La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est 1935. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1935. Afficher tous les articles

mercredi 15 avril 2026

Recroquevillé sur un banc de gare, mon dédain somnole, bien enveloppé dans la longue capote de mon abattement.

 


Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, rédigé de 1913 à 1935, première édition portugaise 1982, traduit du portugais par Françoise Laye, édité en France par Christian Bourgois d’après l’édition portugaise de 2009.


C’est un narrateur, Bernardo Soares, qui tient la plume et nous lisons ses fragments, des notes où il exprime son malaise, son sentiment de vacuité. Vivre, pourquoi vivre ? Aucun intérêt alors que les songes paraissent si réels.
Dépression, mélancolie, vide… s’agit-il d’un ressassement interminable ? Si on veut – et la lecture peut être répétitive – mais en fait, pas du tout. C’est qu’en pleine contradiction avec lui-même, notre homme s’attache à observer son monde, le sien, celui de son existence, celui de sa ville, de ses voisins et collègues. Le tout avec acuité, ironie, cruauté, tendresse, envie… et cette peinture est éminemment réaliste et concrète.
Quel livre étonnant.

J’ai beaucoup rêvé. Je suis las d’avoir tant rêvé, mais non point de rêver. Rêver, voilà ce dont nul ne se lasse, car c’est oublier, et l’oubli ne nous pèse pas, c’est un sommeil dépourvu de songes, pendant lequel nous demeurons éveillés. En rêve, j’ai tout obtenu. Je me suis réveillé aussi, mais qu’importe ?
Extrait du fragment 102.

En parlant autour de moi, je me suis rendu compte que pas grand-monde ne l’avait lu, ou alors il y a longtemps, mais que beaucoup aimaient le titre, et que beaucoup projetaient la vie de Soares sur celle de Pessoa. Certes, Soares est un des nombreux hétéronymes de l’auteur portugais, mais l’existence que Pessoa attribue à son personnage est assez différente de la sienne.


C’est un gros roman, que j’ai lu à raison de 20 pages par soir après la journée de boulot. J’y ai pris beaucoup de plaisir, me perdant, oubliant, revenant, m’émerveillant, me disant « mais c’est toujours comme ça » et marquant plein plein de pages. Je m’y suis reconnue et je me suis dit « ah non pas du tout ». J’ai surtout été frappée par l’infinie poésie de nombre de descriptions. C’est que le narrateur ne renonce ni aux mots ni à la littérature, même s’il prétend le contraire.
Ce sont donc les fragments, sans récit, d’une existence dépressive et répétitive, mais je suis prise par le charme particulier et indéfinissable de cette écriture, comme une longue déambulation sans but.

Je suis les faubourgs d’une ville qui n’existe pas, le commentaire prolixe d’un livre que nul n’a jamais écrit. Je ne suis personne, personne. Je ne sais ni sentir, ni penser, ni vouloir. Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire, et je flotte, aérien, dispersé sans avoir été, parmi les rêves d’un être qui n’a pas su m’achever.
Extrait du fragment 262.

Bref, c’est un mastodonte de la littérature mondiale et donc européenne.
Quand Cléanthe nous a demandé de choisir, je cite, un coup de coeur, une lecture qui incarne le continent, pour clôturer cette magnifique année d’escapades littéraires en Europe, je suis tout de suite partie du constat que ses propres thématiques étaient très continentales : les Alpes, la MittleEuropa, la Suisse… (oui, je suis parfaitement de mauvaise foi – et alors ?). C’était il y a un an, je venais de lire un livre d’histoire sur Ravenne qui me paraissait parfaitement représenter l’Europe dans toutes ses composantes géographiques et culturelles. J’ai eu envie de Méditerranée, d’embruns, de bleu, de soleil, de partir à l’Ouest… Nous voici à Lisbonne, au Portugal, ce Finistère du continent, là où l’Europe se jette dans l’Atlantique. Dans les années 1930 Pessoa est nourri de la mythologie des « grandes découvertes » et rêve encore de bateaux fendants les flots et partant au loin – il faut dire qu’il a passé une partie de sa jeunesse en Afrique du Sud. Soares oppose fréquemment ses rêveries de lointains inimaginables et sa réalité de comptable sans génie et sans intérêt.

