La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 27 février 2024

À tel point que la réalité est devenue impossible à aborder autrement que par les images.

 


Nicolas de Crécy, Période glaciaire, une coédition Futuropolis et Musée du Louvre, 2005.

Avec la participation de Denis Deprez pour la mise en couleur.

 

Après la visite de l’exposition sur Nicolas de Crécy à Cherbourg et ma lecture de Salvatore, je me suis rappelé qu’il y avait ce volume sur mes étagères. Une relecture s’imposait.

Le monde est recouvert de glace. Des aventuriers en quête d’indices sur leurs prédécesseurs humains errent dans cette immensité. La troupe comprend son lot habituel d’individus (seule la femme est capable de sensibilité, les hommes se contentant de plaquer leurs préjugés et théories sur les artefacts) et un chien croisé avec un cochon et doué d’une grande intelligence. Un mouvement de terrain et les voici dans ce qui fut le Louvre. La troupe tente de reconstituer la civilisation qui a donné lieu à ces peintures, notamment celles de Delacroix, tandis que le chien-cochon fait face aux vestiges archéologiques, vieux de millénaires et beaucoup plus animés que ce qu’on croit. La survie face à la glace viendra de la forme et de l’union entre l’esprit et la matière…



J’ai relu l’album après avoir achevé ma lecture du monumental Ruines d’Alain Schnapp et cette plongée dans notre monde disparu a pris un relief particulier.

C’est onirique et fantaisiste, poétique et un peu irrespectueux.

 



Nicolas de Crécy sur le blog :

Période glaciaire - car il y a un premier billet
La République du catch
New York sur Loire
Salvatore

 

jeudi 12 octobre 2023

Comme le titre d’un poème, un poème pour vieux marins.

 


Nicolas de Crécy (scénario et dessin), Salvatore, 2005, Dupuis.

 

Au début du livre, Amandine, une truie myope et enceinte, conduit sa petite auto chez le garagiste Salvatore, un petit chien, qui vit isolé en haut d’une montagne et qui a un projet secret : partir en Amérique du Sud pour retrouver sa Julie en construisant un véhicule extraordinaire.


L’album raconte comment Salvatore s’efforce d’obtenir la dernière pièce manquante pour son véhicule, à l’aide d’un tout petit humain, puis part, sans aucune idée sur la géographie ou sur les problèmes pratiques. L’amour et l’aventure le conduiront, n’est-ce pas. Et comment Amandine, accouche, mais égare François, l’un des petits. Les 12 autres petits cochons possèdent heureusement un bon sens de la débrouille. Or François a été adopté par une jeune chatte, riche adolescente.

C’est loufoque, c’est absurde, c’est fantaisiste, drôle et cruel, c’est plein de sentiments.

C’est le récit d’une grande aventure volontairement inachevée, comme une ouverture éphémère sur un monde parallèle au nôtre. À nous d’imaginer ce qui se passe une fois le livre refermé.

Il y a beaucoup de fondue savoyarde, toute sorte d’animaux, de l’art contemporain et un taureau.

 

De l'auteur, j’ai également lu:

Période glaciaire
La République du catch
New York sur Loire


Le hasard a fait que lors de mon passage à Cherbourg une exposition était justement consacrée à Crécy. Ce fut un plaisir de pouvoir admirer son dessin.






 

 

 

 

 

 

mardi 4 juillet 2023

Pourtant je sais que c’est bien arrivé, que Martin et Rehana sont devenus amants.



Abdulrazak Gurnah, Adieu Zanzibar, parution originale 2005, traduit de l’anglais par Sylvette Gleize.

 

Enfin ! Enfin lu un roman du prix Nobel de littérature 2021 ! Et c’est extrêmement bien.

 

Au début du livre, un homme surgit du désert et s’écroule dans une petite ville de Zanzibar. Il est recueilli et au fil des pages le lecteur se rend compte que l’on est en 1899, sous protectorat britannique, et que l’homme est anglais. J’ai immédiatement apprécié la diversité des points de vue qui s’entrecroisent rapidement. Cette ville est-elle douce et provinciale, sale et bruyante, pleine de la vie des gens ? Tout cela à la fois sans doute. Et puis l’auteur laisse le lecteur se faire son idée et se plonger dans le récit avant de lui préciser les lieux et les dates.


