La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 8 janvier 2026

Classer scientifiquement les oiseaux par catégories peut être aussi vain qu'enfermer le vent dans la paume de la main.

  

John Lewis-Stempel, La Vie secrète des rapaces nocturnes, parution 2017, traduit de l'anglais par Patrick Reumaux, édité en France par Klinsksieck avec des illustrations tirées de The Birds of Europe et de The Birds of Great Britain de John Gould.

Un petit livre informatif sur les chouettes et les hiboux d'Europe : leurs capacités auditives, leur vue, leurs plumes, leur allure et leurs mœurs... La dimension humaine, poétique et historique est bien présente, mais pas assez à mon goût, j'avoue que j'attendais un peu plus de choses en la matière. Il y a bien pourtant l'énumération des innombrables noms sous lesquels nos oiseaux sont connus.

J'en retiendrai... je ne sais pas, peut-être le grand contraste entre le faible poids de certains de ces oiseaux (de 320 à 410 grammes pour la chouette effraie) et leur grande envergure (90 centimètres pour la même !) (ils semblent constitués uniquement de duvet) et le fait que la chouette chevêche a été introduite en Grande-Bretagne au XIXe siècle. Ça, c'est pour les gens qui parlent de natuuuuuure immaculée avec des trémolos dans la voix. Et peut-être les 14 vertèbres qui expliquent la souplesse de leur cou ?

Ensuite vient la question de la taille : la chevêchette est une naine qui pèse à peine 47 grammes, alors que le gigantesque grand-duc pêcheur de Blakiston pèse, bon poids, 4 kilos et demi. Il y a des chouettes blanches et des chouettes brunes. Des hiboux qui se nourrissent de poisson, d'autres de souris.

Si ce livre est très intéressant, il n'arrive pas à la cheville de La Prairie.


Spilliaert, Le Hibou, 1919, encre de Chine sur papier, MuZEE



John Lewis-Stempel, La Prairie. La Vie privée d'un champ anglais, parution originale 2014, traduit de l'anglais par Patrick Reumaux, édité en France par Klincksieck avec les illustrations de Sandra Lefrançois.

Je vous en ai parlé au mois de mai, mais je l'ai relu en novembre... J'essaie de ne pas strictement me répéter : la vie dans une prairie, à la limite de l'Angleterre et du Pays de Galle, tout au long de l'année, plantes et animaux, mais aussi histoire humaine et géologie. Ce qui fait qu'un bout de terre représente toute la richesse vivante du monde, mais aussi une patrie pour laquelle on peut être prêt à se battre. Il y a aussi la poésie et les mots célébrant les petits animaux du quotidien.

Meadow a un sens très strict, c'est un dérivé du vieil anglais mœdwe apparenté au verbe to māwan, « faucher ». Un pré de fauche est un endroit où l'herbe et les fleurs sauvages poussent pour faire du foin que l'hiver transforme en fourrage pour le bétail. Ce n'est pas un habitat naturel. C'est un lien entre la nature, l'homme et l'animal. Dans le meilleur des cas, c'est aussi un équilibre, une œuvre d'art.

Les noms d'oiseaux ont été standardisés, homogénéisés, circonscrits à ce que les scientifiques pensent convenir à la classification. Il y a un siècle, un ornithologue aurait pu dire dans quel comté, même dans quel village il était, au nom vernaculaire donné à la mésange à longue queue.

Les sauterelles ont une lignée qui remonte à trois cents millions d'années, au Carbonifère. Encore un propriétaire terrien arrivé bien avant les humains.

J'ai vu une seule fois une chouette (j'entends : à l'état sauvage), c'était en plein jour et sur l'île Victoria au Canada. Mais je les entends de temps en temps, depuis mon lit. La chouette hulotte et son hou hou houuuu de vraie chouette, mais également le petit cri de la chevêche d'Athéna. Je sais que des hiboux sont également présents à Marseille, mais pour le moment je n'ai jamais eu la chance de les entendre.

Je vous souhaite une nouvelle année très chouette !


jeudi 22 mai 2025

Les fourmis des prés ne sont pas vraiment jaunes. Elles ont la couleur de gingembre du thé que faisait ma grand-mère.

 

John Lewis-Stempel, La Prairie. La Vie privée d'un champ anglais, parution originale 2014, traduit de l'anglais par Patrick Reumaux, édité en France par Klinsksieck avec des aquarelles de Sandra Lefrançois.

