La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 3 novembre 2026

Certains trouvaient les dialogues de Lesche novateurs et pleins d’esprit, d’autres déclarèrent que les dialogues n’étaient pas de la littérature.

 

Edgar Hilsenrath, Terminus Berlin, parution originale 2006, traduit de l’allemand par Chantal Philippe, édité en France par Le Tripode.


Le héros, Lesche, est un écrivain juif allemand qui vit à New York et décide de revenir dans son pays natal et de s’installer à Berlin. Il écrit en allemand, il a besoin d’entendre de la langue allemande.
Toutefois, tout ne se passe pas comme prévu. Au début tout va bien, il réussit à faire publier son roman Le Juif et le SS et c’est un succès commercial. Il rencontre plusieurs femmes, dont deux qui lui plaisent particulièrement, et il prépare son prochain roman sur le génocide arménien. Mais c’est le temps de la réunification et Berlin change rapidement, avec l’arrivée de nouvelles populations et l’installation du gouvernement. C’est surtout le fait que l’antisémitisme est toujours bien vivant et que rapidement les insultes et les menaces pleuvent sur cet écrivain juif qui écrit du mal des Allemands. Avec cela, le roman prend un tour amer, sans perdre néanmoins son ton drolatiquement féroce qui est la marque d’Hilsenrath.

Les éditeurs répondent toujours qu’il ne convient pas à leur programme éditorial. Ils sont trop lâches pour reconnaître que leur refus est politique. Une satire de la période nazie et de l’holocauste, ils ne peuvent pas supporter ça.

Le roman est truffé de petits textes très courts, qui sont ceux que Lesche rédige pour des journaux, des contes ou des articles sur la vie quotidienne. C’est plutôt réussi, même si cela donne un aspect un peu décousu au texte. C’est surtout l’insertion de la documentation sur l’Arménie qui pose problème, car elle stoppe complètement la narration et ne correspond pas au style de romancier d’Hilsenrath.

À son arrivée, Lesche parcourt les rues de son enfance et les différents quartiers, il se rend dans les cafés littéraires. Le mur n’est pas encore tombé et il se rend aussi en RDA. Au fil des années et du vacillement de sa mémoire, les souvenirs du Berlin nazi ont tendance à supplanter les images de la ville réunifiée. Les périodes se troublent dangereusement.

- Je lui ai dit : « Aujourd’hui, c’est l’anniversaire d’oncle Adolf, il a cent ans.

- Je sais, a dit le gamin. Mon pépé me l’a dit.
- Tu sais ce qu’il a fait, l’oncle Adolf ?
- Ben oui.
- Alors, qu’est-ce qu’il a fait ?
- Il a construit l’autoroute et gazé les Juifs.
- Tu sais ce que c’est, une autoroute ?
- Ben oui.
- Et tu sais ce que c’est, des Juifs ?
- Non. »

Bien sûr, Lesche ressemble furieusement à l’auteur et son roman, Le Juif et le SS, au Nazi et le barbier. La lectrice s’amuse à traquer les points de ressemblance et de divergence. C’est qu’il s’agit du dernier roman d’Hilsenrath et celui-ci semble, non pas réellement passer en revue sa carrière, mais l’évoquer sous un certain angle de vue, un peu comme dans un récit allégorique – celui de la montée de la xénophobie. À noter que cette mise en scène de soi n’est pas particulièrement flatteuse.

Ensor, La Bataille des éperons d'or, 1895, eau forte, Ensor Foundation Ostend.
Je me demande si Hilsenrath connaissait l'art d'Ensor ; il aurait pu.

Lesche, je me suis dit, tu as publié deux romans qui n’ont pas marché. Maintenant, ils jouent les garde-boutique, ou on les a oubliés. L’Amérique n’a pas reconnu ton génie. Tu n’as pas d’amis, enfin, pas de vrais, et les femmes font un grand détour pour t’évier. Quelle merde, ce pays !
C’est presque le début.

Il y a aussi au début l’apparition remarquée d’Isaac Bashevis Singer.

- L’holocauste vous poursuivra partout en Allemagne. Chaque maison, chaque rue vous le rappellera. Les vieux aussi. Il n’y a pas moyen d’y échapper. Croyez-moi. (…)
- Il n’y a pas longtemps, j’ai lu dans un journal juif que les Allemands voulaient ériger un mémorial de l’holocauste dans la capitale. Qu’en pensez-vous ?
- C’est une mauvaise blague, dit Singer. Pourquoi les Allemands auraient-ils besoin d’un mémorial ? Le pays tout entier est un monument à l’holocauste.
- Toute l’Allemagne ?
- Oui. Toute l’Allemagne.




Hilsenrath sur le blog :
Nuit (1964) : un roman maître et grinçant sur le ghetto
Le Nazi et le barbier (1971) : un chef d'oeuvre !
Orgasme à Moscou(1979) : une bonne farce
Fuck America (1980) : les années de débrouille à New York d'un futur écrivain, avec habileté et dérision
Les Aventures de Ruben Jablonski (1997) : le parcours jusqu'à l'écriture de Nacht

Ceci constitue ma première participation aux Feuilles allemandes d’Eva et Patrice et une nouvelle étape urbaine pour Sous les pavés les pages d’Athalie et Ingannmic (trois points, si je ne m’abuse).

Eva et Patrice nous proposent de comparer les couvertures allemandes et françaises de nos lectures. Je crois que la comparaison est sans appel.

 


Prochain billet dans une semaine !





jeudi 26 mars 2026

In fact, it was largely against Boucher that Diderot defined his own pictorial aesthetic and taste.

 

Melissa Hyde, Making Up the Rococo. François Boucher and His Critics, édité par le Getty Research Institute, 2006.

Je vous ai déjà parlé ici du rococo, mais assez peu de François Boucher, pourtant son principal représentant, à tel point que, quand le mot « rococo » a été inventé au moment de la Révolution, terme péjoratif, il était quasiment synonyme de Boucher ou… de Pompadour. Et oui.


