La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 28 octobre 2025

Erna était arrivée à la conclusion qu'elle avait contracté une maladie lui permettant de voir des fantômes.

 

Olga Tokarczuk, E. E., parution originale 1995, traduit du polonais par Margot Carlier, paru en 2025 en France chez Noir sur Blanc.

À Breslau, en 1908, dans une famille bourgeoise, Erna, 15 ans, voit un fantôme au repas du midi et s'évanouit. Et puis elle commence à entendre des voix. Alors que son père s'en fiche, sa mère s'enthousiasme. Une medium ! Le médecin de famille, sans être totalement sceptique, est plus circonspect. Mais enfin, nous voilà partis pour un agréable roman de mœurs.

Les esprits existaient donc sûrement, de même que l'Amérique, l'amour fou ou le crime, mais ils se trouvaient dans le lointain, hors du domaine de la vie quotidienne.

Comme dans Le Banquet des Empouses, le décor est celui de la riche société continentale du début du XXe siècle, celle qui ne se préoccupe pas des événements internationaux, mais qui se questionne beaucoup sur les fantômes, les esprits, les médiums, les spirites, la psychanalyse, l'hystérie... Erna entend réellement les voix et aperçoit d'étranges couloirs, mais nous n'en saurons guère plus. C'est que le roman alterne les différents points de vue. Celui de sa mère qui veut organiser des soirées et se réjouit d'avoir un tel phénomène à la maison, celui du vieux médecin, qui n'est pas très à fond sur le paranormal, mais qui ne qualifie pas pour autant toutes les femmes d'hystériques, un autre médecin fan de psychanalyse et un autre plutôt enclin à découper le cerveau en tranches, sans oublier les jumelles, petites sœurs d'Erna, qui ont plein d'idées.

Comparé à la blancheur immaculée de sa robe, son visage semblait gris et imparfait. Un grand nez, un front brillant, des lèvres aux coins tombants, minces comme un trait de crayon. Sa robe était mieux faite qu'elle-même, c'était une robe parasite qui lui volait sa couleur, son éclat, sa vie.

G. John, Chloë Boughton-Leigh, 1910 Leeds Art Gallery


Il y a un petit fond de sérieux parce que l'on retrouve tous les sujets chers au cœur de Tokarczuk, mais le roman a indéniablement le ton d'une comédie (surtout le dernier chapitre). Tous ces hommes de science sont-ils plus sérieux que la mère d'Erna ? Les esprits et les fantômes sont peut-être le lieu d'affrontement entre le monde des hommes et celui des femmes, entre la science avec ses diverses facettes et celui des salons et des étoffes.
Une jeune fille, la puberté, la médecine, les esprits, un quatuor inépuisable.

Une lecture très agréable avec plein de petites choses qui font sourire (sinon il y a aussi d'incroyables gâteaux de Noël).

Erna Elzner émergea du brouillard de l'incertitude, qui caractérise généralement l'existence des filles situées au milieu d'une fratrie dans une famille nombreuse, quelques jours après son quinzième anniversaire, lorsqu'elle s'était évanouie à l'heure du déjeuner.

C'est le début.

L'hiver arriva, sans crier gare, avec de fortes chutes de neige. C'était comme un sous-vêtement amidonné et rigide qu'on enfilait un dimanche matin. La peau sentait son contact rugueux, auquel le corps finissait par s'habituer. Dès le lundi, ce sous-vêtement devenait familier comme un second épiderme. Les journées étaient aseptisées, sans parfums ni couleurs.

Olga Tokarczuk a obtenu le prix Nobel de littérature en 2018.

Je remets ici les livres que j'ai lus d'elle dans leur ordre de parution originale (parce que E. E. n'est pas le dernier livre de Tokarczuk, c'est le dernier traduit chez nous).