Une prairie et un champ, au bord d'une rivière, le long d'une vieille haie, à la frontière de l'Angleterre et du Pays de Galles. C'est le journal, presque jour par jour, de la vie qui y habite (ou qui se contente d'y passer). C'est très reposant.

Lewis-Stempel raconte donc les campagnols et les mésanges, les insectes de ceci et de cela, les vers, les têtards, les renards, mais aussi ses moutons et ses vaches, ainsi que la fenaison et la réparation de la clôture. La réussite du livre vient à la fois de cette unité de lieu, mais aussi de son caractère composite puisque, si les observations sont majoritaires (et l'on ne compte pas les fois où l'observateur regarde un animal qui observe lui-même quelque chose de plus ou moins déterminé), elles se mêlent aux considérations historiques, linguistiques et poétiques. Nous sommes dans une nature humaine et habitée.
L'auteur fait preuve de sensibilité, de réalisme et d'autodérision. Il y a plusieurs pages sur les noms des champs (ce qui rappellera des souvenirs à quiconque s'est déjà penché sur un cadastre rural et/ou sur Proust).
Vous saviez que les oiseaux n'avaient pas de larynx ? Et n'oubliez pas de passer de l'huile solaire sur les oreilles des cochons s'ils sont restés trop longtemps au soleil. Et si vous pensiez que tous les vers de terre étaient les mêmes, vous allez avoir une surprise.

Quand des hommes en treillis, sur la Somme ou dans les jungles de Birmanie, pensent à leur île natale, ne voient-ils pas des prés parsemés de fleurs sauvages avec des cottages et des collines qui moutonnent ?

Un des intérêts majeurs du livre est de montrer que la nature n'est pas une entité séparée des êtres humains. Les plantes, les animaux et les paysages s'inscrivent dans la mémoire individuelle et collective, au cœur des individus. Ils font partie intégrante de nos vies intimes.


La lune de glace se lève déjà sur la colline de Merlin quand je me rends à la prairie tard dans la soirée pour observer les bécassines. Il fait vraiment froid quand les rafales de vent font crépiter les feuilles mortes encore accrochées aux branches des chênes riverains. Quand j'ouvre la barrière, mon cœur se serre comme d'habitude devant la magnificence du spectacle : l'immensité du champ bordé de haies, la douceur des pentes de la colline sur la gauche et, tout autour de moi, l'inquiétante muraille des Montagnes Noires. Il y a de la neige au sommet des monts, une neige aussi douce qu'un gâteau de mariage.
C'est le début (en janvier, donc).

Renoir, Le Printemps à Chatou, 1873 Courtauld


De jeunes choucas prêts à quitter le nid dans la grange en ruine du Bosquet s'envolent dans le ciel. Un faucon crécerelle bat des ailes au-dessus de la prairie. La lumière du soleil qui traverse le saule marsault rend le prédateur invisible. Des campagnols agrestes courent dans les tunnels de l'herbe en laissant tomber des gouttes d'urine. On pense que le faucon voit la lumière ultraviolette reflétée dans l'urine. Les arbres projettent des ombres sur l'herbe qui soupire. Des syrphes passent comme des flèches sur les têtes mousseuses du cerfeuil sauvage. Des piérides de la rave s'attroupent sur les capitules des chardons. Sauterelles et abeilles chantent dans la brise et les oiseaux font chorus. Le paysage entier est en mouvement.

Je me rends soudain compte que les hirondelles sont parties. Sans faire de bruit. Un simple tour de prestidigitation. Une disparition dans la brume du matin. Intérieurement, je pousse un soupir. Un des étés de la vie est passé.

(début septembre)

En octobre, plus que dans n'importe quel autre mois, je surveille les changements de la nature. Est-il vrai, comme le dit le folklore, que s'il y a beaucoup de baies rouges dans l’aubépine, cela signifie que les chutes de neige seront nombreuses ? Et que si les grives litornes arrivent tôt, l'hiver sera particulièrement dur ? Même si une profusion de baies n'est que le signe de la santé passée de la plante, je suis rivé à la prédiction du temps. C'est en partie, je supposes, une angoisse primitive – partagée avec la vie sauvage – d'avoir besoin de se préparer au pire.


Lewis-Stempel présente les livres et les disques qui ont nourri sa réflexion (autant d'idées à piocher).
Il a toute une liste de titres à son actif, sur la nature et sur la Première guerre mondiale, et je note avec intérêt qu'un livre sur les rapaces nocturnes est traduit en français (et depuis, je me le suis évidemment procuré).
Personne ne sera surpris d'apprendre que j'ai repéré ce livre chez Dominique.


jeudi 27 juin 2024

Le petit Lapin est arrivé. Il y avait un peu de vent. Et une ombre peut-être.

