La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 6 octobre 2020

Seul existe l’attrait du bonheur. Mais le bonheur lui-même n’est qu’un rêve, une chimère.

Sholem Aleykhem, Étoiles vagabondes, paru en journal 1909-1911, traduit du yiddish par Jean Spector, édité en France par Le Tripode.

 

Un grand roman dans le théâtre juif.

Dans un village ultra paumé surgit un jour une troupe de théâtre qui s’installe pour la semaine. Leybl, le fils cadet de l’homme le plus riche du village, se prend de passion pour le théâtre. Tout comme Reyzl, la fille du chantre, beaucoup plus pauvre. Ils sont enfants, ils s’aiment, ils décident de partir sur les routes. Et les voilà brutalement séparés. Nous suivrons leurs aventures jusqu’à leurs retrouvailles, acteurs riches et célèbres, à New York.


Une bourgade juive, si pauvre qu’elle soit, se doit d’avoir son Rothschild.

Le Rothschild de Holenechti, c’est Béni Rafalowitch.


Un gros roman (600 pages), qui avance lentement et d’une écriture pas folichonne (oui, on a compris que Reyzl a des grands yeux noirs de Tzigane, est-il utile de l’écrire à chacune de ses apparitions ?). Mais il s’agit de jouer avec les codes du roman populaire et de camper tout un monde de personnages grotesques et improbables. Le monde du théâtre yiddish en errance dans l’empire russe, l’empire austro-hongrois, en Allemagne, puis à Londres, puis à New York, avec un directeur de théâtre un peu véreux, un imprésario qui voue tout le monde aux gémo… au choléra, un magouilleur sans cesse en recherche d’argent, une vieille actrice qui cherche le grand amour… Nos deux héros, confiants sans être naïfs, sont ballotés dans ce monde interlope et mouvant, sans cesse sur les routes. Danser, chanter, faire rire le public, on n’est pas dans les grands textes du théâtre, mais dans le plaisir de se retrouver sur scène et de faire vibrer le public. En yiddish, car il s’agit d’un théâtre juif et yiddish, à l’indéniable complexe d’infériorité, mais avec ses coutumes et son public. J’ai trouvé d’ailleurs que les deux héros manquaient un peu trop d’initiative, alors que les autres personnages, plus ambigus, sont bien plus intéressants.


Je te souhaite autant d’aphtes sur la langue qu’il y a eu de petits trous dans tous les pains azymes que les Juifs ont faits depuis qu’ils sont sortis d’Égypte, espèce de bâtard !

Chagall, Le Cirque bleu, 1950, Nice BA

Un roman trop long et trop lent, quelquefois interminable (un feuilleton quoi), mais évoquant un monde disparu, plein d’humour et de bienveillance pour ses personnages, plein de vie.

Ce n’est pas très bon, mais c’est bien sympathique.

 

À la façon dont les gazettes parlaient de lui, ce devait être une sorte de magicien qui « transforme la neige en fromage blanc ». Les Juifs n’étaient pas seuls, les chrétiens eux-mêmes ne tarissaient pas d’éloges à son propos (et quand les chrétiens se mettent à distribuer des éloges, il n’y a plus rien à dire).

 

Aleykhem est un écrivain ukrainien. Enfin... il est né dans l’empire russe et il est mort à New York. Il est l’auteur de la pièce qui a inspiré la comédie musicale Un violon sur le toit. 

 

 

 

jeudi 28 novembre 2019

Elle tient à afficher la bienséance, à poser pour la valeur authentique.

Henry James, Le Banc de la désolation et autres nouvelles, traduit de l’anglais par Louise Servicen, recueil composite publié chez Folio.

La Chose authentique, 1892. Une nouvelle qui permet de réfléchir sur l’art et son rapport à la réalité et à la fiction. Un peintre embauche en effet comme modèle un couple ayant un chic authentique, mais se rend compte que l’homme et la femme sont inaptes à lui servir de modèle – alors qu’une grisette et un saltimbanque jouent à merveille les princes russes.
Owen Wingrave, 1892. Une histoire dramatique d’un fils de famille qui rejette la guerre et la carrière militaire, mais qui doit prouver qu’il n’est pas un lâche. Avec une étonnante apparition du surnaturel dans un drame familial sordide. L’atmosphère est sinistre, campée dans une famille respectable anglaise. C’est une jolie critique de cette société ankylosée.
La Vraie chose à faire, 1899. Un jeune journaliste chargé d’écrire la biographie d’un écrivain décédé. Là encore, le surnaturel pointe son nez pour souligner les zones d’ombre d’un couple.
L’Arbre de la connaissance, 1900. Une histoire d’artiste raté.
La Note du temps, 1900. Cette nouvelle m’a bien plu : une femme commande le portrait d’un bel inconnu, pour l’accrocher dans son salon et faire croire qu’elle a été mariée. Une belle histoire de peinture et de passion.
Le Gant de velours, 1909. Ici, le héros est un écrivain en voie d’ascension et de reconnaissance, mais l’écriture m’a paru excessivement alambiquée.
Le Banc de la désolation, 1910. Un homme se voit contraint d’indemniser une femme à qui il avait promis le mariage. Sa vie se trouve ainsi ruinée, « mais un jour… »
(les recueils de nouvelles, ce n'est jamais pratique)

Il peignait mal lui-même mais n’avait pas son pareil pour mettre le doigt sur le point vulnérable. Absent d’Angleterre depuis un an, il avait été je ne sais où, pour se faire « un œil neuf ». Un organe visuel de ce genre ne laissait pas de m’inspirer une vive inquiétude, mais nous étions de vieux amis, son absence durait depuis des mois et le sentiment d’un vide envahissait lentement ma vie.

