La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 8 juin 2021

Des vacances me donneront plus de forces à consacrer à ma vie de névrosé.

 Saul Bellow, Herzog, parution originale 1961, traduit de l’américain par Jean Rosenthal, édité en France par Gallimard.

 

Moses Herzog est le personnage principal de ce roman (pas vraiment un héros). Il écrit des lettres imaginaires à tout le monde, mort ou vivant, célèbre ou inconnu, et fait du sur-place après deux divorces et une ruine intellectuelle. Un genre de dérive affective. Pourtant, il y a la belle Ramona, ses enfants, ses frères et une certaine énergie, bancale, mais énergie quand même.


Moses ! écrivit-il, qui gagne tout en pleurant et qui pleure tout en gagnant. Évidemment il est incapable de croire aux victoires.

Attelle ta souffrance à une étoile.


Les malheurs d’Herzog nous en rappellent d’autres, que ce soient celles des personnages de Philip Roth ou des héros de Woody Allen, ces juifs américains, intellectuels, jamais en phase avec leur époque. Pourtant Herzog échappe en partie à ces caractéristiques. D’abord il est bel homme. Il est beaucoup question de son corps et de son élégance et il a beaucoup de succès auprès des femmes. Et puis il n’est pas strictement newyorkais ni même urbain. Une certaine maison au milieu de nulle part tient beaucoup de place.

Et il y a les souvenirs d’enfance, au Canada, avec un père bootlegger raté, petit combinard, la pauvreté, les ruelles sales, et toutes ces vieilles tantes avec leurs souvenirs, les roubles tsaristes et autres. Les frères d’Herzog se sont enrichis et ont choisi la voie concrète, solide et raisonnable, américaine pourrait-on dire, alors que lui semble désespérément ancré dans une dimension européenne, trop sensible, trop à côté de la plaque, trop juif sentimental.


Quand un homme sent sa poitrine comme une cage dont tous les oiseaux noirs se sont envolés… il est libre, il est léger. Et aussitôt il aspire à retrouver ses vautours. Il veut les luttes auxquelles il est habitué, son labeur innommable et vain, sa fureur, ses afflictions et ses péchés.


Un roman qui vaut par sa galerie de personnages (juristes, avocats, médecins, psychiatres, tous conseillent Herzog, sans grand effet), mais aussi par sa peinture des États-Unis des années 60. Les souvenirs de la misère urbaine de l’entre-deux-guerres ne sont pas loin. Et à deux reprises Herzog est en situation d’observer de très près la justice de son pays, celle des pauvres, celle de la misère sordide, et de mesurer la distance qui le sépare, lui, avec tous ses malheurs, de ces pauvres diables.


C’est moi-même qui me suis attiré tout ça en racontant à Ramona l’histoire de ma vie… comment, partant d’une humble origine, j’ai grimpé tous les échelons jusqu’au désastre total. 

Colville, Navire et observateur, 2007, coll. privée


Avec les vrais héros, on ne fait pas de bons romans. Moses Herzog est un personnage difficile à suivre, qui se scrute dans le miroir, et très attachant. Il ne s’aime pas vraiment et il est fier de lui. Il s’inquiète beaucoup de sa sexualité et puis il veut être un père pour ses enfants.

C’est un roman avec pas mal d’humour, car Herzog hésite à se prendre au sérieux, porte un regard caustique sur lui-même et sur ceux qui l’entourent, attentif au jeu de masques de la comédie humaine et aux petits détails de l’apparence. Il y a des formules tout à fait croustillantes, alliant la poésie à la cruauté, mais l'art de rire de soi-même est plein d'élégance. Et de l'ironie pour traiter la litanie des conseils que l’on donne aux autres, sans se les appliquer, sans les écouter.

 

Seul un métallurgiste croate grisé par les dollars aurait acheté une chemise à rayures comme ça.


La lecture n’est pas forcément aisée, surtout celle des lettres qu’Herzog multiplie (en imagination) à droite et à gauche pour développer une vision philosophico-politique. C’est assez touffu. Mais progressivement, l’horizon s’éclaircit. Alors qu’il fait d’abord du sur place, le voici capable d’aller dîner avec Ramona, puis d’aller voir sa fille, ses amis, et de récupérer ses esprits. En zigzagant, avec des retours en arrière, sans certitude, et avec beaucoup d’efforts, parce qu’Herzog n’est pas un héros, que l’avenir ne lui apparaît pas comme une avenue droite ou un soleil radieux, mais qu’à force de tâtonnements, on finit par trouver un chemin.

 

Herzog écrivit :  Ne comprendrai jamais ce que les femmes veulent. Que veulent-elles ? Elles mangent de la salade verte et boivent du sang humain.

Le long du chenal de Long Island, l’air s’éclaircit et devint peu à peu très pur. L’eau était calme et lisse, d’un bleu doux et l’herbe brillait, parsemée de fleurs sauvages : des myrtilles en abondance parmi la rocaille et les fraisiers sauvages en fleur.

 

Pourquoi faut-il que j’aie tout le temps le cœur battant… Mais c’est un fait, je suis comme ça, et on ne dresse pas les vieux chiens. Mon moi est comme ça et continuera à être comme ça. Pourquoi le combattre d’ailleurs ? Mon équilibre vient de mon instabilité. (…) Je suis obligé de jouer de l’instrument que j’ai.

 

Ma première lecture semblait inachevée et j'avais eu un peu de mal à apprécier, tout en percevant qu'il y a "quelque chose". Me voici bien plus convaincue. Cette fois, je suis fermement décidée à me procurer d'autres romans de l'auteur !