Il posa sur l’homme un sourire étonné. Que faisait un étranger, blessé dans on ne sait quel endroit perdu, sur la natte de leur cour ? Pourquoi pas un cheval volant, ou une colombe douée de parole ? Ces choses-là n’arrivent pas à des gens comme eux.


Ensuite, un narrateur à la première personne fait irruption et le roman reprend 50 ans plus tard, dans une famille avec trois enfants, dont nous suivons la destinée. Les hommes, les femmes, le conformisme social, les différences de génération, le lien avec la première histoire, les désillusions de l’Indépendance… l’un des personnages passera sa vie en Angleterre, échangeant seulement quelques lettres avec sa famille, alors qu’au pays tout s’est déréglé et tout semble avoir sombré dans le chaos. Pourtant, malgré la tristesse, la fin reste ouverte.


Je ne veux rien savoir de ces mastiqueurs de noix de bétel qui prennent des airs supérieurs, de ces buveurs de lait fermenté, avait dit leur père. Regardez-les, ils ont la bouche cramoisie, toute tordue par leurs vilaines pensées, ils raillent et raillent en permanence. J’étais las de ces gens en Inde, toujours meilleurs que les autres, toujours purs, toujours dans leur bon droit.


Herviault, L'Officier topographe, 1930 Musée du Quai Branly


J’ai aimé ce livre qui nous plonge dans le Zanzibar du XXe siècle, mais aussi au cœur de personnages attachants. Amoureux, passionnés, ambitieux, soucieux de leurs devoirs vis-à-vis de leur entourage, lâches, irrémédiablement séparés. Ils sont tout cela à la fois et Gurnah dresse ici de beaux portraits. Vivent ensemble des Indiens et leurs descendants, des Arabes, des Omanais, des gens venus de l’intérieur des terres vaguement craints, des occidentaux, des jeunes filles venues de Goa… Les normes sociales de comportement sont racontées parce qu’il s’agit de la vie des gens, de ce qui se décident à leur place sur ce qu’il faut faire et ne pas faire.

Il y a l’ignorance crasse des colons persuadés de devoir tout apprendre à ces gens et l’immense respect de Gurnah pour les habitants de Zanzibar.

 

Il y avait dans ces rues une odeur étrange et familière, celle du temps qui passe et de la misère : l’égout à ciel ouvert, le flot noirâtre des rejets, les maisons délabrées, imbriquées les unes dans les autres, imprégnées depuis des décennies par l’haleine et la sueur des hommes. Une odeur qui faisait penser à la chair qui guérit, à la boue qui sèche, une odeur qui pouvait virer à la pourriture et à la maladie, bouillonnement d’où s’échappent des gaz délétères.

 

Nous avons très vite saisi les limites de ce qu’il était possible d’attendre, et curieusement la peur a du coup quelque peu reculé. On reste chez soi ou l’on s’assoit dans son coin préféré de la rue, et on évoque les rumeurs, les derniers cataclysmes. Nous avons moins d’exigences, pour la plupart.

 

Bien sûr, je vais continuer à le lire.


 
 

jeudi 20 octobre 2022

Ce gant de baseball tout abîmé et la main gercée de ma grand-mère.


Yoshichi Shimada et Saburo Ishikawa, Une sacrée mamie, 2005, traduit du japonais par Tetsuya Yano, édité en France par Delcourt.

 

En 1958, Yoshinori, un petit garçon d’Hiroshima, est envoyé à la campagne, vivre auprès de sa grand-mère. Immense déchirement pour lui, qui adore sa mère et qui est un petit garçon de la ville. C’est que l’existence à la campagne est dure, surtout quand on n’a pas d’argent. Heureusement, la grand-mère est très inventive et s’acharne à récupérer bouts de métal et légumes, sans payer toutes ses factures, tout en ayant le cœur généreux et droit. Ici, le petit garçon apprend à grandir.



C’est un très joli manga, qui a rencontré un grand succès. Le garçon est attachant, vantard et gentil, émouvant quand il pleure sa mère, soucieux de ses amis. La grand-mère est… un sacré personnage. On découvre la vie dans les campagnes japonaises vers 1960, quand les modes occidentales (il y a un chapitre très amusant sur Noël) ne sont pas encore arrivées.

Le dessin est simple et exact (même je trouve que les traits de la grand-mère sont trop jeunes). Le découpage des vignettes donne beaucoup de rythme au récit. Ce manga constitue l’adaptation d’une autobiographie. Lisez-le, ça vous plaira certainement.