Quand on a sillonné toutes les mers, on n’a fait que sillonner sa propre monotonie. J’ai déjà sillonné plus de mers qu’il n’en existe au monde, j’ai vu plus de montagnes qu’il n’y en a sur terre. J’ai traversé des villes plus nombreuses que les villes réelles, et les vastes fleuves de nulle part au monde ont coulé, absolus, sous mon regard contemplatif. Si je voyageais, je ne trouverais que la pâle copie de ce que j’ai déjà vu sans jamais voyager.
Extrait du fragment 138.

Pourtant ce roman n’est pas marqué par le soleil. Le narrateur (et l’auteur) ont peur de l’orage, la pluie martèle les rues, l’humidité du fleuve et de l’océan imprègne l’air. Mais toute la ville de Lisbonne est bien là.
Alors, en attendant qu’un train direct relie enfin Madrid à Lisbonne et me permette d’y aller « en vrai », j’y vais en papier.
Vieira da Silva, La Bibliothèque 1966, Beaubourg en dépôt à Nantes BA


Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme. Je ne sais où elle me conduira, car je ne sais rien. Je pourrais considérer cette auberge comme une prison, du fait que je suis contraint d’attendre entre ses murs ; je pourrais la considérer comme un lieu de bonne compagnie, car j’y rencontre des gens divers. (…) Je m’assieds à la porte et j’enivre mes yeux et mes oreilles des couleurs et des sons du paysage, et je chante à mi-voix, pour moi seul, de vagues chants que je compose tout en attendant.
Extrait du fragment 1.

Légère, comme une chose à son début, l’odeur fétide de la brise s’avança depuis le Tage et se répandit, sale, dans les premières rues de la Ville Basse. Elle écoeurait avec fraîcheur, dans une torpeur froide de mer attiédie. Je sens la vie dans mon estomac, et l’odorat devint quelque chose en arrière de mes yeux. Très haut, des nuages flottaient dans rien, clairsemés, enroulés sur eux-mêmes, d’un gris qui s’effondrait en une fausse blancheur. L’atmosphère semblait la menace d’un ciel peureux, comme celle d’un orage inaudible, fait seulement d’air.

On sentait la stagnation jusque dans le vol des mouettes : elles semblaient des choses plus légères que l’air, laissées là par quelqu’un.
Extrait du fragment 79.

Je remercie vivement Cléanthe pour avoir proposé et organisé ce défi si original, qui nous aura fait voyager en histoire, en géographie et en genre littéraire, au sein de la littérature européenne. J’attends avec impatience la prochaine édition !

Et samedi, début d'une nouvelle saison touristique ; vous allez avoir une surprise.





jeudi 18 juillet 2024

Je venais de noter que j’avais le sentiment, en me trouvant à l’étranger, de rentrer chez moi.

 

 

François Fejtö, Voyage sentimental, parution originale 1935, traduit du hongrois par Georges Kassaï, Gilles Bellamyet Marie-Louise Tardres-Kassaï, traduction revue par l’auteur, paru en France aux éditions des Syrtes.

 

Le livre commence quand le train passe la frontière entre la Hongrie et la Croatie et tout le monde respire un peu mieux après le passage de la police des frontières. C’est que Fejtö connaît les rigueurs du régime. Il se rend à Zagreb, où il retrouve sa famille, famille bien vivante, mais aussi souvenirs d’enfance et de jeunesse.

(Je n’avais pas compris avant ce livre que l’Empire austro-hongrois avait institué un Royaume hongrois assez large, où l’actuelle Croatie était incluse et offrait un accès à la mer à la Hongrie, accès perdu après la Première guerre mondiale.)

C’est donc un voyage auprès de la sœur, du beau-frère, des oncles, des amis… le récit de l’enfance de l’auteur et de sa sœur, de familles aimantes ou meurtries, dans une petite classe bourgeoise cultivée, et puis un séjour sur la côte, à la découverte de la mer et des forteresses de pierre. Fejtö rencontre également quelques intellectuels qu’il interroge sur la situation du pays, le nationalisme est présent partout et les nouvelles sont inquiétantes. Ensuite il rentrera chez lui.


