La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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samedi 7 juin 2025

Le tapirage ou l'art de teindre les plumes

 

Aujourd’hui, en guise d'intermède entre deux billets touristiques, je vous parle d'un sujet que j'ai découvert récemment, un phénomène que je ne connaissais pas du tout et qui m'a paru très intéressant.

Nous nous rendons dans la forêt amazonienne...

Dans la forêt amazonienne la couleur verte est prédominante. Les oiseaux rompent ce camaïeu monochrome par leurs couleurs vives. Leurs plumes peuvent donc servir de palette aux peuples qui habitent là pour élaborer des éléments de parure et des objets. Les plumes jaunes, bleues, rouges ou noires sont les plus valorisées, notamment du fait de leur rareté. Le choix de l'oiseau d'où tirer les plumes dépend de l'univers symbolique de chaque population, notamment en termes de couleurs.


Il se trouve que certains peuples ont mis au point des techniques pour modifier la couleur des plumes des oiseaux et obtenir ainsi l'effet recherché.

Première possibilité : teindre la plume une fois celle-ci récoltée.

Deuxième possibilité : modifier l'alimentation de l'oiseau (ainsi que le font naturellement les flamants roses). Par exemple, sur les rives du haut Orénoque, les plumes de certains oiseaux deviennent jaunes si ces derniers sont nourris d'une graisse de poisson-chat.

Troisième possibilité : le tapirage. Le tapirage consiste à faire en sorte que les plumes de l'oiseau poussent de la couleur désirée, en éliminant les plumes (vertes) de l'oiseau vivant et en enduisant sa peau d'une substance tirée de la peau de grenouille. Quand les plumes repoussent, elles prennent alors une couleur jaune (et rouge aux extrémités). La technique suppose de sélectionner la bonne espèce d'oiseau (famille des perroquets ou des perruches) et la bonne espèce de grenouille, en l'occurrence des grenouilles minuscules et de couleur très vive, à la peau extrêmement toxique (le venin est d'ailleurs utilisé pour enduire les pointes de flèche). Ce venin issu de la peau doit être mélangé à certaines plantes, ainsi qu'avec d'autres substances animales (graisse de poisson-chat ou de caïman ou sang de tortue).

Vous aurez compris que la technique n'est pas très bonne pour la santé de l'oiseau ni pour celle de la grenouille.

La première mention du tapirage date du XVIe siècle à propos des tupinamba de Bahia, puisqu'il est noté qu'ils savent modifier la couleur des plumes des perroquets en utilisant le sang d'une grenouille. La technique est ensuite décrite minutieusement au XVIIIe siècle.

Le tapirage est également attesté chez les mundurukú ou wuy jugu (groupe linguistique Tupí) au Brésil, qui fabriquent des coiffes d'une élaboration complexe : la partie supérieure en fibres végétales couverte de petites plumes et une partie arrière composée de deux rangées de longues plumes reliées par de la fibre végétale. Les plumes tapirage sont disposées autour de la nuque, elles sont légèrement plus larges et en partie couvertes par d'autres plumes, sans être visibles immédiatement. Le akeri est destiné à un usage cérémoniel pour les chefs.

Coiffe mundurukú (Brésil, XIXe siècle)

De nos jours, la population enawenê-nawê au Brésil continue à pratiquer la technique du tapirage pour confectionner des objets utilisés lors de rituels qui visent à maintenir l'harmonie entre les différents esprits. Seules certains hommes possèdent les connaissances nécessaires et sont autorisées à le faire. Le savoir passe de père en fils. L'ensemble de la démarche est ritualisé puisque pendant la période de croissance des plumes l'homme ne peut pas manger certains aliments. 

Le changement de couleur des plumes symbolise une transformation pour celui qui pratique la technique et qui porte les plumes, la possibilité peut-être d'atteindre un état plus complet, qui rassemble tout à la fois les caractéristiques de l'oiseau, de la grenouille, de l'humain et des plantes.