Le point de départ de Hyde se situe au moment de la Révolution, quand David et ses élèves et les critiques se construisent par opposition à ce qui les précède : la peinture néoclassique serait une peinture virile, républicaine, morale en opposition à ces petits marquis poudrés ridicules. Une opposition que les historiens de l’art ont eu un peu trop tendance à prendre pour argent comptant (que l’on retrouve d’ailleurs sous la plume d’Eaubonne) – David omettant soigneusement de parler de ses peintures de jeunesse.
Alors Hyde se penche sérieusement sur le dossier, les peintures de Boucher d’un côté, les textes des critiques d’art de l’autre.

It may be that the very strategy of genreing a genre or a style as feminine, or of identifying an artiste like Boucher as a "ladies’ painter", all in the service of elevating and privileging Grand Manner history painting, distorted the realities of women’s involvement in the arts. But these texts also surely evince women’s presence in the aesthetic culture to a degree that heretofore has not been acknowledged.

Les femmes auraient mis la main sur les commandes artistiques (est-ce vrai ? Ou Boucher peint-il également pour les hommes et les femmes ?), notamment une, « la Pompadour » – c’est elle, ce sont elles que l’on critique. Elles seraient responsables de la décadence de la grande peinture (les commandes pour les hommes sont-elles si différentes ?). En l'occurrence, on reproche au peintre sa teinte rose, fardée, symbole du maquillage, de la frivolité, de l’artifice et de la fausseté.

Surtout la peinture de Boucher serait trop indifférenciée : les femmes sont bien des femmes, mais les hommes ne tiennent pas assez de leur sexe et la grande mythologie ne se distingue pas assez de la pastorale. En parallèle, au théâtre, le public adore les pièces où les femmes jouent des rôles d’hommes qui se déguisent en femme, avec tous les quiproquos associés (il y a Marivaux, mais vous avez peut-être vu le film Les Amours d’Astrée et Céladon). Pour l’élite culturelle des années 1750, l’ambiguïté, qu’elle soit sociale ou sexuelle, est une valeur recherchée. Mais pour les critiques d’art, c’est absolument insupportable.

Boucher’s pastorals and his history paintings also failed because they eluded clear catagorizations : they, too, closely resembled each other – an ambiguity that also labeled them as feminine. Boucher’s painting can no more be considered essentially feminine than essentially masculine – properly, they ought to be understood as boh and neither.

Analysant finement les compositions de plusieurs peintures, Hyde montre que le peintre, parfaitement capable de représenter un homme bien musculeux quand il en a envie, choisit sciemment de jouer sur les diverses ambiguïtés visuelles, s’adressant à un public de connoisseurs, confondant Jupiter et Diane dans des chairs roses, les plaçant dans les mêmes fourrés que les bergers, jouant avec le pinceau sans s’occuper ni des poètes, ni des critiques, attentif à la seule peinture.

Cette analyse très précise est très stimulante. Évidemment là encore il manque l’examen des dessins et de la matérialité des œuvres de l’incroyable dessinateur que fut Boucher, mais j’apprécie ce travail si fin, d’une œuvre à l’autre. Les peintres s’expriment par la peinture et pour la peinture.

Boucher, La Nymphe Callisto séduite par Jupiter sous les traits de Diane, 1759, Kansas-City, Wikipedia.
Connaissez-vous l'histoire racontée par Ovide ? Une domination brutale, masculine et divine, une histoire mythologique, alors que Boucher supprime tout cela et montre avec beaucoup de malice une scène de complicité sensuelle rêvée au creux des buissons - destinée au regard voyeur de ses commanditaires, hommes et femmes... un doux rêve peut-être... En tout cas, la hiérarchie "naturelle" et le grand dieu sont égratignés.


It was critics with investments in the polar opposition of man and woman who anxiously labeled the ambiguities of gender and genre in Boucher’s paintingsas exclusively feminine. It was these critics who critiqued a world that was not so binary in terms of a binary model of gender. For Boucher’s defenders and his public, the status of his works would have been less decided given their playful uncertainties, their graces, which corresponded to social ideals and polite fashions that attenuated differences between the sexes.

Alors certes, c’est un livre que vous ne lirez pas. Et en plus, la plupart d’entre vous ne connaissez pas très bien la peinture de Boucher. Mais regardez ce que l’on peut faire en histoire de l’art ! Il ne s’agit pas seulement d’accrocher de belles œuvres aux murs et de baptiser ça « exposition ». Cette monographie informée des débats sociaux et culturels d’une époque ne se contente pas de dire « telle œuvre a eu du succès critique et telle autre non ». Non, on fait travailler ensemble la peinture d’un artiste (qui lui, n’écrit rien et s’exprime uniquement par le pinceau) et les textes des critiques et on regarde là où ça s’entrechoque.




mardi 23 décembre 2025

N'avions-nous pas semé les graines, ne sommes-nous pas utiles pour la terre

 

Louise Glück, Averno, 2006, traduit de l'américain par Marie Olivier, Gallimard. Édiion bilingue.

Octobre

Est-ce à nouveau l'hiver, fait-il à nouveau froid,

Franck n'a-t-il pas tout juste glissé sur la glace,
n'a-t-il pas guéri, les graines du printemps n'ont-elles pas été semées ?

La nuit n'est-elle pas finie,

en fondant, la glace n'a-t-elle pas
inondé les étroites gouttières

mon corps n'a-t-il pas été

sauvé, n'est-il pas en sécurité,

la cicatrice ne s'est-elle pas formée, invisible

au-dessus de la blessure

la terreur et le froid,

ne viennent-ils pas juste de prendre fin, le fond du jardin
n'a-t-il pas été tourné et ensemencé –

Je me souviens de la terre, rouge et dense,

en sillons secs, les graines n'ont-elles pas été semées,
les vignes n'ont-elles pas gravi le mur méridional

je ne peux entendre ta voix

à cause des plaintes du vent, sifflant sur la terre nue

Courbet, Scène d'hiver, 1936, Ashmolean


En dépit du titre, c'est bien la description de l'hiver. Rassurez-vous. Non seulement, les jours ne vont pas tarder à allonger de nouveau, mais en plus je reviens bientôt pour publier mes deux billets de fin d'année, avec le traditionnel bilan-bizarre. À bientôt et ne vous empiffrez pas !

jeudi 13 novembre 2025

Et les vignes, furent-elles vendangées ?

