La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Espagne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Espagne. Afficher tous les articles

mercredi 15 juillet 2026

La confusion et la terreur redoublèrent, tout le monde était en suspens, sans savoir que faire, craignant et espérant le succès que Dieu voudrait leur envoyer.

 

Cervantès, Nouvelles exemplaires, parution originale 1613, traduit de l’espagnol en 1949 par Jean Cassou, édition Folio.


Des nouvelles exemplaires ? Des exempla, des histoires à portée vertueuse, mais avant tout des histoires. Des histoires où tout sépare les amoureux, mais ils se marient à la fin. Des enfants abandonnés qui retrouvent leur père ou leur mère, avec de grandes scènes de reconnaissance à la fin. Ou alors des histoires qui tournent tout cela en dérision ?
À nos yeux d’ailleurs, tout cela ne semble guère exemplaire. Une jeune femme violée dont le mariage avec le violeur fait tout le bonheur, parce qu’elle l’aime, et que cela rachète son honneur. Les femmes attribuées comme épouses un peu comme ça. Les esclaves, omniprésents.
Mais la plongée dans une Espagne d’un autre temps !
Alors ?

Les parents de Léocadie, blessés, affligés et au comble du désespoir, aveugles, sans les yeux de leur fille qui était la lumière des leurs ; seuls et privés de leur plus douce et agréable compagnie ; incertains, sans savoir s’il serait bon de faire de faire part de leur malheur à la justice et craignant de devenir eux-mêmes l’instrument par quoi leur déshonneur serait public.

Je ne vous parle pas de toutes les nouvelles, mais petit aperçu.
Comme son nom l’indique, La Petite Gitane se passe parmi une bande de bohémiens. Ils sont voleurs (naturellement), mais aussi nobles que des gentilhommes.
L’Amant libéral nous plonge parmi les galères des esclaves chrétiens en Sicile aux mains des Turcs. On y croise d’anciens chrétiens devenus musulmans pour pouvoir se libérer et s’enrichir, et même des femmes de vizir secrètement chrétiennes. Chrétiens et musulmans y craignent par-dessus tout les corsaires, et on y essuie des tempêtes et des naufrages. C’est très romanesque.

Ainsi parlait un esclave chrétien ; et il considérait du haut d’une petite éminence les murailles renversées d’une Nicosie à jamais perdue ; il leur adressait la parole ; il comparait ses misères aux leurs, comme si elles eussent été capables de l’entendre. Lorsque nous sommes dans l’affliction, notre imagination nous porte, par un mouvement naturel, à faire et à dire des choses étrangères au bon sens.

Notez une très bonne émission sur l'esclavage en Méditerranée, sachant que Cervantès l'avait lui-même expérimenté durant plusieurs années.

Rinconete et Cortadillo nous fait rencontrer les voleurs de Séville, avec leur chef, leurs coutumes et leur argot, voleurs qui manient un ton grandiloquent, mais plein de fautes, en contraste total avec leur aspect dépenaillé. Ce décalage est très plaisant à lire et Cervantès a dû bien s’amuser à l’écrire.


Et la Escalanta, s’enlevant une pantoufle commença à y donner des coups comme sur un tambour de basque ; la Gananciosa prit un balai de feuilles de palmier, tout neuf, qui se trouva sous sa main, et le raclant produit un son qui, bien qu’âpre et rauque, s’accordait à celui de la pantoufle. Monipodio cassa une assiette et des tessons fit deux castagnettes qui, placées entre ses doigts et agitées avec une extraordinaire vivacité, donnèrent le contrepoint à la pantoufle et au balai. (…)
De musque plus légère, plus divertissante et à meilleur marché, on n’en a pas inventé au monde. J’ai entendu dire l’autre jour à un étudiant que ni l’Orfraie qui tira Orifice de l’enfer (…) n’inventa une musique aussi facile à apprendre ni aussi jolie à jouer.

On rencontre une Espagnole anglaisehéroïne capturée enfant en Espagne par un officier anglais lors de la prise de Cadix (ça se finit bien heureusement) ; 
Des esclaves noirs, souvent ridiculisés ;
Des jeunes gens riches, mais peu recommandables ;
Un Licencié de verre, c’est-à-dire un homme qui a subi un sort et qui est persuadé d’être en verre ;
Une Illustre Laveuse de vaisselle dont il n’y a pas de honte à tomber amoureux ;
Des entourloupes entre bohémiens et paysans ;
Des hommes qui partent de chez eux pour être étudiants à Salamanque ou soldats dans les Flandres ;
Des bergers qui tuent des brebis pour les manger et attribuent le cadavre aux loups ;
Un dialogue entre deux chiens ! L’un des chiens a d’ailleurs été témoin de faits de sorcellerie, et oui !
Une dame bien sous tous rapports qui est proxénète et une sage jeune fille ayant déjà vendu plusieurs fois sa virginité à de riches hommes – cela finira par un mariage d’amour. (Tu parles d’un exemple d’immoralité, l’auteur prend le contrepied de tout ce qui précède) (et d'ailleurs, les spécialistes s'arrachent les cheveux pour savoir si c'est Cervantès ou non qui l'a écrit).
Velázquez, Démocrite, 1627 Rouen BA