Coiffe iny-karajá (Brésil XXe siècle)

Pour ma part, je note un point. Dans l'imaginaire occidental, le type de « l'indien nu avec ses plumes » est une sorte d'emblème du naturel (puisque le terme est également employé), d'une vie simple et sans artifice, loin de la sophistication qui serait notre apanage. Or le colon est le type même de celui qui ne comprend pas ce qu'il a sous les yeux.

La coiffure de plumes est en réalité le fruit d'une très grande technicité et d'un savoir-faire complexe et ancien (on se demande bien comment a pu germer cette idée). Il s'agit également d'un acte cruel envers les oiseaux (et les grenouilles) et d'une exploitation fine et raisonnée de son environnement, dans le but de produire des objets de prestige, qui n'ont absolument rien de naturel.

Dessin d'un homme mundurukú, 1828

Et où ai-je vu cette exposition sur un pareil sujet ? Au Museo de América, au musée de l'Amérique à Madrid !

C'est un beau musée, quoiqu'un peu étrange. Il conserve une grande partie des objets ramenés des expéditions outre-Atlantique à partir de 1492, ainsi que des objects collectés lors d'expéditions diverses aux XIXe et XXe siècles. Autant dire que la majorité du fonds est le fruit de pillages et de spoliations. Il ne s'agit pas d'un musée d'histoire (et donc il n'est pas vraiment fait état du choc microbiologique, des massacres, du vol des terres, etc.), mais d'un musée d'ethnologie qui décrit les diverses sociétés américaines. Les objets exposés sont assez incroyables, mais c'est quand même un lieu étrange. Ces objets n'ont rien à faire là. La muséographie de l'exposition permanente aurait besoin d'une petite actualisation. Celle des expositions temporaires est nettement plus actuelle.

Le Museo de América se trouve donc en plein Madrid, à côté de la Moncloa. L'entrée est de seulement 3 euros.

Coiffe kayapó-Xikrin, Brésil XXe siècle

J'étais à Madrid en février. Je vous en ai ramené le billet sur Gabriele Münter. Je garde en stock d'autres sujets, plus archéologiques, mais les semaines suivantes seront consacrées à du tourisme dans le Centre de la France.


jeudi 25 février 2021

Le destin était un bon narrateur.

 Alberto Ongaro, Rumba, traduit de l’italien par Jean-Luc Nardone et Jacqueline Malherbe-Galy, parution originale 2003, édité en France par Anacharsis.

 

Le héros est brésilien. Il est auteur de romans policiers et il a pris le nom de John B. Huston, en hommage au réalisateur du Faucon maltais, une histoire de quête sanglante sans queue ni tête au ton désabusé. Suite à l’appel d’un ami d’enfance, le voici parti sur les traces de la mystérieuse Cayetana Falcon Laferrere (oui, Falcon). Une histoire d’amour romantique, de vengeance, de règlement de comptes… il dévide le fil d’une histoire aux nombreuses belles jeunes femmes interchangeables, aux hommes riches, aux gamins des rues vivants dans la misère et aux belles villas climatisées.


Le bruit du téléphone que l’on raccrochait était si fort que tout le monde l’entendit dans la petite pièce.


Un roman policier qui se lit très agréablement, avec de multiples fausses pistes et rebondissements sur les traces de Cayetana, qui existe, qui n’existe plus, qui a été rêvée, qui existe quand même. Huston, inspiré par Sam Spade, parvient à démêler tout cela. Il y a moins d’alcool, de tabac et de café que dans le modèle, mais beaucoup plus de rumba et de plantes exotiques. Et de fantasmes, que chacun poursuit à sa manière, qu’il s’agisse d’un amour, d’une famille ou d’un costume blanc.

Je ne l’ai pas lâché.

 

À l’intérieur, un homme et une femme dansaient une rumba en tournoyant l’un autour de l’autre : l’homme bougeait comme s’il voulait offrir son corps à la femme, la femme avançait et reculait comme si elle hésitait entre l’accepter et le refuser. Un mouvement de base. Spirale. Main à main. Changement de position.

