La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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samedi 31 janvier 2026

Le Camp des Milles

 

Aujourd'hui, nous sommes un peu au milieu de nulle part (ou presque – il y a une mairie et des habitants), dans une vaste zone commerciale et industrielle, seul endroit où le foncier est vaguement accessible pour les entreprises entre Aix-en-Provence et Marseille, au confluent de plusieurs autoroutes.
À l'époque, c'était un autre genre de nulle part. Loin de la ville, au milieu des collines desséchées, coupé de toute vie, impression d'être oublié du monde, relégué – prisonnier.
Nous sommes au Camp des Milles.


La commune des Milles est située à quelques kilomètres d'Aix-en-Provence. En 1882 une tuilerie s'y installe. À proximité de la rivière de l'Arc, d'une carrière d'argile et d'une petite gare (importante la gare, pour la suite de l'histoire). Elle fournit du travail pour environ 80 ouvriers, un travail difficile (chaleur des fours, froid extérieur, poussière permanente, travail physique), et répond à la forte demande de matériaux de construction (tuiles et briques alvéolées).
La tuilerie ferme en 1937 pour des raisons économiques et techniques.

Le lieu est réquisitionné en septembre 1939, puis loué, pour y enfermer les ressortissants des puissances ennemies, allemands et autrichiens. C'est le début du camp d'internement pour environ 1 500 individus.
Y sont enfermés des hommes, majoritairement des réfugiés ayant fui le Reich, même si les sympathisants nazis ne sont pas non plus absents. Ils restent enfermés durant tout le temps qu'il faut à l'administration pour vérifier leur identité et évaluer la menace qu'ils représentent pour le pays. Ils sont donc progressivement tous libérés.

Oui, mais en mai 1940, tous les ressortissants du Reich sont à nouveau emprisonnés. Ils sont environ 3000 hommes à ce moment là, tandis que les femmes et les enfants sont enfermés dans des hôtels réquisitionnés à Marseille. À l'été 1940 et après l'armistice, le camp est à nouveau presque vide. Entretemps, les autorités nazies ont passé en revue tous les dossiers des personnes détenues dans tous les camps français pour repérer celles qui devaient leur être remises – livrés sur demande – heureusement un certain nombre réussit à s'enfuir à temps.

Les latrines. Très peu nombreuses alors que plusieurs personnes souffrent de la dysenterie.

À l'automne 1940 ce sont tous les étrangers en instance d'émigration qui y sont enfermés. Tous ceux qui attendent leurs papiers, le bateau, l'argent, l'aide qui leur permettra de fuir. Encore une fois les hommes au camp et les femmes et enfants dans les hôtels à Marseille. À ce moment, le gouvernement français n'est pas enclin à retenir tous ces indésirables, qui ont quand même attendre des visas et tenter de s'échapper, plus ou moins légalement.

La HICEM est une organisation juive chargée de faciliter l'émigration des réfugiés. Les démarches administratives nécessitent tant de temps que l'escargot a loupé le bateau, alors même qu'un petit fonctionnaire cherche à l'expulsion du camp, symbolisé par la brique et les barbelés.

À l'été 1942, le Camp des Milles devient le lieu d'emprisonnement de tous les juifs qui ont été raflés dans la région, avant leur départ vers Drancy puis vers Auschwitz. À ce moment-là la Provence se trouve encore en zone dite libre, administrée par le gouvernement français. Environ 2 000 personnes (hommes, femmes, enfants) sont enfermées, déportées et assassinées depuis les Milles. 
Presque vide, le camp est fermé fin 1942.
À partir d'août 1942 les oeuvres de secours tentent de convaincre les parents d'abandonner leurs enfants pour les sauver. Des formulaires et des affichettes sont à disposition dans le camp. Les États-Unis ont accordé 1000 visas pour des enfants recueillis de cette façon.


Et après guerre ? Les propriétaires (qui ont bien perçu le loyer pendant la guerre) rouvrent la tuilerie. C'est l'époque de la reconstruction et on a nouveau besoin de tuiles et de briques. L'entreprise fonctionne jusqu'en 2006. De fait la toiture de ma maison porte des tuiles fabriquées aux Milles. En 50 ans, les propriétaires ont changé à plusieurs reprises (je repère notamment Lafarge, toujours dans les mauvais plans). C'est à partir des années 80 et 90 que d'anciens ouvriers et internés se battent pour que l'histoire du lieu soit enfin pleinement reconnue. Le musée actuel a ouvert fin 2012.

Les galeries autour des fours ont servi de dortoirs mais aussi de réfectoire.


Il s'agit donc d'un des lieux de la déportation et du crime contre l'humanité commis par l'État français. Bien sûr, l'apparence du bâtiment est totalement inoffensive : des murs, des portes laissant passer la lumière, des poutres... un endroit idéal pour entasser les gens. Sa visite peut être déceptive, puisqu'il n'y a littéralement rien à voir. C'est un immense hangar vide situé à quelques mètres d'une gare.
En réalité, l'exposition est extrêmement pédagogique et tous les panneaux sont vraiment bien conçus. Il faut compter au moins 1h15 pour la visite, mais on peut facilement y rester deux heures. En semaine il y a de nombreux groupes scolaires.

Les dortoirs du premier étage. Il faut imaginer les gens entassés, des tissus formant rideaux, de la paille au sol... l'enfer. Et la poussière d'argile partout.

