La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 30 juillet 2026

Mr. Snopes ratait probablement la majeure partie de ce qu’on lui disait par derrière, mais il ne perdait jamais rien de ce qu’on ne lui disait pas en face.

 

William Faulkner, La Ville, parution originale 1957, traduction de l’américain par Jules Bréant, révisée par Marc Amfreville, Antoine Cazé et Aurélie Guvillain ; édité en France par Folio/Gallimard.


À l’ouverture du roman, je lis ce premier paragraphe :
Je n’étais pas encore né, c’est donc le Cousin Gowan qui était là, assez grand pour voir et se souvenir et me raconter par la suite lorsque je fus en âge de comprendre. Ou plutôt, c’était le Cousin Gowan plus l’Oncle Gavin ou mieux peut-être l’Oncle Gavin plus le Cousin Gowan. Lui – le Cousin Gowan – avait treize ans. Son grand-père était le frère de Grand-Père, alors, à l’époque où le récit des événements nous parvint, et on ne savait ni l’un ni l’autre quel était notre degré de parenté.
 et je fais wahou, ça va dépoter. Voilà un auteur qui ne nous dit pas tout.

Ce premier paragraphe pose d’ailleurs en évidence le point central : qui raconte l’histoire ? Qui raconte l’histoire de Flem Snopes et celle de son ascension à Jefferson ? Et qu’est-ce qui nous est vraiment raconté ? D’emblée, nous sommes invités à nous méfier de ce récit, rapporté par ouï-dire.
Donc on reprend Flem Snopes au moment où il quitte le Domaine du Français et s’installe en ville avec femme et enfant, et avec sa palanquée de cousins. L’idée est de le suivre au gré de son ascension sociale, non pas irrésistible, mais opiniâtre, acharnée, en quête de richesse, mais surtout de respectabilité.

Parce que nous tous dans notre contrée, même après un demi-siècle, avons encore une vision sentimentale des héros de notre chevaleresque débâcle, de notre défaite irrévocable, irréparable, et ces héros étaient vraiment nos héros, car c’étaient nos pères et nos grands-pères, nos oncles et nos grands-oncles au temps où le colonel Sartoris avait recruté ses combattants ici même dans notre comté et ceux qui le jouxtaient.

Mais après une première anecdote incompréhensible de vol de cuivre dans une usine hydraulique, le récit revient en arrière et on en apprend davantage sur ce qu’il s’est réellement passé au Domaine du Français. On se rend compte que lors de la lecture du Hameau on ne possédait pas alors tous les éléments nécessaires à la compréhension. Les nouveaux éléments ne révolutionnent pas notre vision, mais la complètent, et suggèrent surtout que la narration du roman s’opère de biais et de façon partielle.
(Page 120 j’ai fini par comprendre que chaque chapitre était précédé du nom de son narrateur.)

Autrement dit, vous avez été envoyés. Envoyés par une maudite bande de satanées vieilles bonnes femmes des deux sexes, ou plutôt d’aucun. 

Dans La Ville, nous voyons Flem Snopes mettre la main sur la banque de la ville, tandis que ses cousins prennent (avec plus ou moins de succès) un hôtel ou un restaurant. Toutefois, l’accent se déplace d’abord sur son épouse, Eula, la femme par excellence, qui ne nous est pas précisément décrite, mais dont la vue paralyse tous les mâles, notamment l’un des narrateurs, mais aussi le maire flamboyant de la ville. Mais il y a également la génération suivante, celle des fils aux prénoms improbables, et surtout de la fille. Et dans la stratégie de Snopes, les femmes sont bien évidemment tout à la fois des pions et des éléments imprévisibles, qu’il s’agit donc de maîtriser de gré ou de force. C’est vrai pour lui, mais aussi pour ses adversaires – et l’attirance malsaine d’un homme adulte pour une fille de 16 ans prend soudain l’allure d’une manipulation contre son père. Il y a aussi le goût des hommes pour les automobiles bruyantes dont ils se servent pour manifester leur autorité sur telle ou telle femme.

Au fur et à mesure apparaissent des personnages secondaires, ou des personnages qui sont de moins en moins secondaires – j’apprécie beaucoup la façon dont Faulkner mène son roman, le nourrissant par des biais inattendus, lançant des pistes qui s’égarent et disparaissent, ou qui réapparaissent. C’est une ville, il y a un shérif, un agent de police, une maîtresse d’école, des associations de dame, un lycée, des gamins qui se battent. Tous ces gens mettent de la vie dans la ville et le roman, créant des intrigues parallèles, qui viennent percuter la trajectoire de Flem Snopes ou celle des narrateurs à des moments inattendus.

Alors comme ça rien ne s’était produit et maintenant c’était déjà trop tard, avec le soleil qui déclinait et pourtant le poirier dans le jardin sur le côté avait déjà fleuri et puis perdu ses fleurs depuis un mois et maintenant l’oiseau moqueur s’était installé dans l’églantier rose, et il recommençait déjà à chanter là où il avait chanté toute la nuit durant la semaine entière jusqu’à ce qu’on se demande pourquoi diable il ne s’en allait pas ailleurs pour laisser les gens dormir.


Et l’on retrouve Ratliff, qui semble tout savoir, ou qui en donne l’impression, qui apparaît derrière la porte à chaque moment important, qui concentre l’attention sur tel ou tel point. N’est-ce pas lui qui mène la narration ? 
Par exemple, les actions de Flem Snopes sont décrites le plus souvent a posteriori, quand les autres personnages ont réussi à les décortiquer et à les analyser. Mais un chapitre particulièrement brillant adopte le point de vue de l’oncle Gavin, lui-même essayant de restituer avec finesse et compréhension le raisonnement et la stratégie de Snopes – c’est habile !

Après toutes ces années d’efforts pour se créer et maintenir la situation unique qu’il s’était faite à Jefferson, Ratliff ne pouvait se permettre de courir le risque de se promener dans les rues sans avoir toute prête la réponse adaptée à toutes les situation et à chacune en particulier qui ne le regardaient en rien.

Par ailleurs, ce roman se construit en parallèle à un autre, Sartoris (un des très bons), renforçant ainsi cette impression ou cette illusion d’avoir affaire à un monde complet et cohérent. Aucun des personnages n’est isolé ; Faulkner bâtit un univers subtil, complexe et entrecroisé.

