La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 1 septembre 2026

Le balancier va et vient en ronronnant, découpe en douceur de fines tranches de temps dans le jambon de l’éternité.

 

Terry Pratchett, Le Faucheur, traduit de l’anglais par Patrick Couton, parution originale 1991.


Les entités qui régissent le monde ont décidé que La Mort devait prendre sa retraite, parce qu’il* est devenue une personnalité, au lieu de rester un simple opérateur technique, ce qui est totalement regrettable et contraire à sa fonction. Voici La Mort devenu donc mortel, comme tout le monde, mais conservant sa forme de grand squelette et sa curiosité. Il découvre le temps qui passe, le sommeil et les rêves.
Or, donc, La Mort trouve un emploi d’ouvrier à la ferme. C’est la saison des moissons, il faut faucher et rassembler la récolte ; il sait faire.

Il se demandait s’il avait déjà éprouvé des sensations de vent de rayons de soleil par le passé. Oui, il les avait éprouvées, sûrement. Mais jamais de cette façon-là ; la sensation du vent qui vous poussait, la sensation du soleil qui vous donnait chaud. La sensation du temps qui passait.
Qui vous emportait.

Toutefois, du fait de cette absence de mort et en attente du remplaçant, le mage Pounze qui devait mourir devient un zombie. En plus le monde connaît un afflux de fluide vital qui ne sait par où s’épancher et qui finit par prendre la forme la plus décatie de la vie, à savoir… les caddies et un immense centre commercial. Un parasite en plastique et en métal, un prédateur, un monstre froid contre lequel se liguent des mages, notre zombie, un vampire, une louve-garrou et quelques autres créatures. Si vous n’avez jamais eu peur d’une armée de caddies...
Évidemment tout finira bien.

Madame Cake pouvait lire l’avenir dans un bol de porridge. Avoir une révélation dans une poêlée de bacon frit. Elle avait passé son existence à mettre son nez dans le monde des esprits, sauf que l’expression « mettre son nez » ne s’appliquait guère au cas d’Evadne Cake. Elle n’était pas du genre à mettre son nez dans le monde des esprits. Plutôt à mettre les pieds dans le plat et à demander à voir le patron.

Si ce livre est aussi réussi, c’est d’abord parce qu’il a pour personnage principal La Mort, qui observe les humains sans les juger, qui sait que le bien et le mal n’existent pas, mais qui sait aussi que tout bon faucheur doit s’intéresser à sa moisson. On fauche, mais on regarde chaque tige de blé.
Et puis les mages sont réussis, avec leur chef dont les gros mots s’incarnent dans un essaim de petites créatures volantes, et leur doyen qui lance des « yo ! » guerriers. Et puis il y a un zombie qui aimerait bien mourir pour de bon.
Il y a aussi Cyril, un coq dyslexique, et un tas de compost qui est assez vivant pour dévorer son jardinier, et l’adorable Mort aux Rats qui fait couiiii.

* Par convention, La Mort est un personnage masculin s’exprimant en petites capitales d’imprimerie.

Des tables sur tréteaux croulaient sous des plats qu’on associe traditionnellement aux banquets : pâtés en croûte à l’air de fortifications militaires vernissées, jarres d’oignons démoniaques au vinaigre, pommes de terre en robe des champs baignant dans des océans cholestéroliques de beurre fondu.

T. Pratchett et Stephen Briggs, Carte du Disque Monde, 1995 BNF

Des volumes des Annales du Disque-Monde, je vous en ai parlé de certains d’entre eux, mais pas de tous, en fonction de mes préférences. Jusqu’ici ceux que je mets en avant sont La Huitième couleur (c’est le premier, on y découvre tout l’univers du Disque, avec son inénarrable touriste) les Trois sœurcières (au programme : château hanté, sorcières et théâtre shakespearien) et Au guet ! (si vous voulez tout savoir sur le métabolisme du dragon). Aujourd’hui, un nouveau titre à conseiller à ceux qui veulent découvrir sans tout lire : Le Faucheur.

Je lis Pratchett rituellement dans le TGV du retour de vacances. C’est une lecture bonne apaisante et distrayante, pleine d’affection pour les êtres humains et les êtres vivants en général, elle permet de ne pas voir passer les heures.

Détail de la carte




mercredi 13 août 2025

Et le chœur de l’aube, tout le contraire.

 
Seamus Heaney, « La pulsation », recueil La Lucarne, 1991, traduit de l’irlandais par Patrick Hersant.