 

mardi 23 février 2021

C’est comme une fascination de vivre cette époque si étrange dans les souvenirs des autres.

 Leonardo Padura, La Neblina del ayer (Les Brumes du passé), parution originale 2005.

 

Mario Conde a quitté la police depuis plusieurs années. Il vit à présent en achetant et vendant des livres d’occasion. Il tombe par hasard sur une merveilleuse et ancienne bibliothèque, un trésor faramineux. Mais entre les pages d’un livre il trouve une coupure de journal à propos d’une chanteuse des années 50… Le mystère commence. Un cadavre suivra.


Ils étaient des milliers, la musique était dans l’air, on pouvait la couper au couteau, il fallait la pousser pour pouvoir passer.


Un roman qui nous plonge d’abord dans les merveilles des éditions anciennes cubaines, livres d’histoire, de géographie, de sciences naturelles, de cuisine, publiés au XIXe siècle et surgis intacts du passé. Il y a aussi le milieu des chanteuses de boleros des années 50-60 quand le monde entier se retrouvait à La Havane pour danser et boire dans les cabarets durant des nuits entières. Des silhouettes qui furent célèbres et qui s’évanouissent peu à peu, dont il ne reste qu’un disque à deux chansons et presque rien. Enfin, il y a la ville misérable des années 2000, avec la crise et la pénurie généralisée, des gens qui ont faim et qui errent dans des pièces vides, des trafiquants de drogue, des taudis qui s’entassent là.

Tout cela est très nostalgique et mélancolique (un poil ringard aussi), mais agréable à lire, malgré (il m’a semblé) quelques longueurs un peu convenues. J’ai apprécié les deux thématiques, bibliophiliques et musicales, qui se croisent sans cesse, les personnages qui gravitent autour de Conde (surtout Yoyi) (le beau gosse a une Chevrolet Bel Air) et l’ambiance qui fait alterner les verres de rhum, les cafés et les cigares.

Je l’ai lu en VO, progressivement, en plusieurs semaines. Je n’ai pas tout compris (loin de là) mais le vocabulaire est rarement bloquant. C’est un espagnol assez simple. On y apprend plein de gros mots aussi (j’espère que les profs le font lire au lycée), d’expressions familières et imagées. Il y a un très bon sens du dialogue.

Un hommage au roman noir, au roman d’atmosphère (Chandler est cité), avec une femme mystérieuse et peut-être fatale, une voix ensorcelante.


P. Colin, Joséphine Baker, Mucem


Tú eres el personage más loco y más comemierda que conzoco, pero me gusta andar contigo. ¿Sabes qué, men ? Tú eres el único tipo legal con quien trato en este y en estos mis negocios. Eres como un cabrón marciano. Como si fuera de mentira, vaya.

 

Tu es le gars le plus fou et le plus mange-merde que je connaisse, mais j’aime bien être avec toi. Tu sais quoi, mec ? Tu es le seul type fidèle à la loi avec qui je fais des affaires. Tu es comme un enfoiré de martien. Comme si tu étais faux.

 

Traduction personnelle.

Bizarrement, "comemierda" n’est pas dans mon Diccionario Salamanca. J’ai traduit les men qui scandent les phrases de Yoyi par « mec », mais bon... sacré Yoyi.

 

Le billet de Claudia Lucia sur le roman.

 De Padura, j'ai aussi lu Adios Hemingway.

Bon pour le mois latino américain de Goran et Ingannmic.


mardi 29 septembre 2020

Vient l’été, vient l’hiver, lumière incandescente et nuits de goudron.

Jón Kalman Stefánsson, Lumière d’été, puis vient la nuit, traduit de l’islandais par Éric Boury, parution originale 2005, édité en France par Grasset. 

Des années dans un village perdu, dans un fjord, 400 habitants et les fermes autour. Tout commence, quand le directeur de l’Atelier de tricot (ah on est bien en Islande) commence à lire des livres en latin et à se préoccuper des étoiles. Il devient dès lors l’Astronome. Et puis, nous suivons la vie de son fils, Daviđ, et celle de la voisine et puis du maire et puis de tel ou tel fermier. Il ne se passe rien ou plutôt il se passe la vie, avec ses riens. Des gens tombent amoureux ou des gens couchent ensemble, un homme revient du bout du monde, un fils tente de s’inscrire à la suite de son père mais n’y parvient pas. On se met au sport, on essaie de suivre la modernité. On préfère être avec ses moutons. Il y a quand même l’Entrepôt qui est hanté.