 

Louise Glück, Averno, 2006, traduit de l'américain par Marie Olivier, Gallimard. Édiion bilingue.


Les Migrations nocturnes

Voici le moment où l'on voit de nouveau

les baies rouges du sorbier sur la montagne
et dans le ciel sombre
la migration nocturne des oiseaux.

Cela me peine de penser

que les morts ne les verront pas – 
ces choses dont on dépend,
elles disparaissent.

Que fera l'âme pour se réconforter alors ?

Je me dis que, peut-être, elle n'aura
plus besoin de ces plaisirs ;
que, peut-être, ne plus être suffit tout simplement,
aussi difficile à imaginer que cela puisse être.


Louis Glück a reçu le prix Nobel de littérature en 2020.



Je suis en vadrouille (en pleine collecte de futurs billets touristiques). Je vous laisse avec ce poème d'automne et vous retrouve pour un prochain billet lecture le 18 novembre.

mardi 15 juillet 2025

À minuit, le premier convoi de chasseurs alpins partit de la gare d'Aoste pour la Russie.

 

Mario Rigoni Stern, Requiem pour un alpiniste, traduit de l'italien par Marie-Hélène Angelini, recueil édité en France par Les Belles Lettres.

Paru originellement en 2006 et complété en 2018.

Ce court volume rassemble des textes relatifs à la guerre, textes historiques, biographiques ou autobiographiques.
Tout commence par les récits rétrospectifs des combats de la Première guerre mondiale au cœur des Alpes et des Dolomites, quand la frontière a brutalement séparé ceux qui parlaient la même langue, mais dans deux pays différents. Des milliers d'hommes sont morts là, pour quelques mètres de caillou plus hauts que les autres. Il y a aussi le récit des vestiges que l'on trouve dans la montagne, des dizaines d'années après la fin des combats (os, pipes, fils barbelés, etc.). Ces textes complètent très bien le roman L'Année de la victoire.

Ces Dolomites sauvages n'avaient pas de fortifications, de lignes de tranchées, de barrages ; de part et d'autre, on s'efforça d'escalader les sommets les plus hauts – fussent-ils apparemment inaccessibles – afin d'avoir des points d'observation pour contrôler les mouvements de l'adversaire : c'était une guerre d'alpinistes en uniforme au service de l'empereur d'Autriche d'un côté, du roi d'Italie de l'autre.

Viennent ensuite les récits de la Seconde guerre mondiale, où les chasseurs alpins sont envoyés se battre en Russie, au côté de l'Allemagne, avec ces combats et surtout cette interminable retraite à pied, en plein hiver, dans la neige et le froid glacial. D'autres chasseurs alpins ont été envoyés combattre en Albanie et en Grèce. Plusieurs milliers d'hommes sont morts là-bas également, dans une guerre peu connue en Italie. C'est ici Le Sergent dans la neige qui peut servir de guide au lecteur.

Ciao, père Carlo ! Il me semble te revoir sur un monticule de la steppe, seul, isolé, fatigué, couvert de neige durcie, une couverture sur les épaules : tu faisais péniblement un signe de croix sur un longue file de chasseurs alpins en marche et puis, toi aussi, tu reprenais le chemin.

En dépit de quelques légers agacements (tous les soldats semblent de braves types (?) (à l'exception des Allemands – encore que), convaincus malgré eux et embrigadés par la propagande fasciste (??), ne se rendant pas compte qu'ils se battent pour une patrie dévoyée – ce petit côté « eux et nous » qui me fait râler) (et on aimerait un peu plus de recul sur la conduite soviétique de la guerre et sur le siège de Leningrad), j'ai vraiment apprécié cette lecture, où se mêlent étroitement histoire humaine, individuelle et collective, avec ses tragédies et ses douceurs, et attention au paysage et à la nature.

Obus gravé, 1918 Mucem

J'apprécie le soin avec lequel Rigoni liste les noms des hommes qui sont morts, disparus ou revenus, les noms des villages, les noms des montagnes, quelquefois en italien et en allemand. Il est important de ne pas oublier et d'écrire, quelque part, ce qu'il est advenu de tout ce monde.

Arriver là-haut un matin d'été après que, la nuit, un orage a lavé le ciel et la terre, s'arrêter en silence pour regarder, et demeurer sous le charme parce que la beauté est telle que le regard ne sait où se poser, et on en a le souffle coupé.

Au pied d'une grosse pierre, entre les racines sèches d'un mélèze, je ramasse des poignées de balles. En face à quelques centaines de mètres, je vois une meurtrière au milieu du rocher : combien de chasseurs alpins ont dû tomber ici, cibles de la mitrailleuse postée là ? Je traverse le pâturage où se trouvait le cimetière – mais où n'y avait-il pas de morts ?

Une participation aux escapades européennes de Cléanthe qui nous propose, pour ce mois de juillet, de partir dans les Alpes.

L'occasion de signaler qu'Alexandra (Je lis, je blogue) et moi-même vous proposons de lire Mario Rigoni Stern (encore lui) le 20 octobre. Pour notre part, nous lirons Les Saisons de Giacomo, troisième volume de la trilogie qui complète L'Histoire de Tönle et L'Année de la victoire, mais évidemment vous êtes libres de choisir le titre qui vous plaira.



