La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 26 septembre 2023

Il devait nourrir ces enfants, se traîner à terre, se traîner dans la boue, mais trouver le moyen.

 


Gouzel Iakhina, Convoi pour Samarcande, traduit du russe par Maud Mabillard, parution originale en 2021, rentrée littéraire d’automne 2023.

 

Dans les années 1920, la famine ravage la Russie soviétique autour de la Volga, au point où de grands convois ferroviaires sont organisés pour évacuer les enfants à Samarcande. Le roman raconte l’aventure d’un de ces convois menés par Deïev, un soldat de l’Armée rouge, qui doit se démener pour trouver de l’eau, du combustible, à manger et amener à bon port, de l’autre côté du continent, 500 enfants, alors que le pays s’écroule de toutes parts entre le choléra, la guerre, la faim, le froid.


Depuis quelque temps, sur toute l’immensité de leur terre, la mort était omniprésente, au point qu’elle semblait devenue la maîtresse du pays, supplantant le pouvoir soviétique. La mort prenait des formes diverses : épidémies, famines, hivers féroces, pauvreté féroce, criminalité féroce.


Un roman historique, comme une tragédie et un conte de fées.

Une tragédie puisqu’au fil des pages ce sont des centaines d’enfants et d’adultes affamés et malades qui sont évoqués. Une famine entretenue par le pouvoir qui réquisitionne les récoltes et les animaux, contraint les paysans à accepter les kolkhozes, transporte des milliers de tonnes de céréales dans des trains spéciaux, bien gardés. Ceux qui acceptent d’aider Deïev sont aussi ceux qui accaparent et tuent, ceux qui évacuent les enfants sont aussi ceux qui tiennent le pays d’une main de fer. Ce portrait du pays est terrible – ainsi le centre destiné à recevoir le convoi de 500 enfants possède-t-il seulement 350 places, ainsi étant estimé le taux normal de « perte » sur un aussi long trajet.

Un conte de fées puisque Iakhina parvient, encore une fois, à donner à ce récit d’une grande fuite une atmosphère presque rassurante, comme si le convoi était spécialement protégé. Et pourtant les enfants sont nombreux à mourir… mais Deïev, et l’infirmier, et les nurses, et tout le monde, se débat pourtant et sauve, réussit des miracles improbables. Les pommiers et les poules jaillissent de la neige, les soldats prêtent leurs bottes, une berceuse charme tout le monde.


La bonté, autour de nous, est autre : tordue et sale comme nos bottes maculées de fumier. Et elle est le fait de mains sales de ceux qui ont tué et volé. Selon toi, grand-père, ils sont tous mauvais. Mais moi je dis qu’ils sont bons. Parce qu’ils rêvent de cette bonté sans mélange qu’on ne voit nulle part.


Les adultes sont détruits par tout ce qu’ils ont vécu, guerre, guerre civile, massacres. Les familles sont détruites, disloquées, dispersées sur des milliers de kilomètres, tout le monde semble orphelin. Quelle surprise d’apprendre que ce Deïev, qui semble avoir tout vécu, a seulement une vingtaine d’années ! Face à eux, les enfants. Grand hommage leur est rendu, à eux, à tous leurs surnoms improbables, surnoms qui concentrent l’humour et la fantaisie du roman, ces héros hauts comme trois pommes, qui en savent plus sur la vie que tous les adultes réunis, qui mangent et meurent sans bruit.

Il y a le récit d’une grande baignade ensoleillée dans la mer d’Aral.

Goncharova, Le Bois 1913 Thyssen Bornemisza

Le meilleur ersatz de pain était fait de mil, d’avoine et de son. On pouvait aussi le faire avec des tourteaux de toutes sortes. Il était nettement moins réussi avec des mousses et des herbes : ortie, arroche, racine de pissenlit, roseau, jonc, nénuphar. Les ersatz à base d’oseille, d’acacia, de copeaux de tilleul et de paille étaient considérés comme nocifs – même les cochons répugnaient à manger de la faine de paille. On écrasait aussi des glands et du bois mou – tilleul, bouleau, pin –, mais tout le monde ne réussissait pas à manger du pain de bois.

 

Kharitocha Le Phtisique, Ioussia Trachome, Liocha Trois Typhus : qui voudrait s’appeler comme ça ? Eux en étaient heureux. Ils se présentaient eux-mêmes : « je suis Venia Grippe », « Sonia Scorbut », « Grichka Tétanos ». Et plus le nom était dégoûtant, plus le gamin y tenait. Chancre, Gocha Gonorrhée, Ossia Syphilis, Tolia Herpès : au début, Deïev était choqué par ces noms. Puis il s’habitua.

Et puis Aramis des Pouvelles, Oreste Les Mains Lestes, Croupion, Egor Argilovore et tous les autres.

 

D'Iakhina, j'ai également lu :

 

J’ai préféré Zouleikha, car l’atmosphère y est plus enchantée. L’espace de quelques années, il y est possible de construire une vie loin du monde et de sa dureté.

Mais je vous conseille quand même vivement celui-ci !


 

jeudi 15 juin 2023

À chaque époque sa « normalité ».

  

Andreï Kourkov, Le Pingouin, parution originale 1996, traduit du russe par Nathalie Amargier, édité en France par Liana Levi.

 

Une plongée dans un monde dangereux et absurde.

Victor, le héros, est un journaliste pas très bon, à Kiev. Il vit seul avec Micha, un pingouin (qui est un manchot en réalité). Un jour, son rédacteur en chef, qui a l’air très bien informé, lui confie l’écriture de nécrologies d’hommes et de femmes encore vivants… du moins jusqu’à ce qu’ils mettent à mourir et que les événements surviennent et s’imposent à Victor.