Une chronique, mais pas dans l’ordre chronologique, ce qui perturbe nos impressions. Le livre se clôt sur une note tragique, alors que la fin a été racontée précédemment, pleine de vie. Il n’y a pas à tirer de conclusion, parce que l’existence humaine est à la fois triste et joyeuse, pleine d’espoir et désespérée, parce que rien n’a de sens.


Nous parlons, nous écrivons, nous relatons une foule de menus et grands événements pour essayer de comprendre, pour tenter de mettre la main sur les mystères, voire d’en saisir le cœur, lequel se dérobe avec la constance de l’arc-en-ciel.


Et qui est le narrateur ? Ce « nous » qui raconte, qui représente la communauté, mais qui connaît tous les secrets, toutes les pensées, toutes les peurs enfouies sous les doudounes et enfermées dans les maisons. Qui juge un peu, en prétendant ne pas juger, qui choisit les épisodes racontés et qui les ordonne, qui décide de débuter le roman et de le terminer. Il y a des histoires dont nous n’avons ni le début ni la fin. C’est un aperçu sur des existences dont on ne sait ce qu’il adviendra d’elles. Beaucoup de sexe et de désir et d’amour dans ce roman – est-ce que dans la vraie vie les gens ne sont pas un peu plus seuls ? 


Les ténèbres sont parfois bienveillantes, elles nous apportent la lune et les étoiles du ciel, la lumière de la maison des voisins, le programme télé, le sexe, une bouteille de whisky, gardons-nous de trop les dénigrer.

J. Cuvenes, XVIIe siècle, Nature morte aux fruits, Fondation Bemberg

J’ai beaucoup aimé ma lecture, mais j’avoue une préférence pour Ásta. J’éprouve un léger sentiment de vide, voire de facilité, mais aussi de tristesse (ce qui est fréquent avec ce romancier, où je me sens toujours un peu plus seule après ma lecture). Encore une fois, je réaffirme mon envie de relire Entre ciel et terre et de lire la trilogie associée. Hem. Va peut-être falloir s’y mettre.

 

Il regardait ce qu’il avait écrit, ce bout de phrase ressemblait à un nuage de pluie au sommet de la feuille, un nuage lourd de souvenirs, lourd de trente-sept années, ce qu’est une vie d’homme, pensait Finnur, il s’est reculé au fond de son fauteuil et les semaines ont passé. La lune grossissait et mincissait. Le clair de lune est blanc et parfois transparent, il fait naître des pensées, des sentiments que nous peinons à maîtriser, certains tirent les doubles rideaux pour ne pas perdre la raison, à d’autres, il pousse des ailes. Aucun mot ne pleuvait du nuage qui se desséchait peu à peu au sommet de la feuille, le soleil entrait par la fenêtre, l’encre pâlissait, ce qu’est la vie d’un homme.

 

Stefánsson sur le blog :

Entre ciel et terre
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds

Ásta

 

L'avis de Claudia Lucia qui n'a émis, elle, aucun bémol.

mardi 28 mai 2019

Parce qu’il veut connaître la fin du conte.

Albert Sánchez Piñol, Pandore au Congo, traduit du catalan par Marianne Millon, parution originale 2005, édité en France par Actes Sud.

Londres, 1914. Le narrateur, Thommy Thomson (autrement dit monsieur Tout le monde) est embauché comme nègre littéraire*. Ou plus exactement nègre du nègre du nègre d’un auteur à succès. Oui. Le grand guignol s’annonce, nous sommes dans le roman feuilleton. Puis, Thomson est recruté par un avocat pour écrire le récit et le témoignage d’un homme accusé de double meurtre. Et là, nous partons au Congo, sur les traces de l’expédition Craver, à la recherche d’or ou de diamant, à la découverte d’un peuple étrange vivant sous terre. Nous suivons en parallèle le récit de ce qu’il s’est (réellement) passé au Congo et celui du narrateur qui raconte comment il a pris connaissance de toute cette histoire, avec pas mal de péripéties (on est en 1914 et l’actualité est chaude).
En voilà un roman réussi, dont les 400 pages se lisent joyeusement !