 

Ai-je envie de lire à présent La Taverne du doge Loredan ? Bien sûr. De relire L’Énigme Segonzac ? C'est fait ! De relire et de revoir Le Faucon maltais ? Cette idée !

 



 Un roman italien qui adresse un salut au Brésil du mois latino-américain d'Ingannmic et Goran.

mardi 10 mars 2020

L’enquête cherche à faire parler les archives pour y retrouver les esclaves comme agents historiques.

Charlotte de Castelnau-L’Estoile, Páscoa et ses deux maris, 2019, PUF.

C’est l’histoire d’un procès de l’Inquisition. En 1700, Páscoa, esclave noire, est arrêtée à Salvador de Bahia au Brésil. L’Inquisition l’accuse de bigamie : Páscoa aurait épousé un homme au Brésil alors que son mari d’Angola était encore vivant. Et c’est ce procès que nous raconte Castelnau-L’Estoile.

Pour l’historien et le lecteur d’aujourd’hui, la question du mariage de Páscoa et d’Aleixo puis celui de Páscoa et Pedro est importante, non pas pour savoir si Páscoa était ou non réellement une femme bigame, mais pour comprendre pourquoi la bigamie d’une esclave faisait-elle scandale dans cette société esclavagiste. À nos yeux, Páscoa n’a eu d’autre tort que de tenter de refaire sa vie alors qu’elle était ballottée, revendue, déplacée contre sa volonté.

Voilà un livre extrêmement intéressant. Écrit simplement, sans prétention, mais avec clarté. Castelnau-L’Estoile raconte les différentes étapes de ce procès étonnant : pourquoi la puissante Inquisition portugaise se préoccupe-t-elle du mariage d’une esclave insignifiante au point de conduire pendant des années des enquêtes à la fois en Angola et au Brésil ? J’ai vraiment apprécié ce livre, car, à partir d’un cas particulier, l’historienne nous raconte plein de choses qui complexifie notre vision de l’esclavage. 
Je retiens d’abord l’idée que le Brésil et l’Angola étaient étroitement connectés et n’avaient pas besoin du truchement de Lisbonne. On effectue facilement le trajet d’une colonie à l’autre et même les esclaves gardent le contact avec leur famille. Une fois au Brésil, Páscoa reçoit des lettres de sa mère et des objets de la part de ses proches. Le diocèse d’Angola dépend ainsi de l’archevêché de Bahia et non pas de celui de Lisbonne.
Bien sûr, on en apprend beaucoup sur le fonctionnement de l’esclavage et sur les acrobaties intellectuelles auxquelles sont arrivés les juristes, les jésuites et le pape et tout un tas de gens très savants pour parvenir à justifier son existence et à le concilier avec le catholicisme. Ça fait un peu mal. Dans ce contexte, le mariage des esclaves constitue un réel enjeu, que l’on ne soupçonne pas a priori.
De même, les esclaves ne constituent pas un tout monobloc, entièrement soumis et sans possibilité d’action. Si le livre raconte bien l’atroce voyage en bateau et le rapport de propriété, il met également en avant la capacité de ces individus à agir sur leur sort. Páscoa s’adapte au mieux, sait se créer des liens, tente une stratégie pour contrer les différents pouvoirs, afin de, somme toute, pouvoir simplement vivre une vie qui lui convienne.
Il y a également des réflexions très intéressantes sur la couleur de peau, qui varie selon l’endroit où on l’on se trouve. C’est ainsi que l’historienne se rend compte, en cours d’enquête, que les maîtres de Páscoa ne sont pas blancs, mais mulâtres. Simplement, l’information n’est pas toujours précisée – selon que nous sommes en Angola ou au Brésil. Considérer comme blancs les gens dont la couleur n’est pas précisée est une erreur de point de vue !
J. P. Simpson, L'Esclave captif portrait d'Ira Aldridge, 1827, Chicago Art Institute
Note : souvent les gens qui ne connaissent pas la discipline historique s’imaginent que pour de nouveaux travaux de recherches il faut de nouvelles archives. Mais pas du tout. Il faut en réalité poser de nouvelles questions à des archives bien connues. En l’occurrence, un bon vieux procès de l’Inquisition permet d’étudier concrètement la vie des esclaves, à l’échelle de l’individu, en Angola et au Brésil. CQFD.
Lisez des livres d’histoire ! Cela apportera de l’oxygène à votre cerveau.