J’abandonne pour quelques jours mon masque d’adulte expérimenté et me plonge avec bonheur dans les douces eaux familiales. Peu importent les différences de langues et d’idées. Car qui d’autre que ces parents-là se souviendrait du jour de mon anniversaire ? Qui pleurerait ma disparition, sinon ceux de ma famille ? Certes, ils continueraient à vivre, mais au moins Oncle Ottó, en effaçant mon nom de sa liste, hocherait-il tristement la tête.


Le voici jeune homme, réfléchissant sur sa famille et sa vie, lui le socialiste un peu intello bourgeois, pas assez marxiste, peu porté sur la violence, se demandant où est sa place dans ce monde et s’interrogeant sur le rôle des intellectuels dans la société, en Hongrie et en Croatie.


Touriste de luxe désargenté en quête de plaisirs bon marché, je suis un bourgeois raté ou un faux prolétaire. En apprenant que je ne me déplaçais pas « pour affaires » mais pour me baigner dans l’Adriatique, le marchand de vin m’a jeté un regard à la fois étonné et désapprobateur, semblable à celui avec lequel les habitués des soupes populaires considèrent ces directeurs de service social bien mis qui, pour manifester leur solidarité, viennent parfois partager leur repas.


Il y a la visite au cimetière, sur la tombe de sa mère. Le récit de la mort de la mère constitue d’ailleurs le centre du livre. Il y a aussi l’évocation de plusieurs écrivains totalement inconnus de moi, qu’ils soient hongrois (Ady) ou croates (Krležaà), la riche vie des revues culturelles de la première moitié du siècle.

Les ports et les routes empruntés naguère par les Romains, les Ottomans, les Vénitiens, Napoléon et d’autres empires… l’émerveillement de la mer bleue Méditerranée.


Dufy, Train en gare, 1935, Pompidou mais déposé à la Piscine
 


Nous voici de l’autre côté de la frontière. Au soulagement que j’éprouve se mêle une certaine angoisse empreinte de solennité. J’ai eu peur, comme avant un examen scolaire ou médical. Pourtant, mon passeport, mes bagages et peut-être aussi ma conscience étaient en règle.

C’est le début.

 

Parce que la mer est bel et bien bleue, vous pouvez me croire, d’un bleu pur et mélodieux, tel que Fra Angelico a peint le ciel et tel que la chantent les poètes qui ne l’ont jamais vue. On a raison d’aller la visiter, mais on a tort de la quitter. Un cheminot siffle, le train s’ébranle lourdement, et je suis déjà plein de nostalgie.

 

Et le lien avec le Voyage sentimental de Laurence Sterne ? Les deux livres sont à quelques mètres l’un de l’autre dans ma bibliothèque et l'auteur le plus récent a nécessairement lu l’autre.



 

mardi 27 juin 2023

Nous aurions beau temps que l’homme vienne.

 

Jean Giono, Que ma joie demeure, 1935.

 

Sur le plateau Grémone, là-haut, quelques familles vivent de la terre, ni heureuses ni malheureuses. Et pourtant, Jourdan a la sensation d’être en proie à une lèpre. Une nuit arrive Bobi, un poète, un acrobate, un vagabond, qui propose doucement de faire la place à l’inutile. De planter des haies pour faire revenir les oiseaux, de ne pas ensemencer les terres au maximum, de laisser les chevaux courir, de partager les efforts…


Je crois que notre malheur c’est comme une maladie que nous faisons nous-mêmes avec de gros chaud-et-froid, de la mauvaise eau et du mal que nous prenons les uns aux autres en nous respirant nos respirations.


Certaines idées sont des aberrations écologiques, mais reflètent en réalité une conception de la nature comme une source de vie et de fécondité, dont l’être humain se serait peu à peu coupé, et qu’il faudrait s’efforcer de retrouver. L’être humain aurait en effet perdu la perception intime du monde, incapable de comprendre les signes, que tous les autres êtres vivants perçoivent facilement.

