La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 14 novembre 2023

Mieux vaut la potence jeunot que vioquir à ramasser les mégots.

 


 

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, parution originale 1928, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, édité en France par Gallimard.

 

C’est l’histoire de Franz Biberkopf, qui sort de prison où il est resté quatre ans pour avoir tué sa femme, qui jure de mener une vie honnête, mais qui est surtout lâche et égoïste – cela ne marchera pas. Le roman raconte son errance durant un peu plus d’un an. Vendeur de journaux, réunions politiques, vendeur de lacets, proxénète, cambrioleur, buveur… il arpente la ville, prend le tramway, marche, mais tous les chemins le ramènent à cette place centrale, véritable cœur de la ville.


Franz était déjà dehors dans la rue sous la pluie. Qu’est-ce qu’on fait ? J’suis libre. Y m’faut une femme. Une femme, voilà c’qu’y m’faut. Bon air, comme elle est chouette la vie au dehors. D’abord tenir droit sur ses cannes et puis trotter. Il avait des ressorts dans les jambes, il ne sentait pas le sol sous ses pieds.


Döblin raconte la vie de Biberkopf, mais aussi la vie de Berlin, à coup de chansons, d’onomatopées, d’allégories religieuses ou mythologiques. Il y a surtout la langue très orale et rustique de son personnage, dans ses dialogues et ses pensées. Tout cela est très vivant. Mais aussi très déprimant, la danse endiablée semblant inexorablement mener à la dégringolade.

Certaines scènes sont très violentes. Il y a des coups, des tentatives de viol, un viol, un crime, mais ce n’est rien à côté des fameuses pages avec la longue, très longue description des abattoirs de Berlin – presque impossible à lire.


L'édition originale


La meute, la maudite meute, ils m’ont pourchassé, vite et à grand bruit, je suis fracassé bas et jambes, ma nuque est foutue et brisée. Voum voum, ça peut bien gémir, je suis déjà couché, je me lève pas, Franz Biberkopf ne se lève plus. Et quand les trompettes du Jugement dernier retentiraient, Franz Biberkopf ne se lève pas. Alors ils peuvent crier autant qu’ils veulent, peuvent s’amener avec la sonde, qu’est-ce qu’ils peuvent ‘vec leurs médecines, peuvent faire ce qu’ils veulent. Saloperie, maudite saloperie, maintenant tout ça c’est fini. Maintenant le gardien boit son verre de bière, ça aussi pour moi c’est fini.


Le récit s’interrompt régulièrement pour des anecdotes d’actualité, qui décrivent la vie des habitants de Berlin, résument les nouvelles de la presse, donnent l’atmosphère dans laquelle avance, à l’aveugle, notre pseudo héros. Slogans politiques, réclames publicitaires. C’est que le pays s’écroule un peu. Inflation folle, pauvreté, empoignades communistes et fascistes, et surtout corruption morale généralisée. Ce roman dresse le portrait d'une ville et d'une époque.

 

Et bien d’autres choses encore se passent sur l’Alex, mais le principal : elle est là. Et ils continuent tous de trotter dessus, et il y a une gadoue épouvantable, la municipalité de Berlin, toute de délicatesse et d’humanité, laisse la neige se résoudre doucement, peu à peu, en boue, et qu’on s’avise surtout pas d’y mett’ les pattes.

 

C'était une relecture, mais il y a deux précédents billets ! Le premier est centré sur l’histoire et le second sur la langue.

Ce billet compte à la fois pour les Feuilles allemandes d'Eva et Patrice et pour le mois des pavés urbains d'Athalie et Ingannmic.




 

 

mardi 20 septembre 2022

Tout ce temps où elle avait écrit, le monde avait continué.

 Virginia Woolf, Orlando, parution originale 1928, traduit de l’anglais par Catherine Pappo-Musard.

 

Le roman commence sous le règne d’Elizabeth I, avec un jeune noble nommé Orlando, héritier d’un domaine vaste comme une ville. Il s’achève en 1928 avec une jeune dame nommée Orlando, toujours propriétaire du domaine qui est entre temps devenu un musée (c’est le château de Knole !).