Glissement facile
du moulinet. Un bref
coup de poignet
et le vairon filait 

murmurant et soyeux,
alourdi d’un rien.
C’était la claire joie
du matin, tout le contraire

d’un effort – une pure
durée : alors
la pulsation de la ligne
pénétrant l’eau

était plus faible dans la main
que le battement remémoré
du cœur d’un oiseau. Alors, après
cet abandon fugitif, il était bon

de rembobiner, de se sentir 
rattaché par un fil, des talons
jusqu’au bout de la gaule, à la ferme
prise de la rivière effilochée.

Quand je pense que personne ne propose de challenge littéraire sur la pêche à la ligne, alors qu'il y a une telle bibliographie sur le sujet !
Le blog est en vacances et espère que vous prenez le frais au bord de la rivière.


jeudi 5 juin 2025

J'avais tout accompli en me sentant contraint, de façon maladroite, et toujours trop tard.

 

Aharon Appelfeld, La Ligne, parution originale 1991, traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, paru en France aux éditions de l'Olivier en 2025.


Le narrateur prend le train. De gare en gare, dans le cœur de l'Europe continentale, il circule de petites gares en petites gares. À chaque étape, des souvenirs et des liens avec des gens. Très vite, on apprend que le narrateur est juif et a survécu aux camps. Ceux qu'il rencontre se partagent entre juifs survivants ou non-juifs assumant très bien d'avoir exterminé leurs concitoyens. Puis on apprend que le narrateur cherche un homme pour le tuer. Encore plus loin, on apprendra quel est son travail, qui lui permet ainsi de sillonner l'Europe.

À Herben, j'ai distingué, pour la première fois depuis que j'ai dit adieu à ma mère, le tunnel sombre et interminable qui m'a protégé durant toutes ces années. L'homme ne pense presque pas pendant la guerre, il ne ressent presque pas la douleur, et même plusieurs jours après la fin de la guerre, les blessures sont toujours indolores. On vit machinalement, au jour le jour.

Un livre très riche. Je ne sais pas par où commencer.
Il y a d'abord cette Europe mal définie géographiquement, faite de petites villes, de lignes de train et de forêts, d'auberges, de foires et de cafétérias de gare. J'ai la sensation d'une vieille Europe, non pas tant à cause de l'âge des personnages que de leurs attitudes et de leurs propos. Ils savent qu'ils ne reverront plus le narrateur. Ils disent qu'ils vont partir. Ils lui tournent le dos. Est-ce que le narrateur ne voyage pas dans le souvenir de ses années d'après-guerre et d'avant-guerre, de ses amours disparues ? Ou dans le souvenir de ses parents ?
Comme souvent chez Appelfeld, le héros a l'image de ses parents en tête, un couple, là encore comme souvent, fracturé. En l'occurrence, entre une mère attachée à la culture juive et un père militant communiste et ancré dans la langue ruthène. L'identité du narrateur apparaît peu solide, lui-même fuyant sans cesse sa vie dans les trains, plongé dans des souvenirs incertains et douloureux.
Et cette quête ? Le lecteur est enclin à voir en elle un prétexte et à douter de sa réalité. Pourtant le narrateur décrit sans cesse la façon dont il se rapproche de sa proie. Alors ?

Après vérification, la majeure partie des noms de lieu mentionnés dans le roman n'existe pas, ce qui confirme mon impression. Voici une géographie brumeuse, égarée dans les souvenirs, disparue par l'extermination et l'exil d'une partie de la population, mélancolique.

La neige à travers la vitre du train.
Je précise qu'il s'agit de la Sierra au nord de Madrid en février 2025.

Depuis la fin de la guerre, je suis sur cette ligne, comme on dit : longue, sinueuse, courant de Naples au Grand Nord, une route de trains régionaux ou électriques, de taxis et de carrioles. Les saisons défilent devant mes yeux comme dans un songe. J'ai intégré ce chemin dans mon corps. Je connais à présent chaque pension et chaque auberge, chaque restaurant et chaque cafétéria, et toutes les variétés de véhicules qui peuvent vous conduire dans les coins les plus reculés.

C'est le début.

Elle a été surprise l'année dernière lorsque je lui ai révélé que je suis juif, mais elle ne m'a pas accablé de questions. J'ai senti ce soir-là que l'information l'avait secouée. (…) Une forme de tristesse que je ne lui connaissais pas apparut sur son visage. Gretchen, voulais-je lui dire, si ma présence vous gêne, je vais me chercher un autre endroit. Vos vieux jours me sont précieux, je ne voudrais pas les pénétrer d'agitation. (…) J'ai constaté que les Juifs faisaient peur, et maintenant qu'ils ne sont plus, leur souvenir éveille une sorte de tressaillement enfoui.
Ce passage me rappelle La Stupeur, qui se situe après l'extermination.