La vie des gens ordinaires est si ennuyeuse, les distractions sont devenues hors de prix. C’est pour cela que les pavés volent bas…


Je l’avais lu à sa sortie en France, mais n’en gardais aucun souvenir. Je suis donc très contente de cette relecture. Victor est un homme à qui il arrive des choses, mais qui semble peu agir de lui-même, malgré quelques initiatives. Il vit dans une Kiev étrange, soviétique et corrompue, dangereuse, où les règlements de compte suivent les enterrements et où tout le monde peut trouver normal d’avoir à se planquer dans une datcha durant un certain temps.


Le pingouin fixa d’abord la tasse de thé, puis Victor, qu’il examina d’un regard pénétrant, comme un fonctionnaire du Parti bien aguerri.


C’est un drôle de monde.

Dans cet univers, le pingouin est un être mystérieux et attachant, silencieux et solitaire, un peu neurasthénique, mais aimant les crevettes et confiant dans cet humain (d’ailleurs, petite pointe de déception de ma part à la fin du livre, mais bon). Il étonne et suscite les conversations. Bizarrement, personne ne s’en prend à lui.

De l’humour noir (j’aime notamment la reprise récurrente de « Micha, pas le pingouin, l’autre »).

Une langue sobre, peu d’introspection, peu d’attachement, le lecteur reste la plupart du temps à distance des personnages, les regardant vivre avec un sentiment de vide et d’étrangeté.

C’est un bon roman, qui se lit avec plaisir, et qui s’oublie et se relit avec autant de plaisir.

 

Aillaud, Les Pingouins, 1972 MAC Marseille


En janvier, l’hiver fut paresseux. Il se contenta de vivre sur ses réserves de neige de l’année précédente, qui recouvraient toujours le sol grâce à des gelées persistantes.

 

Le silence relatif, seulement troublé par le pingouin qui déjeunait, ramena Victor au temps où ils vivaient seuls tous les deux, tranquilles, muets, sans attachement très marqué, mais avec ce sentiment de dépendance réciproque qui créait presque un lien de parenté, comme quand on s’occupe de quelqu’un sans en être amoureux : les membres de sa famille, on ne les aime pas forcément, on les aide, on se fait du souci pour eux, mais les sentiments et les émotions sont secondaires, facultatifs. On souhaite juste que tout aille bien pour eux…

 



jeudi 1 juin 2023

Le temps file comme l’eau du torrent, on ne peut rien contre.

  

Vassili Peskov, Des nouvelles d’Agafia, ermite dans la taïga, traduit du russe par Yves Gauthier, parution originale 2007.

 

Souvenez-vous de la famille Lykov, qui a passé toute sa vie dans la taïga, en dehors du siècle, pour une histoire de persécution religieuse, et que des géologues découvrent par hasard en 1978. Dans le premier volume, Peskov nous racontait l’histoire de la famille, ainsi que la façon dont elle avait réussi à survivre dans la forêt, avec des récipients en écorce, creusant des pièges, cultivant des patates, filant son chanvre pour coudre les vêtements. Il racontait aussi la vie d’Agafia, la fille, née en 1945, dans la forêt, sa tentative pour vivre « dans le siècle » et son retour à la vie sauvage.


J’écoute Agafia et Savouchkine détailler les tâches de l’été et je repense à notre première rencontre : une sauvageonne barbouillée de suite qui parlait en gazouillant, pareille à un grand enfant. C’est maintenant un être mûr qui a de l’esprit à revendre et qui s’exprime avec un sourire piqué de tristesse. La moitié ou presque des mots qu’elle emploi était alors absente de son vocabulaire.


Les articles rassemblés ici racontent cette vie. Peskov ne se rend que rarement dans un endroit aussi reculé, dépendant des hélicoptères pour faire le trajet, ne restant sur place qu’une heure ou qu’une demi-journée. Cette étrange vie d’Agafia dans un lieu tellement hostile où il est presque impossible de vivre seul – ne faut-il pas couper le bois, réparer l’habitation, disposer le piège à poisson, cultiver le potager, rentrer les patates – où chaque élément nécessaire à la vie se paie d’une charge de travail supplémentaire – oui, des poules pour avoir des œufs, mais il faut chauffer le poulailler – oui, des chèvres pour leur lait, mais il faut chauffer l’étable et rentrer les foins, etc. – où l’on dépend étroitement des ravitaillements imprévisibles, pour le sel notamment, et l’huile – mais où la cohabitation est presque impossible dans des conditions aussi dures.

Jan Mandyn, Tentation de Saint Antoine, 16e siècle Valenciennes BA dépôt à Cassel 
Le risque de la solitude.


Parole, on se croirait dans un temple. Les bouleaux se dressent muettement, sans frémir d’une seule brindille, irradiant la lumière blanche de leur écorce, parsemés de sapins et de cèdres qui se détachent sobrement de l’ensemble avec leurs sombres parures. L’antique pureté d’une terre vierge d’hommes.

(il écrit cela précisément à quelques mètres d’un homme)


Drôle d’existence.

Ici échouent ceux qui ne s’adaptent pas au nouveau monde issu de la fin de l’URSS et qui cherchent un coin à l’écart de la société, ici passent dans le ciel les satellites et les fusées, ici rôdent les ours. La fin de l’URSS, c’est aussi moins d’hélicoptères et des conflits territoriaux dans l’administration de la forêt. Cette réalité contemporaine vient percuter celle de la forêt – on ne vit jamais totalement coupé des êtres humains.

 

Nous serions bien restés là, au bord de l’eau, mais, automne oblige, le froid se fait incisif et nous allongeons le pas vers l’isba, là-haut, où tremble à la fenêtre la flamme de la bougie…

Le lendemain, à l’heure dite, l’hélicoptère viendra me chercher.

 


mardi 30 mai 2023

Je ne suis pas capable de vivre ici.


Svetlana Alexievitch, Les Cercueils de zinc, parution originale 1989, traduit du russe par Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest, édité en France par Actes Sud.