Pour moi, ce roman est à la fois beau et profondément agaçant. La langue est très belle, je dirais qu’elle est somptueuse, avec ces mots paysans, ces mots du terroir, cette façon inhabituelle de mener les phrases et d’apparier les adjectifs. Je ne peux pas m’empêcher de trouver certains procédés un peu lourds et répétitifs. Comme me l’a dit quelqu’un « dans certains cas, il fait un peu du Giono ». La tartine est parfois un peu épaisse.


C’était une nuit extraordinaire.

Il y avait du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.

C’est le début. C’est sûr que ça embarque la lectrice !


Et puis, cette vision panthéiste de la nature est certes très puissante, mais un peu… envahissante ? Sans cesse, ce rappel de la nécessité de l’amour, de la reproduction, du mâle et de la femelle, de la vie qui s’insuffle partout. Jean, il faut arrêter d'employer le verbe « gémir » à tout va.

Et malgré tout… il y a des évocations pleines de souffle. Je retiens notamment celle des semailles et celle des moissons où le roman met en parallèle ce qui se passe parmi les familles du plateau et ce qui se passe plus bas, là où les champs appartiennent à des propriétaires, où les gars venus des montagnes viennent en masse louer leurs bras à la journée. Ce parallèle entre ces deux campagnes est saisissant !


Et on a dans tout son corps des désirs, et on souffre. On ne sait pas et on sait. Oui, vaguement on se rend compte que ce serait bien, que la terre serait belle, que ce serait le paradis, le bonheur pour tous et la joie. 

Eisenschitz, Paysage des Alpilles, Toulon musée des arts


C’est que nous sommes dans une fable. Nos familles sont en grande partie à l’écart du monde. Pas d’école (d’ailleurs les enfants tiennent une place réduite), ni de mairie ni de curé. À peine est-il question de commerces et de marchés où acheter des bêtes. Comme s’il fallait se créer une bulle où faire demeurer la joie – mais il est impossible de vivre dans l’immobilité et hors des passions. La cruelle dimension humaine peut se rappeler à vous brutalement ou l’inquiétude s’insinuer doucement sous la joie.


L’inquiétude. Toujours attendre. Toujours vouloir, avoir peur de ce qu’on a, vouloir ce qu’on n’a pas. L’avoir, et puis tout de suite que ça parte. Et puis, savoir que ça va partir d’entre nos mains, et puis ça part d’entre nos mains.


Ma préférence va aux formules les plus simples, proches de celles qui se disent ou qui se sont dites. Oui, que l’on me parle du « cheval pommelé au cul énorme » et des chevaux qui découvrent le foin des grandes étables de montagne, de cet homme qui rêve de bétail merveilleux. Et de ce magnifique métier à tisser avec une femme qui retrouve instinctivement les gestes de sa jeunesse. Et de cet homme qui fauche dans un geste à la perfection admirable. Je n’aime pas ces dialogues de phrases mystérieuses.

Il y a aussi la vie des loutres, des fourmis, des oiseaux, des plantes de toute sorte, des écureuils et bien sûr la vie du cerf dans l’herbe et dans l’étang.

 

Loubon, Les menons en tête d'un troupeau en Camargue, 1864 Granet

Ce n’était pas le vent. C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper els montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs.

 

C’était le grand gel. Pendant la nuit, le vent du nord était venu. Il avait soufflé tout doucement, sans violence, à peine comme un homme qui respire. Mais sa force était dans le froid. Il avait déblayé le ciel. Il avait verni la neige. Il avait séché la dernière sève aux fentes des écorces. Il avait fait que la forêt était maintenant comme un grand bloc. Il avait verrouillé la terre. Il avait usé le ciel toute la nuit avec du froid, du froid et du froid, toujours neuf, toujours bien mordant, comme un qui fait luire le fond d’un chaudron à la paille de fer, et maintenant le ciel était si pur et si glissant que le soleil n’osait presque pas bouger.

 

Bon. C’est un vin un peu trop fort pour moi ? Ou trop doux et enveloppant.

J’ai retrouvé l’avis de Dominique. Elle saura vous convaincre que ce livre est tout à fait magique. Laissez le vent bleu monter de la mer. Ce passage m’est en effet resté en mémoire.