 Rigoni Stern, Mario  sur le blog :

Hommes, bois, abeilles : la vie dans la montagne - et il y a un second billet
Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie
L'Année de la victoire : l'année 1919 dans ce même village, la reconstruction, mais manquant un peu d'épaisseur

jeudi 12 décembre 2024

Convaincu que madame la gauche mort était de la partie, Balbutiar ne pipait pas plus qu’un cœlacanthe en saumure.

 

Antoine Volodine, Nos animaux préférés (entrevoûtes), 2006.

 

Il y a tout d’abord Wong, un éléphant, qui vit dans une forêt tropicale et dans un monde où il ne reste pas grand-chose de l’être humain. Il rencontre pourtant une femme misérable qui lui demande quelque chose de très étonnant. Les humains lui demandent tous la même chose, il en a un peu marre et on le retrouvera à la fin du livre.

Il y a ensuite Balbutiar, un roi d’une espèce pas très bien définie, peut-être un crabe, rivé à la plage. Il ne réussit à sortir de ce maléfice que grâce à la puissance de son esprit et de ses rêves, mais la scène, racontée avec ironie, se rejoue sans cesse.

Il y a ensuite la Shaggå des sept reines sirènes, saga des souverains des poissons (Court-Brouillonne I, Cabillebaude II, Sole-Sole III, etc.), rois et reines assassinés dans des règnes cruels et des guerres civiles interminables et incompréhensibles.

Ces récits d’humour noir auraient été écrits par des anarchistes emprisonnés.


Il se tortilla de droite et de gauche, tandis que l’angoisse lui frigorifiait la panse. Mais rien n’y fit, et il dut se rendre à l’évidence : il avait le dos soudé au rocher par des fils et des tendons qui l’avaient emprisonné pendant son sommeil, et qui maintenant se refusaient à craquer. Dans le langage qui ici parfois sert de langage, on appelle ce cauchemar une croupille maligne numéro deux, et on dit de la victime qu’elle a l’échine bouldebrayée.


Ce n’est sans doute pas un grand volume, mais c’est un complément cohérent avec l’univers de l’auteur, où il existe une réelle porosité entre les animaux et les humains (notamment avec les oiseaux et les araignées). Nous lisons les récits d’existences difficiles à percevoir, imaginés par ceux qui ont été réduits à néant, dans un monde qui n’en finit pas de se détruire. Au milieu de tout cela, les mots laissent à l’humour, au grotesque, à la poésie et au tragique toute leur place – ce sont eux les plus importants.


Il ne sera pas ici traité des basses œuvres de cette reinette, car rien d’exécrable ni d’encrable n’est à retenir de son interrègne ; plus brève qu’un pet de poulpe fut son existence princière ; nulle fut sa descendance et aucunement auguste.


Le roman prend place dans le monde des forêts impénétrables, des océans vertigineux et des rivages vides parcourus par le vent – et par les rêves. Là des créatures s’agitent, peu sûres de leur existence.

  

Juste en dessous de lui ahanaient le flux et les rouleaux et rauquait le reflux. L’eau lui léchait les pieds, puis se retirait à petite distance, revenait lui humecter les sillons plantaires, de nouveau se retirait.

 

Tu émergeras longtemps après l’aube, mais encore dans l’ère géologique du petit jour, et tu seras lasse, misérablement oblique et lasse. Pour toi ce matin-là on aura éclairé le ciel avec des pierres, pour toi seule on aura déblayé les gravières de leur obscurité, afin qu’au moins soit visible l’empreinte de ton évasion : ainsi ta mémoire ne sera pas totalement vide.


Walter Vaes, Nature morte au poisson (Anvers Janssens).
Regardez cette incroyable mise en scène où le rouget pose comme une Vénus au miroir.


 

Volodine sur le blog (oups) :


Écrivains : 1er billet et 2e billet : oui, lu deux fois !
Songes de Mevlido : un roman très réussi, qui campe l’univers de Volodine dans toute sa richesse - je vous recommande
Des anges mineurs
Frères sorcières
Lisbonne dernière marge : un de ses premiers titres. Le langage y est un acte. Il y a des passages d’une grande poésie et beaucoup de mots inventés.
Les Filles de Monroe : 
La capacité de l'auteur à raconter de façon totalement simple et naturelle un truc très bizarre, mais en vérité, pas si loin de nos repères. 
Il y a aussi beaucoup de jeu avec le vocabulaire traditionnellement communiste, c'est toujours plein d'invention !

Terminus radieux : le long voyage de l’humanité, dans un bardo qui n’en finit pas. La monotonie des jours, des années et des siècles peut pourtant être interrompue par l’arrivée impromptue d’un individu ou d’un animal. Le lecteur se surprend à espérer que tout soit à nouveau possible.

Vivre dans le feu : le dernier roman ?

Sous l'avatar de Manuela Draeger : Kree. C’est un monde dévasté, où sont apparues de nouvelles espèces de plantes ou d’animaux, où les humains parlent un langage simplifié, où le chamanisme ne fonctionne plus très bien, mais reste vaguement utile. Un roman envoutant.



jeudi 16 mai 2024

Les blancs pays apprendraient l’humilité et la tolérance. Plus besoin de se dresser Grands Nègres face à eux.

  

Maryse Condé, Victoire, les saveurs et les mots, 2006.

 

Condé nous raconte l’histoire de sa grand-mère Victoire, qu’elle n’a jamais connue, une femme à la peau étonnamment claire et aux yeux gris, alors que la peau de sa mère est si noire, une femme dont elle a appris qu’elle était cuisinière (c’est-à-dire domestique), alors que sa mère est une institutrice si attachée à sa respectable bourgeoisie. Elle raconte à partir de quelques photographies et témoignages, de ce qu’elle sait de l’histoire de la Guadeloupe et de son empathie pour ses personnages.


Elle fixait l’objectif sans l’ombre d’un sourire, sans nul souci de paraître gracieuse. Son « mouchoir » à deux pointes signifiait une station inférieure. « Kité mouchwa pou chapo », quitter le mouchoir et prendre chapeau, était alors l’expression qui saluait l’ascension sociale féminine. Bref, elle détonait dans mon univers de femmes en capeline de paille d’Italie, d’hommes cravatés en costumes trois pièces de fil à fil, tous nègres bon teint.


