus.

Parfois Esteban était surpris dans ses voyages à travers le feuillage par quelque averse, et alors le jeune homme comparait, dans sa mémoire auditive, la différence qu’il y avait entre les pluies des Tropiques et les bruines monotones du vieux monde. Ici, une puissante et vaste rumeur, sur un temps maestoso, aussi prolongé qu’un prélude de symphonie, annonçait au loin l’avance d’une tornade, tandis que les vautours teigneux volant bas en cercles de plus en plus serrés abandonnaient le paysage.

Alejo Carpentier sur ce blog : Concierto barroco (mon chouchou ! lisez-le !) et Le Partage des eaux.



dimanche 15 juillet 2018

Arrestation, condamnation, exécution ! En trois temps comme le menuet !

Frédéric Cathala, Les mille mots du citoyen Morille Marmouset, 2006, chez Albin Michel.

Nous sommes en 1794. La Terreur bat son plein. Notre héros, Morille Marmouset (oui, parce que nous sommes aux prénoms révolutionnaires qui mettent en valeur les richesses de la nature, et donc Morille), occupe un emploi au Tribunal révolutionnaire – c’est un vague cousin de Fouquier-Tinville. Un peu simplet, il ne jure que par la langue française, qu’il veut révolutionner également, en la réduisant à mille mots. Alors toute ambiguïté et manipulation langagière disparaîtront et la raison triomphera. Las ! Le voici chargé d’une petite fille et d’une jeune femme, deux ci-devantes aristocrates, d’un ami soi-disant américain, et affublé d’amis sans-culottes peu scrupuleux.

La petite Aglaé trottinait en digérant tant bien que mal les connaissances nouvelles dispensées par Marmouset. Mille questions se pressaient dans son esprit.
« Nous ne sommes plus en 1794 ?
- Non, nous sommes en l’an II.
- Alors 1793 était l’an I !
- Non. Il n’y a pas eu d’an I. Le calendrier a été établi par décret en l’an II. » 

Voilà un roman fort réjouissant. Il nous plonge au milieu du tumulte de la Terreur. Il me semble que Cathala rend très bien l’incertitude des temps, quand un presque rien peut devenir signe de vie ou de mort. Le pain est cher et les Parisiens ont faim. Les sans-culottes, qui sont payés pour mener des émeutes, représentent une vraie source de violence. Les rumeurs et les menaces vagues courent les rues, ainsi que les charrettes de condamnés à mort. Les anecdotes authentiques nourrissent la narration. Le grotesque et le tragique se nourrissent mutuellement. Les policiers en tenue noire, sinistres, côtoient les chapeaux à plume de l’époque – on oublie trop souvent ce détail des costumes. Mention spéciale pour l’uniforme des vélites dessiné par David qui s’est visiblement fait plaisir. La Révolution française est décidément propice à ce mélange des genres. Le grand guignol s’assoie à côté du sang, de la trahison et de la dictature.

En pleurant de soulagement, le vélite de l’École de Mars tendit le bras et jura en crachant sur la dalle avec toute la solennité des hommes de l’ère nouvelle. Seul Le Serment des Horaces du citoyen David peut subtilement donner une idée de la sobre majesté du moment.
Journet, Diogène cherchant l'homme, 1782, musée Fabre.
Quant à notre héros, Marmouset. Peu conscient des réalités, doté d’un physique hideux, il n’est préoccupé que par la langue française. À l’heure de la grande rationalisation scientifique, il lui semble évident qu’il faut se contenter de conserver 1 000 mots, au sens bien clair, pour éviter toutes les incompréhensions. Nous jouirons alors d’un beau « néofrançais » (youhou, clin d’œil 1984 !). Il part en guerre contre les quiproquos, synonymes et les métaphores… ses amis sans-culotte lancent donc l’alarme contre un certain Quiproquo, sans doute un bandit Italien, qui est alors le plus grand ennemi de la nation – il y a des passages très amusants. Nouveaux prénoms, nouveaux jours, nouvelles heures, nouveaux noms de rue engendrent de perpétuelles incompréhensions. La Révolution est un âge d’or pour la rhétorique et les bons mots et la préoccupation de Marmouset ne paraît pas si délirante, quand on connaît les nouveaux prénoms du calendrier.

- Bien sûr, les quiproquos sont dangereux mais, si vous m'en croyiez, la plupart du temps les quiproquos n'existent qu'à cause de la traîtrise des synonymes, déclare Marmouset.
- Leur traîtrise ? frémit Pouffard. (...)
- Ne voyez-vous pas la difficulté d’établir des listes exactes dans le cas des synonymes : ils sont partout et on ne les voit même pas ! Ils sont si nombreux !
- Vraiment ! Voilà autre chose, à présent ! On en avait déjà bien assez à faire attention aux Quiproquos ! Et maintenant voilà les Synonymes !