 

Si vous n’avez jamais lu Giono, je ne vous conseille quand même pas de commencer par celui-ci. Préférez Colline ou Ennemonde ou Le Grand troupeau. Si vous connaissez déjà le bonhomme, allez-y, n’hésitez pas, faites-vous votre idée.


Jean Giono sur le blog :

La Triologie de Pan :  Colline (magnifique, c'est la Provence dure et sèche) - Un de Baumugnes (un peu plus âpre, mais très réussi) - je n'ai pas encore lu le troisième
Les grands romans panthéistes : Le Chant du monde (ici le fleuve règne en maître, une appréciation sur le fil en ce qui me concerne) - L'Homme qui plantait des arbres (une petite fable)
Le cycle d'Angelo : Le Hussard sur le toit (un roman d'aventures très stendhalien - j'adore) - et faut que je lise les autres
Les romans de l'après-guerre : Le Moulin de Pologne (une vie de village assez cruelle, mais j'ai pas trop aimé) - Deux cavaliers de l'orage (la vie d'une famille paysanne, c'est très fort) - Ennemonde et autres caractères (très très réussi) - L'Iris de Suse (c'est son dernier roman, c'est une renaissance, serait-ce mon préféré ?)
Le Déserteur : biographie imaginaire du peintre Charles Brun, un art de la dévotion au coeur des Alpes Suisses
Le grand troupeau : le grand roman de la Première guerre mondiale

Il y a de quoi faire et je compte bien en lire encore autant.




mercredi 11 mai 2022

Personne ne dort dans le monde.

 Federico García Lorca, "Danse de la lune à Saint-Jacques", Six poèmes galiciens traduit par André Belamich. 1935

 

Quel est ce galant tout blanc ?

Regarde comme il frissonne !

 

C’est la lune qui danse

Sur la Grand-Place aux Morts.

 

Regarde son corps transi

noir de morsures et d’ombres.

 

Mère, la lune danse

sur la Grand-Place aux Morts.

 

Qui blesse un poulain de pierre

aux portes mêmes du songe ?

 

C’est la lune ! C’est la lune

sur la Grand-Place aux Morts !

 

Qui regarde à la fenêtre

avec des yeux pleins de brume ?

 

C’est la lune ! C’est la lune

sur la Grand-Place aux Morts !

 

Laisse-moi mourir dans mon lit.

Je rêverai de fleurs d’or.

 

Mère, la lune danse

sur la Grand-Place aux Morts.

 

Ah, ma fille, l’air du ciel

m’a rendue toute blanche.

 

Ce n’est point l’air, c’est la triste lune

sur la Grande-Place aux Morts.

 

Qui brame avec ce plaintif

meuglement de bœuf énorme ?

 

Mère, c’est la lune, la lune

sur la Grand-Place aux Morts.

 

Oui, la lune, la lune

toute couronnée d’ajoncs

et qui danse, danse, danse

sur la Grand-Place aux Morts.


Je suis en vacances, alors je vous laisse en poésie (avec une image d'une réalisation de Gaudí). Et avec un poème espagnol en l'honneur du mois espagnol de Sharon.

jeudi 25 juin 2020

Il ouvrit la portière du taxi jaune avec la douceur d’une vieille fille caressant son chat.

Raymond Chandler, des nouvelles dans un gros volume édité chez Omnibus.

L’été lecture s’ouvre par du noir. Ayant fini la lecture des enquêtes de Philip Marlowe, j’attaque les nouvelles de Chandler (et après je relirai, vous êtes prévenus).
Le héros est détective privé, mais on ne le sait pas toujours. Il arrive qu’il ressemble à un maître chanteur ou à un joueur professionnel. Il est armé d’un Colt (et d’un petit révolver caché le long de la jambe). Il se nourrit de whisky et d’un peu d’eau. Il a le sourire impénétrable et ne se laisse pas déstabiliser. Il est méprisant envers tout ce qui n’est pas un viril homme blanc. Il évolue dans un monde hyper corrompu.
Il y a cette écriture rapide, qui ménage des effets de surprise et avance très rapidement. C’est une langue ciselée, où chaque mot joue son rôle à la perfection. C’est une merveille à lire.