Appelfeld sur le blog :

Histoire d'une vie : c'est le premier titre que j'ai lu, il est très beau, allez-y ! (c'est autobiographique, pas un roman)
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, un magnifique roman. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth

Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs

La Stupeur : les Juifs ont disparu et Irina erre sur la terre
Katerina : un récit d'apprentissage


mardi 20 août 2024

Fin de la ligne. Effleurements. Où est-il passé ?

 


Seamus Heaney, « Lancer, ramener » La Lucarne, 1991, traduit de l’irlandais par Patrick Hersant.

 

En ce temps-là, chaque rive avait son petit bruit :

 

Sur la rive gauche, un lancer effilé de soie verte

Chuchotait dans les airs, disant silence

Et sève, libre absolument, sifflement

Par-dessus les foins ou sur la rivière.

 

Sur la rive droite, comme une grive en vol,

Un cliquetis sec sans cesse tranchait

Le silence car un autre

Pêcheur ramenait son fil interminable.

 

Je suis là-bas encore, rêveur éveillé,

J’ai grandi mais je les vois tous deux

Lever bras et cannes, en plein travail,

Chacun d’eux absorbé, enveloppé par les sons produits.

 

L’un de ces sons dit : « Tu ne vaux pas un clou,

Mais personne ne vaut rien. Allons ! Sois rigoureux. »

Et l’autre dit : « Vas-y ! Donne du mou, tire un coup sec.

Tu es ce que tu sens au bord de la rivière. »

 

J’aimais l’air apaisé. Je crois à ce qui s’oppose.

Les années passent et je demeure :

Un homme lance sa ligne, l’autre la ramène,

Et puis vice versa, sans changer de côté.



Retour dans quelques jours...


mardi 28 mai 2024

Cesser d’être jeune, belle, riche et attirante pour se transformer en limace visqueuse.

 


Eduardo Mendoza, Sans nouvelle de Gurb, 1991.

 

Deux extraterrestres se posent sur terre, près de Barcelone. L’un d’eux, Gurb, prend l’allure des créatures du coin et disparaît. Et son chef reste sans nouvelle. Il décide donc d’explorer l’endroit à sa recherche. Nous lisons son journal.


Je répète le message. Ceux de la Station de liaison AF, de la constellation de Antares, me disent qu’en réalité ils avaient bien reçu le message la première fois et qu’ils m’avaient fait répéter parce que cela leur plaisait que j’aie récupéré l’accent catalan.


Un prétexte classique, celui de l’étranger qui découvre un lieu, qui se plante et qui commet toutes les bourdes et ne comprend rien, mais qui se crée des habitudes de vie, se goinfre de churros et picole pas mal, se fait malgré tout de vrais amis, prend chaque jour l’allure d’une personne célèbre différente (star de cinéma, pape, noble, homme ou femme)… C’est une farce, mais c’est aussi un portrait doux amer de Barcelone, avec ses riches et ses pauvres, ses rapports sociaux compliqués, etc.


Je mange les dix kilogrammes de churros que j’ai achetés. Je les aime tant que, arrivé au dernier, je mange aussi le papier huileux qui les enveloppait.

 

Il est très probable qu’elle aime les fleurs et les animaux domestiques. Je pourrais lui envoyer une rose et deux douzaines de dobermans.

 

Photographie prise à Ostende. Les collègues de Gurb se posent et se gavent de gaufres et de frites.


Je l’ai lu en espagnol – ce n’est vraiment pas difficile à lire. Les citations sont donc traduites par moi-même.


Troisième participation au mois espagnol de Sharon.

 

Mendoza sur le blog :

Bataille de chats (je n'en garde aucun souvenir)
Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus (très très bon)



mardi 10 août 2021

Un employé banal qui a vu la poésie.

 Seamus Heaney, La Lucarne, parution originale 1991, traduit de l’irlandais par Patrick Hersant.

« Le tir »

 

C’était le bon temps –

taper dans un ballon de cuir

plus juste et plus loin

qu’on ne l’aurait cru !

 

Il crépitait

dur et rapide par-dessus

herbe et pâquerettes,

il faisait un bruit sourd

 

mais il chantait aussi,

capturant les sons

clairs et secs.

Parfois le gardien l’attrapait au vol

 

et c’était un cri sur la touche :

Vas-y, tire ! Quel coup de pied,

et quelle incroyable chandelle !

Était-ce toi

 

ou le ballon qui toujours

continuait de s’élever,

de plus en plus haut,

libre lugubrement ?