Le lieu est connu pour avoir enfermé de nombreux artistes allemands et on peut s'attendre à voir quelques unes de leurs œuvres. À vrai dire, on entend souvent parler du camp des Milles sous cet angle-là : « le camp où des artistes allemands ont été enfermés et ont eu recours à l'art pour tenir et s'évader psychologiquement », en premier lieu Max Ernst. Pourtant nous verrons peu d'oeuvres pendant la visite. La plupart des dessins ont été repris par leurs auteurs et sont aujourd'hui conservés dans des musées. Sur place il reste les peintures du réfectoire des gardiens et quelques graffitis.



1940. Les internés créent une sorte de cabaret nommé Die Katakombe, lectures, théâtre, chansons... du nom d'un cabaret berlinois fermé par les nazis.



Plusieurs piliers portent des peintures de fleurs, bleues ou rouges. L'historienne de l'art Angelika Gaussant a fait l'hypothèse qu'elles avaient été peintes par Julius Mohr, un peintre polonais interné en 1941 et déporté en 1942.
Et une étoile de David.


Le réfectoire des gardiens est orné de peintures, sans doute réalisées à la demande de la Direction en 1940 et 1941. Au moins deux peintres en seraient l'auteur, dont peut-être Karl Bodek, juif autrichien déporté vers Drancy en 1942.

Cette étrange parodie de la Cène de Léonard installe à la même table des hommes venus de toute la planète, mais représentés à la fois avec humour, à la fois en reprenant les clichés racistes (un noir torse nu avec une sagaie, un Chinois à la Fu Manchu, un genre de François Ier, un Esquimau, un cow-boy et un ascète indien), le tout sous la figure d'un terne et triste bureaucrate.

Si vos assiettes ne sont pas très garnies, puissent nos dessins vous calmer l'appétit (les assiettes des gardiens étaient apparemment assez pauvres).



Ces peintures, d'un style totalement différent, rappellent le constructivisme russe. Les petits personnages transportent les victuailles : saucisse géante, tonneau de vin, artichaut, raisin, fromage... Le pas est martial, mais il est aussi ridicule, d'autant que plusieurs personnages semblent saouls et que l'un d'eux risque de trébucher sur une brique.

Entre 1939 et 1946 la France aura compté plus de 200 camps sur son territoire.
En tout, environ 10 000 personnes furent emprisonnées au camp des Milles – dont 2 000 juifs livrés aux Allemands et déportés.
Le lieu fait une apparition remarquée dans plusieurs de mes lectures :


Et comment on y va ? En prenant le bus 4 à la gare routière d'Aix-en-Provence. Et soyez prévoyants : le lieu n'est ni chauffé ni climatisé.

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.


jeudi 12 juin 2025

Des fois nous n'avons rien de plus qu'un œuf et un thé fait avec de l'eau minérale.

 

Un voyage Marseille-Rio 1941, textes et photographies de Germaine Krull et de Jacques Rémy, introduction d'Olivier Assayas, 2019, paru chez Stock (qui aurait pu se payer une correctrice).

Partir de Marseille en 1941 et fuir, fuir...

Nous sommes nombreux à avoir vaguement entendu parler de ce bateau – rafiot mythique – qui emmena, en pleine Seconde guerre mondiale, quelques intellectuels français – et beaucoup d'autres gens – de Marseille à la Martinique. Par exemple, sur le site de RFI, la rencontre entre André Breton et Aimé Césaire. Il y a quelques livres là-dessus.

Il y a un très grand poète français à bord, un écrivain politique de renommée mondiale, des peintres, des écrivains de cinéma et de théâtre.

Mais ce volume est un objet disparate. En introduction, Olivier Assayas raconte le fatras de papiers et de photographies retrouvés chez son père, Jacques Rémy, et ses tentatives pour comprendre qui a pris les photos et où et quand. Une quête compliquée, faite d'oublis et de découvertes fortuites.

Sur le Capitaine-Paul-Lemerle, les cuisines sur le pont.

Le volume rassemble ensuite plusieurs textes.

« Sur un cargo » de Jacques Rémy évoquant le voyage sur le Capitaine-Paul-Lemerle. Le bateau est surchargé, 300 personnes. Des cabanes d'un côté pour les sanitaires hommes et des cabanes de l'autres pour les sanitaires femmes. Les cuisines sur le pont, on mange par groupe de 8 ou 10. La promiscuité. La présence d'une drôle de société. Les fêtes du passage de l'Équateur, étonnantes.
« Camps de concentration à la Martinique » de Germaine Krull (photographe allemande, mais le texte est en français), qui raconte également le voyage sur le bateau, mais aussi le séjour, si l'on peut dire, au lazaret à la Martinique. Pas d'eau, peu de nourriture, la misère, les gardes. Fort-de-France, c'est encore Vichy, mais ce sont aussi les colonies.
« La Guyane française – le bagne de France » de Germaine Krull. Elle a réussi à partir de la Martinique vers le Brésil, sur un petit bateau qui fait escale à Saint-Laurent-du-Maroni. Ce sont les dernières années du bagne et de l'indignité. Le portrait des ceux qui sont condamnés, de ceux qui ont purgé leur peine et qui sont obligés de rester là, de la police française des colonies. Rien n'a bougé depuis le passage d'Albert Londres.
« Mes amis les forçats » de Jacques Rémy, qui s'est retrouvé sur le même bateau et a fait la même escale.
Quelques mots conclusifs d'Olivier Assayas évoquant l'arrivée à Rio de Janeiro de Jacques Rémy et de Germaine Krull, ainsi que la tournée de la troupe de Louis Jouvet.
Quelques pages d'Adrien Bosc (qui a par ailleurs commis un Capitaine sur ce fameux voyage) qui ajoute des informations supplémentaires.
Le tout est illustré par les photographies de Germaine Krull – quelle photographe ! Il faut dire qu'elle a eu une de ces vies ! – et par quelques dessins de Vlady Serge (fils de Victor Serge) et par des photos de la famille Assayas.
La file d'attente au lazaret de la Martinique.