C’est une histoire au croisé des couleurs de peau, des classes sociales, des sexes et des générations. Tout cela s’entrelace de façon compliquée, incarnant très humainement l’histoire de l’île.


Boudin de ouassous

Petits burgos aux pousses d’épinards et aux feuilles de siguine

Langouste aux mangues vertes

Porc caramélisé au vieux rhum Duquesnoy et au gingembre

Fricassée de lapin aux oranges bourbonnaises

Gratin de christophines

Gratin de pommes de cythères vertes

Gratin de bananes poto

Salade de pourpier

Trois sorbets : coco, fruits de la passion, citron

Gâteau fouetté


Une femme qui par son existence même (mulâtre, maîtresse ou servante d’un blanc béké, cuisinière de génie, illettrée) incarne une époque honnie par la génération suivante, du moins celle qui est aisée, qui se veut fière de sa peau noire, qui est très « école normale et Académie française », qui rejette le créole, mais surtout le souvenir de la misère des noirs comme une honte indélébile. Son existence est également mal acceptée par les autres et toutes ses amitiés semblent scandaleuses, prises dans le conformisme d’une petite île.

Des histoires d’amour et de sexe, d’enfance, de rancunes et d’attachements, de souvenirs qui ne passent pas. Un petit roman qui raconte avec simplicité, tendresse, prudence et talent toute l’âme humaine et toute l’histoire déchirée de la Guadeloupe.

 

À la rue de Nassau, je ne sais ce qui procura le plus de bonheur à Victoire. Retrouver Boniface ? Retrouver Anne-Marie ? Ou retrouver son antre, son domaine, son potajé ? Les marchandes qui l’avaient négligé reprirent le chemin de sa cuisine, et ce fut chaque matin un déballage de trésors. Victoire soupesait les lapines aux yeux rouges dans leur fourrure blanche, flairait les tanches et les vivaneaux. Ses doigts pianotaient, crépitaient, versaient le sel, le safran et la cardamome, coupant, désossant, parant.

 

Aurait-il été prononcé en japonais que l’effet de ce petit discours aurait été le même. Victoire ne pouvait pas le comprendre. Elle ignorait ce que signifiait les mots : « classe », « exploiteurs ». À ses yeux, les Walberg n’étaient pas des ennemis. Ni Anne-Marie ni Boniface. Elle n’osait dire qu’ils étaient ses amis. Pour employer une phraséologie obsolète, qui aurait fait bondir Jeanne, ils s’étaient toujours comportés comme de bons maîtres.

 

Seyni Awacamara, céramique 2008 collection Blachère 


Encore une fois, le roman permet de dire simplement et de façon expressive toute la complexité des appartenances et des identités alors que la tâche est si compliquée pour les historiens et les sociologues. Et c’est pourquoi je me refuse à venir dépiauter ici qui est la fille de qui et dans quelles circonstances.

 

J’étais persuadée d’avoir déjà lu Maryse Condé. À l’occasion de sa mort récente et de cette lecture, je découvre que ce n’était pas le cas et j’ai un peu honte. Je remercie donc vivement Miriam pour l'organisation de cette lecture commune. Il y a plusieurs billets sur son blog. En voici quelques-uns : La Belle créole ; Le Coeur à rire et à pleurer ; Ségou - Les Murailles de terre

Une écrivaine.

 

jeudi 7 mars 2024

Des histoires qui s’ouvrent en éventail, tels les rais du soleil.

 


 

Radu Țuculescu, Mère-vieille racontait, parution originale 2006, traduit du roumain par Dominique Ilea, édité en France par Ginkgo.

 

Une relecture de village.

Le narrateur, qui est aussi l’auteur, rencontre mère-vieille, la grand-mère très âgée de sa petite amie, qui vit dans un village et qui raconte les histoires des uns et des autres.


Le soleil se retire derrière l’église, en nage, le visage congestionné par l’effort fourni au long de la journée. Il y a traînaillé avec un enthousiasme de plus en plus mitigé, signe que l’automne s’apprête à nous quitter.


Un hameau en train de perdre son souffle. Un hameau grouillant d’étranges histoires insensées, qui allaient me happer telle une toile d’araignée. Insensé n’est peut-être pas le mot le plus juste, mais, là, j’en ai nul autre qui me vienne à l’esprit, et du reste je tiens pour oiseuse, voire absurde, toute définition correcte des faits ou des récits.


Les couples qui se font et se défont, les femmes et le sexe des hommes, les hommes et l’alcool, les racontars et les légendes familiales, le tout étrangement nimbé de réminiscences de différentes lectures – mère-vieille a un peu lu Le Maître et Marguerite. Les habitants du village prennent peu à peu des dimensions mythiques, comme cette femme dont le métier est de castrer les porcs, cette autre femme qui est la sensualité même, cet étrange berger des abeilles, etc. Ce passé plein de sève et de vigueur sexuelle contraste fortement avec l’état présent du village, maisons vides et abandonnées, vieillards se traînant doucement dans des rues désertes. La vie semble être partie – quand ça ? Peut-être après cette fameuse noce qui dura trois jours et dont on attend le récit pendant tout le livre. Que l’on ne pense pas pour autant être tombé dans un livre bucolique. Le bourdonnement des abeilles au grenier laisse penser bien des choses au narrateur, qui se gardera soigneusement de les vérifier quand il en aura l’occasion. Et quand le voile se déchire, tout à la fin, la clarté est d’une brutalité insoutenable.

Un grand plaisir de relecture.