 

Le livre commence par le témoignage d’une mère de soldat soviétique. Il est revenu d’Afghanistan, il n’était plus celui d’avant. Et il a tué quelqu’un avec le hachoir de la cuisine.

C’est une alternance de témoignages, ceux des mères de soldats, ceux des veuves de soldats et ceux des soldats et du personnel médical et administratif. La guerre de l’URSS en Afghanistan. Une guerre dont on ne sait pas grand-chose et on a l’impression que dans les années 1980 en Russie on n’en savait pas grand-chose non plus.


La mort, c’est quelque chose de terrible, mais il y a pire. Ne dites pas en ma présence que nous sommes des victimes et que ça a été une erreur. Ne prononcez pas ces mots devant moi, je vous l’interdis.


Ce n’est pas facile à lire. Comme tous les livres d’Alexievitch, me direz-vous. Peut-être plus que d’autres. Parce que cette guerre-là est si proche et que l’on devine que l’on pourra écrire presque le même livre à propos de la guerre en Ukraine. Parce qu’il y a des témoignages très bruts de soldats. C’est à peine soutenable. Ils racontent ce qu’ils ont subi, ce qu’ils ont fait, le manque de matériel, le mensonge des hauts gradés et du personnel politique, ils ne veulent pas être considérés comme des héros ni comme des victimes ni comme des monstres ni comme des criminels. Ils ne veulent pas que l’on oublie cette guerre. Ils demandent à tout le monde – et en premier à Alexievitch : « Et vous ? Vous étiez où ? Qu’avez-vous fait pour empêcher cela ? »


Ils mouraient pour trois roubles par mois : nos soldats touchaient huit bons par mois chacun. Trois roubles… Ils mangeaient de la viande véreuse, du poisson pas frais… Nous avions tous le scorbut, j’ai perdu toutes mes incisives.


Ici encore la force du travail de l’autrice vient de la juxtaposition de témoignages longs, complexes et contradictoires. J’en veux pour preuve ces mères qui n’ont plus rien qu’un fils mort, ou un fils devenu étranger, et qui demandent des comptes, se sentent coupables, accusent, s’affirment, se taisent, ne veulent pas se taire. Ici la simplicité n’a pas droit de cité.

À la fin du volume sont rassemblés des textes relatifs à un procès tenu à Minsk contre la publication d’Alexievitch en pleine tradition soviétique. Ces divers textes font ressortir la difficulté de ce travail documentaire : recueillir des témoignages, les retranscrire, mais aussi les choisir, les sélectionner, les couper, ou les laisser dans leur intégralité. Il y a là un travail éditorial et une construction.


Qu’est-ce que c’est que vivre avec la guerre, se souvenir ? Cela veut dire qu’on n’est jamais seul. On est toujours deux, soi et la guerre. On n’a pas beaucoup de choix : oublier et se taire ou devenir fou et crier. Mais ça, personne n’en a besoin.

Blais, Demi-homme demi-main, 1985 Antibes Musée Picasso

Il y a la mémoire des récits de la Grande guerre patriotique qui forgent l’imaginaire des soldats. C’est leur modèle, ce qu’ils auraient voulu être. Mais il est finalement question des pillages de soldats, qui ramènent aussi bien des manteaux que des magnétoscopes ou des slips de bain.

La comparaison revient souvent avec les soldats américains au Viêt-Nam, eux aussi pris dans une guerre d’occupation contre un peuple sous-équipé, eux aussi pris dans la drogue et dans les actes monstrueux, eux aussi dans cet impossible retour. Mais eux avec des prothèses légères et fonctionnelles, des films et des livres qui parlent d’eux, sans avoir été engloutis dans la même chape d’oubli. C’est que cette guerre survient à la fin de l’URSS, quand tout commence à se défaire. C’est la fin du soviétisme.

Il n’est pas vraiment question de l’Afghanistan, sinon de ses magnifiques montagnes et de ses paysages. On en a beaucoup entendu parler depuis.

 

Plus tard nous avons appris que des cercueils arrivaient dans la ville, mais que les enterrements avaient lieu en secret, la nuit, et que les pierres tombales portaient la mention « décédé » et non « mort à la guerre ». Personne ne se demandait pourquoi des gars de dix-neuf aux s’étaient mis soudain à mourir, si c’était la vodka, la grippe, ou une indigestion d’oranges. Leurs familles les pleuraient, mais les autres vivaient tranquillement, tant que ça ne les touchait pas.

 

Là-bas, j’ai senti ce qu’est la vie. J’y ai passé les meilleures années de mon existence, je peux vous le dire. Ici notre vie est terne, mesquine : boulot-maison, maison-boulot… Là-bas, nous avons tout éprouvé, tout connu. Nous avons connu la véritable amitié entre hommes. Nous avons tâté de l’exotisme : le brouillard matinal qui monte dans les défilés comme un rideau. Certains endroits ressemblent à des paysages lunaires, ils ont quelque chose de fantastique, de cosmique. Ces montagnes éternelles semblent désertes, on a l’impression qu’il n’y a pas d’homme sur cette terre, seulement des rochers. Mais ces rochers vous tirent dessus. On sent la nature hostile, elle vous repousse, elle aussi. Nous avons vécu entre la vie et la mort en tenant dans nos mains la vie et la mort des autres. Quoi de plus fort que ce sentiment ?

 


Le billet de Et si on bouquinait un peu. Une LC était prévue, je ne sais pas si elle se fera. Quelqu'un a-t-il des nouvelles de Passage à l'Est ?


C'est une autrice. Alexievitch sur le blog :

 

 

mardi 28 mars 2023

Le commissaire à la Santé est devant le téléphone, il est plongé dans le désarroi. Il compose un numéro.


Ludmila Oulitskaïa, Ce n’était que la peste, écrit en 1989, traduit du russe par Sophie Benech, édité en 2021 par Gallimard.