G. Münter, Vue depuis un attelage de chevaux sur la route, Texas 1900


J’ai tout à la fois la sensation que l’auteur sait exactement où il veut nous emmener, qu’il s’enlise lui-même et qu’il prend plaisir à nous égarer. Le récit fait des sauts de cabri. Comment expliquer sinon qu’après ce chapitre consacré à l’avenir d’une fille de bonne famille, le chapitre suivant s’ouvre sur une histoire de mulets particulièrement embrouillée ?

C’était impossible de pénétrer les yeux de Mr. Hampton tellement ils vous fixaient durement ; c’était aussi impossible de dépasser le barrage de ses yeux que de dépasser un cheval sur un sentier juste assez large pour le passage d’une bête et trop étroit pour laisser la place à un cheval et à un homme en même temps. C’était impossible de pénétrer les yeux de Mr. Snopes parce que jamais ils ne vous regardaient vraiment, tout comme une mare d’eau stagnante ne vous regarde pas.

… ses yeux, non pas de ce bleu violent et poudreux des fleurs automnales, mais du bleu des fleurs de printemps, de ce mélange inextricable de glycine, de bleuet, de pied-d’alouette, de campanule, couleur du temps de toutes les filles séduites et de la bonne fortune des garçons, et trop tard pour le chagrin, trop tard.

Bref, j’ai adoré cette lecture. Je suis bien décidée à lire le troisième volume de la trilogie à l’automne. En attendant, c'était une lecture commune avec Ingannmic - elle raconte drôlement mieux que moi, allez lire son billet. Keisha quant à elle a lu un fragment antérieur de la Snopes Familiy, Barn Burning une nouvelle parue en 1939 et parlant de cette histoire de grange brûlée et elle a lu en VO, elle est très forte !

Et si vous hésitez à vous lancer, voyez ce petit catalogue de titres :

Le Bruit et la fureur (1929) : le récit d'une famille, mais d'abord leurs cris et leurs plaintes, leurs larmes et leurs regrets
Sartoris (1929) : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur. L'histoire de la famille Sartoris
Sanctuaire (1931) : un roman assez facile à lire, mais sombre et éprouvant
Tandis que j'agonise (1930) : le plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août (1932) : le Sud des années 30, marqué par son lourd héritage, un roman dense et sombre, mais très réussi
Descends, Moïse (1942) : la longue histoire d'une famille noire et blanche du Mississippi

La trilogie des Snopes : Le Hameau (1940) où Flem Snopes apparaît et s'empare d'un grand domaine et de la fille de la maison


mardi 28 juillet 2026

La dernière chose dont j’avais besoin en ce moment c’était de me mettre à rêver de Babylone.

 

Richard Brautigan, Un privé à Babylone, édition originale 1977, traduit de l’américain par Marc Chénetier, édité en France par Christian Bourgois.

Brautigan, c’est une lecture d’été.

Le narrateur est détective privé raté à San Francisco et le récit de ses avent… de son existence suffit à ridiculiser les hommes forts à la Sam Spade des romans noirs.
Notre héros n’a plus de bureau, ne paie plus son loyer, n’a pas réussi à coucher avec sa secrétaire, n’a plus de balles dans son revolver, doit téléphoner à sa mère, mais ça y est, un client l’a contacté, les affaires (re)prennent ! Ou pas.
Petite particularité : l’activité préférée de ce privé est de rêver à Babylone. Rêve où il est champion de sport, super détective, accompagné de la plus charmante des secrétaires et où ce brave Nabu (-chodonosor, et oui) lui tape dans la main. Bref, voilà qui n’aide pas à sa concentration.

« Quoi ? » dis-je, parce que c’était sans aucun doute un « quoi » qu’il fallait à ce moment-là et qu’à part un « quoi » rien n’aurait pu convenir à la situation.
Crécy, Pacific street, encre aquarelle, 2013 coll. privée


Une fois passé le charme de ce début tout en pastiche, il y a eu un petit moment poussif, parce que c’est bon, on a compris le truc… ça traîne... Et puis débarque le client, pardon la cliente, et là, les choses s’emballent, parce qu’il s’agit de voler un cadavre à la morgue, et puis des malfrats, et puis la police, et puis, etc.

Bref, une lecture très plaisante pour quand il fait trop chaud.

Si je me laisse avoir par tout ça, je commence à penser à Babylone et alors ça ne fait qu’empirer parce que je préfère penser à Babylone qu’à n’importe quoi d’autre et quand je commence à penser à Babylone je ne peux faire que penser à Babylone et puis ma vie entière part à vau-l’eau.

Où je découvre à cette occasion que Brautigan a aussi publié un pastiche de roman gothique, de roman western, etc.


Richard Brautigan sur le blog :

La Pêche à la truite en Amérique : un roman plein d'humour "sautillant"
Sucre de pastèque : encore un roman plein de charme que je qualifie de surréaliste
La Vengeance de la pelouse : des nouvelles au ton poétique et décalé


jeudi 25 juin 2026

La vague impression générale que Montréal était constituée de banques et d’églises.

 

Rupert Brooke, Lettres d’Amérique, textes parus en 1913-1914 dans la Westminster Gazette et en volume en 1916 avec une préface d’Henry James, traduit de l’anglais par Jean Pavans, édité en France par Payot Rivages en 1998.


1913, un jeune poète anglais, beau, cultivé et prometteur, découvre les États-Unis et le Canada et en rend compte par lettres.

Voilà un livre que j’ai pris plaisir à lire, le soir, à titre de détente. Ce n’est pas un grand texte, mais cela m’intéresse toujours de voir un endroit que je connais un peu (le Canada) via des yeux étrangers et lointains. C’est que le voyage de Brooke est original, puisqu’après New York et Boston, il se rend en train à Montréal. De là, croisière sur le Saint-Laurent jusqu’au Saguenay, puis voyage via les grands lacs jusqu’à Winnipeg (c’est au milieu du pays), puis train à travers les grandes plaines.

