La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 16 mars 2026

Vous savez, quand les quatre pattes doivent pousser toutes à la fois, ça donne pas mal de travail.

 

Karel Čapek, Dachenka ou la vie d’un bébé chien, écrit, dessiné, enduré par l’auteur à l’attention des enfants, parution originale 1933, traduit du tchèque par Anna et Jacques Arnaudiès.

Dachenka ou Dacha pour les intimes est un chiot fox terrier et Čapek nous raconte le début de son existence : téter sa maman, commencer à marcher, vider les premières gamelles, faire ses dents sur tout ce qui passe, creuser des trous dans le jardin… la vraie vie de bébé chien !

C’est avec infiniment d’humour et de tendresse que l’auteur nous raconte tout cela et on devine combien Dacha a occupé le centre de la maison, tout comme l’attachement suscité par cette adorable boule de poils pleine d’énergie.

Dans cet univers, il y a tout plein de choses, de choses dont il faut vérifier l’aptitude à être mordues et, éventuellement, dévorées ; il y a tout plein de lieux mystérieux où l’on peut se livrer à de curieuses expériences, où l’on est le mieux pour faire des petites flaques.

Le texte dialogue avec les dessins de l’auteur, dans une dynamique très réussie. C’est comme si nous étions dans l’album photo de la première année de Dacha. Et d’ailleurs… le texte est complété par de nombreuses photographies.

Quand cela naquit, ce n’était qu’un petit rien blanc, cela tenait dans le creux de la main ; mais, vu que cela avait une paire de mignonnes oreilles et, derrière, un bout de queue, nous fûmes d’accord que c’était un petit chien, et parce que nous souhaitions avoir une petite fille chien, nous lui donnâmes le nom de Dachenka.
C’est le début.

Petit point d’attention. Les Éditions du Sonneur proposent Dachenka (édition de 2013) dans un petit format, ne reprenant ni les photographies ni la mise en page spécifique (il y a bien les dessins, mais ils ne sont pas positionnés de la même façon). Il convient donc de se procurer le grand album des éditions MeMo de 2015, qui reproduit à l’identique l’édition tchèque de 1933, avec sa belle couverture où la niche est aux couleurs du Bauhaus.

Ce monument de la littérature tchèque (oui, il paraît que ce fut un immense succès pour tous les enfants du pays avec plus de 30 rééditions) prend très naturellement sa place dans les escapades européennes de Cléanthe.


Karel Čapek sur le blog (par ailleurs, il semble avoir beaucoup écrit sur les chats et les chiens) :

La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : des notes de voyage



mardi 9 décembre 2025

Seuls les gazons et les gentlemen anglais se rasent tous les jours.

 

Karel Čapek, Lettres d'Angleterre, dessins originaux de l'auteur, parution originale 1924, traduit du tchèque par Gustave Aucouturier, publié en France par La Baconnière.

En 1924,  Čapek est invité en Grande-Bretagne. Il voyage dans diverses villes (Londres, Oxford, Cambridge, York, Liverpool, etc.), se rend jusqu'en Écosse, mais ce qui semble le plus le frapper, ce sont les paysages de la campagne anglaise. L'Angleterre est un jardin dit-il, avec les haies, les murets, les moutons, les beaux arbres, les vaches... Sa description de Londres est légère et ironique, il relève toutes les bizarreries (il en fait des tonnes sur le flegme anglais), mais il donne la pleine mesure de son talent une fois rendu dans l'herbe. J'ai pleinement apprécié sa description de l'Écosse, qu'il a visiblement beaucoup aimée.

Il y a certes des moutons partout en Angleterre, mais les Moutons des Lacs sont particulièrement frisés ; ils broutent des herbages soyeux et font penser aux âmes des bienheureux au ciel. Nul ne les garde et ils passent leur temps à brouter, à dormir et à rouler des pensées pieuses.