 


Mélanie Rutten, La Source des jours, éditions MeMo, 2014.

 

Une grande ombre comme une ourse dort dans sa caverne. Elle aime danser, elle danse dans l’eau, le vent, les herbes… Elle trouve un livre bavard. En parallèle, un cerf fait un gâteau pour une louve qui ne vient pas. Il est seul et triste. Pourquoi ne l’aime-t-on pas ?



Un album comme une petite tranche de vie, parce que l’on ne saura pas tout de ce qu’il advient de l’ourse une fois qu’elle a fait connaissance du bison, parce que l’on ne saura pas si le petit chat a retrouvé son ballon, etc. Et la louve ? Finira-t-elle pas penser au cerf ? Et le petit lapin ?

Tous prennent place dans les aquarelles colorées de Rutten, très lumineuses et quelquefois sombres comme l’eau d’un lac souterrain, et puis ensoleillées et pleines de fleurs. C’est la vie qui continue, sérieuse et poétique à la fois.

Un magnifique album dans lequel vous êtes invités à plonger.

 

J’ai également lu :

La Forêt entre les deux
Les Sauvages

 

 



jeudi 8 juin 2023

Une marche brouillonne, monotone et sans joie, pendant des milliers d’années. Une éternité confuse et idiote.

  

Antoine Volodine, Terminus radieux, 2014.

 

Volodine est un des rares écrivains français contemporains que je lis régulièrement (il y en a quelques autres qui surnagent mais bon...), mais je peine toujours à partager mon enthousiasme. Ce titre-ci a heureusement eu une certaine visibilité, grâce au prix Médicis. Je m’attelle donc à nouveau à la tâche de vous donner envie de le lire !


Le vent de nouveau s’approcha des heures et il les caressa avec une puissance nonchalante, il les courba harmonieusement et il se coucha sur elles en ronflant, puis il les parcourut plusieurs fois, et, quand il en eut terminé avec elles, leurs odeurs se ravivèrent, d’armoises-savoureuses, d’armoises-blanches, d’absinthes.

C’est le début.


Nous sommes dans une ambiance de fin du monde, dans la taïga et la forêt. La Deuxième Union soviétique s’est écroulée et tous les réacteurs nucléaires se sont déréglés. Des hommes et des femmes s’enfuient et meurent peu à peu – à moins que l’on ne puisse jamais mourir dans cet univers sans fin.

L’ancien soldat Kronauer vient chercher du secours dans un genre de kolkhoze nommé Terminus radieux et installé sur une pile radioactive. Quelques humains, ni morts ni vivants, habitent là, sous la coupe du sorcier Solovieï qui s’immisce dans leurs rêves et les fait agir comme autant de marionnettes

(et là j’ai déjà perdu la moitié de mes lecteurs)

(mais il est horrible ce sorcier)


Ils restèrent immobiles un moment, invisibles dans leur cachette de longues feuilles et de tiges dont certaines, suite aux premières gelées nocturnes, étaient sur le point de jaunir et même de noircir. À une quinzaine de mètres, un massif d’herbes épicées embaumait. Des vornies-cinq-misères, pensa Kronauer. Mêlées à des bouralayanes, des chaincres. Plus près il y avait des sarviettes-à-odeur-de-menthe.


Nous suivons Kronauer quand il cherche à se créer une nouvelle vie, ou qu’il veut secourir ses camarades, ou qu’il essaie de préserver ses souvenirs de l’oubli. Les personnages, au contact de la radioactivité, mais surtout sous l’emprise du temps et de la magie de Solovieï, se dégradent interminablement. Les besoins physiologiques se réduisent, la mémoire s’atrophie. Ils ressemblent de moins en moins à eux-mêmes.


Elle ouvrit les yeux et elle bougonna une malédiction à tiroirs au fond de laquelle même les classiques du marxisme en prenaient pour leur grade.


Photo d'Alain Sauvan
Mais c’est très beau. C’est une très belle écriture, qui fait sa place aux mots inventés et étonnamment familiers, à la poésie, à la puissance de l’incantation. Volodine raconte le long voyage de l’humanité, dans un bardo qui n’en finit pas. La monotonie des jours, des années et des siècles peut pourtant être interrompue par l’arrivée impromptue d’un individu ou d’un animal, la vie ne s’y arrête jamais totalement. Le lecteur se surprend à espérer que tout soit à nouveau possible, que le personnage retrouve dans une lueur le souvenir d’un ancien amour ou le réconfort d’une amitié.