Cependant, c’est en se promenant dans les rues de Québec, ces artères médiévales, étroites, tortueuses, escarpées et revêches, qu’on prend pleinement conscience de son charme. Elle mérite presque d’être taxée de pittoresque – qualité abominable ! Mais même le pittoresque devient séduisant dans ce pays. On se sent vraiment en terre étrangère, car les gens ont une langue à eux, des mouvements vifs, décidés, cinématographiques, et une gaieté inexplicable, qui frappe le visiteur. On se croirait presque à Sienne ou dans un vieux bourg allemand, sauf que Québec a des tramways et des silos à grains pour montrer à quel point elle est vivante.

Le recueil me laisse un peu sur ma faim dans la mesure où il n’y a pas la côte ouest (Vancouver ? San Francisco ?) alors même que l’auteur a dû s’y embarquer pour les îles des mers du Sud, comme l’on disait alors, puisque un chapitre porte sur Samoa.

Ensuite ? C’est la déclaration de guerre, et un texte très émouvant où Brooke affirme avec force qu’il n’a rien contre l’Allemagne et les Allemands, mais qu’il aime son pays. Il s’engage pour le défendre et il meurt en 1915. John Lewis-Stemple pense certainement à lui quand il parle des jeunes hommes tués au front pour défendre un bout de prairie, leur patrie.

On trouve dans le recueil les écueils attendus des auteurs du temps : rêverie romantique sur un pays soi-disant vide et inhabité, rêverie romantique sur l’Indien en voie de disparition, rien sur les noirs aux USA, les bienfaits de la colonisation des Samoa, les propos sur l’immigration non contrôlée.

Mais je note : la belle description de Manhattan, l’humour – par exemple pour décrire la liberté d’attitude permise par le port de la ceinture américaine versus les bretelles anglaises, l’enthousiasme (incompréhensible à mes yeux) pour la ville d’Ottawa sous prétexte qu’il s’y trouve un Parlement (!), l’excursion à Niagara, la belle description des rivières et des lacs et des paysages en général, l’évocation d’un pays en train de se construire avec des villes nouvelles et des institutions toutes neuves.

Le lac Louise est un tout autre univers. Imaginez un petit lac circulaire de un ou deux kilomètres de diamètre, situé à deux mille mètres d’altitude, entre de grandes falaises de roches brunes, couvertes d’un manteau de pins dense et sombre. À une extrémité, les eaux sont nourries par les fontes laiteuses d’un vaste glacier qui s’élève au milieu des champs de neige d’un des sommets les plus hauts et les plus admirables des Rocheuses, montant la garde sur l’ensemble.

R. Whale (att.), Le Train du Canada Southern Railway à Niagara ,1870, Ottawa


Brooke fait partie des poètes cités par Dan Simmons dans Le Grand amant.



jeudi 30 avril 2026

Rien que cette froide, incurable, presque paisible, inexorabilité.

 

William Faulkner, Le Hameau, rédigé de 1931 à 1939, publication originale 1940, traduit de l’anglais par René Hilleret, édité en France par Gallimard/Folio.


Au début du roman, nous faisons connaissance avec la famille Varner, installée sur un domaine près de Jefferson, occupé avant la guerre civile par un Français oublié. Le fils aîné embauche un métayer pour prendre une ferme, métayer dont on apprend qu’il est soupçonné d’avoir incendié une grange – à moins que ce ne soit son fils – un fils, Flem Snopes, qui se fait embaucher comme commis au magasin. Le roman raconte l’ascension sociale et financière de ce Flem Snopes.
(Vous inquiétez pas si la 4e de couv semble raconter le roman parce qu’en fait elle ne l’a manifestement pas lu.)

Il était là, assis dans le chariot, à l’aise et détendu, avec ses yeux malicieux et intelligents dans sa face brune, douce, rasée de près et propre, avec sa chemise délavée parfaitement propre, sa voix agréable, traînante, racontant des histoires, tandis que Varner, la figure bouffie et empourprée, le regardait avec des yeux flamboyants.

Ce roman est un peu déroutant, manquant de construction, les scènes se suivant sans forcément une réelle articulation, et même, disons-le, un peu décevant pour du Faulkner. Et pourtant je ne l’ai pas lâché. Wikipedia m’apprend que l’auteur l’a rédigé en reprenant des textes parus en nouvelles indépendantes, ce qui explique mon impression. C’est d’ailleurs après coup que l’idée lui vient de rédiger une trilogie, le roman étant au départ autonome.

Un des points forts est constitué par le point de vue de biais. Il est rare que l’histoire nous soit racontée du point de vue des personnages principaux, le fils Varner ou Flem Snopes, au point où le personnage principal semble en réalité Ratliff, un vendeur itinérant de machines à coudre et arrangeur de toutes sortes d’embrouilles, qui s’absente et revient, et raconte les événements à d’autres – ou pas. Rien d’étonnant à ce que l’on ne comprenne pas tout. Ratliff raconte des histoires interminables dans lesquelles on s’embrouille, surtout ces histoires d’argent et de prêts dont on ne sait qui signe quoi, sans parler du fait que les cousins Snopes semblent se multiplier (j’ai franchement un doute sur la qualité de relecture de Gallimard, j’ai l’impression de n’avoir pas été la seule à mélanger tous les Snopes). Ce sont des histoires tortueuses et enveloppantes, qui n’expliquent rien et qui embrouillent, qui racontent toute une société. Ce point de vue bancal traduit aussi toute la maîtrise de la narration par Faulkner.

Girouette 19e siècle, Musée américain de Bath 


Je note l’intérêt presque irrépressible pour les chevaux, avec des scènes de vente et de maquignons, et des poulains sauvages. Je note aussi la violence, contre les femmes qui ne sont rien, contre les animaux à peine plus importants. Il y a au milieu du roman la lumineuse échappée d’une vache et d’un simple d’esprit.

L’air vif et très chaud, qui semblait rempli par la lente et pénible plainte des chariots chargés, sentait le coton brut, des brins de coton s’attachaient aux herbes du bord de la route raidies de poussière et s’incrustaient sous les sabots et les roues, dans la poussière foulée par les pieds.

Il remarque alors le retour de ce qu’il a découvert pour la première fois trois jours auparavant : que l’aurore, la lumière, ne vient pas du ciel sur la terre mais est produite par la terre elle-même, comme si elle soupirait.