La matière de son procès est sa vie même, son passage d’une rive à l’autre de l’Atlantique, ses mariages, l’un angolais, l’autre brésilien. La source est comme une fenêtre ouverte sur un monde méconnu, voire inconnu : la vie ordinaire de ces esclaves qui ont vécu deux fois l’esclavage, en Afrique et en Amérique.

Le titre vous dit quelque chose ? Il reprend Dona Flor et ses deux maris, roman de Jorge Amado.
Merci Odile pour la lecture !



dimanche 14 juillet 2019

Il y a une raison pour laquelle les films d’horreur se passent loin des métropoles.


Antônio Xerxenesky, Malgré tout la nuit tombe, traduit du brésilien par Mélanie Fusaro, parution originale 2017, édité en France par Asphalte.

Je ne sais pas si c’est un thriller ou un roman d’horreur, mais voici de quoi frissonner malgré la chaleur !
L’héroïne, Alina, vit à São Paulo. Elle est spécialiste de l’occultisme, mais exerce un boulot minable, avec une vie peu intéressante. Jusqu’au jour où la police la contacte pour demander son aide au sujet d’une secte un peu bizarre. Rationnelle, sceptique, et même sans aucune empathie ni bienveillance pour les croyances, voici la jeune femme embarquée dans un rituel.

Des œuvres d’une violence extrême mais capturée de manière artificielle, avec du sang orange, et presque toutes très sexualisées, captivantes, objectifiant le corps féminin avec une caméra voyeuriste, comme si le réalisateur était un pervers désireux de partager ses fantasmes avec un public à dominante masculine.

Le roman joue du contraste entre deux réalités distinctes. L’une est celle de la grande ville, avec les gratte-ciels, l’usage intensif des applications sur le téléphone, les bières et la solitude des trentenaires. Ici les pauvres se trouvent dans les quartiers périphériques et menacent sans cesse les privilégiés (qui ne sont que les membres de la classe moyenne). De l’autre côté, l’occultisme, l’hypnose, des psalmodies, une ombre qui apparaît pour suivre les personnages. Est-ce une illusion ? une projection des angoisses personnelles ? une manipulation ? ou le vrai surgissement d’une autre réalité ? Le lecteur ne saura pas vraiment puisqu’à la fin du roman le jour se lève. Les ombres disparaissent. Le lecteur ne sera pas présent pour voir ce que devient l’héroïne avec le retour de la nuit.
C’est un roman plutôt angoissant et je ne suis pas sûre qu’il faille le lire avant de dormir. Le récit de la fête d'anniversaire dans un squat me semble particulièrement bien fichu : on est dans un univers familier tout en se demandant ce qu'il va bien pouvoir se passer - c'est ça, l'angoisse. Il y a pas mal de références à des films d’horreur, mais moi, je ne les ai pas vus et ça ne m’a pas gênée. Le mélange des genres entre modernité en fin de course et croyance souterraine est plutôt bien mené. Une lecture distraction réussie !

Bête féroce du XIIe siècle conservée au Musée d'art de Gérone.
Le chauffeur a tapé le nom de ma rue dans son GPS, qui a aussitôt dessiné un trajet avec des lignes jaunes à travers le plan de la ville. Ce geste banal, l’utilisation de la technologie au quotidien, le fait d’appuyer sur des boutons en sachant que des satellites vont relayer des informations sur la circulation dans chaque rue, tracer un itinéraire personnalisé en quelques secondes pour un chauffeur qui n’a pas la moindre aptitude scientifique, grâce à une communication constante entre notre planète et quelque chose qui tourne en orbite autour d’elle, tout cela m’a replongée dans la réalité.