Il y a un ton familier et humain pour aborder la mort et les utopies politiques.

Et puis la place centrale est faite à celles et ceux qui écrivent, racontent, chantent, rappellent le passé, inventent des histoires. C’est le miracle des mots qui surgissent dans ce qui ressemble au néant et qui ont un pouvoir de (re)création.


Elle se couvre d’écailles dures et bruissantes.

Elle se couvre de gouttelettes noires.

Elle fait vent, elle fait théâtre, elle fait ciel noir, elle fait quatre-ciels-noirs. 

Elle va jusqu’à l’origine des temps et elle souffle dessus en hurlant, puis elle atteint la fin des temps et elle souffle dessus.

 

Or parfois il se rappelait qu’il avait été musicien errant et, bien qu’en lambeaux, il avait encore dans l’esprit quelques moments de son répertoire. Et il avait envie de les faire sonner une fois encore à l’extérieur, ces lambeaux, ces moments. C’était comme l’envie mécanique d’un dernier souffle. Les longs récits avaient perdu leur cohérence, les cycles de bylines se réduisaient à des bribes de fictions disparates. Pas grand-chose n’avait résisté à l’immense lessivage des siècles.

 

 Volodine sur le blog : 

Écrivains : 1er billet et 2e billet : oui, lu deux fois !
Songes de Mevlido : un roman très réussi, qui campe l’univers de Volodine dans toute sa richesse - je vous recommande
Des anges mineurs
Frères sorcières
Lisbonne dernière marge : un de ses premiers titres.
Les Filles de Monroe : 
La capacité de l'auteur à raconter de façon totalement simple et naturelle un truc très bizarre, mais en vérité, pas si loin de nos repères. Et même si la pluie tombe en rafales ou en fusillades, ce monde n’est jamais totalement effrayant. Il existe toujours une possibilité de se glisser dans les interstices de la pénombre (pénombre qui est beaucoup plus humaine que la lumière brutale).

Il y a aussi beaucoup de jeu avec le vocabulaire traditionnellement communiste, c'est toujours plein d'invention !

Sous l'avatar de Manuela Draeger : Kree. C’est un monde dévasté, où sont apparues de nouvelles espèces de plantes ou d’animaux, où les humains parlent un langage simplifié, où le chamanisme ne fonctionne plus très bien, mais reste vaguement utile. Un roman envoutant.



jeudi 3 décembre 2020

La vie ne vaut pas d’être vécue sans la musique de Bach.

Aharon Appelfeld, Des jours d’une stupéfiante clarté, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, parution originale 2014, édité en France par l’Olivier.

C’est un homme qui marche. Pas très vite et en s’arrêtant souvent, mais il marche, il rentre chez lui.


À la fin de la guerre, Theo décida qu’il ferait seul le chemin de retour jusqu’à sa maison, tout droit et sans prendre de détours. Malgré la distance de plusieurs centaines de kilomètres qui le séparait de chez lui, il avait l’impression de voir la route se dérouler avec la clarté sous ses yeux, sur toute sa longueur.


Theo a passé plusieurs années dans un camp. Les bourreaux sont partis. Les prisonniers sont libres. Theo a quitté les autres rescapés et il marche vers la petite ville d’Autriche où il a grandi. Il dit qu’il va retrouver son père et sa mère. En marchant, il ressuscite les souvenirs de son enfance, son père libraire silencieux, sa mère une belle femme exaltée. Au fur et à mesure de son avancée, Theo s’avoue à lui-même combien il a été injuste envers son père, et combien sa mère lui manque, une mère malade, dépressive, passionnée de musique religieuse chrétienne, aimant les monastères (ce qui faisait jaser les voisins). Au cours de sa marche, il rencontre d’autres rescapés, en marche eux aussi, et étonnamment plusieurs personnes ayant connu son père ou sa mère. Ils surgissent, ils ravivent les souvenirs, ils disparaissent.

Il y a aussi l’étrange décor dans lequel évolue Theo. Une campagne vide, sans ville, avec quelques fermes, mais avec un hôpital. Des véhicules de guerre abandonnés là. Des camps, mais des nouveaux, où l’on distribue du café et des sandwichs. Aucun russe, aucun soldat de l’Armée rouge, tout juste mentionnée, aucun responsable quelconque. Les secours sont apportés par des infirmières, des rescapés devenus bénévoles, quelques mystérieux gardes. La société est vide.