 

Camille Claudel, Les Causeuses, 1893 plâtre Roubaix Piscine


Mère-vieille sait à peine prononcer quelques mots en roumain. Oui, bien, pognon, terre, il pleut, non… C’est à peu près tout. Elle-même parle le hongrois, la seule langue qu’elle aura parlée au long de sa vie de l’avant- et de l’après-guerre. Partant, mère-vieille me raconte en hongrois, langue que je comprends à soixante pour cent environ. Le restant, je le compense. Aidé de mon imagination. Dans mon cas, c’est à la fois imparable et fascinant.

C’est au détour de ce paragraphe, à la centième page, que le lecteur comprend que ce village est situé dans un entre-deux, entre la vie et la mort, entre la réalité et la fiction, bien sûr, mais aussi, à la frontière de deux langues.

De fait, le narrateur invente lui aussi, et vous ne serez pas étonnés que le village se transforme en une peinture de Chagall.

 

Mon premier billet. Et l’avis de Miriam.

 

 

 

mardi 15 juin 2021

Bah moi, ça va jamais très fort. Mais je finis toujours par m’en sortir.

 Radu Aldulescu, L’Amant de la veuve, publication originale 2006, traduit du roumain par Dominique Ilea, paru en France aux éditions des Syrtes.

 

Le parcours chaotique de Mite (Dimitri), un gars débrouillard, mais broyé, dans la Roumanie soviétique.

Nous suivons Mite, de son enfance avec ses frères, jusqu’aux environs de sa trentaine. Son premier amour, une veuve plus âgée que lui, son service militaire où les soldats sont employés dans des quasi-travaux forcés, son errance de petits boulots et de soirées arrosées avec des femmes (il a un certain atout), son travail de bête de somme à l’usine et puis il n’a plus rien et il ne cherche plus rien. Mite apparaît, non pas désespéré ou exclu d’un système, ni même perdu, mais s’en détachant peu à peu, refusant de jouer le jeu ou de faire semblant, comme un autre Bartleby, parce que les individus échappent toujours quand même au système, en trichant, en rêvant ou en dormant. Un Bartleby tout autant tragique, mais un peu plus minable et alcoolisé, joyeux et grimaçant.


Ça s’est passé vers l’automne. Ce Bajnoricǎ, je veux dire, c’est à lui que je pensais. Pas mauvais gars, au fond. Dès qu’il te voit tombé dans un trou, il attrape une pelle pour carrément t’enterrer… Dernièrement, il a pris une autre foutue habitude, celle de jurer à vous flanquer la chair de poule, il se frappe le poitrail comme un orang-outan de ses paumes crevassées, de vrais pondoirs à cigales ; et patati, et patata…


C’est une triste vie qui nous est racontée là, même si le lecteur oscille entre la déprime face à ces existences où rien n’est ouvert ni lumineux et le sourire devant les scènes grotesques et grand guignol qui surviennent quand on ne les attend plus.


Ben non, là-bas aussi vivent des gens et, partout où il y a des gens, il y a de la place pour le meilleur et pour le pire, et aussi une marge de manœuvre.


Il y a l’exil vers les États-Unis comme une promesse, car ceux qui ne fuient pas dès le début seront englués dans une vie sordide. Inexorablement, les voici tous avec des chaussures trouées. Malgré tout, ces individus qui se rencontrent par hasard ou qui se connaissent depuis toujours font preuve de tendresse entre eux.


Le roman peint une société corrompue et sans espoir, absurde et artificielle. Il y a comme un lointain écho de Solénoïde, car il est question de ces usines et fabriques mystérieuses, qui ne semblent rien produire, sinon un vague droit à exister pour de pauvres types qui se tuent au travail. À la fin du roman, on démolit des bâtiments, sans que l’on sache pourquoi, comme si l’on construisait et déconstruisait sans cesse, et apparaissent alors ces grandes ruines inexpliquées qui forment le décor de Solénoïde. D’ailleurs, la fameuse morgue est détruite, elle aussi.

Un long roman sur une destinée humaine.

 

Peu à peu, il s’imprégnait de son odeur forte et doucereuse, de la chaleur de ses sèves, de ses frissons silencieux qui s’amplifiaient sans cesse, jusqu’à ce qu’il s’effondre avec elle ; et de nouveau elle le suppliait d’un long gémissement répercuté par ses spasmes contre les lèvres de Mite, par les ongles qu’elle plantait dans ses épaules, refusant cette chute, tâtonnant de nouveau après sa tête et ses épaules, pendant qu’il essuyait comme des larmes contre sa cuisse, puis il rebroussait chemin vers son ventre, ses seins et ses lèvres.

 

À ce rythme, bientôt, il n’aura peut-être plus le temps d’envisager un changement. Le temps passe, le voilà qui arrive et le voilà qui passe, il est basané, il est basané, il est basané. Eh bien non, il ne passe ni n’arrive, il tourne plutôt en rond, tel un essaim de guêpes, dont on ne saurait se débarrasser en battant l’air comme un moulin ivre. Un changement ne pouvait tomber que du ciel, les grands changements ne surviennent pas juste en changeant de maître, qui reste le seul et le même, dût-on se démener tant et plus.

 

C'était (encore) une relecture, donc il y a un premier billet.


jeudi 15 avril 2021

Tout le monde vient se remplir la panse.

 Yarô Abe, La Cantine de minuit (volume 1), publication originale en revue 2006-2008, traduit du japonais par Miyako Slocombe, édité en France par Le Lézard Noir.

 

Et si on partait dans un petit resto de quartier, au Japon ? Le restaurant est ouvert de minuit à 7 heures du matin et le patron vous sert… ce que vous voulez selon la saison, ses envies et s’il dispose des ingrédients. Des petits plats simples, pour autant d’histoires courtes, bâties autour d’une assiette et d’un personnage.

Une rencontre, une histoire d’amitié, une histoire d’amour, des convives de passage, des habitués… ils sont là autour du patron à raconter leur vie et à parler du plaisir qu’il y a à manger.