Est-ce à cause de l’humour ou du côté western ? J'ai quand même préféré Avaler du sable.


mercredi 29 juin 2016

C’était un homme d’une austère et grande noblesse, un Hyppocrate doublé d’un Caton.

Joaquim Maria Machado de Assis, L’Aliéniste, traduit du brésilien par Maryvonne Lapouge-Pettorelli, parution originale 1881, édité en France chez Métailié.

Une fable sur la folie.

Nous sommes dans une petite ville du Brésil à la fin du XIXe siècle. C’est le début de la médecine psychiatrique. Le héros, le docteur Simon Bacamarte, a étudié au Portugal et décide d’implanter à Itaguaï un asile, car il n’est pas concevable qu’une ville soit dépourvue de déments et qu’elle ne les soigne pas. Donc le docteur ouvre un magnifique et bel asile et y met une personne, puis une, dix, cinquante et un peu tout le monde, suscitant la révolte des habitants. Comment cela va-t-il évoluer ?
C’est une fable très ironique sur la folie, qui est la chose du monde la mieux partagée, mais aussi sur la normalité et surtout sur le pouvoir. Qui décide dans cette ville ? La science n’est-elle pas un pouvoir légitime, à côté du roi et de l’Église ? Que deviennent les lâches, ceux qui se contredisent, les hypocrites, les imbéciles, les menteurs ? Ils ont certainement un problème de connexion interne… Tout en étant bien brésilienne par tous ses aspects, l’histoire n’est pas sans rappeler des épisodes dictatoriaux historiques, comme celui de la Terreur française, où un mot, un bijou, une habitude suffisent à vous faire disparaître. On n’est également pas si loin du Rhinocéros d’Eugène Ionesco, notamment cette atmosphère digne de l'absurde.
W. Zacharias II, La Maison de J. Maurits van Nassau-Siegen, 17e siècle, Drese, Kunstslammlungen, RMN.

Et comme l’apothicaire s’étonnait de pareille promiscuité, l’aliéniste lui dit que tout cela était du pareil au même, jusqu’à conclure d’un air entendu :
- Sont féroces, monsieur Soares, les grotesques qui se prennent au sérieux.
- Plaisant, très plaisant, s’exclama Crispim Soares en levant les bras au ciel.

Le long billet de Brumes sur ce roman bon pour le défi Amérique du Sud d’Eimelle




lundi 27 juillet 2015

Sa voix céleste, son désir et le goût brûlant de gingembre, de poivre, d’oignon cru et le sel de la vie, seule vérité.

Jorge Amado, Dona Flor et ses deux maris, traduit du brésilien par Georgette Tavares-Bastos, parution au Brésil en 1966.

Au début du roman, Vadinho meurt en plein carnaval de Bahia. Nous faisons alors connaissance avec le jeune homme charmant, espiègle, souriant, farceur… joueur, coureur, buveur et avec sa femme, la dorénavant veuve dona Flor. Le roman raconte leur rencontre, leurs amours, les chagrins, la passion, le désir. Et puis le dur veuvage, et le remariage.

Qu’on me laisse en paix avec mon deuil et ma solitude. Ne me parlez plu de ces choses, respectez mon veuvage. Revenons au fourneau : un plat soigné et recherché est le vatapá de poisson (ou de poulet), le plus remarquable de toute la cuisine de Bahia. Ne me dites pas que je suis jeune, car je suis veuve et morte pour ces choses. Un vatapá pour dix personnes, et qu’il en reste comme il se doit.