Cela faisait des années que Theo n’avait pas entendu l’expression « des raisons personnelles ». On ne l’utilisait pas au camp et il se réjouit de l’entendre de nouveau.

Chagall, La Rose bleue, 1964 Nice musée Chagall.


Le roman restitue aussi l’état physique et psychologique des rescapés. La peur permanente et irraisonnée d’être poursuivi. Le sentiment de culpabilité envers les autres rescapés. Un épuisement prononcé qui conduit Theo à s’endormir semble-t-il presque sans le vouloir dans un coin de terre, à s’arrêter sans cesse, et à laisser passer une journée à dormir et à fumer (la rationalité bête est priée de passer son chemin). Une crainte des autres rescapés, car les regroupements génèrent inévitablement des tensions et de la fatigue, et un désir de partager le café et le tabac, et de respecter l’intimité de chacun. Certains s’arrêtent à un endroit et semblent incapables de repartir. D’autres conscients d’avoir tout perdu se consacrent à aider ceux qu’ils rencontrent. Theo évolue dans ses souvenirs et suit sa volonté farouche de rentrer chez lui, de retrouver son père et sa mère, même si un coin de lui-même, inavouable, semble être conscient qu’il ne possède plus de chez lui.

Un roman qui flotte dans une atmosphère un peu mythique, comme un conte de la survie, une allégorie de l’existence humaine. Il n’y a ni magie ni fantastique, mais l’indétermination et le soleil qui planent sur cette marche, dont on ne connaît ni le début ni la fin, campent une atmosphère irréelle, tout à la fois fragile et apaisée.


Il se recroquevilla, sentant la fureur rouer son corps de coups. Il resta longtemps ainsi, tête rentrée dans les épaules, yeux clos.

Je dois partir d’ici. Je dois avancer sans regarder en arrière, se dit-il. Et il reprit la route à grands pas. Après une heure de marche, il aperçut un arbre immense couvert de petites feuilles, en pleine floraison, et il fut soulagé, comme si une terrible menace s’était éloignée.


J'ai aussi lu le très beau Histoire d'une vie.



mercredi 22 mai 2019

Pourquoi c’est faire, que tu restes icitte ?

Loisel et Tripp, Magasin général.
Tome 7, Charleston, 2011. Tome 8, Les Femmes, 2012. Tome 9, Notre-Dame-des-Lacs, 2014. Édité chez Casterman.

Retour à Notre-Dame-des-Lacs.
Il était peut-être temps de finir la série ! Je m’étais arrêtée au tome 6, que j’ai vaguement reparcouru afin de me remettre les idées en tête.
Que se passe-t-il sur ces trois derniers albums ? Le séjour à Montréal de Marie et de son amie Jacinthe a bouleversé tout le village. Elles reviennent avec des robes de la ville (pensez-donc), les cheveux courts, un gramophone et une folle envie de danser le Charleston. Marie est plus libre aussi et n’est pas insensible au charme viril des coureurs des bois. Pendant ce temps, Réjean, le curé, fait lui aussi sa petite révolution personnelle. Finalement, construire un bateau est plus épanouissant que de confesser de braves gens. Bref, la vie continue, avec ses naissances et ses morts.
Ces trois volumes sont à l’image des précédents. Charme des dessins, douceur des couleurs, richesse des péripéties dans cette petite communauté. La vie est dure. Les hommes passent les mois d’hiver loin du village, à faire du bois, et pendant ce temps il faut s’occuper du bétail et de tout ce qu’il y a à faire. N’empêche, on peut danser, se mettre en amour, manger au restaurant et être heureux avec ses amis.
La série est longue, il y a beaucoup de personnages, il s’y passe beaucoup de choses, alors je la relirai certainement, car c’est un univers très agréable.


Les billet sur les précédents volumes :  Tome 1, tome 2, tome 3, tome 4, tome 5, tome 6.


mercredi 13 mars 2019

Faut-y qu’ce soit un fantôme !

Guillaume Sorel, Le Horla, d’après Guy de Maupassant, 2014, édité Rue de Sèvres.