 

dimanche 5 juin 2011

De l'épopée

Herzog, le héros de Saul Bellow, a des lettres à n'en plus savoir qu'en faire et parmi ses projets avortés :

Il allait essayer de composer une Iliade des Insectes à l’intention de Junie. Elle ne savait pas encore lire, mais Madeleine permettrait peut-être à Luke Asphalter d’emmener la petite à Jackson Park et de lui lire les chapitres à mesure qu’il les recevrait. Luke s’y connaissait en histoire naturelle. Cela lui ferait du bien aussi. Moses, pâli par le sentiment sincère de sa propre absurdité, ses yeux bruns fixés sur le sol, les épaules voûtées, réfléchissait au poème, les mains tenant le carnet derrière le dos. Il pourrait faire des fourmis des Troyens. Les Grecs seraient des aselles aquatiques*. (...) Les aselles auraient donc de longs cheveux de velours, perlés de gouttes scintillantes d’oxygène. Hélène serait une très belle guêpe. Le vieux Priam une cigale, suçant la sève des racines et plâtrant des tunnels avec son ventre en forme de truelle. Et Achille un cerf-volant aux pointes acérées et à la force terrible, mais condamné à une existence brève malgré son état de demi-dieu. Il criait à sa mère, au bord de l’eau :
Ainsi parlait Achille
Et Thétis l’entendit dans la vase
Assise auprès de son antique père
Dans de resplendissants débris, suffisants pour tous.
Mais il abandonna vite ce projet.

* Les aselles sont de petits crustacés d'eau douce.

Herzog, qui a étudié le grec ancien, a sans doute des réminiscences de la Batrachomyomachia, cette parodie de l'Iliade, bataille des grenouilles et des rats, attribuée à Pigrès d'Halicarnasse (Ve av. J.-C.), vous pouvez trouver le texte intégral en français heureusement.

Saul Bellow, Herzog, traduit de l’américain par Jean Rosenthal (1961), Paris, Gallimard, 1966.


vendredi 3 juin 2011

Les araignées pratiquaient la culture intensive sur les moulures, comme on fait sur les rives du Rhin.

Saul Bellow, Herzog, traduit de l’américain par Jean Rosenthal (1961), Paris, Gallimard, 1966.

Un roman bien compliqué à présenter mais qui est d’une très grande qualité. Le narrateur, Herzog, est philosophe, a la quarantaine, a raté deux mariages, se remet mal de ses secondes noces où Madeleine l’a ridiculisé, n’a pas vraiment de travail, et hum… ce n’est pas brillant. Herzog se perd dans ses pensées, les souvenirs de son enfance (un père juif bootlegger), les atermoiements, part se reposer, revient, laisse la sublime Ramona s’occuper de lui, part s’occuper de ses enfants, jamais très bien à sa place. Et il écrit des lettres. À son psy, à ses ex, à ses amis, aux savants, au président, à Nietzsche, à Spinoza, à son père mort, à… enfin, il n’écrit pas vraiment !

Dans le ciel calme, un hélicoptère volait vers Hyannis Port, où les Kennedy avaient leur propriété. On avait fait de grandes choses là-bas, jadis. La puissance des nations. Qu’est-ce qu’on connaît ? Moses éprouva un pincement au cœur en pensant au défunt Président. (Je me demande ce que je dirais à un Président si j’avais à lui parler vraiment.) Il eut un petit sourire en se souvenant de sa mère qui vantait à Tante Zipporah les mérites de son fils. « Quelle langue bien pendue il a ! Moschele pourrait parler au Président. » Mais en ce temps-là, c’était Harding qui était Président.


Ce roman était installé depuis quelques mois dans ma bibliothèque et heureusement le billet de Marion m'a donné envie de le sortir. Il m'a passionnée. Il conte l'errance affective et mentale de cet intellectuel, venu d'une famille très pauvre, dans l'Amérique énergique des années 60, lucide, sachant analyser ses incapacités sans se lamenter. Les personnages sont assez incertains mais très pittoresques, car on les rencontre tous au travers des yeux d'Herzog, dont on se demande s'il est très conscient ou délirant. C'est l'histoire d'un homme qui se débat avec lui-même et qui parvient à surnager, en partie grâce à sa folie  délirante aussi. Un portrait très réussi d'un être humain.
Saul Bellow, à peu près inconnu en France, a été le prix Nobel de littérature en 1976, autant dire qu'il y a de quoi lire...

Un meurtre en pensée par jour évite le psychiatre pour toujours.


lundi 17 janvier 2011

En remontant le Mississippi

J’ai découvert Mark Twain assez tard, disais-je. Mais quand j’étais petite, j’ai lu et relu En remontant le Mississippi, un volume des aventures de Lucky Luke (1961). 

Un hommage à Twain magistral et très drôle. Deux capitaines décident de faire la course sur le Mississippi avec leur bateaux. Dans l’intervalle, tous les coups sont permis entre les concurrents. Ce que j’aimais particulièrement, c’était le pilote, Ned, et son fidèle verseur de café, Sam. On y retrouve tout l’univers de Twain, façon cow-boy, avec revolver, joueur de pocker, alligators, etc.

Je crois que j’ai un faible pour les fleuves à bancs de sable (souvenirs de Touraine sans doute).

-       Le Mississippi est drôlement capricieux… je l’ai vu une fois monter et descendre de niveau si rapidement que les poissons sont restés un moment en l’air avant de retomber se fracasser le crâne sur le lit desséché du fleuve !
-       Café, boss ? Après une histoire comme celle-là, vous devez avoir soif !