Des histoires de transaction financière, sordides et réalistes. On échange, on s’engage, on est redevable, quelquefois pour toute une vie.
Ce sont aussi des histoires d’artistes. Le rôle de Paris comme le lieu de la maturité pour les apprentis artistes : ils découvrent la réalité du travail artistique, le succès, mais aussi les petites compromissions de la vie mondaine.
J’avoue avoir eu du mal à lire certaines d’entre elles (la dernière notamment), en raison de leur style, trop entortillé à mon goût. J’ai souvent le sentiment que l’auteur complique à loisir ou fait croire à une sensibilité subtile et rare alors que tous ces êtres humains sont assez simples. Le préfacier du volume Folio, J.-B. Pontalis, cite Maupassant, comparant les deux auteurs, qui, il est vrai, traitent de sujets assez proches. On sent bien que Maupassant aurait fait de ces récits des petites choses cruelles et ciselées ! James fait aussi dans le cruel, mais il orne beaucoup plus. Les récits où le souvenir des morts est présent m’ont semblé les plus réussis. Peut-être que cette veine me semble plus en adéquation avec son écriture ? Ceci dit, il faut reconnaître que cette allure compliquée va à merveille aux récits où le narrateur est plongé dans les illusions et comprend tout de travers. C’était d’ailleurs la grande réussite du Tour d’écrou.
 
L. Spencer, Jeune marié 1er jour de marché, 1854, Met.
Souvenir de deux autres nouvelles James, lues récemment, non chroniquées.
L’Élève, 1891. Une famille cynique, un précepteur et un élève sensible. Une atmosphère de mystère enveloppe et voile une réalité toute simple (une sorte de récit miroir du Tour d’écrou ou une variation sur les nombreux romans de précepteur et de gouvernante produits par l’Angleterre).
L’Autel des morts, 1895. Un homme et une femme rapprochés par le souvenir de deux morts et par le culte rendu à leur mémoire. Une très belle histoire.

L’extraordinaire est qu’il fut non seulement triste, mais au plus haut degré troublé de ne plus sentir la présence de Doyne. Pour étrange que fût cette présence, son absence, par on ne sait quel mystère, semblait plus étrange encore, au point que les nerfs de Withermore en furent affectés, assez illogiquement. Ils s’étaient adaptés avec facilité à un ordre de chose inexplicable, réservant perfidement leur réaction la plus aiguë pour accueillir le retour à la norme, l’abolition de l’illusion.

Henry James sur le blog :

jeudi 31 mai 2012

Arsène Lupin, était-ce possible que ce fût lui l’adversaire vaincu, et cependant invisible, après lequel on s’acharnait en vain depuis plusieurs jours ?


Maurice Leblanc, L’Aiguille creuse, paru en feuilletons mensuels dans Je sais tout, 1908-1909, 1e éd. 1909, repris ici dans l’édition fidèle à celle du journal, Rouen, Éditions des Falaises, 2012.

Lu il y a une grosse quinzaine d’années (mon père a sa collection de Lupin en bas de l’armoire - mais il a dû l’oublier – eh, eh). Quand j’ai décidé de participer à la lecture de juin du Blogoclub, autour de Maurice Leblanc, j’ai naturellement pensée à aller voir ce que proposait les Éditions des Falaises. Il s’agit de la version du texte conforme à celle parue dans le journal, encore jamais publiée en livre. Elle contient plus de références amoureuses (c’est dire…) et historiques, le roman entretient un lien plus étroit avec la Normandie. D’autant que les notes des éditeurs expliquent toute l’onomastique et on se rend compte que Leblanc ne laisse rien au hasard. On peut reconstituer l’histoire sur le terrain.

Un cambriolage mystérieux a lieu dans une vieille demeure normande, le voleur s’est évanoui parmi les ruines d’une ancienne abbaye, décor qui donne une coloration romantique à certains passages. Bientôt un jeune homme, Isidore Beautrelet, encore lycéen, fait usage de sa force déductive pour affirmer que c’est un coup d’Arsène Lupin et pour résoudre le mystère. Ensuite… ne racontons rien. Isidore est un jeune Rouletabille, aux méthodes de Sherlock Holmes (qui d’ailleurs…). À ses côtés, nous parcourons la France et la Normandie, il y a des courses poursuites, des enlèvements, des bagarres et des rebondissements.

Claude Monet, Etretat, la Manneporte, reflets sur l'eau,
1885, Caen, musée des Beaux-Arts, image RMN.

Et… je l’ai dévoré ! Je ne me rappelais pas avoir pris tant de plaisir la première fois. On a affaire à un vrai roman d’aventures et de déduction, qui rebondit sans cesse. Le Lupin des romans est moins lisse que celui de la télé. Pas de monocle mais une barbe qui trace deux pointes diaboliques, des hommes de main, des discours ronflants, des émotions vibrantes. L’intérêt de ce roman a changé depuis sa création. En effet, les lecteurs de 1909 ne connaissaient pas le fin mot de l’histoire et ne savaient pas où l’auteur voulait en venir. Alors que nous, nous pouvons dire au détective amateur (Isidore) « non, pas par là », « attention, fausse piste », « oui, tu chauffes ». Le plaisir pris est très différent.
   
Les ongles de Beautrelet s’enfonçaient dans le sol comme les griffes d’une bête prête à bondir sur sa proie. Ses yeux pénétraient dans l’écorce rugueuse du roc, dans sa peau, lui semblait-il, dans sa chair. Il le touchait, il le palpait, il en prenait connaissance et possession. Il se l’assimilait.

J’ai dévoré ce livre au point de le lire trop vite, j’ai bouffé les mots je crois.