Après ma relecture du Horla, la longue nouvelle si réussie de Maupassant, j’étais curieuse de lire cette adaptation BD, qui a obtenu un certain succès. Elle tient plutôt ses promesses.
Le dessin est très beau, très précis, avec de grands aplats aquarellés pour rendre les paysages de bord de Seine, des contrastes de couleurs qui traduisent bien les états d’âme du personnage.
Deux bonus : D’une part, Sorel ajoute un chat à qui le narrateur peut se confier et parler. La fiction du journal intime est en effet moins propice à une BD qu’à une nouvelle et il paraît plus naturel de s’adresser au chat qu’au papier. Cela permet des effets plutôt réussis, car le chat est un animal susceptible de percevoir des « choses » qui échappent aux humains, ce qui renforce le propos général. D’autre part, le séjour à Paris du narrateur est le prétexte pour Sorel de rappeler, par le dessin, de célèbres œuvres du XIXe siècle, Degas ou Toulouse-Lautrec, ou une nouvelle de Barbey d’Aurevilly. Un moyen original d’ancrer l’œuvre dans un imaginaire et une époque.
Un petit bémol : il m’a semblé que la BD tranchait trop dans l’interprétation que l’on peut faire du « horla » alors que le texte de Maupassant prend soin de rester très ouvert. C’est peut-être inhérent au fait d’avoir affaire à un média visuel, ayant besoin du support des images.
Bref, bonne pioche !





mardi 9 octobre 2018

Le vent soulevait des feuilles jaunes et boueuses qui nous attaquaient telles d’étranges chauves-souris.

Olga Tokarczuk, Les livres de Jakób, traduit du polonais par Maryla Laurent, parution originale 2014, édité en France par Noir sur Blanc.

Tout commence par une noce juive dans une petite ville de Pologne au XVIIIe siècle. Tout le monde est réuni et après un certain nombre d’épisodes (l’apparition d’un prêtre catholique, une grand-mère qui meurt et qui ne meurt pas) survient Nahman, un homme savant et marchand qui a des nouvelles surprenantes à propos de Jakób Frank, un membre de la famille. Il s’est écoulé un peu plus de 100 pages à ce moment et l’histoire commence seulement.

Il commence par un profond soupir, après lequel s’instaure un silence absolu. L’air qu’il inspire et expire aussitôt de ses poumons provient indéniablement d’un autre monde – le souffle de Nahman grandit comme la pâte à levure de la brioche tressée, se dore et dégage une odeur d’amandes, il resplendit du chaud soleil méridional et porte l’odeur d’un fleuve qui s’étale généreusement – car c’est l’air de Nikopol, une ville valaque dans un pays lointain, et le fleuve, c’est le Danube qui l’arrose.

Nous allons suivre la longue vie de Jakób et de ses proches. Nous sommes parmi les juifs de Pologne, certes, mais parmi les vrais croyants, c’est-à-dire de ceux qui pensent que le Messie est arrivé quelques années plus tôt, a été emprisonné et s’est converti à l’islam (et était peut-être une femme). Jakób, lui, prend la suite. Le Talmud est l’ancienne loi et il ne sert plus à rien de respecter la loi de Moïse. Il se convertit à l’islam et au christianisme, il est peut-être lui-même le dernier Messie, va avec les femmes et organise la vie de ceux qui le suivent.

Il arrive à Dieu d’être las de sa luminosité et de son silence, l’infinitude lui soulève le cœur. Alors, telle l’huître gigantesque et suprasensible dont le corps si dénudé et délicat perçoit la plus infime vibration des particules de lumières, Dieu se rétracte en lui-même et laisse un peu d’espace, où, du plus parfait néant, le monde apparaît aussitôt. Délicat et blanc, il rappelle d’abord une moisissure, mais il croît rapidement et ses fibres s’unissent pour former une texture solide.