Parce qu’un roman moyen de Faulkner, ça reste un roman de Faulkner, je suis prête à lire la suite de la trilogie. Aujourd'hui, c'est une lecture commune avec Ingannmic : son billet est super ! Et il s'ouvre par une incroyable citation.

Faulkner sur le blog :

Descends, Moïse et Le Bruit et la fureur : pour ces deux-là, on est dans le dur
Sanctuaire le deuxième plus facile pour commencer, mais il est sombre, sombre.
Tandis que j'agonisele plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août : un bon roman (mais très sombre)
Sartoris : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur.





jeudi 26 mars 2026

In fact, it was largely against Boucher that Diderot defined his own pictorial aesthetic and taste.

 

Melissa Hyde, Making Up the Rococo. François Boucher and His Critics, édité par le Getty Research Institute, 2006.

Je vous ai déjà parlé ici du rococo, mais assez peu de François Boucher, pourtant son principal représentant, à tel point que, quand le mot « rococo » a été inventé au moment de la Révolution, terme péjoratif, il était quasiment synonyme de Boucher ou… de Pompadour. Et oui.


Le point de départ de Hyde se situe au moment de la Révolution, quand David et ses élèves et les critiques se construisent par opposition à ce qui les précède : la peinture néoclassique serait une peinture virile, républicaine, morale en opposition à ces petits marquis poudrés ridicules. Une opposition que les historiens de l’art ont eu un peu trop tendance à prendre pour argent comptant (que l’on retrouve d’ailleurs sous la plume d’Eaubonne) – David omettant soigneusement de parler de ses peintures de jeunesse.
Alors Hyde se penche sérieusement sur le dossier, les peintures de Boucher d’un côté, les textes des critiques d’art de l’autre.

It may be that the very strategy of genreing a genre or a style as feminine, or of identifying an artiste like Boucher as a "ladies’ painter", all in the service of elevating and privileging Grand Manner history painting, distorted the realities of women’s involvement in the arts. But these texts also surely evince women’s presence in the aesthetic culture to a degree that heretofore has not been acknowledged.

Les femmes auraient mis la main sur les commandes artistiques (est-ce vrai ? Ou Boucher peint-il également pour les hommes et les femmes ?), notamment une, « la Pompadour » – c’est elle, ce sont elles que l’on critique. Elles seraient responsables de la décadence de la grande peinture (les commandes pour les hommes sont-elles si différentes ?). En l'occurrence, on reproche au peintre sa teinte rose, fardée, symbole du maquillage, de la frivolité, de l’artifice et de la fausseté.

Surtout la peinture de Boucher serait trop indifférenciée : les femmes sont bien des femmes, mais les hommes ne tiennent pas assez de leur sexe et la grande mythologie ne se distingue pas assez de la pastorale. En parallèle, au théâtre, le public adore les pièces où les femmes jouent des rôles d’hommes qui se déguisent en femme, avec tous les quiproquos associés (il y a Marivaux, mais vous avez peut-être vu le film Les Amours d’Astrée et Céladon). Pour l’élite culturelle des années 1750, l’ambiguïté, qu’elle soit sociale ou sexuelle, est une valeur recherchée. Mais pour les critiques d’art, c’est absolument insupportable.

Boucher’s pastorals and his history paintings also failed because they eluded clear catagorizations : they, too, closely resembled each other – an ambiguity that also labeled them as feminine. Boucher’s painting can no more be considered essentially feminine than essentially masculine – properly, they ought to be understood as boh and neither.

Analysant finement les compositions de plusieurs peintures, Hyde montre que le peintre, parfaitement capable de représenter un homme bien musculeux quand il en a envie, choisit sciemment de jouer sur les diverses ambiguïtés visuelles, s’adressant à un public de connoisseurs, confondant Jupiter et Diane dans des chairs roses, les plaçant dans les mêmes fourrés que les bergers, jouant avec le pinceau sans s’occuper ni des poètes, ni des critiques, attentif à la seule peinture.

Cette analyse très précise est très stimulante. Évidemment là encore il manque l’examen des dessins et de la matérialité des œuvres de l’incroyable dessinateur que fut Boucher, mais j’apprécie ce travail si fin, d’une œuvre à l’autre. Les peintres s’expriment par la peinture et pour la peinture.

Boucher, La Nymphe Callisto séduite par Jupiter sous les traits de Diane, 1759, Kansas-City, Wikipedia.
Connaissez-vous l'histoire racontée par Ovide ? Une domination brutale, masculine et divine, une histoire mythologique, alors que Boucher supprime tout cela et montre avec beaucoup de malice une scène de complicité sensuelle rêvée au creux des buissons - destinée au regard voyeur de ses commanditaires, hommes et femmes... un doux rêve peut-être... En tout cas, la hiérarchie "naturelle" et le grand dieu sont égratignés.


It was critics with investments in the polar opposition of man and woman who anxiously labeled the ambiguities of gender and genre in Boucher’s paintingsas exclusively feminine. It was these critics who critiqued a world that was not so binary in terms of a binary model of gender. For Boucher’s defenders and his public, the status of his works would have been less decided given their playful uncertainties, their graces, which corresponded to social ideals and polite fashions that attenuated differences between the sexes.

Alors certes, c’est un livre que vous ne lirez pas. Et en plus, la plupart d’entre vous ne connaissez pas très bien la peinture de Boucher. Mais regardez ce que l’on peut faire en histoire de l’art ! Il ne s’agit pas seulement d’accrocher de belles œuvres aux murs et de baptiser ça « exposition ». Cette monographie informée des débats sociaux et culturels d’une époque ne se contente pas de dire « telle œuvre a eu du succès critique et telle autre non ». Non, on fait travailler ensemble la peinture d’un artiste (qui lui, n’écrit rien et s’exprime uniquement par le pinceau) et les textes des critiques et on regarde là où ça s’entrechoque.




mardi 20 janvier 2026

Il ajoutait que la vie était toujours aussi difficile, mais que le pays sortait enfin de la poussière.

 

Sanora Babb, Eux dont les noms sont inconnus, traduit de l'américain par Thierry Beauchamp, édité en France en 2024 aux éditions du Sonneur.