On s'y perd un peu. C'est que l'histoire s'éparpille entre les personnes et leurs valises. Mais c'est passionnant. Les récits racontent à la fois l'horreur, ceux qui fuient le nazisme et qui ont tout perdu, ceux qui sont maltraités par l'administration française, et l'espoir, ceux qui ont réussi à échapper, qui espèrent reprendre une autre vie et retrouver leurs proches. Au milieu de tout ça, en Guyane, les détenus et les anciens détenus sont échoués sans aucun espoir de sortie.

Oui, ces pauvres émigrants entassés dans un cargo, naviguant vers une lointaine Amérique, repérsentent une somme de force, de courage, d'énergie et de chance exceptionnelle.

Maintenant ils se reposent. Ils ont soutenu une rude bataille. Pour partir. Ils vont en soutenir une autre, plus rude encore. Pour vivre. Maintenant ils sont en entracte. Malgré la mauvaise nourriture et l'inconfort, ils sont en vacances. Ils ont le droit de se reposer.

Assayas raconte aussi ses efforts pour démêler le qui du quoi, ses erreurs, notamment dues au fait que les documents qu'il trouve sont tous faux (faux contrat de travail, faux certificat de baptême, etc.). C'est qu'il faut se débrouiller et se cacher.

Les photos ne sont pas spectaculaires, montrant un quotidien sans éclat, un voyage en bateau dont il est difficile de comprendre les enjeux : des hommes torse nu sur un bateau, des marins, l'embarquement du bétail lors d'une escale à Casablanca, la mer, la fête de Neptune comme un étonnant moment de Carnaval.

Harassée de fatigue, les nerfs absolument à bout, prise dans cette nuit où tout semble fantastique, où les arbres prennent des formes gigantesques, je m'assois quelque part en face de la mer sans espoir et en réalisant à peine notre grande désillusion.

C'est ici que débarquent tous ceux que la justice de France a condamnés à mourir doucement et jour par jour.


Le bagne en Guyane : habitation d'un bagnard libéré et un buffle dans le cimetière.

J'ai acheté ce livre aux Rencontres photographiques d'Arles où les photos de Krull étaient exposées.
Après cette lecture, j'ai ouvert les premières pages de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss (1955) (un livre que j'apprécie peu), où il est également brièvement question de ce voyage et de ce lazaret.

L'équipage avait construit deux paires de baraques de planches, sans air ni lumière ; l'une contenait quelques pommes de douche alimentées seulement le matin ; l'autre, meublée d'une longue rigole de bois grossièrement doublée de zinc à l'intérieur et débouchant sur l'océan, servait à l'usage qu'on devine ; les ennemis d'une promiscuité trop grande et qui répugnaient à l'accroupissement collectif, rendu d'ailleurs instable par le roulis, n'avaient d'autre ressource que de s'éveiller fort tôt.

C'était un peu comme si, en permettant notre embarquement à destination de la Martinique, les autorités de Vichy n'avaient fait qu'adresser à ces messieurs une cargaison de boucs émissaires pour soulager leur bile.

Le saviez-vous ? Une émission de France Culture résume tout cela en seulement une heure ! Il y a des passages très intéressants sur Césaire. Cela m'a donné envie de le lire.

Plaque visible aux Invalides, Musée de l'armée.

Je pense avoir épuisé ma bibliothèque sur le sujet. Récapitulatif :

 










jeudi 24 avril 2025

Chacune des personnes traquées qui lui font face a le même droit d’être sauvée.

 

Uwe Wittstock, Marseille 1940. Quand la littérature s’évade, parution originale 2024, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, édité en France par Grasset en 2025.

Marseille, 1940 (et c’est reparti, ai-je envie de dire).
Devant l’avancée ressentie comme inexorable de l’armée allemande et la stabilisation de la ligne de démarcation, fuit une masse de gens, toujours plus au sud. Rapidement, Marseille apparaît comme le nœud crucial, seul grand port international encore accessible (et d’où pourtant plus aucun bateau ne part), première ville de France pour le nombre de consulats. Lieu d’espoir et de piège, d’attente et de larmes. C’est aussi le moment des innombrables camps d’internement (près de Marseille, c’est celui des Milles) où sont enfermés, sans distinction, tous les Allemands vivant en France, ainsi que pas mal d’autres gens.

Les occupants allemands ont formé une commission qui inspecte peu à peu tous les camps français. Elle doit veiller en premier lieu à ce que les partisans d’Hitler éventuellement encore internés soient relâchés. Mais la commission comprend aussi des pisteurs de la Gestapo qui cherchent les adversaires d’Hitler. Quelques dizaines d’hommes sont tombés dans leurs filets dès les premiers jours. Toute personne figurant sur une liste de nazis doit donc avoir disparu des camps avant l’arrivée de la commission.