Les Maîtres chanteurs ne tirent pas, 1933, traduction d'on ne sait pas qui révisée par J.-F. Amsel.
Pas très réussie à mon goût, parce que Chandler place autant de complexité dans une nouvelle que dans un roman de 200 pages, et là je suis totalement perdue. Je note avec un sourire la désinvolture avec laquelle il considère la résolution d’une intrigue policière, en proposant 3 ou 4 solutions différentes. Au personnel politique et policier (et au lecteur) de choisir celle qui l’arrange – puisqu’il n’y a aucune vérité.

Il leva le Lüger et enfonça la gueule du revolver sur le côté de son gros nez, avec force. L’arme laissa une trace blanche qui vira au rouge. Costello parut un peu mal à l’aise.

Un crime de jobard, 1934, traduction de Janine Quet et Jean Sendy, révisée par Anne-Sophie Arnould. 
C'est l'histoire du meurtre d’un type un peu fini à Hollywood, avec pas mal de fusillades.
L’Indic, 1934, traduction de Janine Quet et Jean Sendy, révisée par Anne-Sophie Arnould. 
La disparition d’un homme : une histoire bien menée avec un chauffeur de taxi qui ne se laisse pas faire par les malfrats.
Un tueur sous la pluie, 1935, traduction de Michel Philip, en collaboration avec Andrew Poirier.
Une histoire comme une préparation au Grand sommeil, tous les ingrédients y sont déjà, la trame, ainsi que certaines formules. On a affaire à une mécanique bien rodée !

J’y trouvai M’Gee contemplant un mur jaune et assis à un petit bureau jaune sur lequel il n’y avait rien sauf le chapeau de M’Gee et un de ses pieds. Il les enleva tous les deux du bureau, et nous descendîmes jusqu’au garage et montâmes dans un petit coupé noir.

La Mort à roulettes, 1953, traduction de Jean Sendy, révisée par J.-F. Amsel. 
Une super histoire de meurtres avec une voiture truquée et même une voiture qui se dédouble. Ici, enfin, apparaît une femme fatale, qui trahit et sauve la vie, se saoule et se peint les ongles en rouge vif.

Bref, je continuerai à lire ce recueil.
S. Johnson, Dorothy C, 1938 lithographie, Met.
Raymond Chandler sur le blog :

mardi 25 février 2020

Toi aussi tu avais changé, ton cœur sentait le besoin d’être réchauffé.

Dino Buzzati, Le Secret du Bosco Vecchio, traduit de l’italien par Michel Breitman, parution originale 1935, édité en France par Robert Laffont.

Une fable.
Un homme, un colonel, devient le nouveau propriétaire d’une forêt de montagne, du Bosco Vecchio, une très ancienne forêt, dont nul n’a jamais coupé les arbres. Une sorte de monument naturel et historique. Le colonel a des idées bien précises sur la question et entend bien soumettre la nature.

Le colonel descendit au rez-de-chaussée, une lampe électrique à la main, et demeura un instant devant la porte, l’autre main sur la poignée. Puis il se décida à ouvrir.
C’étaient cinq cauchemars. L’immense tête gélatineuse de l’un d’eux semblait à tout instant se fondre, se dissoudre, formant d’épouvantables visages.

Vous pensiez avoir affaire à un genre de roman écologique avant la lettre, mais vous voici dans un conte. C’est que la forêt abrite des génies, que les oiseaux parlent, tout comme les souris, et que les vents se battent pour conserver leur territoire. Il paraît que seuls les enfants peuvent entendre ces voix, mais en réalité le colonel y parvient parfaitement. Il décide de se servir des génies de la forêt pour devenir le maître du domaine. Il y parvient en partie, par la ruse.
C’est un point assez réussi. Il aurait été tout à fait convenu que le méchant colonel soit imperméable à la magie. Le fait qu’il puisse dialoguer sans peine avec le vent (dénommé Matteo) et avec la pie et avec les différents génies lui donne un rôle tout à fait intéressant. Le voici en train d’utiliser à son profit les forces de la nature. Ou du moins d’essayer. Il ne répugne ni à la magie ni au surnaturel, ce qui lui donne une épaisseur supplémentaire. Néanmoins, sur la forêt, comme sur le colonel, le temps passe, qui transforme les êtres, sans que l’on s’en rende compte. Et c’est lui qui décide de beaucoup de choses.
 