Son enthousiasme ne l'aveugle pas. La vraie Angleterre, est-ce celle de la country ou celle des faubourgs misérables et crasseux qui abritent des milliers de personnes ? Et à la British Empire Exhibition, où sont les habitants de l'empire ? Pourquoi n'y en a-t-il que pour la métropole ? Et pourquoi donc personne ne parle jamais de l'Irlande ? Et surtout : pourquoi pourquoi pourquoi le dimanche anglais ?

Cela reste une lecture légère.

Le jour où l'on ne fait pas de cuisine, où les voitures ne marchent pas, où l'on ne regarde pas, où l'on ne pense pas. Je me demande pour quelles inexpiables fautes le Seigneur a condamné l'Angleterre au châtiment hebdomadaire du dimanche. (…) Nul ne saurait rayonner et faire des roulades en mâchant du pressed beef assaisoné de moutarde diabolique. Nul ne saurait extérioriser une joie bruyante en décollant de ses dents un tremblotant pudding au tapioca.

Moutons anglais.
Habitants de la Hollande.


Karel Čapek, Tableaux hollandais, 1932, traduit du tchèque par Michel Chasteau, en France aux Éditions La Baconnière.

La Hollande (oui, les Pays-Bas) est un petit pays qui plaît beaucoup à Čapek (qui ne perçoit absolument pas la puissance coloniale bien réelle). Il se plaît à décrire et à dessiner les canaux, les reflets dans les canaux, les maisons en briques et leurs pignons, les rues, les campagnes... Il décrit les polders et les cultures et s'extasie devant les inventions d'un pays bâti en-dessous du niveau de la mer. Tout ce système semble le fasciner.

De fins connaisseurs du contexte local assurent que l'on compte aujourd'hui aux Pays-Bas près de deux millions et demi de bicyclettes, soit une bicyclette pour trois habitants, y compris les nourrissons, les marins, la famille royale et les pensionnaires des hospices. Je ne les ai pas comptées, mais il me semble qu'il y en a un tout petit peu plus.

Par ailleurs, il visite les grands musées et admire la peinture hollandaise, s'interroge sur l'impact du tourisme et réfléchit (avec humour et humanisme) au rôle des petits pays en Europe : on ne sait pas vraiment les situer sur la carte, mais ils ont su conserver leur identité tout en s'intégrant à un empire – il y a là quelque chose qui pourrait inspirer l'avenir... ainsi se conclut le livre.

La Hollande, c'est-à-dire l'eau. La Hollande, c'est-à-dire un parterre de fleurs. La Hollande, c'est-à-dire un pâturage. Un vert polder entouré ce canaux et des vaches noir et blanc au milieu ou, si vous voulez, des vaches noires avec la tête blanche, ou des vaches noires avec une ceinture blanche et un mufle bleu, ou bien tachetées de noir et de blanc comme des haricots secs.


Čapek a aussi écrit des lettres depuis l'Italie, l'Espagne et la Scandinavie. Il n'est pas exclu que je les lise.
Sur le blog, j'ai chroniqué :

mardi 18 novembre 2025

Ceux qui manqueront l'occasion la manqueront pour toujours.

 

Kafka, Amerika, traduit de l'allemand par Jean-Pierre Lefebvre, édité en France par Gallimard (Folio).

Roman laissé inachevé par la mort de l'auteur et par l'auteur lui-même. Titre voulu par Kafka : Le Disparu. Amerika est le titre donné par Max Brod lors de son édition de 1927, mais le premier chapitre a été publié à part en 1913 et l'ensemble du texte entre 1912 et 1914.

Le héros, Karl Rossman, a 17 ans (ou 16), quand ses parents le chassent de la maison (une histoire de bonne qui se saisit de son corps) et l'envoient en Amérique faire sa vie. Au premier chapitre, après un épisode invraisemblable, Karl rencontre son riche oncle Jakob qui le prend sous son aile. Au deuxième, l'oncle le chasse. Au troisième, Karl trouve du travail dans un hôtel. Mais cette pause ne dure pas et le pauvre Karl se retrouve bientôt dans une situation encore plus difficile. Après une interruption du manuscrit, on retrouve Karl parti dans un train, ayant perdu son nom, avec une mystérieuse troupe de théâtre. Tout va bien mais difficile de ne pas se dire qu'un piège se referme sur lui. Le manuscrit s'interrompt encore, cette fois définitivement.