Nous sommes avec la famille Dunne, dans les champs de l’Oklahoma, dans les années 20-30 et la misère règne. Les banques s'approprient progressivement les terres. La sécheresse et la poussière empêchent les récoltes de croître. Il faudrait partir ailleurs, en Californie, pour pouvoir nourrir sa famille.
Cela vous dit peut-être quelque chose.

Le vieil homme avait obtenu une récolte correcte de sorgho à balais cet été-à et le prix de la tonne avait été mailleur que d'habitude, mais une fois que les dettes de l'année eurent été réglées et qu'il eut mis de côté un peu d'argent pour commander par correspondance les provisions de l'hiver, il ne resta plus rien.
C'est le début.

Babb a rédigé plusieurs articles sur un camp fédéral californien destiné aux réfugiés du Dust Bowl. Elle a travaillé pour aider ces réfugiés et a pris de nombreuses notes, à partir desquelles elle a écrit ce roman dans les années 30. Entretemps, elle avait prêté ses notes de terrain à un autre écrivain, John Steinbeck. Il n'y a aucun doute sur le fait que Steinbeck a largement puisé dans ce matériau, mais qu'il n'en a jamais rien dit. En 1939 Steinbeck fait paraître Les Raisins de la colère et c'est immédiatement un succès de librairie et un chef-d'oeuvre. Aucun éditeur n'a voulu du manuscrit de Babb, dont le propos était beaucoup trop proche. Il a fallu attendre 2004 pour que le roman paraisse aux États-Unis.

Münter, Jim Wade nourrissant les porcs, Arkansas 1900

Et alors ?

J'ai lu Les Raisins de la colère en mai 2024 et j'ai énormément aimé. Quelle ampleur ! Quelle vision ! Aucune restriction sur ce point.


J'étais curieuse de lire le roman de Babb. On est ici dans la veine réaliste du roman du 20e siècle, grande attention portée aux pauvres et aux familles, notamment aux femmes, avec une forte dimension sociale collective (en Californie, il y aura une grève et le partage des gains). Nous sommes loin ici des figures allégoriques un peu grandioses de Steinbeck. Nous sommes au ras du sol et tout est très concret. L'écriture me paraît très forte.
La description de la vie en Oklahoma occupe ici les deux tiers du roman et prend toute son importance. D'ailleurs l'espoir d'un retour est infime, mais pas totalement absent.

Les hommes parlaient du blé, ou de la météo dont ils avaient besoin. Une gelée. De la neige pendant l'hiver, qui recouvrirait les champs et s'infiltrerait dans le sol, sous les racines pour que les jeunes plants puissent résister à la sécheresse de l'été. Un peu de pluie au printemps. Pas de grêle. Pas de vents chauds. Aucune année n'était aussi certaine et parfaite que cela mais, chaque saison, les fermiers des terres arides espéraient systématiquement une chose, en craignaient une autre et se remettaient à respirer, soulagés, si la récolte avait tenu le coup.

Et pourtant je n'ai pas réussi à le lire. Sans doute un travers personnel : presque impossible pour moi de lire un livre dont je sais exactement où il va (et pourtant je relis beaucoup, c'est totalement incohérent). J'ai déjà lu cette histoire, je connais le rôle de chacun des personnages et les différentes étapes qu'ils vont franchir. Ma réaction me paraît complètement injuste, mais je n'ai pas réussi à m'intéresser véritablement à eux.

Je vous conseillerai donc, si possible, de le lire avant Les Raisins de la colère. Il serait dommage de ne pas lui donner sa chance.

(J'en ai quand même lu un joli morceau, je vous rassure.)

Les premières ténèbres s'élevaient telle une poussière bleue dans l'air, le ciel courbé semblait s'élancer plus haut et plus bleu encore au-dessus de la troupe. Les lapins bondissaient hors de la route tandis que les petites chouettes et les chiens de prairie se dressaient hardiment ensemble au milieu des monticules. Les hiboux fendaient le crépuscule et se posaient, tels des fleurs au sommet des frêles poteaux téléphoniques de la campagne.


mardi 23 décembre 2025

N'avions-nous pas semé les graines, ne sommes-nous pas utiles pour la terre

 

Louise Glück, Averno, 2006, traduit de l'américain par Marie Olivier, Gallimard. Édiion bilingue.

Octobre

Est-ce à nouveau l'hiver, fait-il à nouveau froid,

Franck n'a-t-il pas tout juste glissé sur la glace,
n'a-t-il pas guéri, les graines du printemps n'ont-elles pas été semées ?

La nuit n'est-elle pas finie,

en fondant, la glace n'a-t-elle pas
inondé les étroites gouttières

mon corps n'a-t-il pas été

sauvé, n'est-il pas en sécurité,

la cicatrice ne s'est-elle pas formée, invisible

au-dessus de la blessure

la terreur et le froid,

ne viennent-ils pas juste de prendre fin, le fond du jardin
n'a-t-il pas été tourné et ensemencé –

Je me souviens de la terre, rouge et dense,

en sillons secs, les graines n'ont-elles pas été semées,
les vignes n'ont-elles pas gravi le mur méridional

je ne peux entendre ta voix

à cause des plaintes du vent, sifflant sur la terre nue

Courbet, Scène d'hiver, 1936, Ashmolean


En dépit du titre, c'est bien la description de l'hiver. Rassurez-vous. Non seulement, les jours ne vont pas tarder à allonger de nouveau, mais en plus je reviens bientôt pour publier mes deux billets de fin d'année, avec le traditionnel bilan-bizarre. À bientôt et ne vous empiffrez pas !

mardi 2 décembre 2025

Elle n'est pas du tout un écrivain, en réalité ; elle n'est qu'une excentrique douée.

 

Michael Cunningham, Les Heures, parution originale 1998, traduit de l'américain par Anne Damour, édité en France par Belfond et Points.

Une variation autour de Mrs Dalloway ? C'est plus que cela.