Nous sommes à Salvador da Bahia dans les années 60. On croise toute la population de la ville dans ce roman : la riche société, les jeunes hommes vivant des femmes et du jeux, les sorcières, les maîtres des tripots, les prostituées, les musiciens… Dona Flor tient une école gastronomique et enseigne les arts de la cuisine de Bahia à qui veut. C’est une jeune femme appétissante et potelée, elle plaît aux hommes, est pleine de désir, mais est honnête et a la réputation sans tache. Car cet univers est suranné. Les commères y tiennent leur place, cherchant à marier les veuves et jugeant de la vertu de la moindre femme, tandis que les hommes estiment que les femmes leurs appartiennent. Le poids du voisinage en cas de deuil est parfaitement décrit : ainsi dona Flor ne se voit pas reconnaître le droit de regretter un mari aussi bohème / canaille. Les préjugés sur le sexe sont légions et empoisonnent la vie des plus aimables.
 
Vue de Salvador da Bahia, image Wikipedia.
Je ne sais pourquoi, ce roman a pour moi tous les caractères d’une lecture de vacances : le nombre de pages conséquent, la légèreté du ton, avec des notes piquantes ou caustiques, beaucoup de sensualité, de la chaleur, une bonne cuisine. On a envie de caresser les poils blonds de Vadinho, de manger les bons petits plats de dona Flor et d’écouter la musique qui se répand de page en page. L’auteur se moque gentiment des faiblesses et croyances de ses personnages, ainsi de cette vieille bigote dont le surnom de jeunesse fut Cul Sublime ou des résolutions de Dona Flor. Bien sûr, comme dans tout roman d’Amado, il y a un peu de sorcellerie. Ce roman, sans être exceptionnel, appelle à la vie et à la sensualité – c’est bien agréable.

Sans doute, qui sait, en raison des activités culinaires de son épouse, à ces moments tendres, Vadinho l’appelait « mon gâteau de maïs vert », « ma croquette parfumée », « ma poulette dodue », et ces comparaisons gastronomiques donnaient une juste idée d’un certain charme sensuel et naturel de dona Flor, dissimulé sous une apparence tranquille et docile.



jeudi 23 juillet 2015

L’absurdité était rentable, et sans bénéfices la grandeur de l’entreprise perdait tout son sel.

João Almino, Hôtel Brasília, traduit du brésilien par Geneviève Leibrich, paru au Brésil en 2011, édité en France chez Métailié.

Ce court roman est centré autour de la création et de l’inauguration de Brasília. Le narrateur, à peine adolescent, vit avec son père et ses deux tantes, dans la ville supposée provisoire qui accueille les milliers de travailleurs destinés à construire la capitale fabriquée le plus rapidement au monde. Le récit est rétrospectif et le narrateur adulte raconte aussi bien le déroulé des différentes cérémonies d’inauguration, la vie de son père entre les femmes et les affaires financières, le règlement de comptes entre son père et lui et surtout la mort, et peut-être le meurtre, d’un mystérieux Valdivino.

Le dimanche suivant, dans le confessionnal de l’église São João Bosco, j’omis de raconter au père Roque, d’une voix très basse, les détails les plus peccamineux : « J’ai vu tante Mathilde… » J’allais dire « nue », mais le curé trouva mon hésitation suffisante pour que je récite plusieurs Je-vous-salue-Marie, grâce auxquels Dieu pardonna mes divers péchés, celui de la vue, celui du toucher, celui du goût et surtout celui de l’imagination.

Car si l’on compte lire un roman nous plongeant dans ce chantier gigantesque, on est déçu, disons-le. Ce sont les personnages du père et de Valdivino qui intéressent le narrateur, autour desquels se croisent des femmes, qui restent toujours un peu mystérieuses pour ce pré-adolescent, et les personnages réels qui ont bâti Brasília : JK (le président de la République), Oscar Niemeyer, Bernardo Sayão, etc.
 