C'est tout l'inverse d'un roman d'apprentissage. Karl est peut-être un peu naïf et mal dégrossi, mais il ne se débrouille pas si mal. Pourtant, la maladresse et les coups du sort l'empêchent sans cesse de tracer son chemin. Au contraire, d'improbables événements, qui apparaissent comme autant de manipulations, se coordonnent pour l'enfoncer dans une situation progressivement plus difficile. À cet égard, la description de l'hôtel est à proprement parler kafkaïenne avec ses innombrables ascenseurs, son armée de liftiers, son équipe de portier et de sous-portiers, le restaurant qui semble une foire d'empoigne – impossible pour un individu sensible de trouver sa place dans cet univers.

Karl n'écoutait pratiquement plus ce genre de discours, chacun abusait de son pouvoir et insultait ses inférieurs. Quand on y était habitué, ça ne sonnait pas autrement que le tic-tac régulier d'uen pendule.

J'ai toujours du mal à lire les romans dont la progression semble inéluctable. Ce fut encore le cas ici, avec un gros coup de mou dans le milieu. J'ai arrêté quelques pages et j'ai repris avec ce dernier chapitre sur le théâtre d’Oklahoma, gigantesque barnum usine, avec ses 200 bureaux de recrutements et son champ de courses, qui embarque toute une population de miséreux dans un destin inconnu, mais certainement très contrôlé.


Le roman met en scène toute une gamme de personnages : hommes puissants et inquiétants, chômeurs sur les routes avec leurs vêtements en guenilles, femmes protectrices prenant Karl sous leur aile, jeunes femmes agressives ou timides, bureaucrates de divers métiers...
Il s'agit en somme du roman d'un migrant à l'assaut des États-Unis, sauf que tout se referme. Le voici peu à peu exclu de New York, exclu de la ville, envoyé à Oklahoma... le rêve d'Amérique entraperçu disparaît, tout comme Karl. La modernité américaine sera tout juste effleurée par le garçon.

Une affiche de l'ancêtre de l'INRS ? Oui, lors de sa courte carrière d'agent d'assurance, Kafka a surtout travaillé sur la sécurité dans les usines et constaté que les ouvriers n'étaient pas protégés contre les accidents.

Lorsque à l'âge de dix-sept ans Karl Rossmann, qui avait été envoyé en Amérique par ses pauvres parents parce qu'une bonne l'avait séduit et avait eu un enfant de lui, entra dans le port de New York sur le bateau déjà passé à la petite vitesse, il aperçut la statue de la déesse de la Liberté, qu'il observait depuis un bon moment, comme nimbée d'une lumière solaire devenue soudain plus forte. On aurait dit que son bras armé de l'épée venait tout juste d'être brandi tandis qu'autour d'elle les brises tournoyaient sans entrave.

C'est le début. (oui, une épée)

Deuxième participation aux feuilles allemandes de Patrice et Eva. Jeudi ce sera encore Kafka, qui a d'ailleurs déjà donné lieu à deux billets sur le blog :





jeudi 14 novembre 2024

J’en suis au point où je ne veux plus d’une certitude.

 


Franz Kafka, Un jeûneur et autres nouvelles, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, édition GF.

 

Un recueil constitué de façon posthume qui rassemble des textes en raison de leur thématique.

 

Grand bruit, 1912. Une page presque autobiographique qui décrit l’impossibilité pour l’écrivain de s’isoler. C’est comme un théâtre de cris et de portes qui claquent. Un texte très vivant, on a quasiment les personnages sous les yeux.