Elle est plus épineuse qu’un hérisson ; c’est une mangeuse d’Ave Maria.

Je confesse avoir ressenti à certains moments une certaine lassitude, certains discours sont longs, et les histoires compliquées des belles dames ne m’intéressent guère. J’ai passé des pages. Mais à d’autres moments, j’étais totalement saisie par cette belle inventivité. C’est quand même très riche et parfois totalement inattendu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Cervantès est un inventeur d’histoire.

Il y a plusieurs années, j’ai lu et aimé le Quichotte, je suis bien décidée à le relire. Un jour, un jour…

En attendant, ceci constitue ma seconde participation à la thématique des Espagnes pour les escapades littéraires de Cléanthe.




lundi 13 juillet 2026

On assure qu’il était de bonne souche, et la chose est croyable, à en juger par sa passion pour le vin.

 

Francisco de Quevedo, El Buscón. La Vie de l’aventurier Don Pablos de Ségovie, écrit vers 1603-1608, circulation manuscrite clandestine, première impression en 1626, traduit de l’espagnol par Rétif de la Bretonne (ou presque : traduit par Nicolas Vaquette d’Hermilly, avec la relecture et la fluidité de Rétif), paru en France aux éditions Sillage.

C’est un classique de la littérature picaresque espagnole – car l’Espagne semble avoir eu le goût des romans se passant sur ses routes poussiéreuses.

Le narrateur est un jeune homme de basse extraction (père voleur, mère sorcière, oncle bourreau distribuant les coups de fouet en fonction des pot-de-vin reçus) et il raconte ses aventures et ses efforts (dénués de succès) pour s’enrichir et se faire passer pour gentilhomme. D’auberge en auberge (c’est qu’il s’enfuit assez souvent), il rencontre un moine tricheur aux cartes, un soldat fou, des bandits, un moine poète fou, etc.

L’ensemble se veut comique, farcesque, et très critique envers la société, mais je l’ai trouvé aussi très sombre. Les coups y sont sanglants et les blagues y sont violentes.

C’est aussi un roman à la langue rapide, sans portrait psychologique. J’avoue m’être lassée de passer d’épisode en épisode sans réel suivi. J’ai nettement préféré La Vie de Lazarillo de Tormes, où les déboires du narrateur sont racontés avec davantage d’humour et d’autodérision, et moins de noirceur, où le ton est plus cocasse, et où avec une trajectoire plus positive, la charge contre la société est aussi forte.

Vous connaissez peut-être Pablo sans le savoir puisqu’il est le héros de l’album Les Indes fourbes d’Alain Ayroles et de Juanjo Guarnido.

On convainquit mon père que, dans le temps qu’il lavait le visage de ceux à qui il allait faire la barbe, et qu’il leur faisait lever la tête pour cette opération préparatoire, un petit frère que j’avais, âgé de sept ans, leur enlevait adroitement ce qu’ils avaient dans le fond de leurs poches. Aussi ce petit saint est-il mort martyr sous les coups de fouet qu’on lui donna dans la prison.


Dalí au musée de Figueres. Une autre façon de réinventer son identité.

Ceci constitue une première participation à l’étape dans les Espagnes pour les escapades littéraires de Cléanthe. La seconde, mercredi.


jeudi 9 juillet 2026

J’ai aussi inventé certaines choses, sans nul doute : il est difficile pour un myope de se rappeler les détails.

 

Vicente Luis Mora, Mitteleuropa. Les carnets secrets de Redo, publication originale 2020, traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo, édité en France en 2025 par Maurice Nadeau.


Un roman espagnol intitulé Centroeuropa ? Tiens, tiens.

Nous lisons le récit rétrospectif d’un certain Redo qui s’est installé sur les rives de l’Oder pour y cultiver la terre à sa trentaine, venant alors de Vienne et transportant le corps de sa femme décédée pendant le trajet – et on est quelque part dans le milieu du 19e siècle. Sauf que Redo écrit tout de suite qu’il doit prendre garde à ne pas se trahir et à adopter un comportement le plus normal possible. Qui est-il ?