 

À Moscou, à la fin des années 30 (et après les grandes purges), le virus de la peste s’échappe d’un laboratoire à cause d’un hasard et de procédures de sécurité pas très au point. Le virus se répand d’un individu à l’autre, jusqu’à ce que les Services de sécurité se saisissent du problème. Pour eux, aucun problème pour tracer les gens et les isoler sans aucune explication.


- On est venu te chercher ! répond Ida, horrifiée.

- Qui cela ?

La question reste en suspens, elle contient déjà la réponse.


J’ai eu un petit moment d’ennui au début, avec le récit de la lente propagation du virus, parce que c’est assez prévisible, mais mon intérêt a été relancé dès l’arrivée du NKVD. Nous plongeons alors dans le monde soviétique et son efficacité absurde. Le récit se découpe en scénettes, passant d’un personnage à un autre. C’est peut-être à cause de l’époque, mais j’ai pensé au Maître et Marguerite. C’est peut-être aussi parce que nous sommes dans un monde où personne n’est étonné que des hommes armés déboulent dans un immeuble en pleine nuit pour emmener quelqu’un quelque part sans aucune explication. Les gens y sont même prêts et s’attendent à une série d’accusations, exécution ou déportation – ils sont profondément soulagés d’apprendre qu’il s’agit seulement de la peste. D’ailleurs le personnel du NKVD semble lui aussi trouver ces opérations plus simples que d’habitude. Cela n’empêche pas les incompréhensions tragiques.

Lebedev, Le Fantôme rouge du communisme se déplace à travers l'Europe, 1920
 Moscou galerie nationale Tretiakov

- Il faut les brûler au fer rouge. Sinon, la révolution va périr !

Alexeï Ivanovitch écoute attentivement en grattant les restes de pommes de terre dans la poêle avec sa fourchette.

- Tu as raison, bien sûr, je ne dis pas le contraire, fait-il mollement remarquer.


Il s’agit d’un scénario, plus que d’un roman, et je l’imagine bien en pièce de théâtre. Il y a énormément de personnages dans ces 130 pages et il serait alors possible de les identifier plus facilement, d’autant que plusieurs portraits, très brefs, sont tracés de façon très vivante.

Si l’anecdote est authentique, bien sûr, encore une fois cela n’empêche pas de rapprocher la peste médicale de l’autre peste, la plus terrible. Le climat de terreur glaçante est parfaitement rendu.

 

- Alors ? Vous y comprenez quelque chose ?

Eléna Egorova, une femme raisonnable, secoue la tête et dit avec confiance :

- Je n’essaie même pas.

 

 Nous vivons quand même à une époque où un texte traitant à la fois de la peste et du NKVD soit si criant d’actualité. Quel monde.

 

Merci Babelio et Gallimard pour la lecture.

C'est une romancière. Même si j'ai lu Les Pauvres parents, je regrette de ne pas connaître davantage l’œuvre d’Oulitskaïa.

L'avis de Doudoumatous.

Cette incursion russe se fait à la faveur du mois consacré à la lecture des textes de l'Europe de l'Est, sur la houlette de Patrice et d'Eva.




 


 

jeudi 1 décembre 2022

C’était cela aussi, notre vie de femmes à la guerre…


Svetlana Alexievitch, La Guerre n’a pas un visage de femme, traduit du russe par Galia Ackerman et Paul Lequesne, parution originale 1985.

 

Nous connaissons la Grande guerre patriotique, le rouleau compresseur de l’Armée rouge, les 20 millions de morts soviétiques, mais Alexievitch décide d’interroger des femmes sur leur guerre, portée par cette conviction que la guerre des femmes est différente de celle des hommes, plus incarnée, plus sensible, moins gonflée de phrases. Elle livre ici la transcription des dizaines de témoignages qu’elle a recueillis, introduits par quelques commentaires personnels.


Savoir « comment ça s’est passé » n’est pas si important, n’est pas si primordial ; ce qui est palpitant, c’est ce que l’individu a vécu… ce qu’il a vu et compris…


C’est un livre fort et bouleversant, qui ne se lit pas exactement comme un roman. Certains passages m’ont obligée à faire des pauses – c’est la guerre, c’est atroce. C’est aussi un livre extrêmement passionnant.

Alexievitch rencontre des vieilles dames qui avaient 16, 18, maximum 20 ans au moment de la guerre. Toutes racontent leur enthousiasme et leur désir de se battre pour défendre la mère patrie, leur terre brutalement envahie par les Allemands, le communisme contre le fascisme (la parole de Staline est alors reine). Elles se sont formées, ont convaincu les hommes de les envoyer au front, ont souvent dû ruser pour y parvenir, ces crevettes de 45 kilos perdues dans les uniformes des hommes. C’est assez étonnant à lire, cette énergie forcenée pour participer aux combats.


Où allions-nous ? Nous n’en savions rien. En fin de compte, ce que nous allions devenir ne nous importait pas tant que ça. Pourvu qu’on nous envoie au front. Tout le monde combattait, nous aussi. On est descendues à Chtchelkovo. Une école de tir réservée aux femmes se trouvait à proximité. Telle était notre affectation. Nous allions devenir des tireurs d’élite. Tout le monde était content. Ça, c’était du vrai. On allait tirer au fusil.

Samokhvalov, Komsomol militarisé 1932 Saint-Pétersbourg Musée d'État russe (détail)

La richesse du livre vient des témoignages : infirmières ou médecins, brancardières, cantinières, car la guerre se fait aussi avec celles qui lavent le linge des soldats, pilotes d’avion, tireuses d’élite, soldates de la cavalerie ou de l’infanterie, car ces femmes ont tué, ont trimballé les armes, ont fait des prisonniers, comme les hommes. Il y a aussi des partisanes, celles qui ont été dans les réseaux de résistance. Elles sont soviétiques – et non pas russes – c’est qu’elles viennent de tout l’empire de l’URSS.