Le lecteur doit accepter de se perdre dans ce gros roman d’un peu plus de 1000 pages. Perdu dans la géographie, puisque nous circulons entre la Pologne, l’empire russe, l’empire ottoman, l’Autriche… sauf si vous savez où se trouvent Varsovie, Smyrne, Salonique, le Dniestr et le Danube. Tous ces gens voyagent, au gré de la fortune et des persécutions, des opportunités et des menaces. Perdu dans les langues, yiddish, polonais, latin, hébreu, turc, allemand… Jakób est vêtu à la turque, mais autour de lui on parle toutes les langues, y compris le ladino, la langue des juifs espagnols dispersés en Europe après 1492. Sa troupe amène un parfum d’Orient dans les pauvres campagnes polonaises avec les dattes, les figues, le miel, le haschisch, la cuisine épicée, la soie, les tapis. Perdu dans l’onomastique, car tous les personnages au nom juif (nom, prénom, surnom) se feront baptiser et changeront de nom et se marieront et nous suivrons leur descendance dotée de noms en -ski. Les figures secondaires sont nombreuses : celle de Nahman bien sûr, mais aussi un charmant prêtre catholique érudit et aimant le jardinage, qui échange de longues lettres avec une poétesse, et un polyglotte à la vie mille fois réinventée et la noblesse polonaise aussi. Perdu enfin dans toutes ces croyances. Car qui sont ces gens ? Rejetés par les juifs et par les chrétiens à la fois, ils naviguent dans une cosmogonie bizarre (mais c'est aussi un temps d'hérésies chrétiennes). Perdu dans cet immense sous-titre : Les Livres de Jakób ou Le grand voyage à travers sept frontières, cinq langues, trois grandes religions et d’autres moindres, rapporté par les défunts, leur récit se voit complété par l’auteure selon la méthode des conjectures puisées en divers livres, mais aussi secourues par l’imagination qui est le plus grand don naturel reçu par l’homme.
A. Vallayer-Coster, Nature morte aux pêches et raisins 1770, musée d'Ottawa.
Si l’on accepte de ne pas tout comprendre, le roman se lit avec grand plaisir. C'est un roman d'aventure, le récit d'une quête, une évocation historique. Entre les marchés turcs et le petit peuple de commerçants de Pologne, parmi les dignitaires catholiques et les rabbins qui cherchent sans cesse le meilleur protecteur, parmi les femmes qui sont ravies de pouvoir changer d’amant si elles le veulent, et les hommes aussi, au milieu d’un continent où l’identité de chacun est impossible à saisir. On est au XVIIIe siècle, l’esprit critique s’attaque aux livres saints, y compris au Talmud, les francs-maçons font leur apparition, les identités sont mobiles et les vieilles hiérarchies de la société tremblent. Au milieu de tout cela, la figure de Jakób demeure insaisissable. Messie, saint, charlatan, son destin a entraîné derrière lui tout un peuple persécuté, mais plein d'espoir. Et le roman s’achève par un authentique miracle de la caverne.

Nul n’est prophète en son pays : cela reste une grande vérité, il faut qu’un prophète soit un étranger en quelque sorte. Il doit venir d’une terre lointaine, tomber du ciel, avoir un air insolite, improbable. Un mystère doit l’entourer, comme celui, chez les goyim, d’être né d’une vierge. Il doit marcher autrement, parler autrement. (…) Mais ce n’est pas complètement vrai non plus. Un prophète doit aussi faire partie de la communauté, avoir un peu de notre sang, être le lointain parent d’une personne que nous aurions pu connaître, mais dont nous aurions oublié à quoi elle ressemblait.

Nahman lui livre une explication tortueuse. Moliwda est obligé de la passer au tamis de sa propre langue parce qu’ils discutent un peu en hébreu, un peu en polonais. En hébreu, tout est compliqué parce que toujours polysémique. Mais ce que dit Nahman en polonais, d’une voix chantante comme s’il récitait des ouvrages de mémoire, est également difficile à comprendre. Les mots leur manquent pour débattre de pareilles questions. La langue polonaise y est peu habile, elle ne connaît rien à la théologie. Voilà pourquoi, en Pologne, toute hérésie est aussi superficielle que nulle. À vrai dire, dans cette langue, aucune hérésie ne peut être élaborée. Par nature, la langue polonaise obéit à l’orthodoxie quelle qu’elle soit.

Des femmes écrivains. J'ai hâte de lire Sur les ossements des morts qui a plu à plusieurs blogs amis.
Jakób Frank a existé et a une notice sur Wikipedia.
Merci à Babelio et aux éditions Noir sur Blanc grâce à qui j'ai lu ce roman.






mardi 5 juin 2018

Car ce fut un homme qui eut le courage, la témérité, de voler sa liberté.

Gísli Pálsson, L’Homme qui vola sa liberté, parution originale islandaise en 2014, parution anglaise revue par l’auteur, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, édité en France par Gaïa.

C’est l’histoire d’Hans Jonathan, un mulâtre né esclave en 1784, dans une île des Antilles appartenant au Danemark. Une enfance dans les îles, une adolescence à Copenhague, jusqu’à ce qu’un procès l’oppose à sa propriétaire et qu’il décide de partir s’installer en Islande. Ce fut sans doute le premier homme noir d’Islande. Gérant d’épicerie, puis fermier, il fonda une famille, qui compte aujourd’hui de nombreux descendants.