Dieu, le temps, les hommes et les anges (1996) : le livre qui est le plus facile à lire si vous ne connaissez pas. Sa lecture est formidable ! Je recommande.
Maison de jour, maison de nuit (1998) : la vie absurde et composite d'un village
Récits ultimes (2004) : un roman où le fil narratif se tisse entre les femmes et le temps
Les Pérégrins (2007) : il est bizarre, mais j'ai bien aimé.
Sur les ossements des morts (2009) : un livre qui a eu beaucoup de succès, mais que je n'ai vraiment pas aimé.
Les Livres de Jakób (2014) : une grosse épopée historique en plein XVIIIe siècle ! Forcément, j'ai beaucoup aimé.
Le Banquet des empouses (2022) : un excellent roman.


lundi 20 octobre 2025

Son cœur se réjouit et il sourit, pensant qu'il allait le retrouver.

 

Mario Rigoni Stern, Les Saisons de Giacomo, parution originale 1995, traduit de l'italien par Laura Brignon, édité en France par Gallmeister.


Dernière étape d'une trilogie dont les volumes peuvent se lire de façon indépendante.
Deux premières pages : les années 50-60, un homme – l'auteur ? – revient dans un hameau quasi abandonné. Et puis le roman démarre. 

Dans plus d'une famille, on mangeait la polenta avec du petit-lait, qui restait dans le chaudron après la coagulation du lait et que la fromagerie coopérative vendait dix centimes la fiasque.

Dans les Alpes italiennes, tout près de la frontière autrichienne, les enfants nés en 1918, durant L'Année de la victoire, ont grandi et deviennent adolescents. Le roman raconte cette enfance dans la montagne, la polenta, les patates, le bétail, la sociabilité. Il raconte aussi la pauvreté d'une terre où il y a peu de travail et où les produits agricoles rapportent peu. Les hommes s'exilent, plus ou moins loin et envoient de l'argent. Mais la grande histoire n'est jamais loin, même de ces milieux les plus modestes. Alors que toute la forêt est encore pleine des restes de la Première guerre mondiale (morts, cartouches, métaux, objets diverses), dont la récupération fait vivre bien des familles, apparaît déjà le hideux fascisme, avec son endoctrinement des jeunes, sa manipulation du travail, son exaltation de la guerre, laquelle reviendra malheureusement bien vite.

Ils portaient tous des chemises, des pantalons, des vestes, des chaussettes rapiécées avec des pièces elles-mêmes raccommodées et renforcées par d'autres pièces. Leurs mains, leurs habits et parfois leur visage étaient jaunes à cause de l'acide picrique et des autres explosifs avec lesquels ils étaient en contact.

C'est un roman, celui de Giacomo, mais c'est aussi un récit quasi autobiographique, une quasi-chronique, au vu de l'absence d'effets de style. Annotation des événements survenus dans une petite communauté humaine (mariage, fiançailles, misère, coup de chance, apprentissage du ski, etc.) d'une guerre à l'autre, évocation d'une enfance, celle du Sergent dans la neige.

Le roman est loin d'être parfait. Le ton me paraît planplan, les personnages ne sont pas affirmés, l'écriture me retient peu – on parlera d'un ton pudique pour raconter les souvenirs d'une famille et d'un village. Ne parlons pas des femmes, personnages secondaires dont l'existence ne retient guère l'attention. Et pourtant, le roman me paraît intéressant pour évoquer sobrement et avec réalisme les années disparues, l'imposition du fascisme sur une communauté et l'acheminement vers les années de guerre.

Dans les étapes du fascisme, je note notamment le combat pour garder les vaches d'une espèce locale alors que le régime impose le recours à des taureaux suisses et la conquête de l'Éthiopie.
Ce volume me paraît donc nettement mieux que le précédent.

Arc des Philhènes en Libye pendant la colonisation Italienne
Photo prise en 1937 à Sabratha (Mucem)

Je suis passé et il n'y avait personne. Silence autour et à l'intérieur des maisons. Un chien aboyait dans le lointain et deux corbeaux croassaient dans le ciel. La neige était tombée bas, jusque sur le Moor, mais malgré le froid, les cheminées ne fumaient pas. Toutes les portes étaient fermées, les volets des fenêtres clos.
C'est le début.