Le roman articule trois moments, qui finissent peut-être par entretenir un lien entre eux. En 1923 Virginia Woolf est en train d'écrire Mrs Dalloway, mais elle oscille entre ses terribles douleurs et l'exigence de la normalité. Elle a envie de retourner à Londres (on peut s'extasier sur le banc dans le jardin, mais ce n'est pas là que tout se passe). En 1949, Laura, à Los Angeles s'efforce de vivre une journée de mère au foyer parfaite, alors qu'elle meurt d'envie de poursuivre la lecture d'un roman, Mrs Dalloway, et qu'elle rêve d'une vie autre, à l'écart, avec des rêves dedans. En 1999, Clarissa, new-yorkaise bourgeoise, s'apprête à donner une réception en l'honneur de son ami Richard. Elle s'interroge sur la vie qu'elle aurait pu avoir avec Richard et qu'elle n'a pas eue, sur la vie qu'elle a avec Sally et avec sa fille.
(En 2025, Nathalie qui a déjà lu trois fois Mrs Dalloway se décide à le racheter, mais dans une autre traduction, dans l'idée de redécouvrir le roman qu'elle connaît. Nathalie ne rêve plus trop à la vie qu'elle n'a pas eue.)

Mrs Dalloway dit quelque chose (quoi ?) et partit acheter les fleurs.
C'est un faubourg de Londres. En 1923.
Virginia se réveille. Ce pourrait être une autre façon de commencer, certes ; avec Clarissa qui part faire une course un jour de juin, au lieu des soldats qui vont en rang déposer une couronne à Whitehall.

Certes les clins d'oeil au roman sont nombreux (Meryl Streep remplaçant la reine d'Angleterre), mais ce sont davantage des points de rendez-vous avec une œuvre qui sert de guide aussi bien à Cunningham qu'à ses personnages.

J'ai beaucoup aimé cette lecture, engloutie le temps d'un voyage entre la Normandie et Marseille. J'apprécie les réflexions légères et cruelles, tendres et réalistes, sur la vie et ses atermoiements, ses aller-retour et la fuite du temps. On se focalise sur les moments de bascule, ou du moins ceux que l'on perçoit comme tel, des petits instants décisifs où toute l'existence se jouerait (ou pas, parce que chacun peut suivre naturellement sa voie). Comment les années passées, les habitudes, les liens avec les personnes, conditionnent les années futures, les rencontres que l'on fera, les voyages que l'on réalisera, combien il est difficile de rompre avec un passé, que l'on soit écrivain ou mère au foyer ou intellectuelle bobo.

Elle ne se lamentera pas sur ses possibilités gâchées, ses talents inexplorés (et si elle n'avait aucun talent, après tout ?). Elle va continuer à se consacrer à son fils, à son mari, à sa maison et à ses tâches, à tout ce qu'elle a reçu. Elle désirera vraiment ce second enfant.

C'est aussi un roman hanté par la mort et le suicide, suicide réel, ou suicide tentation, comme une échappée, un ultime pas de côté. Manière aussi de rappeler que les romans de Woolf sont hantés par la guerre, présente sans cesse à l'arrière-plan, plus ou moins proche.

Fougeron, Les Coings ou La Cuisinière endormie 1947, Roubaix Piscine


Elle se sent un court instant merveilleusement seule, tout est encore devant elle.

Ce que la littérature apporte dans nos vies, une fenêtre sur un ailleurs ou un possible (ou sur un impossible), une soupape pour tenir, un espoir, une échappatoire aussi.

Il reste à acheter les fleurs. Clarissa feint d'être exaspérée (encore qu'elle ne déteste pas faire ce genre d'achats), laisse Sally ranger la salle de bains, et sort hâtivement, promettant d'être de retour dans une demi-heure.

C'est à New York. À la fin du XXe siècle.
C'est après le prologue.

Nous donnons nos réceptions ; nous abandonnons nos familles pour vivre seuls au Canada ; nous nous escrimons à écrire des livres qui ne changent pas la face du monde, malgré nos dons et nos efforts obstinés, nos espoirs les plus extravagants. (...) Mais il y a ceci pour nous consoler : une heure ici ou là pendant laquelle notre vire, contre toute attente, s'épanouit et nous offre tout ce dont nous avons jamais rêvé.

Vous êtes prévenus : attendez-vous à une relecture de Mrs Dalloway.


jeudi 13 novembre 2025

Et les vignes, furent-elles vendangées ?

 

Louise Glück, Averno, 2006, traduit de l'américain par Marie Olivier, Gallimard. Édiion bilingue.


Les Migrations nocturnes

Voici le moment où l'on voit de nouveau

les baies rouges du sorbier sur la montagne
et dans le ciel sombre
la migration nocturne des oiseaux.

Cela me peine de penser

que les morts ne les verront pas – 
ces choses dont on dépend,
elles disparaissent.

Que fera l'âme pour se réconforter alors ?

Je me dis que, peut-être, elle n'aura
plus besoin de ces plaisirs ;
que, peut-être, ne plus être suffit tout simplement,
aussi difficile à imaginer que cela puisse être.


Louis Glück a reçu le prix Nobel de littérature en 2020.



Je suis en vadrouille (en pleine collecte de futurs billets touristiques). Je vous laisse avec ce poème d'automne et vous retrouve pour un prochain billet lecture le 18 novembre.

jeudi 11 septembre 2025

Nous qui avons affronté la mort sous tant de formes, devrions-nous nous laisser intimider, par crainte de froisser Dieu sait qui ?

 

David Grann, Les Naufragés du Wager, une histoire de naufrage, de mutinerie et de meurtres, parution originale 2023, traduit de l'américain par Johan-Frédérik Hel Guedj, édité en France par les Éditions du Sous-sol et Points.

Un grand succès de librairie et sur les blogs.

De quoi s'agit-il ? Vers 1740, en plein affrontement entre l'Angleterre et l'Espagne, le Wager, qui fait partie d'une expédition militaire, fait naufrage sur les côtes de l'actuel Chili après avoir passé le Cap Horn. Suit une interminable succession d'événements catastrophiques (mutinerie, bateau de secours, cannibalisme, famine, etc.). Une poignée d'hommes parviendra finalement à regagner l'Angleterre, mais en plusieurs lots.

L'un des principaux charpentiers estimait qu'un vaisseau de ligne restait opérationnel en moyenne quatorze ans. Et pour survivre aussi longtemps, il devait être pratiquement reconstruit après chaque long périple, avec de nouveaux mâts, un nouveau bordage et un nouveau gréement.