C’est très différent du Gourmet solitaire. Déjà ici, ce n’est pas du tout solitaire. La cantine est dans la ville. Yakusa, chanteuse, stripteaseuse, sportif, voisin se croisent. Point de contemplatif ici. On a les petites habitudes culinaires les uns des autres et les clients que l’on désigne par leur plat favori. Et puis le dessin est très différent, beaucoup plus manga selon notre point de vue, avec des personnages aux traits bien reconnaissables et expressifs.

Au fil des nuits, vous dégusterez le délicieux curry de la veille, des algues grillées, un katsudon, des concombres marinés dans du son de riz salé, de la pastèque, un sandwich aux œufs, des huîtres panées, des nouilles sautées, etc. etc.

Et puis le dessin est très réussi. Les personnages sont bien caractérisés.

C’est plein de douceur, on a envie de s’asseoir avec eux, de prendre une bière et de goûter aux œufs de colin à point. En attendant, je suis allée faire un tour chez le traiteur japonais d’à côté !

C’est plein de tendresse. À croquer !

 




jeudi 28 janvier 2021

Il y a des larmes dans les choses.

Daniel Mendelsohn, Les Disparus, traduit de l’américain par Pierre Guglielmina, parution originale 2006.

 

L’auteur se souvient des réunions familiales, quand il était enfant, quand tous ces vieux juifs américains le regardaient les larmes aux yeux, parce qu’il ressemblait tellement à Oncle Shmiel. Oncle Shmiel, sa femme et leurs quatre filles, tués par les nazis. L’auteur se souvient aussi des histoires que racontait son grand-père. Et il raconte comment il a décidé de savoir ce qu’il s’était réellement passé pour pouvoir le raconter à son tour.


Olga nous a raconté que le bruit de la mitrailleuse en provenance du cimetière (qui était au bout de la route, à deux pas de chez elle) était tellement horrible que sa mère, qui avait alors une quarantaine d’années, avait sorti une vieille machine à coudre et s’était mise à piquer, afin que le grincement de la machine déglinguée pût couvrir les coups de feu. La mitrailleuse, la machine à coudre.


C’est un gros livre passionnant. Nous y suivons le long parcours de Mendelsohn, souvent accompagné d’un frère, pour rassembler quelques informations sur la mort, mais surtout sur la vie de ceux qui ont disparu. Les souvenirs des anecdotes familiales, avec les premières confrontations de témoignages. La lecture d’archives. La rencontre avec les juifs survivants de cette petite ville d’Ukraine, qui nécessite des voyages en Europe, en Israël et en Australie. Le voyage sur place, une fois, deux fois, sans oublier de se retourner une dernière fois, de poser une dernière question.

Très vite apparaît l’impossibilité de savoir exactement ce qu’il s’est passé. Parce que ceux qui ont survécu, forcément, n’étaient pas présents, sinon ils n’auraient pas survécu. Parce que si longtemps après il reste des bribes d’information transmises de façon indirecte. Les histoires se mélangent et deviennent indécidables (il est facile de reconnaître un proustien dans l’auteur). Le livre fait la part belle aux minces phrases que l’on peut répéter à propos d’un voisin ou d’une camarade d’école dont on se souvient vaguement, tout ce qu’il reste après toutes ces années (elle avait de belles jambes ; il était un peu sourd).


Euh, a-t-elle répondu en haussant les épaules, comment voulez-vous que je la décrive ? Elle était accueillante, sympathique et… Euh… Je ne peux pas vous en dire plus, parce que la vie…

Tout le monde est resté silencieux un moment, et puis Sarah a rompu le silence en riant. Elle a dit, Elle était probablement comme toutes les autres mères juives !


Il y a aussi la place de la photographie. Mendelsohn dispose de plusieurs photographies de sa famille disparue et réalise avec embarras que les survivants qu’il rencontre ne possèdent aucun souvenir de leur vie d’avant, pas même une photographie. J’ai trouvé très émouvant le passage où un de ces survivants explique avoir sauvé quelques photographies et les protéger et leur souhaiter tous les soirs une bonne nuit, comme il souhaiterait une bonne nuit à sa famille. Par ailleurs, l’auteur est souvent accompagné de son frère photographe qui immortalise les différents témoins et les lieux. Cela s’est passé là. En revanche, il aurait été utile de légender les photographies et de les lister pour pouvoir s’y retrouver plus facilement.

Et la langue. Mendelsohn est américain, parle allemand, comprend approximativement le yiddish. Il restitue autant que possible la prononciation si typique de ses locuteurs qui parlent polonais, yiddish, hébreu, russe, ukrainien, car ces petits faits de langue sont autant de fragments d’un passé lui aussi disparu. Il en va de même des plats cuisinés dans cette Europe juive.

Les interrogations comme autant d’abîmes sans fond sur le rôle joué par les Ukrainiens. Les Allemands étaient nazis, mais les voisins ? On est ici dans la Shoah de proximité, la Shoah par balles, étudiée plus récemment que celle des camps d’extermination. Il y a ceux qui ont trahi, ceux qui ont caché, ceux qui ont fait comme ils ont pu. Des années plus tard, le petit Daniel se demande avec angoisse si leur femme de ménage aurait pu trahir ses parents.


Berlin, Mémorial de l'Holocauste.
Les quatre filles, qui seront toujours jeunes, auraient été les « cousines polonaises » entre deux âges que nous serions allés voir un été, disons, dans le milieu des années 1970, mes frères, ma sœur et moi. Quand j’ai fait part de cette étrange idée à mon frère Andrew, il est resté silencieux un moment et il a dit, Ouais, ça te fait penser que l’Holocauste n’est pas quelque chose qui a simplement eu lieu, mais que c’est un événement qui est toujours en cours.