C’était un homme pratique. Au cuir tanné. Je crois que dans le désert du Kalahari il y avait des pierres plus sensibles que M. MacMahon. Un jour, il me demanda un de mes petits romans du docteur Flag. Je lui en prêtai un exemplaire, curieux de savoir selon quel critère il le jugerait.
- Merci Tommy, me dit-il trois jours plus tard, quand il me le rendit, j’ai pu arranger le pied de mon lit. Il était déséquilibré et la Bible est trop épaisse pour servir de cale.

Il avait des cicatrices et des mutilations, la moitié d’une oreille arrachée par une balle de mousquet arabe, par exemple. Mais le duc était une sorte de Colisée romain, dont les dégâts de l’histoire, loin de lui nuire, en définissaient les contours.

Tout d’abord, le récit dans le récit, celui du Congo. Évidemment, Piñol exploite le souvenir des explorations et des aventures anciennes et mystérieuses, Conrad, l’enfer vert et même Apocalypse Now (belle apparition de Wagner). La sauvagerie se niche-t-elle dans la jungle ou dans le cœur des aristocrates ? On est en pleine colonisation et les chercheurs d’or ne font pas dans la délicatesse. Bout du monde, fin de la civilisation, jungle et folie… Toutefois, ce récit prend bien vite une dimension fantastique, car on ne sait jamais ce que l’on va trouver quand on explore une forêt. Les êtres qui apparaissent ne sont pas sans rappeler ceux de Peau froide du même auteur, ce qui constitue un souvenir inquiétant. C’est un roman feuilleton, amour et aventures, mais avec des ennemis non humains, raconté avec beaucoup de maestria.
Le récit qui encadre prend des allures plus picaresques, Thomson ayant le ton du héros de Victus. Il y a un enterrement hallucinant, une tortue nommée Marie-Antoinette** aux ambitions criminelles et d’autres extravagances. Le fin mot de l’histoire sur ce qui s’est réellement passé au Congo ou à Londres n’est pas totalement surprenant, mais l’ensemble est très bien fichu, les différents éléments s’emboitent à la perfection. Le roman invite à réfléchir sur les rapports entre fiction et réalité. Nous avons tellement envie de croire aux histoires que l’on nous raconte, y compris et surtout aux histoires que nous nous racontons à nous-mêmes. Ce serait même l’essence de l’amour.

Rousseau, Le rêve, 1910, Moma.
*Je sais bien qu’en 2019 on dit plume littéraire, mais 1. En 1914 ce n’est pas le cas. 2. Vu les développements de l’intrigue, le terme de « nègre » est bien trouvé.
**Les passages sur la tortue font bien entendu penser à L’Explosion de la tortue d’Éric Chevillard. Certaines phrases semblent en être tirées.

C’était elle, Marie-Antoinette, qui me scrutait, sataniquement muette. Certains diront que Marie-Antoinette exprimait sa haine en silence parce que c’était une tortue. Je répliquerai aux âmes candides que la haine et les rivières font d’autant moins de bruit qu’elles sont plus profondes.

Des rivières de sueur lui coulaient sur les joues, se rassemblaient sur son menton et gouttaient en un ruisseau vertical. Il s’aperçut que les moustiques glissaient sur sa peau, pris dans une sueur trop dense pour leurs pattes.

Piñol sur le blog.





jeudi 31 janvier 2019

Personne là-bas n’a oublié, mais on ne se rappelle pas.

Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, parution originale 2005, édité en France chez Gallimard.

C’est un conte. Nous sommes dans un village triste et silencieux, d’où tous les animaux ont disparu. Tous : le bétail, les chiens, les chats, les cafards, les fourmis, les papillons, les oiseaux, les poissons du ruisseau. C’est au point où les enfants doutent de l’existence de ces animaux. Les adultes savent et ne disent rien, ont oublié, se forcent à oublier, mais se rappellent brusquement… C’est aussi un village très conformiste où tous ceux qui sont un peu différents sont abondamment raillés. Mais il y a trois enfants à part : Nimi qui se prend pour un poulain et Matti et Maya bien décidés à savoir ce que cache la forêt interdite.

Il avait même installé un épouvantail au milieu de son potager, dans l’espoir de vivre assez longtemps pour voir revenir les oiseaux ainsi que les autres animaux disparus. Il lui arrivait de discourir pendant des heures avec son épouvantail, il s’entêtait, tempêtait, puis, découragé, il allait chercher une vieille chaise, s’y asseyait et, avec une patience infini, il revenait à la charge pour tenter d’amadouer son épouvantail ou, au moins, lui faire reconsidérer ses idées fixes.