Alors que les États-Unis ne veulent pas se mêler de ces affaires européennes, ni entrer en guerre contre l’Allemagne, ni surtout recueillir des communistes, le Centre de secours américain envoie Varian Fry avec mission de sauver les intellectuels remarquables dont la liste a été mûrement élaborée (mais plusieurs sont inconnus aujourd’hui). Fry est-il un héros ? Dépressif, colérique, intellectuel à lunettes, il se rend immédiatement compte que la masse des gens à sauver est considérable. Au-delà des visas (de sortie, de transit, d’entrée), en l’absence de bateaux, il faut organiser les évacuations via l’Espagne, via tous les subterfuges imaginables.

Au fil de ces entretiens de hasard, on apprend très rapidement où se situent les lieux de refuge et l’on trouve parfois les traces d’amis ou de parents perdus. Par ailleurs, ces gens en errance accrochent aux murs des bâtiments publics, hôtels de ville, préfectures ou commissariats de police, de brefs avis de recherche dans l’espoir de retrouver leurs proches.

Ici, c’est l’ouvrage d’un journaliste, qui reprend toute la bibliographie disponible et la synthétise avec clarté et pédagogie. Le livre se lit très bien, écriture plate et efficace, paragraphes courts, à la chronologie bien claire. J’insiste sur ce point parce que la situation en France et à Marseille est alors tellement confuse que ne pas la comprendre constitue, je crois, la seule réaction saine. J’apprécie également le fait que Wittstock s’efforce de retracer le parcours ou le portrait de plusieurs personnes évoquées (qu’elles travaillent ou non avec Fry, ou qu’elles fassent partie des réfugiés) avec une certaine distance critique, en soulignant les silences de tel témoignage et en en utilisant d’autres pour compléter et essayer de donner un panorama complet.
Ce fut une activité clandestine : il n’existe donc pas de liste des personnes sauvées, ni de leur nombre, ni des personnes qui ont permis leur fuite (souvent une chaîne de fonctionnaires qui tamponnent des documents sans trop regarder ni vrais ni faux, de policiers qui haussent les épaules, de personnes elles-mêmes réfugiées qui en aident d’autres sur le chemin…). Ce qui explique que l’on manque d’information sur les personnes non célèbres ou sur l’action qui continue à Marseille une fois Fry expulsé.
J'apprécie la lente mise en place du récit depuis le début de la drôle de guerre jusqu'à l'armistice, avec la fuite, l'exil, les premiers massacres. Nous avons le suivi d'une multitude de destins individuels, l'ensemble ne formant pas forcément un collectif, mais dressant néanmoins un tableau complet de tous ces drames qui jalonnent ces semaines et ces mois.
J'ai lu les récits de deux acteurs des faits, mais évidemment les témoins ne savent pas tout ou peuvent se tromper. De ce fait, je trouve ce livre tout à fait complémentaire des autres textes, en reprenant l'ensemble du matériau disponible. Je vous le conseille donc également !
Quand l'iconographie présente Marseille comme une terre d'accueil depuis 2600 ans mais que cela ne se passe pas toujours ainsi (mosaïque de la Bonne mère).

On croise donc : Anna Seghers, indéfectible stalinienne fuyant le nazisme avec ses enfants, la famille Mann, Hannah Arendt et son mari, Vochoč le consul tchécoslovaque qui délivre des visas à tout va même si son pays n’existe plus, un biographe d’Hitler, Walter Benjamin qui ne rencontre jamais Fry, l’épatante Mary Gold, quelques malfrats, Anna Mahler avec les partitions de Gustav, André Breton qui fait la police du surréalisme, Marc Chagall, Peggy Guggenheim, Max Ernst, un bateau surchargé qui finit par partir pour la Martinique, etc.

Le bilan de Fry est appréciable. Au bout de seulement trois semaines à Marseille, il a créé avec le Centre de secours un havre pour les réfugiés, engagé des collaborateurs fiables, trouvé un chemin utilisable pour s’enfuir et déjà mis en sécurité les premiers auteurs et artistes qui figurent sur ses listes. Son Underground Railroad Marseille-Lisbonne accélère.
(l’utilisation de cette expression, qui se réfère à l’histoire des noirs américains, est particulièrement parlante !)

Avec son équipe, ce sont à ce jour environ deux cents personnes auxquelles ils ont fait passer la frontière. Il a en outre assumé la mission délicate de faire revenir des soldats britanniques éparpillés auprès de leurs unités en Angleterre. Le travail pour le Centre est la chose la plus importante qu’il ait jamais entreprise, et elle le restera sans doute, a-t-il écrit à Eileen. Il donne un sens à sa vie. Il ne peut bien sûr pas s’étonner du fait que la police française tente constamment d’entraver son travail. Il s’y attendait. Mais il n’avait pas prévu les intrigues du State Department et du consulat.

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Il me reste encore deux livres sur le sujet dans la bibliothèque !


mardi 22 avril 2025

J'avais l'impression de tenir le destin d'un être humain entre mes mains.

 
Mary Jane Gold, Marseille année 40parution originale 1980, traduit de l'américain par Alice Seelow, édité en France par Phébus (2001).

Vous avez peut-être entendu parler de Varian Fry, mais sans doute pas de Mary Jane Gold. Et pourtant. Cette jeune et riche héritière américaine raconte dans ce livre enjoué quelle fut sa vie à Marseille, au début de la seconde guerre mondiale.

J'achetai un journal et me mis à en lire tout haut quelques extraits.
- Écoutez ceci : « Nous, Philippe Pétain, maréchal de France, ordonnons... » - vous savez, cette vieille chèvre a plus de pouvoir que Louis XIV. Et il est encore plus à droite.
(Avouez qu'elle est indéniablement très sympathique.)