Elles racontent leurs exploits, la façon dont elles ont résisté au froid et à la mort, mais aussi les moments les plus simples de cette vie : l’absence d’uniforme à leur taille, l’absence de linge pour les règles, les cheveux rasés, les règles qui s’arrêtent pendant toute la durée de la guerre, l’envie de chanter. Elles racontent aussi le difficile retour à la vie civile quand tout le monde les a considérées comme des filles à soldats. La plupart ont caché leurs médailles.


Lorsqu’on coupe un bras ou une jambe, il n’y a pas de sang… On voit de la chair blanche, bien propre, le sang ne vient qu’ensuite. Aujourd’hui encore, je ne peux pas découper un poulet, si sa chair est trop blanche et nette. Un atroce goût de sel me vient dans la bouche…


J’ai marqué de nombreux passages absolument déchirants.

En tant que lectrice avec du recul, on ne peut pas s’empêcher de se poser des questions. La plupart sont conscientes de la dureté des ordres reçus (les soldats qui avaient été prisonniers ont été suspectés de trahison) et de la misère du matériel mis à leur disposition, mais cette époque semble nappée d’un voile d’horreur et d’énergie de vivre. C’était leur jeunesse, c’était une façon de vivre nouvelle, en dehors des codes habituels, en dehors des règles admises pour les femmes. Quelques-unes parlent d’amour, une seule mentionne les viols que subissaient ces soldates, un homme parle des exactions commises par l’Armée rouge. Il y a des contradictions et des oublis. Nous sommes dans la mémoire et la zone trouble du souvenir.

Je retiens le dégoût généralisé pour le tissu rouge.

 

Samokhvalov, Komsomol militarisé 1932 Saint-Pétersbourg Musée d'État russe (détail)

J’étais servant d’une mitrailleuse. J’en ai tant tué… J’étais habitée par une telle haine… J’en suffoquais… Après la guerre, j’ai longtemps eu peur d’avoir des enfants. J’en ai eu quand je me suis sentie un peu apaisée. Au bout de sept ans…

Épargnez-moi… ne citez pas mon nom. Je ne veux pas que quelqu’un sache… Que mes enfants sachent… Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai rien pardonné. Je ne pardonnerai jamais…

 

Nous ne portions même pas nos décorations. Les hommes les portaient, les femmes non. Les hommes étaient des vainqueurs, des héros, des fiancés possibles, c’était leur guerre, mais nous, on nous regardait avec de tout autres yeux. Je vais vous dire : on nous avait confisqué la victoire. On nous l’avait échangée, discrètement, contre un bonheur féminin ordinaire.

  

Une autrice.

Alexievitch sur le blog :

La Supplication
La Fin de l'homme rouge : c'est le livre qui m'a le plus intéressée. Il est d'une grande richesse.


Passage à l'Est a lu La Fin de l'homme rouge tandis que Patrice a lu Les Cercueils de zinc.


Merci Ysabel pour la lecture !

 

 

lundi 7 mars 2022

Elle sentira que la douleur qui a inondé le monde n’est pas partie, mais qu’elle lui a accordé un peu de répit.

 Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux, parution originale 2015, traduit du russe par Maud Mabillard.

 

Le roman s’ouvre un matin d’hiver, dans un village tatar. Zouleikha a 15 ans, elle est mariée à une brute et elle trime dure. Dans cette existence étriquée, tout est bien tracé. Mais on est en 1930 et il y a les réquisitions du pouvoir soviétique. En quelques heures, son mari est tué et la voici déportée, dans un convoi de paysans, emmené dans un train, un wagon à bestiaux, au fond de nulle part, sous la conduite du commandant Ignatov.


La forêt est matinale et silencieuse, et la neige a un crissement particulièrement appétissant sous les bottes de Mourtaza, comme celui du chou frais sous la hachette de Zouleikha, quand elle prépare le chou mariné.


Le roman raconte ce voyage long de plusieurs mois et l’établissement de la petite colonie de déportés au bord d’une rivière, auprès de la forêt, dans le froid et la faim, les moustiques et les privations, mais toujours sous l’œil de Moscou. Étonnamment, c’est là que Zouleikha parvient à s’ouvrir à la vie, survivant envers et contre tout, élevant un fils, se découvrant capable de force et de courage, se faisant une place.

C'est un très beau parcours.

Il y a tout d’abord la description du convoi de déportés, où la vie du gardien est à peine meilleure que celle des prisonniers. Lui aussi après tout est envoyé à l’écart du monde et ne comprend pas grand-chose à la mécanique du pouvoir soviétique. Ici nous sommes loin du modèle du vigoureux colon défricheur de terre. Le groupe de déportés est composé d’un fou, d’un peintre, d’un bagnard, d’intellectuels égarés, d’un manchot… Ils survivront, accrochés à la vie, recréant un chez eux et des amitiés, en s’entraidant tous chaque jour. Comme souvent, la froideur de la dictature se mêle de scènes cocasses et absurdes (notamment quand les peintures des rues de Paris deviennent celles des rues de Leningrad, un grand moment de rigolade). Et puis, il y a l’URSS comme une grosse limace rouge.

Brueghel Pieter II, Le Massacre des innocents, Musées royaux de Bruxelles, détail
Au milieu de tout cela, des personnages sauvent leur âme, fidèles à eux-mêmes, surmontant leurs souffrances. C’est le cas de Zouleikha, qui est arrachée au carcan de la maison du mari et qui prend ses distances avec ses croyances. Le roman constitue un beau portrait de femme. C’est aussi un beau roman d’amour, sans naïveté, car ce monde est dur.

Comme dans Les Enfants de la Volga, on retrouve le thème de l’émerveillement devant l’enfant nouveau-né. Il y a aussi celui du simple d’esprit qui se révèle très bien adapté au monde fou du stalinisme et du refuge au fond des bois où l’on peut espérer un temps être oublié du monde extérieur. En revanche, ici, les passages oniriques sont plus courts et moins libres. Nous ne sommes plus dans le conte, à peine dans une fable.