En faisant ce travail de récupération, ils revoyaient leur guerre, non plus depuis le fond d'une tranchée ou d'un abri obscure creusé dans la roche, ainsi qu'ils l'avaient vécue au plus fort des combats ou des bombardements, mais en plein air, d'en haut, debout, et elle prenait un tout autre aspect : ces ossements retrouvés et mis de côté aux abords de la Pozza dell'Agnelizza étaient ceux de leurs compagnons du village engagés dans les bataillons Bassano et Sete Comuni.

Tout commence en 1922, avec l''installation des nouvelles cloches dans le clocher et tout s'achève dans le froid glacé de la steppe russe.


Et c'est une lecture commune. Billet d'Alexandra .
Patrice l'a également lu en 2021.


Rigoni Stern sur le blog.

Hommes, bois, abeilles : la vie dans la montagne - et il y a un second billet
Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Requiem pour un alpiniste : recueil de récits relatifs aux deux guerres mondiales, très bien.
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie
L'Année de la victoire : l'année 1919 dans ce même village, la reconstruction, mais manquant un peu d'épaisseur



mardi 10 septembre 2024

Nous avons vu une grande empreinte.

 

Rick Bass, Les Derniers grizzlys, parution originale 1995, traduit de l’américain par Gerard Meudal.

 

Je l’avais annoncé, je l’ai fait, j’ai relu le livre avec les grizzlys par lequel j’avais découvert l’auteur. 

Quelle merveille !


J’aime la solitude de ma forêt du Yaak, j’aime le refuge qu’elle m’offre, mais Doug, bien que je ne le connaisse que depuis peu est déjà un ami très cher – un guide et un maître – et je fais donc route vers le sud. Je ne suis pas absolument convaincu qu’il existe encore des grizzlys dans le Colorado. Mais quand bien même nous ne trouverions rien, l’occasion aura été bonne de courir les bois avec Doug.

C’est le presque début.


Donc : les grizzlys ont-ils vraiment disparu du Colorado ou quelques-uns ont-ils réussi à survivre, en se cachant et en adaptant leur comportement à un environnement hyper humanisé, bref en changeant ? C’est tout l’objet du livre. Les héros n’en sont pas des naturalistes d’État. À vrai dire, cela commence plutôt comme une histoire de gars un peu pieds nickelés, qui font du camping, avec une voiture en panne et du whisky, mais pourtant, au fil des marches interminables et des nuits sous la tente, ça traque les indices. Oui, car si le rêve ultime est évidemment de voir un grizzly (mais pas de trop près), le plus facile reste de repérer des empreintes, des traces de griffes sur les arbres, les déjections, les touffes de poil…


Qu’il est bon de manger ainsi, sans s’embarrasser de couteaux et de fourchettes. Je pourrais vivre longtemps de cette façon. Je passe trop de temps devant ma machine à écrire.


Je suis ravie de ma relecture. Je n’avais pas réalisé à l’époque que le propos de Bass est aussi de décrire un autre rapport à la nature (qui n’est sans doute pas très loin de mon propre idéal, ce qui explique que je ne l’avais pas trop vu), comme une coexistence pacifique, respectueuse et coordonnée.

C’est un livre que j’ai prêté à une amie il y a fort longtemps. Elle avait alors été frappée par cette scène, un tantinet surréaliste, où nos trois grands gaillards sont accroupis autour d’une merde (sèche) d’ours, en train de l’étudier et de la palper, pour savoir si c’est celle d’un ours noir ou d’un grizzly. Ils la considèrent, fascinés, comme une pépite d’or ou le Saint Graal, l’emportent précieusement pour la faire analyser (je vous conseille de raconter cette anecdote en caressant la tête du labrador : « Tu te rends compte ? Du caca d’ours ! »). De fait, c’est grâce aux analyses des excréments que Bass et ses compères parviennent définitivement à prouver la présence du grizzly dans le Colorado. La scène est symptomatique de ce rapport différent à la science naturaliste : non invasive, moyens modestes, patience, yeux au ras du sol, pas de bruit.