Avant cela, il y a sa formation en Italie, dans les bals et les musées, la vie des jeunes filles délurées, mais quand même puritaines, et puis son installation à Paris et l'arrivée de son caniche Dagobert.
Et puis le début de la guerre, la fuite sur les routes avec ses amis et l'arrivée à Marseille. Dès lors la vie de Gold est marquée par deux pôles distincts : sa liaison avec Raymond, dit Killer, miliaire, déserteur de la Légion, petite frappe, escroc, et l'aide qu'elle apporte au Centre américain de secours, en finançant l'existence et le départ de plusieurs centaines de réfugiés et en effectuant certaines missions. Elle est jeune et élégante, on la croit inconséquente, mais cette année marquera sa vie à jamais.
On croise dans le livre les récits de la fuite des réfugiés, leur terreur, les emprisonnements arbitraires, le travail avec les membres du Centre de secours, la rencontre avec les surréalistes à la Villa Air-Bel, mais aussi les marches dans Marseille, les visites au prisonnier au fort Saint-Nicolas, le mistral et les policiers. Il y a des scènes d'anthologie : l'écoute de Radio Londres dans la chambre d'hôtel, la destruction des papiers dans les toilettes du commissariat, les descentes à la pâtisserie, les réfugiés qui se planquent dans les bordels.
Ce récit est bien plus vivant et facile à lire que celui de Fry, qui cherchait à justifier son action auprès de ses contemporains et notamment du Département d'État. Ici le ton est enlevé et plein de vie. Il est aussi plein d'humanité, parce que la riche Américaine s'interroge sur ce qu'elle doit faire et sur ses motivations personnelles. Je trouve que toutes les questions qu'elle se pose sont très intéressantes et sa position un peu distante vis-à-vis des événements rend son point de vue tout à fait riche.
Une lecture que je vous conseille.

À noter que son Killer a eu une incroyable carrière militaire au service de la France Libre (et comme mercenaire dans les guerres coloniales d'après 1945).

Les ex-voto à la Bonne mère. L'espoir et la reconnaissance.



Je le vois encore, debout, le corps très droit, les épaules rejetés en arrière ; le mistral lui soufflait dans le visage. Il avait une petite trentaine d'années, le visage carré, et portait des lunettes à monture d'écaille. Je lâchai d'une façon ambiguë que j'avais entendu dire qu'il y avait de quoi faire ; je me félicitais de savoir quelqu'un dans cette ville capable de faire face à ce travail.
Il s'agit de la première rencontre avec Fry – ce n'est pas le même spirit et pourtant ils seront alliés et amis.

Je ne pus jamais choisir entre les deux. J'aurais pu me dévouer complètement à Killer et ouvlier le Centre américain de secours. Mais cela aurait été une autre histoire, et non la mienne. Ou bien j'aurais pu laisser tomber Killer, mon deux-fois déserteur, avec sa folie, son panache, son absence de principes et ses fragilités attachantes. Cela, aussi, aurait été une autre histoire. Ou encore j'aurais pu rentrer chez moi. Au lieu de cela, je me suis toujours trouvée coupée en deux.

Sur le même thème :
Et jeudi nous poursuivons sur ce sujet.


mardi 4 mars 2025

La réalité du voyage de Pythéas dans le Grand Nord ou dans les régions baltiques se perd dans les brumes du temps.

 

François Herbaux, Pythéas explorateur du Grand Nord, 2024, Les Belles Lettres.

 

C’est un livre d’histoire.

Au IVe siècle avant J.-C., un Grec de Marseille, nommé Pythéas, entreprit un grand voyage vers le nord. Il découvrit, dit-on, une grande île, et encore plus loin une île située au niveau du cercle polaire et d’étranges barbares. Plusieurs siècles après, les historiens grecs et romains bataillèrent pour savoir que penser de cette épopée.

Alors ?

Alors Herbaux reprend toutes les sources et fait la part des choses entre le sûr et le probable. Il faut dire que tous les écrits de Pythéas sont perdus et sont connus seulement par les citations de ceux qui viennent après lui (mais qui ne sont pas toujours d’accord avec lui).

Pythéas était scientifique, le premier à calculer avec précision la latitude de Marseille (qui, de fait, est la première ville dont la latitude a été calculée) et à avoir émis l’hypothèse du lien entre le mouvement des marées et celui de la Lune. Il aurait entrepris son voyage par curiosité scientifique, afin de vérifier certaine hypothèse sur la durée du jour qui pourrait varier dans l’année selon la proximité avec les pôles. Mais où jusqu’où est-il allé ? Il est à peu près certain qu’il a fait le tour de la Grande-Bretagne (par l’est ? l’ouest ?) – ce qui lui vaut l’honneur d’être cité par Churchill dans ses mémoires pour avoir fait entrer l’île dans l’histoire – ce qui vaut à Churchill d’avoir l’honneur d’être cité à son tour sur les murs du musée d’histoire de Marseille – et d’être allé jusqu’aux Orcades et après ? L’hypothèse de l’Islande tient la corde au vu des coordonnées. Mais Pythéas semble également décrire les habitants de Scandinavie (même si les Écossais, les Estoniens, les Danois et d’autres revendiquent également cet honneur).