Nous sommes bien loin ici de la fresque familiale et historique d’Une histoire d’amour et de ténèbres. Ce conte traite de la cohabitation des humains et des animaux (mais aussi des animaux entre eux), du plaisir qu’il y a à caresser un simple chaton et à écouter le bruit des insectes dans l’herbe, de la beauté incomparable d’un poisson entraperçu dans un torrent et du silence terrible qui s’abat sur un lieu déserté par les animaux. Il y est aussi question du bouc-émissaire, de la difficulté qu’éprouve une communauté à accepter les gens pas comme tout le monde, de la solitude et du pardon.
Les héros sont les enfants. Nimi apparaît comme un simplet au début, puis il devient un être libre et enfin… on a comme un doute. Maya est une petite fille obstinée, sincère et courageuse. Elle tire par la main Matti, moins courageux, mais soucieux d’être à la hauteur de son amie qu’il aime vraiment bien.
Une sittelle torchepot chez maman.
La fin… est ouverte. Rien n’est résolu, mais pourtant l’espoir a montré le chemin. Rien ne garantit la réussite, mais si l’on se montre suffisamment bienveillant et obstiné, peut-être que…
Un conte, une fable qui s’adresse aussi bien aux petits qu’aux grands. Il faut avoir foi dans l’humanité, car aucun personnage n’est très mauvais, mais il faut quand même faire des efforts pour avancer dans la bonne direction. C’est aussi une réflexion profonde sur les méandres de la mémoire et de l’oubli, qui apparaît comme un commentaire des autres textes d’Oz, ceux où il explore l’histoire des familles, des individus, de son pays.
Il y a aussi une vache très digne et majestueuse.

Lecture commune hommage un mois après la mort de ce grand écrivain. Le bouquineur a lu Vie et mort en quatre rimes. Le cri du lézard a lu Scènes de vie villageoise. Miriam a lu Une panthère dans la cave et La Boîte noire. Ingannmic a lu Une panthère dans la cave. Aifelle a lu Ailleurs peut-être.

Les méandres de la mémoire villageoise étaient pour le moins curieux : des souvenirs que les gens s’évertuaient à conserver leur échappaient parfois pour se dissimuler sous les sédiments de l’oubli. En revanche, les événements qu’ils avaient décidé d’occulter remontaient à la surface. Parfois, ils se rappelait en détail quelque chose qui n’avaient pas vraiment existé. Ou bien un incident qui s’étaient effectivement produit un jour. Ils en étaient peinés, attristés, mais à cause de la honte ou du chagrin ils décidaient une bonne fois pour toutes qu’ils avaient rêvé.


mardi 22 mai 2018

Je serai heureuse de pouvoir me reposer – de m’arrêter, de penser et de me rappeler.

Kazuo Ishiguro, Auprès de moi toujours, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, parution originale 2005.

La narratrice est une femme, arrivée à un moment important de sa vie (le lecteur mettra du temps à comprendre qu’elle n’est pas âgée, mais qu’elle est à un moment où elle est amenée à effectuer ce retour sur elle-même) et elle nous raconte son enfance et sa jeunesse. Elle a grandi à Hailsham. C’est à la fois un roman anglais se déroulant dans un pensionnat (tradition bien établie), un roman sur l’apprentissage des sentiments et sur les histoires d’amour plus ou moins heureuses, mais il y a autre chose… Le lecteur aura besoin de beaucoup de temps pour comprendre ce que signifie les mots « dons » et « accompagnante » qui parsèment les souvenirs d’enfance. C’est d’ailleurs toute le talent de ce roman : nous faire sentir que nous sommes dans un environnement littéraire très familier et en même temps nous faire sentir que c’est un monde entièrement différent du nôtre. C’est que rien ne nous est expliqué, puisque la narratrice se plonge dans ses souvenirs. Elle n’a pas besoin de longues considérations pédagogiques. C’est ainsi que par petites touches nous comprenons lentement, avec étonnement, incrédulité et puis horreur, de quoi il retourne.
Le cœur du récit est constitué par cette plongée dans les souvenirs, ces discussions autour du passé, ces interprétations différentes d’un même fait. Le tout se tient dans un climat de grande douceur et de mélancolie, qui laisse transparaître le caractère de la narratrice, aimant la solitude, pleine d’humanité et d’empathie. Tout cela est pourtant très mélancolique. Nous circulons sur les routes de l’Angleterre d’un lieu à l’autre, avec de la musique dans la voiture, en repensant aux gens que nous avons connus et qui ne sont plus là, c’est doux et triste à la fois.
Un roman envoûtant.