Raymond Duchamp-Villon, Joueurs de football, 1905, Rouen BA

jeudi 28 mai 2020

Quand j’étais mortel, il y a si longtemps de ça, là où le temps existe encore.

Javier Marías, Mauvaise nature, recueil de nouvelles, traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet, Alain Keruzoré, Charlotte Lemoine et Jean-Marie Saint-Lu, publication originale de 1991 à 2012, édité en France par Gallimard.

Un auteur repéré de ci, de là (chez Keisha donc) et j’ai eu le plaisir de trouver ce recueil de nouvelles il y a quelques mois. Un régal.
Comment vous présenter l’inspiration ? Des nouvelles réalistes, mais flirtant avec le malaise, le sinistre, le légèrement fantastique, l’incompréhensible et le non-dit (un petit poil de Maupassant, non ?).

Viana pinça les lèvres et passa une main sur son crâne, comme s’il lissait ses cheveux absents, un geste ancien. Il était pensif. Je le laissai penser, mais il s’éternisait. Je le laissai penser. Enfin il reprit la parole, sans répondre à ma question cependant, il en était encore à la précédente.

Il y a un lycée anglais de Madrid qui a son petit fantôme à soi et des histoires racontées par des morts. Il y a d’ailleurs une anglomanie. 
Le thème du double est aussi très présent. Un homme rentre de la guerre, mais découvre qu’il vit déjà avec son épouse. Un homme rencontre son double et essaie de s’en détacher. Un couple observe un autre couple. Deux hommes se racontent des choses inavouables pendant que leurs épouses dorment. Des hommes qui racontent le meurtre qu’ils sont sur le point de commettre.
Cela raconte la complication de la psyché humaine, avec ses allers et retours, ses contradictions, un homme qui a épouvantablement besoin de celui qu’il déteste, un homme qui parle de son meilleur ami alors qu’ils n’avaient pas l’air si amis que cela, des relations amicales qui se ressemblent.
Pignon-Ernest, Grenoble 1976.
C’est un univers un peu inquiétant (il y a là quelque chose du K.) où les policiers et les administrations ont un peu trop de liberté, où la population sait qu’elle ne doit pas dire tout ce qu’elle pense, où on accepte des décisions un peu trop arbitraires. Une petite ambiance post-franquisme.
Les hommes sont habillés d’une façon un peu désuète ou clinquante, avec des bottines ou des cravates colorées. On fait preuve d’une vraie ou fausse érudition.
Et tout n’est pas dit au lecteur.
Il y a aussi une histoire avec Elvis Presley !

Je l’ai vu deux fois en personne, et la première fut à la fois la plus joyeuse et la plus malheureuse, mais rétrospectivement quant à ce second point, c’est-à-dire, mais pas alors, donc, en fait, je ne devrais pas dire ça.

C’est avec cet auteur que je clos mes participations au mois de mai espagnol de Sharon, mais je compte bien lire ses romans !
Billet paru par erreur il y a quelques jours... navrée Keisha, il faut que tu recommences ton commentaire enthousiaste !

lundi 29 mai 2017

Le matin est une saignée pour l’humanité.

Jaume Cabré, Sa Seigneurie, traduit du catalan par Bernard Lesfargues, parution originale 1991.

Une intrigue dans la Barcelone de 1799.

Que nous sommes loin de Confiteor… Nous voici en novembre et décembre 1799 à Barcelone, dominé par les Castillans (si vous avez suivi Victus), mais son élite ne pense que sexe, pouvoir, sexe, argent, sexe. Une diva française est horriblement assassinée et un pauvre poète bien vite emprisonné. C’est que le personnage principal, don Rafel, Sa Seigneurie, régent civil de Barcelone, y a intérêt, mais l’on comprendra progressivement pourquoi.

À coup sûr, des personnes présentes dans ce cercle, don Rafel était le plus envié, le plus haï et le plus craint parce qu’il était influent, inflexible et corrompu, trois qualités qui allaient normalement de pair avec la carrière de ceux qui, en ces années de grâce, tenaient le haut du pavé à Barcelone.