Nous progressons doucement au pied des falaises en suivant sur la pointe des pieds la pente régulière des sentes de gibier. Juste au-dessus d’une bauge de cerf, Dennis découvre le premier excrément. Il est de petite taille pour un excrément d’ours, mais c’en est bien un, sans aucun doute possible, noir, vieux et desséché. Nous nous asseyons en tailleur dans le sous-bois moucheté de soleil et nous le décortiquons pour voir ce que l’ours a mangé. Il y a là des feuilles, de l’herbe, des pignons de pin, des fourmis.

(il y a en a plus de 2 pages)


Dans cet univers de mecs, l’irruption des étudiants et étudiantes à la fin est tout à fait rafraîchissante et ouvre l’espoir.

C’est ici qu’apparaît le légendaire Doug Peacock.


Mon premier billet ne met pas du tout en avant les mêmes choses (et pourtant relecture au même endroit, à la même saison de l’année).

Tom Gauld bien sûr.
 

Quand nous expliquons à nos nouvelles connaissances que nous allons dans la montagne pour observer les ours une énergie étrange semble remplir le bar. L’air est différent, comme si la pluie s’était arrêtée et que tout le monde avait l’air fier autour de nous que nous soyons venus de si loin pour voir leurs ours. C’est sûr. Qu’il y a des ours dans ces montagnes, disent-ils, mais tout à coup l’atmosphère optimiste s’évanouit quand ils nous disent qu’on ne trouvera pas de grizzlys. Plus personne ne voit de grizzlys par ici.

 

Combien devrais-je manger de chanterelles de Doug pour faire les mêmes rêves qu’un grizzly endormi dans les mêmes montagnes ? Que se passerait-il si un homme et un grizzly mangeaient des champignons provenant du même endroit ? Est-ce que les mêmes rêves nous viendraient de la terre et nous imprégneraient de la même façon ?

 

Rick Bass sur le blog :

Les derniers grizzlys : J'ai commencé par ce livre, sur les traces des derniers grizzlys sauvages, c'est passionnant.
Toute la terre qui nous possède : un géomètre au Texas
Le Journal des cinq saisons 
: une année dans la vallée du Yaak au Montana
La Rivière en hiver : un très bon recueil de nouvelles
Sur la route et en cuisine avec mes héros : le partage en littérature, un livre de la route américaine

Le billet de Keisha.



jeudi 23 juin 2022

Hay que récupérar el pognón.

 Claire Bretécher, La Vie passionnée de Thérèse d’Avila, 1979.

 

Thérèse d’Avila, à part la sculpture du Bernin, ça vous évoque… ? Peu de choses. En voici le portrait qu’en donne Bretécher, plein d’humour et affectueux.

La sainte, une femme douée d’un robuste bon sens, sillonne les routes de la Castille pour récolter de l’argent et fonder des couvents, discuter avec d’autres saints mystiques, etc. (en toute conformité avec la vérité historique). Il ne s’agit pas d’un récit biographique, mais de plusieurs scènes qui ensemble tracent un portrait.

L’Espagne du XVIe siècle est abordée avec dérision, notamment sur le chapitre de la religion. Il y a la mainmise des hommes sur les structures religieuses et l’espace de liberté laissée aux bonnes sœurs. Il y a aussi tout un tas de blagues sur la langue espagnole. On croise Jean de la Croix et tous ces mystiques stars qui publient leurs livres et dont l’Église ne sait pas bien si elle doit les situer du côté de la folie et du diable ou de la sainteté.


Et puis il y a l’extase et l’épectase. Bretécher traite ces moments d’union mystique en les prenant tout simplement au pied de la lettre. Tous ceux qui environnent Thérèse sont pleins de curiosité et de doute à son égard – n’est-ce pas le démon ? ou pire encore, un orgasme ? – mais elle traite Jésus comme son véritable fiancé (avec chanson d’amour, dispute d’amoureux, réconciliation, promesse et… extase). C’est une façon de réconcilier les divers points de vue sur le sujet, les confiants et les souriants.