 

Assis dans ma chambre, je suis installé dans le quartier général du bruit de tout l’appartement. Toutes les portes, je les entends claquer, leur bruit m’épargne seulement les pas de ceux qui courent de l’une à l’autre, j’entends jusqu’au claquement de la porte du fourneau qu’on referme dans la cuisine.

C’est le début.

 

La Chevauchée du seau à charbon, 1917. Une évocation tout à la fois réaliste et fantastique d’un homme chevauchant son seau à charbon et demandant du charbon. Mais, étrangement, impossible d’être entendu quand on n’a pas d’argent.

 

Consommé, tout le charbon ; vide, le seau ; inepte, la pelle ; soufflant le froid, le poêle ; la chambre, balayée d’un vent glacé ; devant la fenêtre, des arbres raides sous la gelée blanche ; e ciel, un bouclier d’argent opposé à qui veut son aide. Il faut que j’aie du charbon ; il n’est tout de même pas admissible que je meure de froid ; derrière moi, le poêle impitoyable, devant le ciel qui ne l’est pas moins, par conséquent il faut que sur ma monture je passe exactement entre les deux pour quérir, au milieu, de l’aide auprès du marchand de charbon.

C’est le début.


Birkle, Kurfürstendamm, 1924 Sigmaringen
 

Un recueil Un jeûneur composé par Kafka et comprenant :

·      Un petit bout de femme, 1923. Le récit parfait de la paranoïa. Des mots et des phrases simples pour décrire les méandres psychiatriques d’un individu.

·      Première peine, 1922. Un trapéziste qui ne vit pleinement que sur son trapèze, mais qui montre sa première fêlure annonciatrice d’un déclin irrémédiable.

·      Un jeûneur, 1922. Un homme dont le métier consiste à jeûner en public, comme une bête de foire, que l’on exhibe (et cela a réellement existé). Mais la mode passe. Un jeûneur sans public est-il encore un artiste ? Ce qu’il fait est-il encore remarquable si personne ne s’en rend compte ?

·      Joséphine, la cantatrice, 1924. Le seul texte dont je me souvenais réellement. Chez un peuple dont on ignore l’espèce, il existe une cantatrice nommée Joséphine. Mais quel est son art ? Faire la même chose que les autres, et peut-être un peu moins bien, et demander de l’attention, n’être jamais satisfaite de l’attention donnée, toujours insuffisante, être seule, en être fière et triste à la fois. Ce peuple ingrat ou aveugle se rendra-t-il compte de sa disparition ?

 

Si donc il était vrai que Joséphine ne chante pas mais ne fait que siffler, voire peut-être, comme j’en ai du moins l’impression moi-même, ne dépasse guère les limites du sifflement banal – peut-être même que sa force suffit à peine à ce banal sifflement, tandis qu’un vulgaire terrassier le produit sans effort du matin au soir tout en travaillant –, si tout cela était vrai, alors cela dénierait certes à Joséphine son prétendu statut d’artiste, mais alors il faudrait pour le coup résoudre l’énigme de l’immense effet qu’elle produit.


Feininger, L'Homme blanc, 1907 Thyssen Bornemisza

Le Terrier, 1924, laissé inachevé par la mort de l’auteur. Le narrateur, là encore d’une espèce inconnue, vit sous terre et chante la réussite de son terrier. Il peut y soutenir un siège. L’entrée est invisible pour les prédateurs. Mais est-ce si sûr ? Là encore, le langage déroule sa logique paranoïaque et le narrateur grossit à l’envie tous les défauts et risques potentiels et détaille tout ce qui pourrait y remédier, mais ne conduirait qu’à la destruction du terrier. D’ailleurs les prédateurs existent-ils vraiment ? Quelle imagination folle a conduit à concevoir ce terrier adapté exactement au corps du narrateur, à la fois refuge et piège ?  Au fil des pages, la solitude grandit, ainsi que le climat de folie et de violence. Pourtant « tout est resté inchangé… »

 

Alors je me précipite, je vole, je n’ai pas le temps de me livrer à des calculs ; moi qui entends exécuter un nouveau plan tout à fait précis, voici que je saisis au petit bonheur ce qui tombe sous les dents, je traîne, je porte, je gémis, je râle, je trébuche, et je me satisfais de n’importe quelle modification arbitraire de cet état présent qui me paraît si dangereux. Jusqu’à ce que peu à peu, me réveillant tout à fait, je reprenne mes esprits, ayant peine à comprendre ma précipitation.