Le récit de cette grande quête est entrecoupé par le commentaire de la Genèse, en suivant le rite juif et en citant les exégètes de la Torah. Ce récit mythique est celui d’une création et d’une annihilation de l’humanité (le Déluge), de la mort injuste des innocents (destruction de Sodome), une histoire d’exil et de cohabitation entre peuples (la vie d’Abraham), une histoire de famille où un frère tue un frère comme un voisin tue un voisin, parce que les tragédies se produisent surtout entre les très proches. Où les différentes histoires s’éclairent mutuellement, ce qui permet de faire le lien entre le petit témoignage sur un individu et les six millions de morts à l’échelle de l’humanité. Mendelsohn s’attache de façon maniaque au plus petit détail (des fraises), car s’il cherche une histoire mémorable, il récolte les bribes d’une vie ordinaire, qui est tout autant mémorable et attachante. Et puis les mythes grecs sont présents aux côtés de ceux de l’Ancien Testament, pour parler des tragédies humaines.

L’image frappante d’un cimetière vide.


Matt a dit sur un ton véhément, Beaucoup de gens veulent savoir comment ils sont morts, mais pas comment ils ont vécu !

Suivant le fil de sa pensée, Marek a hoché la tête et dit, Les gens pensent qu’il n’est pas important de savoir si un homme était heureux ou s’il était malheureux. Mais c’est très important. Parce que, après l’Holocauste, ces choses ont disparu.

 

J’avais lu ce livre à sa sortie en France. Je voulais le relire depuis plusieurs années et la semaine consacrée à l’Holocauste organisée sur les blogs littéraires par Passage à l’Est et Si on bouquinait m’en a donné l’occasion.



jeudi 30 avril 2020

Je crois que je ne pourrais pas être heureuse si j’étais loin de lui, même là-bas.

Martha Hodes, La Femme du capitaine. Guerre, amour et race dans l’Amérique du XIXe siècle, traduit de l’américain par Julia Burtin, parution originale 2006, édité en France par Anacharsis.

Un livre d’histoire comme une grande saga américaine.
À partir de la lecture d’une correspondance ancienne, Martha Hodes s’est lancée sur les traces d’Eunice Richardson, une américaine du XIXe siècle. Nous parlons d’une Yankee de Nouvelle-Angleterre, une ouvrière blanche, d’une famille modeste. Un mari ouvrier, elle-même travaillant à l’usine, gagnant peu d’argent. Quelques années en Alabama. Et puis, la guerre de Sécession, avec ses déchirements : les deux frères d’Eunice s’engagent dans l’armée du Nord, pour défendre l’unité du pays, tandis que son mari et un beau-frère sont dans l’armée du Sud. Devenue veuve, elle connaît une existence de misère dans le Vermont, à faire des ménages et des lessives. Et puis… elle choisit de changer de vie en épousant Smiley Connolly, un négociant et capitaine des îles Caïmans, dans les Caraïbes, un homme à la peau claire, mais un noir, avec des ancêtres esclaves venus d’Afrique.

Smiley Connolly offrit à Eunice et ses enfants une stabilité pour le reste de leur vie mais, s’il lui procura le bien-être qui lui avait si longtemps manqué, il y avait un bémol. En l’épousant, Eunice renonçait à jamais à la respectabilité tant désirée de femme blanche de la Nouvelle-Angleterre.

Voilà un livre passionnant ! L’historienne s’appuie sur la correspondance familiale, mais y ajoute les nombreuses archives trouvées ailleurs, des extraits de la presse, des analyses sur les différents aspects de la vie d’Eunice : la condition économique des ouvriers vers 1850, la culture Yankee (vis-à-vis des Irlandais par exemple), la pensée religieuse, la déchirure de la guerre civile, les exigences supportées par une femme qui doit travailler, mais n’a plus de quoi se payer un chapeau, ce que cela suppose de faire des lessives à cette époque-là, le racisme, la vie aux Caïmans, les enjeux portés par les lettres au sein d’une famille. Le livre restitue une part de l’histoire des États-Unis, tout en suivant le destin d’Eunice. Elle réussit finalement à trouver le bonheur et à accomplir le rêve de toute femme moyenne de l’époque (avoir sa maison, un mari aimant, des enfants, une bonne), mais en s’exilant loin de son pays et de sa famille et en rompant avec toutes ses attaches.
Parmi la liste de choses intéressantes : l’orthographe qui permet de deviner la prononciation de certains mots, les cités pour les ouvriers, la différence de vie entre les villes de Nouvelle-Angleterre et celles du Sud, les interrogations sur les lettres manquantes et sur le silence de la correspondance, la couleur de la peau qui n’a rien d’évident selon le lieu où l’on se trouve, les mythes sur lesquels se sont construits les États-Unis.
Un destin individuel et un portrait collectif. Et bien sûr, la rencontre avec les descendants !

Une fresque dans les rues de Philadelphie.
La lessive était la tâche ménagère la plus souvent sous-traitée par les familles, car il s’agissait du fardeau le plus pesant. La lessive commençait par la fabrication du savon, qui consistait à faire fondre puis bouillir de la graisse, du lard, des cendres et de la chaux pendant des heures sur le feu, en écrémant et en remuant jusqu’à ce que la mixture refroidisse et se solidifie, avant de faire fondre et durcir à nouveau le mélange. Après cela, il fallait tirer de l’eau, faire un feu pour la chauffer, y faire tremper les affaires sales, faire bouillir et remuer le mélange, frotter le tissu contre la planche à laver, rincer, essorer, amidonner avant d’essorer à nouveau, puis ramasser le linge et étendre chaque pièce lavée sur une corde à linge.

Il y avait plutôt qu’Eunice éprouvait des difficultés à mettre des mots sur la vie qu’elle avait choisie : se marier par-delà les frontières raciales, renoncer à sa famille, quitter sa terre natale probablement à tout jamais, vivre parmi une communauté d’anciens esclaves et de personnes d’origine africaine. Quand j’écris et que j’ai tant à te dire, et que je pense à la grande distance que ces mots doivent traverser pour te parvenir, j’ai l’impression que je dois être brève et passer sous silence beaucoup de ce que j’aimerais dire. Eunice savait pertinemment que cette grande distance signifiait davantage que les milles marins et les kilomètres.


Une auteure.