En réalité, on ne connaît pas le détail de l’itinéraire de Pythéas. Peut-être a-t-il abordé les îles Britanniques une première fois lors de son expédition vers le grand nord et une seconde fois au retour. Mais on ne peut gère en dire plus. A-t-il atteint l’Écosse en passant par la mer d’Irlande ou par la côte est ? Nous l’ignorons. Ce qui est certain, c’est qu’avec Pythéas les îles Britanniques sont entrées dans l’histoire. Elles se trouvaient non seulement nommées, mais surtout localisées, mesurées, explorées et décrites, comme nous le révèlent Strabon et Pline.


L’ouvrage est passionnant même si j’avoue qu’il peut être difficile à suivre : l’entrecroisement des sources et des fragments de tel et tel auteur peut faire que l’on a du mal à s’y repérer. De fait, ce petit livre est très complet puisqu’il rassemble tous les fragments d’auteurs antiques mentionnant Pythéas.

J’apprécie aussi le volet sur la postérité de Pythéas, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, car il est revendiqué par tous ceux qu’il est supposé avoir découvert. Et puis on a fait de lui le premier auteur gaulois ou même provençal ! Au XIXe siècle, on a aussi donné à son voyage un but commercial, alors que le port de Marseille est au centre des colonies françaises (et je connais une banque dont le siège porte le beau nom de Pythéas).

Image Wikipedia.
Statue de Pythéas par Auguste Ottin (façade du palais de la Bourse à Marseille, XIXe siècle)
Coiffure romaine, braies gauloises, grand manteau, geste conquérant et un vague phoque à ses pieds.
 


On constate que les descriptions contenues dans le traité Sur l’océan de Pythéas n’ont pas mis fin aux spéculations. Science et fiction ont cohabité dans la littérature antique consacrée à ces régions, à travers des textes variés, les uns exposant des données reprises d’ouvrages antérieurs, d’autres exprimant des doutes, dénonçant des fables ou des mensonges ou d’autres encore laissant libre cours à l’invention poétique.

 

Herbaux citant Jean-Louis Étienne :

Je pense, ajoute-t-il, que Pythéas décrit la prise en glace de la mer. Ce n’est pas comme l’eau douce dont le changement d’état est immédiat, la surface devient un vitrage transparent très fragile. L’eau de mer salée passe d’abord par un état de saumure pâteuse, qui ondule avec la houle. Elle freine considérablement l’avancée du bateau. C’est peut-être à cette frontière de l’océan polaire que Pythéas a été contraint d’abandonner sa progression.

 

Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme, je vous conseille d’écouter cette émission.




jeudi 20 février 2025

Tout ce qu’on peut faire, c’est d’attraper notre chance chaque fois qu’elle passe.

 


 

Claude McKay, Banjo (une histoire sans intrigue), parution originale 1929, première traduction de l’américain en français en 1931 par Ida Treat et Paul Vaillant-Couturier, traduction actuelle par Michel Fabre, aux Éditions de l’Olivier.

 

Tout commence par l’irruption de Banjo, noir américain, heureux possesseur d’un banjo, à Marseille, sur la jetée de la Joliette. Il est ici parce que c’est le meilleur port du monde pour prendre du bon temps, boire du vin avec des amis, refaire le monde, passer du temps avec les prostituées, se faire nourrir sur les bateaux, mais sans trop travailler.

Alors c’est un roman surprenant et plein d’énergie.


D’un pas mal assuré, tel un matelot chaloupant sur le pont d’un navire qui roule, Lincoln Agrippa Daily – Banjo pour les intimes – arpentait sur toute sa longueur la magnifique jetée du port de Marseille, un banjo à la main.

« Ça, c’est un merveilleux boulot, se dit-il, la plus géniale digue dans la mer que j’aie jamais vue. »

C’est le début.


D’abord un mot sur le sous-titre. Effectivement, il n’y a pas réellement d’intrigue. Le roman suit la vie, les journées, les soirées et les nuits d’un groupe d’amis noirs, tous aussi fauchés, tous déambulant en compagnie d’un monde de prostituées et de maquereaux, de policiers et de marins, de musiciens et de touristes venant s’encanailler là. De fait, la lecture peut sembler un peu longue, par manque de structure, mais chacun des chapitres est plein de vie et assez prenant. Il faut accepter de se laisser conduire.


Autre particularité : à Marseille et dans le roman se retrouvent les noirs du monde entier, que ce soit les noirs américains des états du sud qui regrettent la cuisine de là-bas, mais qui peuvent être méprisés en tant que descendants d’esclaves, les noirs américains des villes du nord et notamment ceux de Harlem, les noirs des îles des Antilles (les Martiniquais se sentiraient des aristocrates), les noirs d’Afrique et donc des colonies françaises et britanniques, qui sont volontiers vus comme débarquant directement de la brousse, primitifs mais peut-être authentiques ( ?), les noirs de la Harlem Renaissance qui sont éduqués et qui pourraient mépriser les autres, etc. Il y a la vision totalement fantasmée que les noirs des villes du nord des États-Unis ont des Africains – ils parlent de vaudou et de léopards ! Des discussions animées se tiennent entre tous les personnages, chacun se renvoyant sa condition de Français ou d’Américain ou de Sénégalais. Que vaut-il mieux être ? Quelle est la meilleure attitude à adopter ? Si le débat se pose dans des termes qui ne sont plus les nôtres (trop essentialisant et généralisant), je ne me sens pas non plus légitime à le juger. Ce que je comprends, c’est le mal-être collectif de ceux qui, de toute façon, ne peuvent trouver une place pleine et entière dans ce monde de blancs. Banjo et sa bande ont choisi de ne pas jouer le jeu, de rester à la marge, mais libres de vivre leur rythme.