Le roman alterne les points de vue entre le poète, son père, son ami militaire, le régent et sa femme et quelques autres. Tous ces gens ne vivent pas dans le même monde. Entre ceux qui projettent un opéra, ceux qui s’organisent en vue du Te Deum qui doit marquer le début du nouveau siècle – qui aura le privilège de s’asseoir ? – ceux qui comptent les bonnes actions comme autant de garanties pour le Purgatoire, ceux qui lorgnent sur leur voisine, etc. Il pleut beaucoup dans ce roman et la boue envahit les rues, comme il domine déjà les cœurs des dirigeants, petits et grands, de la ville.
C’est un roman gluant. Une bonne lecture, mais triste et un peu déprimante. Un roman certainement bien documenté sur l’époque, sur les rapports hiérarchiques entre les différentes autorités de la ville, dont l’ambition est de piller les richesses, de nuire aux autres et de se maintenir dans les honneurs en cultivant son réseau d’alliance. La musique effectue de fugaces apparitions pour alléger le panorama d’ensemble. Qui est ce Van Beethoven, ce Fanbetolen, pas grand-chose certainement ? Mozart, Haydn sont là également.
Monastère de Pedralbes, un des lieux du roman. M&M
Le texte est écrit dans une langue caustique, triviale, peu amène avec ses personnages, qu’il moque en continue. C’est ainsi que nous plongeons dans un monde où l’apparence prime : un riche doit aimer les huîtres pour que l’on dise qu’il a les moyens de s’en payer, même s’il préfère le navet.

Don Rafel tenait en l’air le beignet qu’il venait de tremper.
- C’est à cause que, Votre Seigneurie – le secrétaire soufflait et ouvrait des yeux grands comme des oranges –, Votre Seigneurie… je viens de la rue et… on dit que… tout le monde dit, Votre Seigneurie…
- Diantre, que dit tout le monde ?
- Qu’on a tué la cantatrice gavache, Votre Seigneurie.
En hommage à l’importance de la nouvelle, le beignet se partagea en deux et la partie enduite de chocolat acheva sa course sur les chausses de Sa Seigneurie.






jeudi 16 mars 2017

De mieux en mieux !

Fruttero et Lucentini, Ce qu’a vu le vent d’ouest, traduit de l’italien par Gérard Hug, 1991.

Polar en Toscane.

Au début du roman, un enfant disparaît, avant d’être très vite retrouvé. Puis nous découvrons le lieu de l’action : une vaste propriété privée, rassemblant des villas dans une pinède, au bord de la mer, en Toscane. Mais on est en hiver, à Noël, et ce n’est pas la même ambiance. Un duo de comiques en quête d’inspiration, un couple avec une épouse dépressive, des femmes qui tirent les tarots, un comte amenant une jeune femme, etc. Une furieuse tempête. Et trois disparitions. Mais cette fois, personne ne réapparaît. L’enquête avance lentement, mais heureusement la police est aidée par… « un pessimiste », c’est-à-dire un dépressif en voie de guérison. Et les investigations se mêlent à la petite vie quotidienne de la pinède : le jardinier est cocu, il y a une invasion de rats, un musicien joue de l’orgue à la messe de Noël…

Avec un effort qui lui coûte de moins en moins, M. Monforti fait, mais sans mentir, ce que doit faire un conteur de chansons de geste : colorer, ou plutôt « maintenir élevée » la méduse pâle et avachie de la réalité.

J’ai d’abord apprécié cette ouverture assez longue et lente qui permet de s’imprégner de l’ambiance des lieux (et m’a évité de trop me mélanger entre les personnages). L’enquêteur pessimiste est également une originalité (même si sa maladie ne ressemble pas à la vraie dépression, mais bref). Il faut reconnaître que son penchant à toujours envisager le pire et à tirer toutes les conséquences catastrophiques du moindre détail lui permet d’échafauder des hypothèses tout à fait honnêtes. Les considérations sur les tarots m’ont un peu perdue, mais font pleinement partie de l’atmosphère.
Ce roman fait preuve d’un discret sens de l’humour et de l’ironie qui met à distance un certain nombre d’évocations. Les personnages originaux se succèdent ainsi, notamment un ermite féru des philosophes cyniques grecs. Et comme c’est l’hiver, tout le monde regarde Perry Mason à la télé.
 
Une pinède en été. M&M
Ce 26 décembre, jour de la Saint-Étienne (premier martyr chrétien, lapidé à Jérusalem), restera longtemps dans l’imaginaire collectif des Gualdanais concernés par l’entretien courant de leurs villas. Bien que la journée fût à demi fériée, voilà en effet que se présentent de très bonne heure au poste de garde le plombier Grechi, couramment surnommé le Phénix, Temperani, exemplaire rarissime de forgeron, et l’électricien Ciacci, alias le Parjure.
Ceux qui les ont vus glisser entre leurs doigts pendant des semaines ou des mois n’en croient pas leurs yeux. « Alors, je vous attends pour ce satané lavabo ? », « Vous passerez chez moi pour l’antenne ? ».

Merci Ysabel pour la lecture.