Mais à la fin, tous les espoirs sont permis.

 

Parfois, elle avait l’impression qu’elle était déjà morte. Ces gens, autour d’elle, épuisés, hâves, qui passaient leurs jours à chuchoter entre eux ou à pleurer silencieusement, que pouvaient-ils être d’autre que des morts ? Ce lieu, répugnant, étroit, aux murs de pierre gluants d’humidité, situés sous la terre, sans le moindre rayon de soleil y pénètre, qu’était-il, sinon un tombeau ? Mais lorsque Zouleikha s’approchait des latrines improvisées dans un coin de la cellule, qui consistaient en un grand seau de fer-blanc sonore, et qu’elle sentait ses joues brûler de honte, elle comprenait soudain qu’elle était encore en vie. Les morts ne connaissent pas la honte.


Sur ce roman, l'avis de Et si on bouquinait.

 

Mon billet sur Les Enfants de la Volga. Je crois bien avoir préféré Zouleikha.

 

C’est une lecture commune avec Ingannmic et Aifelle. La Russie fait partie des pays acceptés dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est sur les blogs (ça, c’est un beau sujet pour l’agrég d’histoire-géo ou pour une émission de France Culture), mois organisé par Et si on bouquinait.

 

Une autrice.

 



jeudi 7 octobre 2021

Mais vaste est la terre de Russie.

 Vassili Peskov, Ermites dans la taïga, parution originale peut-être en 1983, traduit du russe par Yves Gauthier, édité en France par Actes Sud.

 

Un étonnant récit.

Au bout du bout de la Sibérie (toutes proportions gardées, pas très loin de la Chine et de la Mongolie), des géologues découvrent en 1982 une famille retirée du monde depuis plusieurs décennies, coupée de l’extérieur et vivant en autarcie. Ce sont des vieux croyants, des gens dont la religion s’est séparée de l’orthodoxie dominante et qui se sont réfugiés de plus en plus loin du siècle, loin de l’argent, de la police, de la conscription, du commerce. Cachés depuis 1945 et découverts dans les années 80. Jusqu’à demeurer oubliés au fond d’une forêt engloutie par la neige plusieurs mois par an.


Le tsar Alexeï Mikhaïlovitch (Alexis), son fils Pierre, le patriarche Nikon avec « sa manière diabolique de se signer des trois doigts », ces personnages étaient pour Karp Ossipovitch des ennemis intimes et organiques irréversibles. Le vieillard parlait d’eux comme si quelque cinquante ans seulement, et non trois siècles, le séparaient de leur règne.


Peskov nous raconte le mode de vie de cette famille, ses stratégies pour vivre et survivre durant des années dans un environnement hostile. Il raconte aussi ce qui se passe à partir de la rencontre avec le monde extérieur, les voyages, les allers et retours, les découvertes. Il dresse les beaux portraits du père Karp et de la fille Agafia. Leurs figures sont émouvantes, dans leur altérité et leur proximité. Ils se sont créé un monde qui n’appartient qu’à eux.


Quand j’ai demandé à Karp Ossipovitch quelle avait été la plus grande des difficultés de son existence dans la taïga, il m’a dit : « Vivre sans sel. Une souffrance en vérité ! » Lors de la première rencontre avec les géologues, les Lykov ont refusé tous les cadeaux alimentaires. Sauf le sel.


Foppens, Le Déjeuner de hareng (HB 17e Rouen BA)
Ils savent se nourrir de patates et de cônes de cèdre, d’eau fraîche et de baies en été. Ils ont fabriqué une vaisselle en écorce de bouleau. Ils tissent leurs vêtements à partir du chanvre qu'ils cultivent. Leurs voisins sont des ours et des loups. Il y a aussi ces belles personnes qui entourent les Lykov, transportant la chèvre en hélicoptère, amenant le médecin en cas de maladie, mais respectant la solitude, les valeurs et le mode de vie de la famille. C’est une solidarité collective touchante.

Le livre constitue le prolongement d’une série d’articles que Peskov a consacrés à l’étrange famille.

C’est très dépaysant et tout à fait troublant.


Ce que le sort a réservé à Agafia, fille de la taïga née en 1944, ici, sur l’Erinat, c’est une solitude qu’elle ne cherche pas à fuir. Elle ne le peut ni ne le veut.

 

D’après Wikipedia, Agafia était encore en vie en novembre 2020. Depuis le livre de Peskov, elle semble avoir accepté davantage de proximité avec le siècle, notamment les photographies, tout en ayant décidé de rester « là-bas ».

 

L’avis de Keisha.



mardi 5 octobre 2021

Paraître un lac, mais être la mer.

 Andreï Guelassimov, La Rose des vents, parution originale 2017, traduit du russe par Raphaëlle Pache, paru en France aux Éditions des Syrtes qui n’ont pas mis de carte parce que yolo bien sûr tout le monde sait où se trouve Irkoutsk, Okhotsk et autres terres lointaines (rentrée littéraire 2021).

 

Au milieu du XIXe siècle, le fleuve Amour n’est pas très bien connu des occidentaux alors qu’il est censé délimiter la Russie de la Chine. En plein impérialisme des Britanniques d’un côté et des Américains de l’autre (l’Alaska est encore russe pour quelques années), il apparaît de plus en plus urgent aux officiers marines d’explorer ce territoire lointain et hostile. Il importe par-dessus tout de savoir si le fleuve Amour rejoint la mer par un delta navigable. C’est l’aventure que mène Guennadi Nevelskoï.


Aux yeux de Nevelskoï, l’air de la mer Méditerranée, par exemple, était malléable, toujours légèrement ivre, espiègle et plein de parfums. Là-bas, il était plutôt une jeune fille et parler de lui au féminin aurait été bien plus approprié. Alors qu’ici, l’air était incontestablement un homme, créature taciturne, malcommode, désirant à tout prix faire valoir son point de vue.