L’identité est changeante. Orlando naît homme et puis renaît femme. Elle s’habille en femme ou en homme selon son humeur, fréquente la Cour ou les prostituées, les tziganes ou les ambassadeurs. Elle comprend les habitudes de pensée de l’un et l’autre sexe, puisqu’elle est les deux à la fois. Orlando homme est « favori » (…) d’une vieille reine, caresse les hommes et les femmes, tombe éperdument amoureux d’une chimère. On en saura beaucoup moins sur les amours d’Orlando femme – au bout de 300 ans elle finit par rencontrer un aventurier aussi merveilleux qu’elle l’imagine. C’est qu’il suffit de suivre les oies sauvages.


Les images, les métaphores les plus excessives et les plus extravagantes se mirent à frétiller et à se tortiller sous le crâne d’Orlando. En moins de trois secondes, il l’avait comparée à un melon, un ananas, un olivier, à une émeraude et à un renard dans la neige.


Et l’Angleterre ? Car avec ce roman, nous avons une vaste fresque sur l’histoire de l’Angleterre. Le siècle d’Elizabeth I est paré d’une aura étrange et mystérieuse, glorieuse, celle de l’Armada et des corsaires, des jeunes hommes aventureux. Les salons du XVIIIe siècle, avec leurs journalistes et leurs esprits fins, sont davantage écornés. Il pleut pendant tout le long XIXe siècle victorien qui semble un règne sans été. Les femmes sont engoncées dans leur crinoline et doivent alors passer sous le joug du mariage. Si la Première guerre est passée sous silence, le rythme trépidant de la modernité donne son ton final au roman. C’est qu’Orlando conduit et conduit vite. Difficile lorsqu’elle traverse le Strand de ne pas penser à la journée de Clarissa Dalloway.


Ces mots se confondirent et se mirent à tournoyer ensemble comme des faucons parmi les beffrois, et ils s’élancèrent toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus vite, avant de retomber et de heurter le sol en une pluie de syllabes.


Anonyme, Jeune femme, 1569 Tate Britain
Est-il utile de préciser que tout ceci est empreint de beaucoup de fantaisie ? Une atmosphère de conte et de magie et surtout le ton malicieux du narrateur qui choisit de raconter et de passer sous silence, se moquant des graves biographies empesées et des messieurs sérieux. Je note la description du Grand gel.

Le but d’une existence : vouloir la vie et un amant et écrire de la poésie.

 

Pour peu qu’on observe, par la fenêtre, des abeilles parmi les fleurs, un chien qui bâille, le coucher du soleil, pour peu qu’on pense : « Combien de fois verrai-je encore le soleil se coucher », etc. (le sentiment est trop banal pour mériter d’être développé plus avant), et voici qu’on pose la plume, qu’on prend son manteau et qu’on sort de la pièce à grands pas ; ce faisant, on se prend les pieds dans un coffre peint. Car Orlando était un tantinet maladroit.

  

Il est abondamment connu que le roman est inspiré par la rencontre avec Vita Sackville West. Il faut souligner aussi que ce roman est celui qui traduit le mieux l’esprit fin et malicieux de Woolf, dont nous avons souvent une vision évanescente, à cause de cette photographie en grande robe blanche vague et de sa fin tragique. Mais elle était pleine d’érudition, de légèreté et d’humour et on retrouve notamment dans la description de la vie à Constantinople le souvenir des farces et des déguisements de sa jeunesse.

 

C’est une relecture. Le premier billet est d’un ton très différent, mais il me semble décrire aussi très bien le roman.

Une autrice.

Woolf sur le blog :

Entre les actes1er billet et 2nd billet

Mrs Dalloway - il y a un 2nd billet
La Promenade au phare 1er billet et 2nd billet
La Soirée de Mrs Dalloway
Orlando
La Chambre de Jacob 1er billet et 2nd billet
Les Jardins de Kew et autres nouvelles
Nuit et jour
Les Années


mercredi 13 février 2019

Ô ma voix libérée qui me lèche les mains.

Federico García Lorca, Odes, traduites par André Belamich, 1928.

Ode au Saint Sacrement de l’autel1. Exposition

Les femmes psalmodiaient le long du mur figé
quand je te vis, Dieu fort, vif dans ton Sacrement,
palpitant et tout nu comme un enfant qui court
poursuivi par les sept taurillons capitaux.

Et tu étais vivant, mon Dieu, dans l’ostensoir.
Lanciné par ton Père d’aiguilles de feu.
Battant comme le pauvre cœur de la grenouille
que les médecins mettent dans un bocal de verre.