Un roman très enlevé, avec plein de rebondissements, qui nous plonge dans le bazar que furent ces mois de Terreur, avec leur lot de rumeurs contradictoires, mais toujours inquiétantes, de miracles, de rebondissements, de folie furieuse, quand les rêves utopiques deviennent cauchemars.

Il y a de nombreux autres clins d’œil (à Poe par exemple et à la télé et aux dessins animés). J’ai beaucoup aimé l’utilisation du terme Sardanapale (les femmes ne pensent qu’à ça). Et j’ai très envie de relire Les onze.
Wikipedia m’indique que Cathala est linguiste. Tout s’explique. Le Synode du cadavre a l’air bien tentant.

Chaque nuit, depuis des mois, il y avait dans les rues de Paris bagarres et échauffourées entre les patrouilles des sections, la garde nationale, les agents des diverses polices, les fugitifs livrés à eux-mêmes, prêtres, nobles ou partisans de factions décimées, auxquels s’ajoutaient les habituels ivrognes ou noctambules qui cherchaient un peu de fraîcheur pour réparer les fatigues de l’insupportable canicule. Comme dans un chaudron crasseux maintenu en effervescence, tous ces groupes mijotaient ensemble. Et pour pimenter cet indéfinissable brouet il y avait la touche finale des dénonciations anonymes motivées par les inimitiés, les ressentiments, l’envie, les jalousies entre voisins et même entre parents.

L'avis de Sandrine

lundi 9 octobre 2017

Rarement le peuple de Paris a eu si peur que durant ces quelques mois.

Antoine de Baecque, Les Talons rouges, 2017, édité chez Stock.

Un panorama de la Révolution française, en compagnie de la famille Villemort. Vieille aristocratie fière de son sang pour le père et la mère, William qui a combattu en Amérique, favorable à l’abolition de l’esclavage et Louis qui se jette à corps perdu dans le combat révolutionnaire. Sauf que les Villemort sont des vampires.
J’avoue que j’étais un peu curieuse. Antoine de Baecque est un historien connu (du XVIIIe siècle, de la Révolution, du cinéma et de quelques autres choses), mais c’est son premier roman. Alors ? Alors pour la partie « roman historique », on y est. Pas de fiche explicative ou pédagogique, tout coule de source. Le fracas révolutionnaire, les débats enflammés, le durcissement des discours, les moments pathétiques, les renversements des événements, tout y est, et avec grâce. Rendre lisible la Révolution n’est pas évident, mais ici, ça me semble réussi. Le romanesque se mêle aux détails vrais (les archives, les restaurants, les mots célèbres, les lieux) et l’effet de confusion fiction/réalité marche à plein, ce qui est assez réjouissant.
Mais je suis un peu déçue de la partie « romanesque ». Timide ou craintif ? Il me semble que les personnages auraient gagné à être fouillés davantage, car plusieurs ont un potentiel intéressant, notamment William, Equiano qui a un rôle très léger  ou Marie réduite à pas grand-chose alors que la fin suggère une nature riche (à moins qu’il n’ait fallu commencer par la fin, justement). Ces figures, prometteuses, m’ont semblé trop pâles sur le formidable arrière-plan qui est le leur. J’apprécie quand même la belle place laissée au chevalier de Saint-Georges et à ses amis fictifs, qui est bien supérieure à la réalité.
Anonyme, Le Triomphe de la guillotine, 1795-9, musée Carnavalet, photo M&M.

Et les vampires ? Le dosage est plutôt bon. Vous aurez compris que la Révolution est un moment propice aux discours délirants sur le sang, ce qui est donc tout à fait adéquat. Les clichés inhérents au genre me semblent bien réutilisés ici. Il y a du sang et de la sensualité, de la violence et du sexe. J’espère que tout le monde a lu Les Dieux ont soif d’Anatole France qui est une référence en la matière. D’ailleurs la cohorte des peintres fictifs de la Révolution s’allonge avec ce roman. Après François-Élie Corentin et Évariste Gamelin, voici Évariste Lavis qui ne fait pas dans l’aquarelle, mais plutôt dans la grande machine allégorique et dans le genre effrayant (Visages de l’effroi !). La fin du roman annonce bizarrement le roman gothique, c’est assez  bien vu.
Une lecture distrayant et très agréable.