La cathédrale de Brasília, dont il est question dans le livre. Wikipedia.
Certains passages sont vraiment fouillis (surtout les 10 premières pages, c’est bête), mais j’ai apprécié les évocations de la ville en devenir. Le roman insiste sur les contrastes de paysage et de climat des différentes régions du Brésil. Beaucoup d’ouvriers et de fonctionnaire viennent de la côte ou du Nordeste et découvrent la forêt tropicale (l’évocation de cette surprise constitue les passages les plus réussis). Le livre donne envie d’en savoir plus sur cette ville construite dans des conditions si étranges. Il y est question des ingénieurs, des prostituées, des arnaques, de la spéculation immobilière et de toutes les rumeurs d’un chantier colossal.

Cinquante mille petites silhouettes de travailleurs, telles des fourmis, mettaient en scène la danse chaotique des marteaux entre des dalles de ciment et les fers qui zébraient le ciel. Derrière ces horizons où je distinguais tant de beauté, papa contemplait des montagnes d’argent et il avait raison, car la ville s’élevait à un rythme effréné, dû à l’émission d’argent par le gouvernement et aux investissements des instituts de prévoyance qui achetaient des terrains à bâtir pour construire à toute vitesse leurs immeubles d’appartements respectifs.

Challenge Destination PAL - la liste de lecture.

lundi 1 juin 2015

Seul le fait d’être habitée empêche la vraie Mavrak d’être une ville fantôme.

Antônio Xerxenesky, Avaler du sable, traduit du brésilien par Mélanie Fusaro, parution originale en 2010, édité en France chez Asphalte.

Un drôle de western qui se dévore (euh… c’est le mot).

Il y a tout d’abord Mavrak, petite ville du Far-West, perdue dans le sable, déchirée entre deux familles rivales et une vendetta. Juan Ramírez doit venger le meurtre de son frère, même s’il ne s’en sent pas vraiment capable, lui, l’universitaire. Mais Miguel, le père de Juan, décide de prendre les choses en main en demandant à un chaman de l’aider. Il y a de l’autre côté le narrateur, descendant de Juan, qui prétend écrire l’histoire de sa famille. Ou l’histoire de sa relation à son père ou de sa relation à son fils, ce n’est pas très net.
Ce roman joue sur l’imagerie western véhiculée par les films de Sergio Leone, de Sam Peckinpah (yeah !) et Clint Eastwood. La ville semble un peu fausse, décor pour les cauchemars de Juan et les rêves de vengeance de Miguel. Ça n’empêche pas que les personnages soient plutôt réussis, notamment ceux du shérif et de la belle Maria. Les réflexions du narrateur sur l’utilité des mots et des histoires est un hymne aux pouvoirs illimités du roman et du cinéma, tout en apportant la touche d’humour qui empêche un écrivain de se prendre au sérieux (L’Homme qui tua Liberty Valance n’est pas très loin).
Enfin, la fin… est tout simplement terrifiante ! À ne pas lire avant de dormir. Mais il ne restera rien de Mavrak.
 
Carte publicitaire conservée au Mucem. RMN.
J'avoue avoir été très sceptique à l'arrivée du narrateur donnant son avis sur le récit principal, je trouve finalement que l'auteur ne s'en sort plutôt bien parce qu'il parvient à faire le lien entre le mythe et le Mexique contemporain. 
Ce roman se lit d’un trait, on savoure les clins d’œil, tout en évoluant dans une atmosphère de mystère (que se passe-t-il dans cette cave ? quel est le rôle de ce chaman ? pourquoi ces deux familles se détestent-elles ? d’où sort le shérif ?) qui restera irrésolu. C'est un univers hors du temps et barré, une lecture où l'imaginaire est à l'honneur. À découvrir !

Il savait que, sur cette terre, à cette époque, ce qui importait, c’était ce que les yeux disaient. Les mots ne comptaient pas. Ils étaient mal utilisés. Ils étaient confus. Ils étaient pervertis et profanés par des monstres qui ne savaient que faire du langage. L’essentiel était dans la courbure du sourcil, dans la tension des muscles, dans les rides qui se formaient sur le front.


Avis plus détaillé du Suricate.