Évidemment le dessin est très réussi.

L’album ouvre par ailleurs un point de vue inattendu sur Le Soulier de satin. Bon, je ne sais pas si je le relirai quand même.

Je suis allée faire un tour sur la page Wikipedia de Thérèse. J'y lis notamment ceci : "Précocement instruite des histoires édifiantes de la vie des saints, elle souhaite vivre le martyre en allant avec son frère Rodrigue dans les terres des infidèles en Afrique du Nord musulman. Échouant dans leur projet qui débutait par une fugue, le frère et la soeur décident de se faire ermites." Ok, le début est prometteur pour un bon roman d'aventures !


 

Dans la foulée j’ai relu : Agrippine et les inclus, 1995.

Une série de scènes raconte la vie et le quotidien de cette adolescente, de ses amis et de sa famille. Tout y est.

À la relecture je suis frappée par le langage. Bretécher ne cherche pas à imiter ou reconstituer un hypothétique langage adolescent comme certains le tentent. Elle a créé un truc inédit, décalé, drôle et compréhensible, qui passe avec brio le mur du temps. Personne ne parle comme cela, mais tout le monde reconnaît ce langage. Mention spéciale pour les noms propres : Pilate Girond, Modern Mesclun, Persil Wagonnet.

 









 

 

mardi 2 février 2021

Le silence bruissant dans les oreilles comme lorsqu’on écoute la mer dans un coquillage.

 W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, parution originale 1995.

 

Au début du livre, l’auteur est hospitalisé et il recopie ses notes prises un an auparavant à l’occasion d’un voyage dans le Suffolk. Sebald raconte donc sa longue marche le long de la côte, dans les petites villes d’une région qui semble alors sinistrée (j’imagine que cela a dû changer depuis).

Sebald ne semble ni un touriste ni un randonneur, pas de préparation, de guide ou de pittoresque, mais ce qui ressemble à une longue errance d’un lieu à l’autre, lieu appelant chacun des histoires anciennes, plus ou moins décousues, mais avec cependant d’indéniables fils conducteurs (comme les vers à soie ou les dissections).


Et sans doute cela expliquait-il, comme le pensait Janine, l’irruption si hautement significative du sable dans tous les ouvrages de Flaubert. Le sable y régnait en maître. Les rêves de Flaubert, disait Janine, étaient traversés sans cesse par de formidables nuages de poussière qui se soulevaient au-dessus des plaines desséchées du continent africain, se déplaçaient vers le nord, à travers la Méditerranée et la péninsule ibérique, et retombaient à un moment ou à un autre, comme une pluie de cendres, sur le jardin des Tuileries ou sur un faubourg de Rouen, ou encore sur une petite ville de Normandie, et se frayaient passage à travers les plus minces interstices.


L’ensemble m’a fait penser tout à la fois à certaines pages d’Arno Schmidt (dans cette recherche sans fin d’érudition) et à Olga Tokarczuk, notamment aux Pérégrins, pour son caractère décousu et construit.

Il baigne sur tout cela un climat de déréliction, de mélancolie, de lente destruction, due aussi bien au temps, aux éléments qu’à la politique humaine ou à l’histoire compliquée de l’Europe et de l’auteur. Le passé file, détruit, oublié, méconnaissable et on peut bien marcher en cherchant ses traces, celles-ci sont de plus en plus ténues.


Comme tous les autres enfants, ils apprendront à l’école le b a-ba socialiste puis exerceront un métier, deviendront cheminots, vendeuses, serruriers ou comptables. Mais ils ne trouveront personne autour d’eux pour partager les souvenirs qui ne cesseront de les hanter, comme autant d’ombres spectrales, jusqu’aux jours d’aujourd’hui.