 

On est tenté de voir dans plusieurs de ces textes des métaphores ou paraboles de la condition d’écrivain dans le monde moderne, encore qu’il pourrait s’agit d’autoportraits, ou d’évocation imagée de l’existence des juifs dans un monde de plus en plus antisémites. À moins qu’il ne s’agisse que des méandres ordinaires du cerveau humain… 

Toujours est-il que ces fils narratifs se déploient avec tous leurs nœuds et retours en arrière et piétinement dans une langue simple et sans fard, avec un maximum d’efficacité. Tout cela est aussi très vivant, avec cette place centrale de la première personne, qui place le lecteur au plus près de ces mystérieuses voix.

 

Cinq émissions pour (re)découvrir Kafka et vous donner envie de (re)lire.


Mon billet sur Le Château. Prochaine étape, Le Procès.


Deuxième participation aux "Feuilles allemandes", mois thématique organisé par Eva et Patrice.









 

mardi 28 novembre 2023

Vos actions vont peut-être laisser de profondes traces dehors dans la neige de la cour mais pas davantage.

 


Franz Kafka, Le Château, traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, rédigé en 1922, laissé inachevé, publication posthume en 1926.

 

K., arpenteur, arrive un soir au village. Mais il apprend très vite que si le château a bien fait appel à un arpenteur, on n’a absolument pas besoin de lui, mais qu’il peut quand même rester. Il passera le reste du livre non pas tant à essayer d’éclaircir sa situation auprès de ces messieurs du château qu’à essayer de prouver aux villageois qu’il est capable d’obtenir une certitude de la part de l’administration.

Car c’est un monde absurde. Si le château est inaccessible et si d’ailleurs le château s’avère être un ensemble de bureaux, les fonctionnaires apparaissent une fois, par hasard, la nuit, sans qu’il soit possible de remettre la main dessus, remplacés par des secrétaires, des sous-secrétaires ou des aides. Invisibles, inexistants, ils exercent une fascination illimitée sur les villageois qui leur attribuent volontairement une autorité sans bornes, alors même que l’absence de police ou d’autorité permettrait à chacun de vaquer à ses occupations.


Lorsque ce regard tomba sur K. il lui sembla que ce regard avait déjà réglé des affaires qui le concernaient dont il ne savait pas même encore qu’elles existaient mais dont il lui révélait l’existence.


Dans ce cadre, K. ne comprend rien, interprète, manipule, prétend tout comprendre, fait du surplace, ce qui n’est pas si pire que les autres qui affirment, eux, savoir comment procéder. K. est libre de partir, mais il préfère s’obstiner à se débattre en vain.


Il n’existe que des administrations de contrôle. Certes, elles ne sont pas destinées à repérer les erreurs au sens grossier de ce mot, car des erreurs, il ne s’en produit pas et même si une erreur devait se produire, comme dans votre cas, qui est en droit de dire, une fois pour toutes, que c’est une erreur ?


Et les femmes ? Elles occupent une place particulière. Les fonctionnaires du château, qui sont tous des hommes, se les attribuent et elles passent d’un homme un autre sans aucune expression de jugement moral. D’ailleurs les personnages ne possèdent pas d’intériorité psychologique ou affective, sinon dans le regard de celui qui propose une interprétation de leur comportement, dont on ne sait ce qu’elle vaut, chacun mentant et manipulant à loisir. Pourtant ce sont les femmes qui prennent les initiatives et semblent seules capables de faire évoluer leur situation, choisissant K. ou le repoussant selon leur pari sur l’avenir. Il est un étranger qui refuse de se plier aux coutumes locales et s’il ne parvient pas à faire avancer sa propre situation, il est celui par qui des événements imprévisibles et inédits peuvent enfin advenir.