J’avais envie de lire un roman d’exploration et d’aventure et je suis un peu déçue parce que le voyage est précédé par des intrigues à la cour de Saint-Pétersbourg, avec des espions à la solde des Britanniques, et des manigances diverses. Intrigues que j’ai mis un peu de temps à comprendre parce que je ne suis pas une experte en officiers et ministres russes et en géographie de par là-bas. C’est sûrement plus facile pour un lecteur russe, même si plusieurs passages relatifs à la cour de Saint-Pétersbourg sont vraiment réussis. Il faut dire que l’expédition est tout ce qu'il y a de plus clandestine et que cela donne des passages tout à fait savoureux.


Le lendemain, à midi pile, un groupe d’élèves du corps de la Marine pénétra dans la cour de l’Institut Smolny, d’un mouvement aussi décidé que s’ils montaient à l’assaut. Leur pas de l’oie était martelé si férocement que le sous-officier de service d’intendance, qu’on avait dépêché là pour veiller à tout et notamment au respect des grades, commença à s’inquiéter de ce que les bottes neuves distribuées à tous pour l’occasion ne durassent pas très longtemps.

Ercole de' Roberti, Les Argonautes abandonnent la Colchide, 1480, Thyssen Bornemisza


Heureusement, tout s’améliore dès que Nevelskoï se décide à se lancer dans l’aventure. Tout commence alors… par la construction du navire (et bah c’est très intéressant). Et puis un long voyage, du cabotage, la recherche d’un pilote chez les autochtones, etc. Tout cela m’a bien plu. Le ton est alerte, alternant les considérations matérielles et les rêveries, plus ou moins patriotiques. Il y a aussi les portraits de tous ces russes vivant sur les bateaux ou vivant au bout du monde. On se rend compte encore une fois que la géographie qui nous paraît si évidente aujourd’hui (l’Amour étant un classique des mots croisés) aurait pu être très différente.

Le ton est enlevé et le roman se lit très agréablement. Il y a de l’humour et de la légèreté. Le rythme est enlevé, surtout dans la deuxième partie, avec des coups de théâtre bien ménagés.

Je retiens le beau portrait du chat du bateau et une navigation nocturne, toutes lumières éteintes, pleine de menace.

 

L’empereur Nicolas Ier écrivit de sa propre main sur le mémoire de Nesselrode : « Je le regrette fort. Ne plus s’intéresser à la question de l’Amour, fleuve inutile », pourtant, curieusement, il ne donna pas l’ordre d’annuler la nouvelle expédition. Sa résolution catégorique avait peut-être le caractère de ce pipeau à l’aide duquel un intrépide fakir indien charme le nid de serpents qu’il vient d’éparpiller.

 

Le billet de Wodka.

Merci les éditions des Syrtes et Babelio pour la lecture.


mardi 21 septembre 2021

Il se passait des choses étranges, dans le monde : il était dangereux d’y aller.

 Gouzel Iakhina, Les Enfants de la Volga, parution originale 2018, traduit du russe par Maud Mabillard, édité en France par Noir sur blanc (pour la rentrée littéraire 2021).

 

Au milieu d’une communauté allemande russe, vivant au bord de la Volga, nous suivons Bach, l’instituteur tranquille et pas plus brillant qu’un autre. Les circonstances l’amènent à rencontrer Klara, si belle et romantique. Après… ne pas vous raconter, mais Bach devra quelques années plus tard élever une petite fille, Anntche, et même un garçon kirghize. Le lecteur comprend que l’on est dans les années 20, que la Révolution est arrivée, que Staline a pris le pouvoir, que le pays se transforme, la famine est déjà là, les camps se rapprochent. Mais Bach et ses enfants vivent tranquillement dans une ferme dans la forêt.


- Et quel âge a donc mademoiselle votre fille ?

Bach remarqua plusieurs sortes de saucissons sur la table – du saucisson de foie, froid, dans des teintes violacées ; du saucisson frit, brûlant sous ses écailles de couenne dorée ; du saucisson sec – et il sentit soudain un goût de sel dans sa bouche.

- ‘l aura dix-sept ans à la Pentecôte.

En ayant fini avec les cochonnailles, Grimm passa à une soupe sucrée au miel de pastèque, dans laquelle flottaient des îlots de poires, pommes, griottes séchées et raisins secs.


C’est un grand roman mélancolique, beau et rêveur comme un conte, cruel comme la réalité.

Il y a tout le récit de la vie à la ferme, au milieu du verger, dans une maison ancienne en rondins, avec les travaux de la campagne et de la cuisine. L’existence se mène au gré du fleuve, de la glace et de la pluie, du soleil et des oiseaux.

Il y a un univers matériel très concret et plaisant à découvrir. J’ai particulièrement apprécié le récit des soins apportés au bébé, puis à la petite fille. Les bouillies de lait, les petits jouets, les couvertures, la patience et l’adoration pour une enfant. C’est une petite fille qui crie pour obtenir tout ce qu’elle veut.


Plus elle grandissait, plus Anntche voulait de choses. Bientôt, elle refusa de se contenter de ses jouets (un peigne de Klara, un petit pilon pour écraser les herbes et la cuillère en étain), elle voulait jouer avec les mains de Bach, vivantes, remuantes : elle touchait ses doigts rêches, les tripotait, tirait dessus, puis en choisissait un, le mettait dans sa bouche et le mâchonnait longuement entre ses gencives glissantes.


Il y a tout le rapport au langage. Bach est instituteur allemand. Un jour il découvre l’étrange langage soviétique et bolchévique. Il écrit aussi des contes, des contes traditionnels qu’il réécrit selon ses pensées. Un jour, la petite Anntche découvrira elle aussi le langage, le russe.

Il y a toutes les insultes connues par le petit Kirghize, qui manie un langage très imagé et coloré, c’est un plaisir de lecture !