Il y a d’anciennes grandes demeures. Les souvenirs des bombardements et des combats aériens des deux guerres mondiales. Une nouvelle de Borges dans le recueil Fictions. Les chambres d’hôtel plutôt sommaires où on ne dort pas très bien. La vie de Conrad. La cour de Chine au XIXe siècle. L’image récurrente du labyrinthe. Le portrait de plusieurs interlocuteurs à qui Sebald rend visite. L’Irlande. Un médecin du XVIIe siècle. Chateaubriand.

Des photographies en noir et blanc, la plupart prises par l’auteur, illustrent régulièrement le texte.

Il y a un charme indéniable qui se dégage de ce livre envoûtant, où il n'est question, après tout, que du temps qui passe et entraîne tout avec lui.

 

P. Koninck, Vue panoramique avec une ville, 1655, Thyssen Bornemisza

Il faisait inhabituellement sombre et lourd l’après-midi, lorsque, après une halte sur la plage, je grimpai sur la lande solitaire qui domine Dunwich. L’histoire géologique de cette triste contrée est étroitement liée non seulement à la nature du sol et aux influences du climat océanique mais aussi, de manière beaucoup plus déterminante, au refoulement et à la destruction, poursuivie durant des siècles et même des millénaires, des épaisses forêts qui, après la dernière ère glaciaire, se sont propagées sur la totalité des îles britanniques.

 

Lorsque quelque fragment de cette sorte émerge des profondeurs par suite d’un glissement dans la vie de l’âme, on pense toujours qu’on va pouvoir se rappeler. Mais en réalité, on ne se rappelle évidemment pas. Trop d’édifices se sont écroulés, trop de gravats se sont accumulés, insurmontables sont les dépôts sédimentaires et les moraines.

 

J’ai découvert Sebald il y a plusieurs années, quand une amie m’avait prêté un de ses livres, Les Émigrants. Je lui ai emprunté de nouveau, je vais pouvoir le relire !

 

samedi 20 juillet 2019

Asteure, écris, l’Instruit !

Stéphane-Albert BoulaisBlisse. Le cycle des mères et Le cycle des amoureuses, 1995, éditions de Lorraine et 2000, aux éditions Écrits des Hautes-Terres.

Connaissez-vous le Blisse ? Un ensemble de lacs, de forêts et d’îles quelque part au nord d’Ottawa. Le narrateur, dit l’Instruit, a été chargé d’écrire les portraits de célébrités locales. Il part donc sur les traces de Junius l’infirme et de sa mère, de Fortuna, une femme qui découvrit tardivement la beauté de son corps et rendit fous les hommes du coin, puis d’Olivier et de Catherine et enfin de Laura et de Béni. Mais il est surtout question des oiseaux et des petites bêtes, des eaux du lac, des commérages… une histoire d’un coin de pays.
Ces récits se lisent comme des contes. Ils sont pleins de douceur de vivre et reflètent un ancien temps, pas si lointain, mais quand même un peu. L’espace de quelques pages nous côtoyons la population d’un village au début du XXsiècle. Et les personnages sont plutôt bien campés.
Il y a un joli rôle pour une mouffette et pour une tourterelle.
Il est possible que le Blisse n’existe pas vraiment… mais si vous vous rendez en Outaouais, vous le trouverez peut-être quand même.

Je connaissais la mère Gaucher de réputation. Elle parlait constamment. Les mots pullulaient dans sa bouche comme des maringouins dans un marécage. C’était en soi tout un personnage. Son prestige de commère couvrait toute la vallée, des hauteurs du Mont Chauve jusqu’à la décharge de l’Esturgeon, et du Bonnet Rouge jusqu’au Hibou. Ses mots faisaient mouche à tout coup, même s’ils étaient un mélange de miel et de vinaigre.


Merci Sylvie pour la lecture !

Un mystérieux lac canadien.


mercredi 7 mars 2018

Je me revois, enfant, un après-midi de printemps, en train de jouer assis sur le plancher du salon de coiffure de mon père.

Jirô Taniguchi, Le Journal de mon père, parution originale en 1995, traduit du japonais par Marie-Françoise Monthiers, édité (avec un sens de lecture occidental) par Casterman, lettrage par Jean-Luc Ruault.