E. Hannon, La Clairière 1897 photogravure Bruxelles.
Matteo était très orgueilleux et préférait jouer les gros bras dans la vallée plutôt que d’aller errer sur les larges plaines et les océans, où il aurait peut-être risqué de rencontrer des collègues bien plus forts que lui. De toute façon, il jouissait d’une grande considération, même auprès de certains vents qui lui étaient hiérarchiquement supérieurs. Les membres du puissant trust des vents de charge, qui monopolisaient le transport des cyclones, ne dédaignaient pas de venir bavarder avec Matteo. Et, même en leur compagnie, le vent de la vallée de Fondo conservait ses façons rogues et superbes.

J’en ai fini pour un moment avec Buzzati, dont j’ai lu un grand nombre de titres.
Un bémol. Dans tous ces excellents textes, je crois que j’ai croisé un personnage féminin avec un peu d’épaisseur (dans Un amour). Cet univers est un peu monochrome. Mis à part, j’ai beaucoup aimé quasiment toutes mes lectures !

Le K : le fameux recueil de nouvelles, plusieurs d'entre elles fantastiques. J'ai peu aimé.
Montagnes de verre : Recueil d'articles sur la montagne et l'alpinisme. Très intéressant.
L'Image de pierre : Un roman fantastique.
Le Désert des Tartares : Le chef d'oeuvre à lire et à relire. Un must !
La fameuse invasion de la Sicile par les ours : Un conte pour enfants. C'est très réussi !
Un amour : Un beau roman d'amour triste.
Sur le Giro 1949 : Indispensable ! Des articles sportifs comme une grande tragédie vieille comme la condition humaine !
Le Régiment part à l'aube : Magnifique également. Des textes écrits par Buzzati peu avant sa mort.
Bàrnabo des montagnes : Assez proche de celui-ci, avec une forêt impénétrable, des brigands et des militaires.
Vous remarquerez qu'il est souvent question du temps et de la mort que les hommes passent leur vie à attendre. Et il y a beaucoup de militaires - des hommes plus soumis que les autres à un monde absurde (celui des ordres), vivant dans un monde à part et clos, les yeux fixés sur l'horizon, vers la guerre qui ne vient pas, au lieu de vivre. C'est rare que ce corps de métier - l'armée - devienne ainsi l'allégorie même de l'existence humaine.

lundi 6 janvier 2020

Il n’y a rien au monde d’aussi satisfait qu’un éléphant en train de paître.

Vivienne de Watteville, Un thé chez les éléphants, traduit de l’anglais par Gérard Jean-Aubry, parution originale 1935, édité en France par Payot.

Une anglaise au caractère bien trempé décide de partir en expédition au Kenya soi-disant pour photographier les animaux, surtout pour vivre en harmonie avec les éléphants.
C’est extrêmement bien ! L’espace de quelques pages, prenez de l’oxygène et allez marcher dans la brousse. Bien sûr, on y trouve quelques figures du genre : les hommes qui déconseillent ce voyage, les considérations paternalistes sur les kenyans, mais il y a surtout beaucoup d’autodérision, de beauté et de poésie dans ce récit.

Mais ils se fondirent bientôt dans l’aube grise – c’est extraordinaire de voir comment peuvent disparaître des animaux aussi gros –, et je suivais leur direction quand, en regardant autour de moi, je vis sur mes talons l’inévitable Mohamed. Un indubitable accent de reproche se sentit dans son « bonjour ». Je l’avais pour une fois devancée, et quelque effronterie que j’y misse, je me sentis tout de même un peu stupide de me voir surprise à poursuivre un rhinocéros, à travers cinq cents mètres de lande épineuse, en robe de chambre et en pantoufles.