Au milieu du livre, irruption du personnage de Ray, écrivain noir de Haïti, qui peine à trouver sa place. Ses réflexions et son envie d’observer les autres vivre sont certainement celles de McKay lui-même et annoncent ce que développera Baldwin dans ses écrits. À ce titre, il établit une sorte de pont entre la lectrice que je suis et les autres personnages. Il est d’ailleurs question des débats qui agitent les intelligentsias noires au Sénégal, à Harlem ou à Paris, mais Ray, lui, a Tolstoï comme modèle, ainsi que des écrivains irlandais, pour le volet social de leur œuvre.


Les Africains lui donnaient le sentiment positif d’un contact sain avec les racines de sa race. Ils lui faisaient sentir qu’il n’était pas, par sa naissance, un accident malheureux mais qu’il appartenait à une race pesée, mise à l’épreuve, et qui avait sa place dans l’ordre universel. Si les Européens ne les exterminaient pas, ils étaient un peuple solide, protégé par sa culture indigène. Même si la grandeur impressionnante des réalisations blanches les déroutait, tandis qu’ils ne semblaient pas avoir conscience de la valeur inestimable de celles qui leur étaient propres, la richesse des valeurs fondamentales de leur race les protégeait tout naturellement.

Il ne ressentait pas la même confiance dans le cas des Afro-Américains qui, depuis longtemps déracinés, restaient sans racines parmi les fantômes et les ombres pâles et se trouvaient affaiblis par leur habitude de s’effacer devant le paternalisme condescendant, par l’exclusion sociale et par le mélange des races.

Sonneville, Les quais. Trois nègres, 1920-1922 Bordeaux musée d'Aquitaine



Si les discussions théorico-politiques m’ont lassée (en partie parce que je n’en saisis pas tous les enjeux ou que ceux-ci ont beaucoup changé en un siècle) et si Banjo s’écoute trop faire ses phrases, j’ai apprécié l’énergie redoutable qui se dégage du livre, énergie portée par la musique, par le jazz, par le goût des mots.

Évidemment, seulement trois femmes ont droit à un nom, les autres n’étant que des visages. D’ailleurs, ces jeunes hommes aspirent seulement à rester entre eux et à faire des choses ensemble (sic).

 

D’instinct, il dériva vers la Fosse et, tout aussi naturellement, il y trouva une fille. Elle leur dénicha une chambre. L’âme de Banjo vibrait de se trouver dans ce milieu, au cœur de cette vie dont les remous venaient battre le bâtiment sombre et imposant de la mairie. Sur le quai du Port, là où les poissons et les légumes, les filles et les jeunes macs, les chats et les chiens bâtards, et mille autres choses se mêlaient, s’aggloméraient en un tourbillon de puanteurs et de viscosités.

 

Mais le banjo est l’instrument privilégié du Noir américain. Les notes nettes et sonores du banjo font partie de la musique bruyante de leur vie – elles représentent une affirmation de leur existence vivace au sein de la civilisation la plus grande et la plus tumultueuse du monde moderne.

 


MacKay est un auteur qui est souvent lu dans le cadre du "African American History Month Challenge", mais pour ma part, j'ai fait sa connaissance en tant que "auteur qui parle de Marseille" (on vous avait bien dit que Marseille, c'était le monde entier), ce qui est la cause de mon point de vue un peu décalé.

Le roman se passe dans le quartier le plus malfamé de Marseille, quartier dit réservé, dans les bars, les bordels et les rues de la ville. C’est le quartier qui a été détruit par les administrations allemandes et françaises en 1943. Ce roman qui s’inscrit en plein dans la littérature américaine est donc aussi un chapitre essentiel de la Marseillologie.

À la fin du roman, surgit Jake, le personnage de Home to Harlem (vous savez bien, Ingannmic en a parlé il y a quelques jours), accoudé à un bar en train de boire un verre.

 

C’est un roman avec beaucoup de musique. Vous pouvez notamment écouter Shake that thing et Stay, Carolina Stay.




mardi 18 février 2025

Le rêve de tout malfaiteur international est de devenir patron de bar à Marseille.

 


Albert Londres, Marseille porte du sud, 1927.

 

Un classique de la bibliographie marseillaise.

En 1926 le journaliste français* qui s’est embarqué à plusieurs reprises de Marseille pour rejoindre le bout du monde décide de rester et d’explorer un peu le territoire du port. Canebière, port de commerce et ses travailleurs, navires et ses passagers, quartier réservé, pègre… Le récit est haut en couleur.

Il y a évidemment de belles pages sur la ville, sur ceux venus de partout qui la peuple, mais j’avoue avoir eu un peu de mal. La langue a vieilli, ce ton très péremptoire n’est plus le nôtre (il me fait penser à celui des actualités cinématographiques). Et puis, on est en plein empire colonial et les clichés sexistes et racistes abondent, dans un traitement très pittoresque. Ceci dit, certains passages sont hauts en couleur et ont nourri l’imaginaire des romanciers de la ville.

 

*Car à l’occasion de cette lecture mon cerveau a fini par comprendre qu’Albert Londres n’était pas anglais.

 

C’est un port, l’un des plus beaux du bord des eaux. Il est illustre sur tous les parallèles. À tout instant du jour et de la nuit, des bateaux labourent pour lui au plus loin des mers. Il est l’un des grands seigneurs du large. Phare français, il balaye de sa lumière les cinq parties de la terre. Il s’appelle le port de Marseille.

C’est le début.