Il y a de longues scènes oniriques. Et d’autres à la limite de la réalité. Il y a une course sur la Volga au moment terrible de la débâcle.

Zorn, Notre pain quotidien, 1886 aquarelle Nationalmuseum Stockholm 
Il y a l’évocation saisissante de Lénine mourant et de Staline arpentant le pays.

Le lecteur, qui connaît l’histoire, voit la catastrophe se rapprocher inexorablement de ces personnages innocents et se doute que le petit père des peuples les broiera sans même s’en rendre compte. Jusqu’à quand Bach et ses enfants parviendront-ils à fuir, tout en restant au cœur du pays, en échappant à l’œil du pouvoir ? Cela fend le cœur.

  

Le nouveau pouvoir installé à Pétersbourg avait supprimé le ciel, déclaré que le soleil n’existait pas, et remplacé la terre ferme par de l’air. Les gens se débattaient dans cet air, ouvrant leur bouche effarée, n’osant pas protester, ne pouvant pas approuver.

 

Cette maison était un navire, qui voguait dans la clairière, dans la forêt et le jardin, sur la Volga, dans le monde, et Bach n’avait plus l’intention de descendre de ce navire. Il n’avait plus besoin des rives. Et il allait voguer dans ce navire tant qu’il en aurait la force, emportant Anntche avec lui – la protégeant de tous les brigands, qui oseraient monter à bord.

 

Je ne sais pas si c’est l’époque, ou mon âge, ou l’expérience, mais cette vision du domicile comme un refuge, que l’on tente d’isoler de l’instabilité et de l’inquiétude du monde extérieur, me parle extrêmement.

 

Une romancière. À présent, j'ai hâte de lire Souleikha ouvre les yeux de la même autrice.




jeudi 8 octobre 2020

C’était la première neige de l’année et elle manquait d’assurance.

Evgueni Vodolazkine, Les Quatre vies d’Arseni, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, parution originale 2012, édité en France par Les Syrtes.

On est quelque part au XVe siècle dans un coin paumé de Russie. Un petit garçon vient au monde, il s’appelle Arseni, il deviendra un saint, un guérisseur, un homme qui cherche à racheter son péché et qui attend un signe de Dieu, un homme qui erre, à la renommée immense. Le roman raconte sa vie.

C’est un grand roman russe, dans la boue, la forêt, les steppes, dans les villages misérables et les petites villes. Nous passons auprès de tout un peuple de paysans et de commerçants, de prêtres de diverses sortes (c’est le clergé orthodoxe). Les fous de Dieu sont assez nombreux pour se répartir un territoire. Les saints peuvent marcher sur l’eau de la rivière. C’est un monde mystique où l’on devient ami avec un loup et où la divinité envoie des signes.


Les dernières feuilles de la rive furent emportées dans l’eau noire du lac. Les feuilles roulaient en désordre sur l’herbe brune puis tremblaient sur les vaguelettes. Elles flottaient, s’éloignant de la rive. Tout au bord de l’eau on voyait les profondes empreintes des bottes des pêcheurs. Ces creux étaient pleins d’eau et semblaient être là de toute éternité. Laissés une fois pour toutes.


Arseni est un personnage attachant. Nous sommes au cœur de ses pensées, de ses doutes, de ses remords, de sa logique aussi qui l’amène à se dépouiller de tout, de sa bonté et de sa foi. Nous parcourons le trajet qui va de son enfance à sa vieillesse sans conscience du temps qui passe. Pourtant, le siècle est eschatologique, car la fin du monde doit se produire en 1492 et il importe de bien mesurer le temps et de se préparer. Si Arseni est un saint, ce n’est pas parce qu’il est au-dessus des contingences du monde. Humain, très humain, il a commis une lourde faute et fait ce qu’il peut à sa mesure pour la réparer. Il soigne, mais sans illusion sur ses pouvoirs ou sur les priorités des herbes qu’il ramasse. Il soigne parce que les gens ont confiance en lui. Le jour où cette confiance défaille… Pas question pour lui de se sentir supérieur à l’un ou l’autre de ses contemporains. J’ai aimé la belle amitié qui le lie à Ambrogio, un Italien qui prédit l’avenir et nous raconte le XXe siècle en des visions saisissantes. J’ai aimé aussi sa découverte émerveillée de Venise, ville enchantée.

Chagall, La Prophétie d'Isaïe sous l'inspiration divine, 1952, eau forte, Nice Musée Chagall.

Il pleurait parce qu’il avait peur de perdre Silvestre et qu’il était incapable de l’aider. Il pleurait sur tous ceux qu’il n’avait pas pu sauver. Il se sentait responsable devant eux et il n’avait personne avec qui partager cette responsabilité. Il pleurait sur sa propre solitude, qui en cet instant lui fut comme une brûlure.


Le temps passe et les saisons s’écoulent. Pourtant tout est suspendu dans une certaine éternité. Ce roman contient, insérées, beaucoup d’histoires : les préceptes de morale et de religion, les vies des saints, la vie d’Alexandre le Grand, les récits de voyage fantastiques avec des hommes à deux têtes ou à plusieurs bras. Il y aussi le récit effrayant d’un accouchement quand cela se passe mal et les épidémies de peste qui passent et repassent.

On a l’impression qu’Arseni existe, mais en fait non.

 

Avec l’apparition de la lune, on aurait dit que le froid s’intensifiait. Arseni avait l’impression que c’était la lune qui versait ce froid argenté inondant la terre. Il faillit plaindre son corps transi, mais se souvint aussitôt qu’il était avili par les habits étrangers et les poux, et la pitié le quitta. Ce n’était plus son corps. Il appartenait aux poux, à celui qui avait porté ces vêtements, au gel. Pas à lui.

 

Merci à Babelio et aux éditions des Syrtes pour la lecture !

 

Evgueni Vodolazkine est ukrainien... Il est né à Kiev au temps de l’URSS. Il écrit en russe, vit en Russie et c’est un historien de la Russie.