Un château en Provence.


Ce n’est pas forcément un roman agréable à lire, car cet univers est bouché et les personnages s’enferment dans des explications interminables qui ne font rien avancer du tout. Il y a de la neige et il fait froid et on préférerait prendre la route. Mais la création de cet univers est fascinante.

 

Il se peut que le prétendu Klamm n’ait rigoureusement rien de commun avec le véritable ; la similitude n’existe peut-être que pour les yeux de Barnabas, aveugle d’énervement ; il se peut que ce soit le plus subalterne des fonctionnaires, peut-être n’est-il pas même fonctionnaire, mais il a une fonction à son pupitre, il lit bien quelque chose dans son grand livre, il marmonne bien quelque chose au secrétaire, il pense bien quelque chose, quand son regard tombe sur Barnabas et même si tout cela n’est pas vrai et que lui-même et ce qu’il fait ne représente rien du tout, quelqu’un tout de même l’y a mis et l’a bien fait avec une intention quelconque.

(On croirait une réflexion à la Descartes : on est sûr de rien, mais quand même, il y a quelque chose, qui est incertain et qui est peut-être faux, donc j’existe.)


Cinquième et avant-dernière participation aux Feuilles allemandes de Livr'escapades et de Et si on bouquinait un peu.





 

jeudi 10 mars 2022

Suivez attentivement ce que je vais vous raconter.

 Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, traduit du tchèque par Milena Braud, édition samizdat 1971, édition légale 1982.

 

Le narrateur est un jeune garçon de restaurant qui raconte les diverses étapes de son apprentissage dans différents établissements de Tchécoslovaquie dans les années 1920. L’ensemble est raconté d’un ton cocasse et alerte. Il est question de clients excentriques et de filles chaleureuses. Un épisode particulièrement burlesque est celui du repas entre le président de la République et l’empereur d’Éthiopie. Le ton devient plus grave – du moins pour le lecteur – quand le héros tombe amoureux d’une Allemande, engagée dans la Wehrmacht, et franchement acquise aux idées nazies. Le jeune continue d’être insouciant, mais de moins en moins, ou plus exactement son insouciance prend progressivement la forme d’un détachement vis-à-vis du monde qui l’entoure. Argent, anciennes amours, pouvoir, ambition… le voici qui choisit progressivement une vie à part dans le pays devenu communiste. Il s’isole de plus en plus, vivant au fond de la forêt avec un petit cheval, une chèvre et une chatte.


Dans le profond silence on entendait seulement le vent fendre doucement les airs, un vent parfumé qu’on aurait pu lécher comme un cornet de glace, comme une chantilly impalpable, on en aurait presque mangé à la petite cuillère de cet air à la saveur lactée.


Le ton léger fait donc place à une mélancolie de plus en plus grande. Cette fantaisie et cette tristesse, alliées dans le récit, me semblent être le propre de la voix de l’auteur, son ton caractéristique. Ici rien ne semble sérieux, pas plus un repas au restaurant que la guerre ou une dictature ou un camp de travail, mais rien n’est vraiment innocent non plus. Ce décalage constant avec ce que le lecteur sait de la réalité du pays produit un sentiment d’étrangeté à la lecture, notamment au début, pour saisir la particularité de ce ton.

On croise un mannequin gonflable pour tailler des costumes sur mesure, un bébé qui enfonce des clous dans un plancher, Steinbeck, une dictature d’opérette. Le ton est volontiers à la fois burlesque et poétique.