Une histoire en trois volumes qui débute à la mort du père du narrateur. Celui-ci se rend à la veillée funèbre alors qu’il n’est jamais revenu chez lui depuis des années. Discutant avec la famille et se plongeant dans ses souvenirs, il raconte doucement l’histoire de son père et de ses parents, dans une petite ville du Japon de l’après-guerre.
On assiste, avec beaucoup de pudeur et de douceur, au long récit familial sans événements extraordinaires. Un coiffeur, un incendie, un pays où les femmes ne travaillent pas et où les fils sont censés reprendre le métier paternel, un chien adoré, des mariages arrangés et plein d’amour. Le narrateur s’est éloigné de sa famille sans vraiment savoir pourquoi, il s’est enfermé en lui-même et en des incompréhensions. C’est l’histoire de retrouvailles tardives.
C’est le Japon intime qui se dévoile devant nous, avec beaucoup d’émotions et de délicatesse.





jeudi 10 novembre 2016

Il vient un moment où même le marbre peut comprendre ce que dit un homme.

Mayra Montero, Toi, l’obscurité, traduit de l’espagnol par Françoise Rosset, parution originale en 1995, édité en France chez Gallimard.

Une histoire de grenouilles haïtiennes.

Les deux narrateurs se relaient (au lecteur de suivre). Il y a tout d’abord un universitaire, dont on ne saura l’identité qu’à la dernière page, spécialiste des grenouilles, et en train de se faire quitter par sa femme. Et il y a Thierry, son guide à Haïti, qui connaît à fond l’île, ses grenouilles, ses poisons, ses bandits, ses esprits. Lui a une histoire de famille plutôt compliquée. Les deux sont sur les traces d’une grenouille rouge sang.

Ce furent deux appels courts et puissants, elle régurgitait sa voix, comme un signal dans le vide, une bulle désespérée et solitaire venant du tréfonds de son être.

Ce n’est pas une narration linéaire. Tandis que les deux hommes essaient de repérer cette mystérieuse grenouille, Haïti est en proie aux bandits et aux criminels, la menace se rapproche peu à peu et les corps et les ordures se multiplient dans les rues. Par ailleurs, l’universitaire repense à sa femme et à son père qui élève des autruches. Et Thierry nous raconte une Haïti verdoyante, aux eaux riches en poisson, aux commerces et aux épiceries bien achalandés. Il y a aussi des amours violentes et étranges, des poisons et des esprits. C’est toute une île qui vit à travers le cri de cette grenouille rouge. Le roman prend peu à peu une dimension mythologique, car des notes, écrites par on ne sait qui, racontent en parallèle la progressive disparition des grenouilles de toute la surface de la Terre.
Oophaga pumilio, grenouille rouge d'Amérique du Sud, Wiki image.
C’était une lecture étrange et prenante, même si j’ai un peu de mal à savoir pourquoi. J’ai vraiment apprécié cette plongé dans un univers exotique pour moi. Le lecteur a un sentiment de réalité concernant les grenouilles, alors qu’une teinte fantastique envahit peu à peu le roman avec ces savants fous, la violence et la folie d’Haïti.

Thierry conduisait et me racontait une histoire d’amour, ses doigts étaient crispés sur le volant et ses yeux regardaient fixement la route qui n’était qu’un atroce chemin plein de nids-de-poule. Il parlait d’un ton très doux, il ne paraissait même plus si vieux. Soudain il dit quelque chose qui me frappa : on ne sait jamais quand commence le chagrin qui ne vous quittera plus. Je le regardai et je vis une larme couler sur sa joue.
« Ni le chagrin ni la joie, lui fis-je remarquer tout bas. On ne sait jamais rien, Thierry, c’est cela qui est effrayant. »

L’avis de Cryssilda. Montero est née à Cuba, mais Wikipedia me dit qu'elle se considère comme portoricaine, car elle vit à Porto Rico depuis son enfance. Bon pour le défi d’Amérique latine d’Eimelle. Des femmes écrivains.