 

À noter que la ville que parcours Londres a peu à voir avec celle d’aujourd’hui : on est bien avant l’aménagement du port de Fos et les bateaux s’ancrent alors le long de la jetée de la Joliette. Si la vieille ville a été sacrément rétrécie à cause des travaux du Second Empire, le Panier n’a pas encore été détruit par la Seconde guerre, le pont transbordeur se dresse encore au bout du port, l’Opéra est tout neuf et non plus en train de s’écrouler comme maintenant.

Verdilhan, Le Pont transbordeur, 1918-1920 Marseille BA

 

La circulation à Marseille est régie par une loi unique : « Toute voiture doit, par tous les moyens, dépasser la voiture qui la précède. » On se croirait au temps des cochers verts et des cochers bleus de Constantinople. C’est une course de chars. Qui arrivera premier et déclenchera l’enthousiasme populaire ? Le camion bouscule la voiture d’un coup d’épaule. Le taxi souffle sur la bicyclette.

À noter que tout n’a pas changé depuis cette époque.

 

Les dockers arrivent. Ils ne vont pas au travail, ils viennent chercher de l’embauche. Alors la place prend son véritable visage. Elle devient une foire aux hommes.

Une évocation matinale de la place de la Joliette.

 

Allez à Marseille. Marseille vous répondra.

Cette ville est une leçon. L’indifférence coupable des contemporains ne la désarme pas. Attentive, elle écoute la voix du vaste monde et, forte de son expérience, elle engage, en notre nom, la conversation avec la terre entière. Une oriflamme claquant au vent sur l’infini de l’horizon, voilà Marseille.

On comprend que ce soit devenu un classique de la marseillologie.

 

Le billet de Miriam qui trouve que Londres a un ton de « conteur » et qu’il est « jubilatoire ».




jeudi 18 avril 2024

Il s’appelait Norbert Lacassagne, il avait trente ans et se croyait du Nord parce qu’il était de Valence.

 


Marcel Pagnol, Les Pestiférés, 1962.

 

C’est un petit groupe d’habitants qui vit dans ce qui est alors – au début du XVIIIe siècle – à l’extérieur de Marseille, un noyau villageois, comme on dit, composé du médecin, du notaire, du boulanger, etc. Un soir, au début de l’été, le médecin réunit tout le monde : il semble que la peste soit en ville. On raconte des histoires épouvantables, de cadavres dans les rues, de galériens les ramassant sur une charrette, etc.

Notre petite société s’organise pour tout à la fois s’isoler du reste du monde, réunir des vivres pour tenir le coup, et faire croire aux voisins qu’ils sont tous morts, pour ne pas être embêtés. Jusqu’au jour où une nouvelle inquiétante les oblige à prendre une décision radicale…

Les textes de fiction mettant en scène la peste de 1720 ne sont pas si nombreux. Pagnol donne un point de vue périphérique, puisque, de tous les personnages, seul le médecin a réellement vu la peste. À cet égard, ce Maître Pancrace apparaît comme ces figures de sachant et de meneur d’hommes, héritier des personnages de Jules Verne. Les événements les plus atroces ne sont ici que des rumeurs et semblent à peine croyables ou crédibles. Le récit de l’épouvantable pandémie prend l’allure d’un récit de confinement, avec ses stocks de nourriture, ses adultères, son ennui, voire celui d’une farce grotesque – où l’on se déguise en cadavres pour faire peur aux soldats.

J’ai bien aimé la peinture de cette société en miniature, qui n’est pas sans faire penser à une crèche, même si seuls les hommes et la bonne du médecin ont un nom, les autres n’étant que « les femmes et les enfants ». C’est dommage parce que Pagnol a un vrai talent pour inventer des noms propres et croquer une figure en quelques mots.

C’est une longue nouvelle, un petit roman, à l’origine récit rapporté faisant partie du Temps des amours, mais devenu indépendant.

C’est un texte laissé inachevé par la mort de l’auteur. En l’état actuel des choses, la fin semble ouverte à l’espoir. Toutefois, Nicolas Pagnol (petit-fils de) a dirigé la publication d’une adaptation en bande dessinée (de Samuel Wambre, Serge Scotto et Éric Stoffel), dans laquelle la fin reprend celle que l’auteur avait raconté à ses proches avant de mourir. Elle est beaucoup plus sombre.

 

À côté de ces notables, il y avait quelques petits commerçants, comme Romuald le boucher, gros et rouge comme il convient, mais presque stupide quand il n’avait pas un couteau à la main ; Arsène, le mercier-regrattier, qui était tout petit, et Félicien, le boulanger, dont les brioches cloutées d’amandes rôties étaient fameuses jusqu’au Vieux-Port. Malgré ses trente-cinq ans, il plaisait encore aux femmes, parce qu’il avait la peau très blanche – peut-être à cause de la farine – et la poitrine velue de poils dorés. Il y avait aussi Pampette, le poissonnier ; Ribard, le menuisier boiteux ; Calixte, qui travaillait à l’arsenal des galères.

Photo prise à 15 min de chez moi.
 

Une lecture commune autour de Pagnol organisée par Et si on bouquinait.

Et si on bouquinait a lu Jean de Florette. Miriam a également lu Les Pestiférés.


J'ai commis un fort long article sur la peste de 1720, avec archives et peintures. Notez qu'il est abondamment question du Vinaigre des Quatre Voleurs dans le roman. Et mardi, un livre d'archives et de chroniques contemporaines des événements (Frédéric Jacquin, Marseille, malade de la peste).