Louis interrompt son furieux quadrille et vient s’adosser à William, auquel il confie : « La danse est aussi notre révolte contre le Vieux Monde, arme hic et nunc. » Pour le jeune Villemort, la danse porte une promesse : ces jeunes gens incarnent une forme de prophétie, c’est du noir de la nuit que viendra la lumière, une nuit blanche, exténuante comme une danse ininterrompue ; opaque, attirante, propice aux pièges, où se noient et s’évadent quelques corps à la frontière de l’aube, et portée par la violence qui seule, peut détruire l’Ancien Monde.

Merci à Babelio et aux éditions Stock pour cette lecture.


jeudi 2 mars 2017

C'est vaincre et mourir qu'il fallait dire.

Anatole France, Les Dieux ont soif, 1912.

Un roman au cœur de la Terreur.

Nous sommes en 1793. Le héros est Évariste Gamelin, peintre, élève de David, totalement fauché, fervent révolutionnaire et admirateur de Robespierre. Autour de lui gravitent la belle Élodie, un marchand d'estampes, un ci-devant noble et quelques autres Parisiens, chacun entretenant un rapport différent avec la religion, la République et cette actualité brûlante. Évariste est bientôt nommé juré au Tribunal révolutionnaire, chargé de vider les prisons qui débordent. Passionné par la République, consciencieux, obsédé par la trahison et les complots, terrible et volontaire pour sacrifier son âme au salut collectif, il accomplit son devoir sanglant.

Le Tribunal révolutionnaire faisait triompher l'égalité en se montrant aussi sévère pour les portefaix et les servantes que pour les aristocrates et les financiers. Gamelin ne concevait point qu'il en pût être autrement sous un régime populaire. Il eût jugé méprisant, insolent pour le peuple, de l'exclure du supplice.

C'est une lecture agréable, même si l'intrigue manque un peu de relief. Les personnages sont assez réussis. Le contraste entre Élodie passionnée et Évariste qui manque singulièrement d'imagination ainsi que le traitement des différentes figures de la Révolution, dans toute leur diversité, est tout à fait saisissant. France joue en outre sur le duo amour et mort avec beaucoup d’énergie.
Le roman vaut surtout pour sa capacité à représenter l'atmosphère de la Terreur, pleine de rumeurs, de suspicion, avec un peuple virulent, affamé, lassé de tant de crimes. Il livre une vision effrayante de la Terreur rouge et de la France assiégée. Évariste apparaît comme un rouage pris à la fois malgré lui et à la fois conscient pour ce travail de bourreau, croyant pleinement dans les discours qu'il récite, alors que d'autres les manient avec plus de distance. Il devient de plus en plus fanatique et possédé par sa tâche, au point d'y inféoder le monde. On est après les premiers élans populaires et l'enthousiasme des débuts, les armées étrangères et vendéennes sont alors très proches de Paris, les premiers héros de la Révolution ont déjà succombé sous la guillotine et la lutte entre les Jacobins et les fédéralistes bat son plein. C'est une période de doute et d'angoisse pour tous les révolutionnaires.
Assiette illustrant la mort de Louis XVI, château de Vizille, M&M.

Évariste le sentait ardemment : ce qu'il fallait frapper en ce misérable, c'étaient les deux monstres affreux qui déchiraient la Patrie, la révolte et la défaite. Il s'agissait bien, vraiment, de savoir si ce militaire était innocent ou coupable.

Quant à la peinture, on ne voit pas travailler Évariste qui semble de toute façon manquer de feu poétique. Le roman fait parfaitement comprendre le changement esthétique qui intervient dans cette fin de XVIIIe siècle. La peinture de Boucher et de Watteau qui symbolise l'Ancien régime est rejetée, trop de perruques et de galanteries, alors même que les gens sont toujours demandeurs de paysages idylliques et de scènes champêtres. La grande peinture de David est alors en pleine gloire et les meubles aux lignes antiques sont très à la mode.
Parmi les figures historiques, se glissent Robespierre et Fouqué.

Les Français régénérés doivent répudier tous les legs de la servitude, le mauvais goût, la mauvaise forme, le mauvais dessin. Watteau, Boucher, Fragonard travaillaient pour des tyrans et pour des esclaves. Dans leurs ouvrages, nul sentiment du bon style ni de la ligne pure ; nulle part la nature ni la vérité. Des masques, des poupées, des chiffons, des singeries. La postérité méprisera leurs frivoles ouvrages.










vendredi 10 janvier 2014

Du reste l’histoire et la légende ont le même but, peindre sous l’homme momentané l’homme éternel.


Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, 1874.

J’ai relu ce monument pour une lecture commune. Hugo se penche sur un épisode des guerres de Vendée, dans une situation qui exacerbe les passions : Gauvain est un jeune vicomte à la tête des armées de la République tandis que son grand-oncle, le marquis de Lantenac, dirige la guerre et la guérilla bretonne. Ajoutez Cimourdain, ancien prêtre au cœur froid, envoyé par le Comité de Salut Public et trois petits enfants innocents.

Une veuve, trois orphelins, la fuite, l’abandon, la solitude, la guerre grondant tout autour de l’horizon, la faim, la soif, pas d’autre nourriture que l’herbe, pas d’autre toit que le ciel.

C’est un roman où Hugo déploie tout son talent. Je l’ai relu peu de temps après avoir lu Arthur Young et j’ai été frappée de la différence de stature des individus. Le XIXe siècle offre un miroir grossissant de la Révolution : les individus se subliment tous d’une façon ou d’une autre, personne ici n’est ordinaire.

A. Loudet, Marat, 1882, Vizille, Musée d'histoire de la Révolution
Le roman présente une scène entre Robespierre, Danton et Marat
(mais nettement plus ténébreuse)

L’essentiel du roman se déroule dans les taillis de Bretagne et cette région donne lieu à de belles descriptions. C’est une région menaçante et obscure, où l’homme se fond dans la nature. C’est aussi le lieu des personnalités farouches, des paysans ignorants. La mort s’y donne dans des combats guerriers. En contraste, le milieu du roman évoque le Paris révolutionnaire : la ville est pleine de vie et de frénésie. Les grands hommes de la Révolution y apparaissent et s’échangent des répliques perfides. C’est l’occasion pour Hugo de rappeler tous les mots historiques du temps. La mort parisienne est froide, c’est celle de la loi et de la guillotine.

Danton se dressa, effrayant.
-       Oui, cria-t-il ! je suis une fille publique, j’ai vendu mon ventre, mais j’ai sauvé le monde.


C’est par ailleurs un roman hautement viril. Les hommes ont des passions nobles (la politique, la religion). La seule femme du roman est une paysanne, une mère cherchant ses enfants. Elle est décrite comme une bête poussée par un instinct dépassant sa raison.

H. W. Fisk, Robespierre recevant des lettres d'amis de ses victimes menaçant de l'assassiner,
1863, Vizille, Musée d'histoire de la Révolution
Je  ne sais pas pourquoi un beau plumet rouge.

Il faut tout de même dire un mot sur la langue de Hugo, unique et reconnaissable. On peut dire vulgairement qu’il ne craint pas d’en faire des tonnes. Et constater que les romanciers contemporains n’osent plus cette grandeur, cet excès, craignant trop le ridicule. Le moins que l’on puisse dire est que cela ne manque pas de panache. Les personnages sont tous plus grands que nature et le lecteur a la sensation de voir l’Histoire en marche, de suivre les pas d’une race de héros. Si en théorie, les deux camps sont traités avec équité, on constate que la férocité est plutôt royaliste et la bonté paterne républicaine, mais c’est une nuance mince, Hugo jouant précisément à faire se côtoyer des personnalités proches. Enfin, le décor – la campagne bretonne – est une nature fantastique et animée, menaçante et inconnue.

Dans la blême clarté éparse, dans la noirceur des nuées, dans les mobilités confuses de l’horizon, dans les mystérieux froncements des vagues, il y avait une solennité sépulcrale.

J’ai trouvé que si la Bretagne était très bien traitée sur le plan romanesque, c’était moins évident pour Paris. J’ai eu l’impression que le chapitre sur la Convention était inséré comme un passage obligé, comme un morceau de bravoure, alors même que ce qui importe c’est la guerre des forêts.

Enfin, cette lecture fait suite au Challenge breton et il faut naturellement penser aux Chouans de Balzac. Balzac est nettement romantique. Il introduit notamment un personnage féminin, Marie de Verneuil, qui est une véritable héroïne, de façon à créer une intrigue amoureuse. Sa vision de la Bretagne est aussi plus pittoresque. Les personnages de Hugo m’ont semblé moins incarnés, en proie à des passions et des idéaux forts. La Bretagne y est plus magnifiée.

Nous approchons de la grande cime.
Voici la Convention.
Le regard devient fixe en présence de ce sommet.
Jamais rien de plus haut n’est apparu sur l’horizon des hommes.
Il y a l’Himalaya et il y a la Convention.
La Convention est peut-être le point culminant de l’histoire.

Lecture commune avec Claudia Lucia.