Pierre de solitude où gémissent les herbes 
et où l’eau sombre perd ses trois modulations,
on dresse ta colonne de nard couvert de neige
sur un monde de roues et de phallus en marche.

Je regardais ta forme délectable flotter
parmi la plaie des huiles et le linge d’agonie,
les yeux à demi clos pour diriger leur doux 
tir sur ta cible d’insomnie sans oiseau noir.

C’est ainsi, Dieu ancré, que je voudrais t’avoir.
Tambourin de farine pour le nouveau-né.
Brise et matière unies dans l’expression exacte
pour l’amour de la chair qui ne sait pas ton nom.

Oui, ainsi, forme brève aux rumeurs ineffables,
Dieu dans les langes, Christ éternel et minuscule,
répété mille fois, mort et crucifié
par l’impure parole de l’homme en sueur.

Les femmes psalmodiaient sur le sable sans nord
quand je te vis présent dans ton saint Sacrement.
Cinq cents séraphins d’encre et de splendeur goûtaient
sous la coupole neutre au raisin de ta grappe.

O Forme sanctifiée, bissectrice des fleurs
où tous les angles prennent leur jour définitif,
où le nombre et la bouche construisent un présent
corps de lumière humaine aux muscles de farine !

O Forme limitée pour exprimer concrètes
la foule des lumières et la clameur des voix !
O neige couronnée de glaçons de musique !
O flamme crépitant dans les veines de tous !

jeudi 19 avril 2018

Ceci est important à retenir.

Arnould Galopin (un auteur né à Marbeuf en 1863), un polygraphe qui a vécu de sa plume grâce à des récits pour enfants, des romans d’aventures et d’intrigue. C’est édité en numérique et c’est distrayant.

La ténébreuse affaire de Green Park, 1910.
Le narrateur est un détective bête et arrogant, emprisonné par ses préjugés sociaux. Le roman se lit très bien et il comporte des rebondissements assez amusants. Plusieurs mots renvoient à l’Australie pour faire local.

Le Bacille, 1928.
Un savant persécuté conçoit une terrible vengeance…
C’est une très bonne histoire, au dénouement plein de suspense, même si le roman comporte une vision assez stéréotypée d’une foule.
 
Boutet de Monvel, Portrait de G.M. Haardt, le chef de la Croisière noire,
1926, Musée du quai Branly
Le docteur Oméga, 1906.
Un très bon roman d’anticipation. Il est question ni plus ni moins de partir explorer la planète Mars. Et l’auteur nous précise bien qu’on n’est pas dans Jules Verne, et que là, c’est réaliste ( !). Bref, c’est n’importe quoi (j’ai beaucoup aimé le passage sur la consommation d’oxygène). La description de la faune et de la flore martienne est pleine d’inventivité et de fantaisie. Les Martiens sont de petits êtres disgracieux, mais prodigieusement ingénieurs. Et il n’est pas vraiment question d’amour entre les peuples, ça ne se passe pas trop bien, on est en pleine période des zoos humains. J’ai lu ce court roman dans le train et j’ai beaucoup aimé ! C’est écrit comme un roman feuilleton et on ne perd pas de temps en réflexion.
Il y a plein de dangers terrifiants et inconnus. C’est désuet, ringard et drôle.

Ces éléphants étaient monstrueux… On eût dit des mammouths colossaux… Mais ce qui nous étonna surtout, ce fut leur couleur.
Ils étaient roses, d’un rose tendre ; seules, leurs oreilles et leur queue étaient noires. Ils portaient des défenses recourbées en forme de crochet… et leurs pattes de devant paraissaient sensiblement plus longues que celles de derrière…
Ils prirent sans doute le Cosmos pour un animal, car ils se précipitèrent sur lui en faisant entendre un cri lugubre qui n’était pas un barrissement, mais plutôt une sorte de ronflement assez semblable à celui que poussent les phoques lorsqu’ils remontent à la surface de l’eau après une longue plongée…

L’avis de l’oncle Paul.

lundi 19 juin 2017

En somme, le mystère restait entier.

Paul Nirvanas, Psychiko, traduit du grec par Loïc Marco, parution originale en 1928 sous forme de feuilleton, édité en France par Mirobole.