J'ai calé sur ce livre, dont le sujet m'intéresse pourtant a priori. Sans doute un mélange de plusieurs raisons.
Moi qui avais envie de roman et d'écriture romanesque plutôt que de ce récit (c'est pas sa faute).
Un sujet qui m'a paru un peu rebattu. En réalité, je pense que j'ai eu une période où je me suis pas mal renseignée sur l'expédition Franklin (Erebus et Terror, 1845), avec une exposition et un documentaire télé, et que j'en ai peut-être soupé des lumières faites sur ces événements terribles.
Le livre qui m'a paru, certes, clair et pédagogique (par exemple, toute la préparation nécessaire à un tel voyage, avec les recrutements forcés, les réserves de vivre, les réparations incessantes des navires), mais ne parvenant pas à capter mon intérêt (écriture sans aucun relief + construction linéaire) (franchement, c'est mortel).
Je ne veux pas être injuste. J'ai lu les 100 premières pages et les 100 dernières, en picorant dans le milieu. Le livre fournit de très bonnes explications sur la logistique de ces expéditions maritimes.

Des escouades armées furent dépêchées pour recruter des gens de mer – en réalité, elles les enrôlaient de force. Elles écumaient les villes et les bourgades, enlevant quiconque arborait les signes typiques des marins : la chemise à carreaux, le pantalon large aux genoux, le chapeau rond et les doigts maculés de goudron, lequel serait à rendre pratiquement tout étanche sur un navire.

En réalité, ce qui m'a intéressé se passe après le retour des quelques survivants. En effet, la Navy décide de tenir une cour martiale pour faire la lumière sur les événements et établir les responsabilités (échouage du navire, mutinerie, meurtre, etc.) et éventuellement punir les coupables. Toute cette dernière partie est fascinante, parce que l'on se rend compte que dans un équipage ils sont nombreux à tenir un journal de bord, y compris perdus dans une chaloupe au milieu du détroit de Magellan. Chacun sait qu'il risque de finir pendu et à leur retour, les débats ont lieu aussi dans la presse et dans l'opinion publique. Cela m'a rappelé Aaron Smith qui en 1820 a essayé de convaincre l'Amirauté qu'il avait été obligé de se livrer à la piraterie, avec le même attirail de publications et de témoignages. Grann montre bien que la marine anglaise du XVIIIe siècle n'est pas encore cette formidable machine maîtresse des mers telle qu'elle se présentera ensuite. Cette marine s'est construite aussi bien à partir des bateaux et des marins, mais aussi d'un arsenal législatif, de discours autojustificatifs (au vu de l'importance inimaginable des pertes humaines) (on comprend mieux que Bougainville soit satisfait de déplorer seulement 7 morts lors de son grand voyage), de modèles glorieux ou tragiques, chaîne dont le Wager constitue un maillon.

Comme il est émouvant et impressionnant de penser que ces textes, rédigés dans des conditions effroyables, sont aujourd'hui consultables dans un immeuble londonien. Quelles archives extraordinaires !

Un récit qui fait intervenir, une fois encore, le rôle des autochtones, en l'occurrence des Chono, qui vivent là et qui sont parfaitement capables de se nourrir et d'accompagner les naufragés européens vers le salut – mais qui sont toujours vus comme des sauvages.

Loutherbourg, Combat naval, 1800 MNR Musée de Toulon

Après un voyage, le capitaine d'un navire remettait les livres de bord requis à l'Amirauté, lui fournissant ainsi des masses d'informations pour bâtir un empire, une encyclopédie de la mer et des terres inexplorées. (…) Qui plus est, ces « journaux de mémoire », ainsi qu'un historien les a baptisés, fournissaient des archives de toutes les actions controversées et de toutes les mésaventures survenues au cours d'une traversée. Ils pouvaient constituer des preuves devant une cour martiale et étaient à même de briser des carrières et des vies.

Ce compte rendu occupait une place frappante dans les lettres anglaises. Sans être une œuvre de littérature, ce journal était davantage rempli de détails narratifs et de touches personnelles qu'un journal de bord traditionnel, et l'histoire était contée d'une voix inédite et prenante – celle d'un marin endurci. À l'inverse de la prose de l'époque, souvent fleurie et maniérée, il était rédigé dans un style vif et direct qui reflétait la personnalité de Bulkeley tout en étant clairement moderne, à bien des égards.

Le billet d'Ingannmic, d'Athalie, de Kathel, de Sandrine et de Keisha (et j'en oublie).

Si le sujet des batailles navales du temps de la marine à voile vous intéresse, je vous recommande très vivement l'écoute de cette émission. Vous y trouverez tout : comment utiliser les canons, déroulement du combat, répartition des responsabilités, rôle des journaux de bord.



mercredi 20 août 2025

Je veux te traiter avec beaucoup de tendresse boucle d’herbe.

Walt Whitman, Extrait de Chanson de moi-même (6), recueil Feuilles d’herbes, 1855, traduction par Jacques Darras.

 C’est quoi l’herbe ? m’a posé la question un enfant, les mains pleines de touffes.
Qu’allais-je lui répondre ? Je ne sais pas davantage que lui.

Peut-être que c’est le drapeau de mon humeur, tissé d’un tissu vert espoir.

Peut-être que c’est le mouchoir de Notre Seigneur,
Laissé sciemment à terre par lui, cadeau parfumé pour notre mémoire,
Portant la marque de son propriétaire, dans un coin, bien visible, pour que nous demandions À qui est-ce ?

Ou bien l’herbe, qui sait, est peut-être aussi une enfant, la toute dernière-née de la végétation ?

Ou bien, pourquoi pas, une livrée hiéroglyphique
Qui veut dire : Je pousse indifféremment partout, zones larges ou étroites,
Je pousse aussi bien chez les Noirs que chez les Blancs,
Kanuck, Tckahoe, Congressistes, Cuff, tout le monde aura la même chose, tout le monde y a droit sans distinction.

Et puis je me dis, tout à coup, que c’est peut-être la splendide et folle chevelure des tombes.


Je vous laisse vous rouler dans l'herbe, je reviens bientôt de vacances.

jeudi 7 août 2025

La Seine, deux jours plus tard, avec ses courbes paisibles, nous a guidés de Rouen vers Les Andelys.