Le tout est raconté en de longues phrases, entre lesquelles se succèdent bien souvent des points de suspension. Tout semble s’enchaîner rapidement (280 pages pour couvrir une vie entière) et couler de source, sans événement majeur qui arrêterait le fil de la narration. Ainsi coulent la mélancolie et le lent désenchantement du monde.

Groz, Scène de rue, 1925 Thyssen Bornemisza

Une formule revient en permanence, jusqu’à la fin : « l’inconcevable était devenu réalité ». Nous sommes bien dans un roman, qui frôle le surréalisme.


Je marchais au rythme du petit cheval qui dodelinait de la tête, il sortait peut-être d’un puits de mine car il avait ce beau regard des hommes ou des bêtes travaillant constamment en sous-sol, dans les mines ou les chaufferies, et qui, une fois remontés à la surface, écarquillent les yeux pour admirer le ciel, puisque pour ces yeux-là n’importe quel ciel est admirable.

 

Une édition samizdat ? Il s'agit, je cite Wikipedia, d'un système clandestin de circulation d'écrits dissidents en URSS et dans les pays du bloc de l'Est, manuscrits ou dactylographiés. 


Mon billet sur Une trop bruyante solitude.


Troisième participation au mois de l'Europe de l'Est sur les blogs, organisé par Et si on bouquinait.




 

vendredi 6 septembre 2019

Aucune puissance supérieure n’intervint dans le déroulement naturel des événements.

Karel Čapek, La Guerre des salamandres, traduit du tchèque par Claudia Ancelot, parution originale 1936, édité en France par Cambourakis.

Un vieux capitaine de navire découvre dans les mers du Sud une espèce de salamandre un peu particulière. Touché par leur faiblesse, il conclut une sorte d’accord avec elles : des perles contre des couteaux pour qu’elles puissent se défendre contre les requins. Et puis ensuite, les salamandres se multiplient et sont utilisées massivement comme une main d’œuvre super pratique sous-marine par les êtres humains. Sauf qu’elles ne sont peut-être pas ravies de leur sort.
Nous sommes ici dans un roman fantastique et une fable politique. L’histoire humaine avec salamandres ressemble à s’y méprendre à l’histoire humaine à nous (y a un petit air de L’Île des pingouins). Esclavage, exploitation, défense des opprimés, races supérieures, accord de Munich, conflit mondial, tout y est. Le tout raconté avec beaucoup d’humour et de créativité, car le roman est régulièrement interrompu par des coupures de presse et des témoignages authentiques. La ligne directrice est ainsi nourrie de nombreux faits et anecdotes.
Et pourtant… je note tous les trucs bien faits de ce roman. Je l’ai lu en entier, plutôt rapidement, en appréciant les bonnes idées et les trouvailles. Mais je n’ai pas aimé. La ligne directrice un peu trop prévisible et organisée ? La tristesse des événements ? La bêtise crasse de nos chers êtres humains ? L’absence de personnage conducteur ? Je ne pense pas avoir peur des salamandres, mais pour moi, ce roman manque de rêve et ne permet pas assez de s’évader. Il manque de fantaisie et de créativité.

G. H. Bondy était un connaisseur de la nature humaine. Les lézards du capitaine Van Toch, il ne les avait pas pris au sérieux un seul instant ; mais le capitaine pouvait être intéressant. Honnête, oui. Puis il connaît la situation là-bas. Un fou, bien sûr. Mais drôlement sympathique. Une petite corde fantasque se mit à vibrer dans le cœur de G. H. Bondy.
Ce n'est pas une salamandre, mais un lézard. Mais il est beau, non ?

L’avis de Claudia Lucia qui, elle, a aimé.


jeudi 11 janvier 2018

Vouloir renouer avec le commencement et la patrie est un piège à monstres.

Michal Ajvaz, L’Autre ville, traduit du tchèque par Benoît Meunier, parution originale 1993, édité en France par Mirobole.