Nikos Molochanthis, un jeune grec assez aisé, oisif et crétin, lit trop de romans (bonjour Emma Bovary et Don Quichotte !). De façon à acquérir la gloire et à rendre sa vie plus romanesque, il a l’idée géniale de s’accuser d’un meurtre qui a récemment fait la une des journaux. Il enrobe son personnage de mystère, de réflexions nébuleuses vaguement issues de Crime et châtiment et de Freud (ah l’amour et la mort, tout ça) et le tour est joué. Il est en prison (ahhh le crétin).
Ce court roman est très plaisant à lire. Le ton est humoristique. L’auteur dresse une satire de la riche société athénienne, engoncée dans ses ragots et ses préjugés, de la jeunesse avide de sensations fortes, de la nullité de la police, de la presse avide de scandales.
Il paraît que ce texte constitue le premier roman policier grec. Son mystère n’est pas très épais, on peut même parler d’« anti-roman policier », mais c’est extrêmement plaisant. C’est très bien ficelé et le ton est enlevé. Et il y a quand même du suspense ! Ce nigaud aura-t-il ou non la tête tranchée ?
Bref, un roman totalement désuet et irréaliste.
Poignard, Inde, XVIIIe siècle, Musée du Louvre, RMN.
Ce soir-là, il s’endormit plus calme en rêvant à son merveilleux projet. De bon matin, il s’habilla à la hâte et se rendit dans le quartier des brocanteurs. Il voulait trouver chez un revendeur un de ces couteaux à l’aspect romantique que les gens du peuple avaient autrefois sur eux : cela donnerait du grain à moudre aux journalistes.

L’avis de Cannibal lecteur et de Miriam pas convaincue.



jeudi 27 octobre 2016

Rien n’était visible ou lisible en totalité.

Virginia Woolf, Orlando, traduction de Catherine Pappo-Musard, parution originale 1928.

Orlando, c’est l’histoire d’une identité qui passe les frontières du sexe et du temps – un hymne à la fugacité des choses.

Le roman raconte donc la vie d’Orlando. Jeune riche anglais de la fin du XVIe siècle, favori d’Elizabeth I, aimant à fréquenter incognito les mêmes tavernes que Shakespeare et Marlowe. Le temps passe, mais Orlando continue d’avoir 30 ans. Il s’essaie à l’amour et aux lettres. Il devient ambassadeur à Istanbul. En une nuit, il devient femme. Elle garde les chèvres avec les Bohémiens et revient en Angleterre. Elle traverse le long XIXe siècle victorien – et ce n’est pas drôle. Orlando aime rouler vite, fumer au volant, même si elle est quand même un peu perdue. L’histoire finit en 1928, au son d’un aéroplane.
Le château de Knole, source d'inspiration du roman, et ses daims. M&M
C’est un roman très déstabilisant. Il est écrit sur un ton léger, plein de fantaisie douce-amère. Woolf s’amuse, passe d’une époque à l’autre, se moque des hommes de lettres et des puissants, des rois et des ambassadeurs. Orlando traverse les époques et les sexes, mais se retrouve sans cesse sous son vieux chêne, cherchant l’amour et un sens à la vie, fixant son attention sur une feuille, une fleur, entouré de ses chiens. Le roman m’a fait penser à deux autres œuvres que j’ai lues de Woolf : Entre les actes pour son ancrage dans la culture savante et populaire anglaise (littérature, poésie, chansons…) et Mrs Dalloway pour cette façon de louer le moi tout la fois changeant et immuable et de mettre l’accent sur le tourbillon de souvenirs et de sensations qui constitue un individu.
Woolf s’amuse aussi avec son lecteur, à la façon de Laurence Sterne, le faisant attendre ou passant par dessus un épisode, faisant entrer et sortir les allégories sans crier gare. Les codes de la littérature sont comme les limites que la société impose à chaque sexe : il faut jouer avec et les retourner !
Un ton doux amer, une joie mélancolique. Car le temps passe, malgré tout.

Le château d'Orlando grand comme une ville, M&M. 
La Nature a encore compliqué sa tâche et augmenté notre confusion en faisant de notre moi intérieur non seulement un vrai sac de guenilles hétéroclites et bariolées (disons, un morceau de pantalon de pandore tout à côté du voile de mariage de la reine Alexandra), mais en se débrouillant pour que toutes ces hardes fussent vaguement reliées les unes aux autres par un fil unique. C’est la mémoire qui tient l’aiguille et c’est, de plus, une couturière capricieuse.