 

Edith Wharton, La France en automobile, parution originale 1908, traduit de l'américain par Jean Pavans, édité en France par le Mercure de France et aujourd'hui chez Folio.

Moi qui apprécie tant les voyages en train – et éventuellement en bus –, me voici dans la voiture de Wharton, filant sur les routes de France, au début du XXe siècle.

Un voyage léger, rapide, trop rapide même à mon goût, sans forcément d'érudition, ni même de pittoresque. J'ai l'impression que Wharton apprécie par-dessus la façon dont l'automobile lui permet de découvrir autrement les paysages et les villes françaises : suivre une rivière, s'éloigner d'une montagne, approcher progressivement d'un clocher que l'on aperçoit d'abord de loin, se rendre compte de l'effet produit par la masse assemblée d'une colline et de son village... une expérience physico-géographique, qui s'adresse aux yeux et qui bouscule sa perception de l'espace.

Je note d'ailleurs que le trajet évite soigneusement les très grandes villes, puisque les seules agglomérations importantes sont Toulouse, Bordeaux, Rouen (et en 1900 c'étaient pas des capitales), à l'exception d'une nuit à Lyon.

Si nous avions fait cet itinéraire par chemin de fer, nous nous sérions par nécessité arrêtés plus longtemps à chaque étape, et nous aurions engrangé davantage d'impressions spécifiques ; mais nous aurions manqué ce qui est, d'une certaine façon, la véritable révélation du voyage, le sens de la continuité, de la relation entre les différents territoires, l'intimité avec les zones non répertoriées s'étendant entre les centres historiques successifs.

Tout comme les voyages en chemin de fer ont perturbé la façon dont on pouvait appréhender un paysage, ceux en voiture constituent une découverte (et c'est très bien raconté par Proust, rappelez-vous). On part quand on veut, on arrête quand on veut, on continue à rouler toute la nuit, etc.
Ceci explique la prédominance dans les sites visités des paysages certes, mais aussi des églises médiévales et des châteaux. Je pense que Wharton a dû lire des volumes de La France pittoresque, qui ont grandement participé à cette redécouverte de la France médiévale. Il y a aussi deux grandes stars : George Sand dont la maison de Nohan a droit à deux visites et Mme de Sévigné, indispensable évocation au moment de visiter Grignan. La romancière est pressée (tout le pays en moins de 200 pages 😮 ) et je n'ai cessé de me lister les lieux où elle ne s'arrête pas (ou dont elle ne parle pas). Je suis d'ailleurs frappée par le nombre de lieux touristiques qui se sont ajoutés depuis cette époque : de la grotte de Lascaux au palais du facteur Cheval, des sites historiques des deux guerres mondiales aux architectures contemporaines... le champ du tourisme s'est considérablement élargi !

Cathédrale d'Amiens, cathédrale de Rouen, cathédrale de Beauvais, Vézelay, les antiques de Saint-Rémi-de-Provence, l'Auvergne, Bourges, Angoulême, les quais de Bordeaux, Lourdes, Argelès, Aix-en-Provence (le tableau de Nicolas Froment et le musée des Tapisseries) (c'est que Wharton aime ce que l'on appelle alors les primitifs français), musée des beaux-arts de Dijon, Bourg-en-Bresse...

Colville, Chien dans une voiture, 1999, Halifax Art gallery of Nova Scotia


L'automobile a restauré le romantisme du voyage.

Nous libérant de toutes les obligations et promiscuités du chemin de fer, des contraintes horaires et des sentiers battus, de l'approche des villes par des zones de laideur et de désolation créées par la voie ferrées même, elle nous a rendu l'étonnement, l'aventure et la nouveauté qui animaient les trajets en malle-poste de nos grands-parents. Au-dessus de tous ces plaisirs retrouvés, il faut ranger l'enchantement de prendre une ville à l'improviste, de s'y glisser par des portes arrières et des chemins non répertoriés, d'y surprendre quelque aspect intime du passé, quelque silhouette cachée depuis un demi-siècle ou plus par le vilain masque du remblai des voies et la masse métallique d'une énorme gare.
C'est le début.

À coup sûr nous avons absorbé beaucoup de la Loire en suivant ses courbes ce jour-là : un fort sentiment du déploiement métallique de ses flots, de l'amabilité de ses rives, de la douce platitude de ce paysage de vignobles et de jardins, image d'une société hautement évoluée mais légèrement insipide ; une impression de longs villages blancs, de villes solidement coniques sur de petites collines, etc.

L'édition Folio est précédée d'une excellente préface de Julian Barnes qui indique... que tout est faux ! Ou presque. Edith Wharton voyage avec son mari, Henri James et un chauffeur, mais les domestiques partent devant en train avec tous les bagages. Où l'on comprend que l'arrêt à Lyon ou à Paris a dû durer plus longtemps que ce qui est raconté. Le livre est une sorte de mise en scène d'un voyage en automobile qui, en réalité, a duré plusieurs semaines, et n'a sans doute pas été aussi rapide qu'il le laisse penser. C'est l'image d'une escapade, d'une course, c'est presque un jeu, mais ce fut en réalité deux ou trois grands voyages.

Edith Wharton sur le blog :

Au temps de l'innocence : roman de la haute société new-yorkaise, mais je ne le trouve pas très bon.
Ethan Frome : un très beau roman de neige.
L'Été : apparemment j'ai apprécié, mais je ne m'en souviens plus du tout.

Je note qu'elle a publié et réuni en un volume une série d'articles sur le front de la Première guerre et cela m'intéresse bien.

Évidemment, cette lecture donne envie de monter dans le train (ou le bus) et de visiter les petites villes de France, mais en prenant son temps.
Grâce à la vitesse de l'automobile, me voici avec une semaine d'avance pour ma participation aux escapades européennes de Cléanthe. À noter que le blog vous propose de nombreuses escapades européennes, entre Venise et Vierzon, sans oublier l'archéologie espagnole – un jour l'Angleterre reviendra !
En attendant, le blog et moi allons, nous aussi, prendre des vacances. Je vous retrouve fin août ou début septembre. Portez-vous bien !