Watteville n’a pas froid aux yeux et trouve très amusant de faire rugir les lions, de se frayer un chemin au milieu des éléphants, de partir en excursion sur la montagne et de marcher 12 ou 14 heures. C’est avec humour qu’elle dépeint ses contraintes pour obtenir de bonnes photos (marcher sous le vent, sans faire de bruit, approcher suffisamment près, avoir une bonne lumière…). Elle sait aussi partager son émotion à la fin d’une journée particulièrement heureuse ou épuisante ou pleine de surprise, où les animaux lui ont fait don de leur présence.
J’ai pensé plusieurs fois à Peacock qui explique que toute intrusion de l’être humain dérange fondamentalement les animaux. Or Watteville loue à plusieurs reprises la patience des éléphants qui finissent par accepter de la laisser approcher, alors que, visiblement, elle ne cesse de les enquiquiner. Malgré tout, c’est une histoire de cohabitation et d’acceptation réciproque.
Un voyage où l’héroïne transporte de quoi prendre un bain, une bibliothèque, un gramophone, une théière… mais regrette le temps où le train allait moins vite et où le voyage était plus romanesque !
Il y a aussi la conscience du comportement impossible et contradictoire de l’être humaine vis-à-vis des animaux (ne pas être cruel et les manger, sauver une abeille et tuer une mouche), comme dans l’épisode cocasse de la fourmi et du fourmi-lion. Je retiens l’épisode très amusant où elle rugit dans un bidon pour imiter les lions et où cela marche un peu trop bien et la charge terrifiante d’un éléphant en colère.

Watteville approche d’assez près pour voir la couleur des yeux des rhinocéros (cerise).

Le film était aussi bon que je pouvais l’espérer. Et pourtant, tout en marchant dans la lumière dorée du soir, je n’en éprouvais aucune satisfaction, mais plutôt une infinie tristesse. Le film, après tout, n’était pas une fin en soi ; ce n’était qu’un prétexte pour aller à la recherche des éléphants. N’importe qui, avec un bon objectif téléphoto, pourrait prendre des photographies beaucoup plus impressionnantes et avec infiniment moins de risques. Si j’avais su résister à cette occasion de me servir de mon appareil, j’aurais pu rester à observer les éléphants sans les déranger. Mais le problème essentiel, celui de me lier d’amitié avec eux, n’avait en réalité, pas de solution et c’était là le regret durable.

Une bonne toile coloniale exactement de la même année :
J. Thil, Afrique équatoriale française, 1935, Quai Branly
Totalement motivée pour lire le second opus, Petite musique de chambre sur le mont Kenya, surtout que les deux titres ne formaient à l’origine qu’un seul volume.

Je n’ai pas vu de billet chez Keisha (je suis inquiète).



mardi 20 février 2018

Ne vous inquiétez pas. Tout est bien.

Marguerite Yourcenar, Anna, soror, 1935.

Nous sommes à Naples, en 1575, alors dominé par l’Espagne. Le gouverneur a une femme douce et silencieuse et deux enfants, une sœur et un frère, bientôt livrés à eux-mêmes. C’est l’amour vécu par ces deux-là qui nous est raconté dans un roman court et sobre, où les personnages se dessinent comme des statues.

Ils communièrent. Les lèvres d’Anna se tendirent pour recevoir l’hostie ; Miguel songea que ce mouvement leur donnait la forme du baiser, puis repoussa cette idée comme sacrilège.

J’ai d’abord aimé cette évocation du Naples ancien (oui, j’ai envie d’y retourner), avec son petit peuple, ses riches églises, sa campagne en proie aux fièvres. Les portraits du frère et de la sœur sont étonnants : peu de psychologie intérieure et pourtant leur âme nous semble disséquée. Ils agissent devant nous avec précision, silhouettes déterminées et bien découpées. Le lecteur reste à l’extérieur pourtant de leurs émotions.
C’est une belle langue un peu froide, maîtrisée, sans hasard de l’écriture, et pourtant pleine de passion. Je suis frappée par le rythme très harmonieux des phrases.

Luca Giordano, Le Martyre de Saint André, vers 1650, Ottawa BA
Certains jours, passant outre aux interdictions de Donna Valentine, Miguel se levait à l’aube, sellait lui-même son cheval, et se lançait à l’aventure très loin dans les terres basses. Le sol s’étendait noir et nu ; des buffles immobiles, couchés par masses sombres, semblaient dans l’éloignement des blocs de rochers dévalés des montagnes ; des monticules volcaniques bossuaient la lande ; le grand vent passait toujours.