Une aventure peu ordinaire.
Le narrateur découvre un livre écrit dans un alphabet inconnu chez un bouquiniste. Et grâce à cela il commence à parcourir les rues d’une autre ville, installée dans les interstices de Prague, une autre ville à la fois fascinante et menaçante, où il s’aventure dorénavant presque chaque nuit.

Finalement, la sévérité avec laquelle nous limitons les déplacements de notre œil prouve bien que nous sommes conscients que notre regard comprend obscurément les monstres des confins, et que nous craignons qu’il ne croise des créatures connues, n’engage la conversation avec elles, ne se souvienne d’amitiés anciennes et n’oublie au passage la langue commune.

C’est un roman déroutant. Tout d’abord, on ne sait rigoureusement rien du narrateur, un homme de Prague aimant les livres. Il ne mène pas réellement une enquête sur l’autre ville, mais semble plutôt se laisser guider par le hasard de ce qui se présente à lui, approfondissement progressivement sa connaissance. De fait on se rend compte que de nombreux habitants de Prague sont au courant qu’il y a quelque chose, mais préfèrent ne pas le savoir.
Quant à la ville… Elle s’ouvre dans les anomalies de notre monde, derrière une porte au fond d’un couloir, en suivant les rails d’un tramway, au fond d’une écluse, dans un train abandonné sur les voies et à l’intérieur des statues qui ornent les places de Prague. Son dieu est un jeune homme attaqué par un tigre, mais sa mythologie s’appuie sur de nombreux combats contre des animaux. En l’occurrence, le motif de la lutte contre le requin revient à de nombreuses reprises, y compris de façon amusante. L’autre ville fait peur, à la fois dans sa façon d’être présente juste sous nos pas et dans l’épaisseur de nos murs et dans ses pratiques barbares.
 
Léger, Les Fumeurs, 1911 Guggenheim NY.
J’ai ressenti diverses impressions au cours de ma lecture. Bien sûr, la création de cet univers parallèle est réussie. Toutefois je trouve que la quête du narrateur manque de motivation et d’une direction claire. On a la sensation que les nuits aux aventures incompréhensibles se succèdent sans suite et cela manque d’accroche. Mais il faut reconnaître que ce procédé rend les choses d’autant plus mystérieuses, en laissant supposer que l’autre ville coexiste avec Prague en permanence.
Et la langue est très… Il faut s’accrocher un peu. Lorsque les récits concernent l’autre ville, il semble que les morceaux de phrase s’emboîtent les uns aux autres, sans jamais s’arrêter. C’est qu’il s’agit de mimer l’agencement des lieux qui s’ouvrent les uns dans les autres. Le narrateur ne parviendra jamais au centre de la ville, chaque centre étant une nouvelle périphérie. Il faut d’ailleurs reconnaître que certains passages théoriques sont un peu lourds.

Personne n’est étranger, tout le monde finit par rentrer chez soi, même les huîtres qui forment de longues files indiennes pour entrer dans les villes, et dont les troupeaux silencieux traversent nos chambres à coucher en cliquetant. Comme je suis content, chaque fois que j’entends leurs doux petits glissements dans le noir !

Le narrateur n’exprime ni joie ni exaltation face à sa découverte. Il semble plutôt à la fois curieux et triste et même en proie à une véritable obsession, incapable d’oublier ce qu’il a vu.
Le motif très impressionnant de la bibliothèque qui se transforme peu à peu en jungle.
Une lecture déconcertante.

Prague est décidément une ville bien romanesque, puisqu’elle est également habitée par le Golem.

Vous verrez que, touchés par ce souffle, les contours de nos édifices se désagrègent en temples barbares qui rayonnent d’une splendeur immonde et reluisent d’un or vil et oublié. Ce venin ronge jusqu’aux mots dont nous usons et les transforme en antiques sons de forêt vierge chargés d’angoisse, en musique solitaire de statues. La vie se résume alors à un rôle incompréhensible dans la représentation sans fin d’un mythe obscène qui raconte l’agonie d’un jeune dieu dans la jungle.

L’avis d’Imaginelf.