Dehors il y a des gens comme Madame, qui ne vous détestent pas et ne vous souhaitent aucun mal, mais qui frissonnent néanmoins à la seule pensée de votre existence – de la manière dont vous avez été amené dans ce monde et pourquoi – et qui redoutent l’idée de votre main frôlant la leur. La première fois que vous vous apercevez à travers les yeux d’une personne comme celle-là, c’est un instant terrifiant. C’est comme vous entrevoir dans un miroir devant lequel vous passez chaque jour de votre vie, et soudain il vous renvoie autre chose, une image troublante et étrange.
 
So British. Oxford.

mardi 13 mars 2018

Vous avez été échangé quelques jours après votre naissance.

Tommaso di Carpegna Falconieri, L’Homme qui se prenait pour le roi de France, traduit de l’italien par Colette Collomp, parution originale en 2005, édité en France et en 2018 par Tallandier.

Tout est dans le titre. Nous sommes au XIVe siècle et un marchand de Sienne se prend pour le roi de France – et ce n’est pas un roman !
Au début de l’histoire, nous retrouvons Cola di Rienzo, le tribun de Rome dont les aventures m’avaient déjà intéressée. C’est lui qui fabrique le « monstre » en révélant à Giannino di Guccio, richissime marchand de Sienne, qu’il est en réalité le roi de France, suite à un échange d’enfants au berceau. C’est que nous sommes à une période compliquée. D’abord les faux rois ne sont pas si rares, dans toute l’Europe. En France d’ailleurs, les prétendants sont multiples entre le vrai roi, Jean II qui est prisonnier, le roi d’Angleterre qui revendique la couronne de France, le Dauphin et le cousin de Navarre – on est en pleine Guerre de cent ans. Giannino se lance donc : il cherche d’abord à convaincre les Siennois, puis les condottiere qui se trouvent en Italie, le roi de Hongrie, le Pape qui se trouve à Avignon, les mercenaires, la famille de Navarre, le roi de Naples qui gouverne la Provence… Autour de lui gravitent des individus sincères et d’autres qui abusent de sa bonne foi, un étonnant juif converti au christianisme, des hommes d’armes, des prélats, des hommes de loi. Il voyage dans une bonne partie de l’Europe pour faire reconnaître ses droits à la couronne de France – en vain.
Famille Memmi, Sainte Madeleine, XIVe siècle, Petit Palais d'Avignon.

C'est passionnant. L’auteur nous raconte les documents d’archives, détaille les faux et les sceaux, présente les acteurs et le contexte troublé qui permit à cette folie de vivre pendant plusieurs années. Il est question de faux documents, de la revendication des habitants d’Aix-en-Provence, d’une évasion manquée et du réseau des commerçants siennois installés dans toute l’Europe.
Giannino est-il fou ou sincère ? Et qui est le vrai roi de France ? L’histoire recèle toujours des merveilles improbables, des personnages dignes d’une pièce de Shakespeare et il serait dommage de s’en priver. L’ouvrage se lit avec un réel plaisir, car il est écrit à la fois avec légèreté et précision.

Tout cela donne furieusement envie de se coller dans Les Rois maudits.

Anti-héros absolu, souverain mais pas chevalier, Giannino di Guccio n’avait pas participé en personne à sa première et unique bataille. Mais il est doux de penser qu’au moins un temps, la bannière du roi Giannino a flotté sur le mât de la plus haute tour de Pont-Saint-Esprit. Alors qu’une moitié de la France était aux couleurs du pavois d’azur semé de fleurs de lys d’or et que l’autre obéissait à l’étendard aux lys et aux léopards d’Angleterre, sur la grosse tour d’une petite ville flottait un drapeau étrange, fabriqué à Milan par le juif Daniel : un drapeau azur constellé de lys d’or avec un grand soleil au beau milieu.

Merci à Babelio et à Tallandier pour cette lecture. L’auteur a accordé un entretien très intéressant à France Culture.