Le parquet craque sous mes pas au 23 Amaliegade, un peu comme il y a deux cents ans quand les barons de l’industrie sucrière habitaient ici, à Copenhague, dans l’un des quartiers les plus élégants du monde colonial. Beaucoup de gens vécurent sous ce toit : blancs et noirs, comtes et baronnes européens, esclaves d’Afrique et des Indes occidentales. La vie des maîtres et des serviteurs, des personnes libres et asservies, était pour l’essentiel séparée, uniquement reliée par l’escalier en colimaçon qui raccordait les étages.

Ce n’est pas un roman. Pálsson raconte et reconstitue une histoire exceptionnelle et peu connue, répartie entre les Antilles, au sein d’une plantation où les esclaves cultivaient la canne à sucre pour le compte de leurs propriétaires danois, entre Copenhague vers 1800 où les débats sur l’esclavage commencent vaguement à poindre et entre l’Islande, alors sous dénomination danoise. Ce livre se lit très bien et à mon sens, une partie de son intérêt provient de l’ampleur du point du vue adopté. Loin de se concentrer uniquement sur Hans Jonathan, il s’intéresse à sa mère et à son père putatif, au l’ensemble du mécanisme de la traite, à la position du Danemark au sein des nations européennes, à l’économie islandaise, aux petits objets du quotidien, aux différents enfants et petits-enfants et à la façon dont ils ont appris l’existence d’un ancêtre né esclave, à la lente accession de l’Islande à l’Indépendance, etc. Cela donne un panorama complet sur une longue période et le texte aborde de nombreuses questions, en apparence anodines, mais qui, mises bout à bout, se révèlent très intéressantes.
L’occasion de découvrir un destin singulier.
 
A. Douglas, Let my people go, 1935-9 Met.
Par comparaison, Christian G. A. Oldendorp, missionnaire morave qui débarqua sur Sainte-Croix la même année, note qu’un bon cheval importé depuis New York coûtait deux cents dollars espagnols. On peut donc dire que l’esclave Emilia Regina valait l’équivalent de deux bons chevaux. À la même période, un pirate des Caraïbes pouvait demander cent dollars espagnols de compensation pour la perte d’un œil, ou pour les deux tiers d’une jambe. En d’autres termes, Emilia Regina valait aussi l’équivalent de quatre yeux ou un peu moins de trois jambes.

jeudi 8 février 2018

La bête blessée que j’avais prise en chasse, c’était moi.

Timothée de Fombelle, Le Livre de Perle, paru en 2014 chez Gallimard.

Au-delà des trois premiers chapitres qui ont pour rôle d’embrouiller le lecteur, nous plongeons dans l’histoire de… appelons-le Perle, un enfant, puis un homme, qui est apparu mystérieusement sous un orage, devant une confiserie parisienne. Recueilli par M. et Mme Perle, les fabricants de guimauve, il traverse la guerre, la déportation, la fuite… tout en s’efforçant de retrouver son monde. Celui des fées. Celui où il a connu l’amour.
Un très joli et très triste roman, un conte de fées qui plonge dans l’histoire de la France du XXe siècle, entre la dénonciation et le massacre des Juifs, les voyages en train et Internet. Cet ancrage contemporain est une vraie réussite. C’est ainsi que nous acceptons sans mal qu’une jeune fille se change en belette et que des archers investissent un palais vénitien. Un narrateur, amateur de photographies, constitue un bon intermédiaire entre nous et ce monde étranger. Il raconte, il est conscient de sa mission, il faut faire revivre Perle et son amour.
Une lecture que j’ai beaucoup aimée.

Je venais enfin de remarquer son accent et la forme si particulière de ses phrases. Il a voulu dire un mot qui est resté dans sa gorge.
Il l’articula une seconde fois :
- La tristesse.
J’avais compris le mot avant qu’il le répète.
- C’est quelque chose qui peut remplir la vie. Et tourner dans toi jusqu’à ta mort.
J’écoutais.
- Mais si on peut laisser la tristesse dans l’herbe derrière soi, il faut le faire. On la tient couchée dans l’herbe. On lui explique doucement qu’on veut autre chose, que ce n’est pas contre elle, mais qu’on s’en va.
J’imaginais un petit animal tapis dans la prairie. Et des pas qui s’éloignaient en écrasant les herbes.

Merci Catherine pour cette lecture !
Rousseau, Soir de Carnaval, 1886, musée de Philadelphie.