Nous traversons des temps nouveaux, ajouta Altmayer, qui resta à me dévisager un instant, comme s’il y avait quelque chose d’étrange en moi, quelque chose de faux, une imposture.
Et, comme c’était le cas, bien qu’il ne pût ni de dût le savoir, je gardai le silence, contrôlant mes nerfs, retenant ma voix, de peur qu’elle ne sortît involontairement de ma gorge, ou proférât des incohérences qui eussent pu me trahir.

Les premières heures, tout se passe bien. Redo s’installe sur sa terre et fait connaissance avec ses voisins. Mais au moment de creuser un trou pour enterrer dignement sa chère et tendre, voilà qu’il tombe sur un cadavre impeccablement congelé de soldat prussien. Bon, cela arrive. Il creuse un peu plus loin et… deux soldats napoléoniens. Un autre trou et… les légions de Varus ! Les derniers soldats découverts seront encore d’une autre époque, bien connue du lecteur.
C’est la cata. Comment cultiver une terre qui est un cimetière ? Que faire de ces corps dont personne ne veut ? Que font-ils là ? Et pour la discrétion, c’est raté.

Les cadavres brillaient. Nous, les vivants, au visage altéré, nous ressemblions, sous nos vêtements sombres, à des ombres.

Le roman est assez court (moins de 200 pages pas serrées), mais il raconte à la fois cette première année et celles qui ont suivi, et ce qui a précédé. On se hasarde à faire des hypothèses sur l’identité de Redo et le fin mot de l’histoire nous sera donné (j’avais trouvé) (mais je regrette un peu que la clé de l’énigme soit livrée). En revanche, on ne saura pas pourquoi les corps de ces soldats congelés pour l'éternité s’accumulent à cet endroit au fil des siècles. Le narrateur y voit pourtant un sens : sur cette terre qui a été le lieu d’innombrables guerres, montrer toute l’horreur de ces jeunes gens tués dans la force de l’âge. Dénoncer la guerre ?


D’abord, je trouve très intéressant qu’un Espagnol d’aujourd’hui (Mora est né en 1970), parfaitement inséré dans le monde littéraire de son temps, souhaite écrire sur ce mythe européen exemplaire, celui du milieu de l’Europe. Toutefois, pas question de rêver sur une hypothétique époque de coexistence pacifique entre les peuples.
Le roman insiste sur le fait que l’on se situe à un moment charnière, celui où des non-nobles comme Redo obtiennent le droit d’acheter des terres et d’être des propriétaires libres. Les vieux pouvoirs se demandent comment se débrouiller de cette nouvelle réalité ; bientôt la fin de l’ancien monde. À cet égard le choix des titres espagnol et français est révélateur : il s’adresse à nous, nous gavés de littérature et susceptibles de nous intéresser aux mythes constructeurs de cette vieille Europe, mais le roman choisit de mettre en avant le thème de l’horreur de la guerre et celui des individus libres de toutes attaches qui se reconstruisent une vie choisie – en dissimulant deux-trois détails.

Je pense que c’était la première fois que quelqu’un m’appelait Monsieur. La vérité, c’est que personne en Prusse ne savait encore comment désigner les paysans libres.

Enfin, c’est un roman qui est écrit d’une plume enlevée et qui se lit avec beaucoup d’entrain. Il y a une scène impressionnante avec les castors, mais il y a surtout la présence fleuve Oder et de ses rives, de ses paysages, champs et bois, cultivés, théâtres de l’histoire des hommes.


Celui qui trouve un corps enseveli dans son champ, sur son propre terrain, suppose que ce ne doit pas être le seul. En quelque sorte, celui qui tombe sur un cadavre craint ou s’imagine que d’autres corps se tiennent peut-être là, immobiles, qui attendent leur tour. Après le premier mort, on ne regarde plus du tout les terres d’une région de la même façon, elles ne ressemblent plus vraiment à de riants paysages, mais plutôt à des cimetières.
C’est presque le début.

P. Krøyer, Taverne, 1886, musée de Philadelphie




samedi 2 août 2025

Mausolée de Pozo Moro et bêtes étranges

 

On remonte le temps et on en vient aux monuments funéraires des premiers ibériques.

Le mausolée de Pozo Moro (province d'Albacete, Espagne) a été érigé vers l'an 500, dans un lieu qui était déjà utilisé comme nécropole.

Monument remonté/reconstitué au musée de Madrid

Le mausolée mesurait environ 10 mètres de haut et s'élevait sur un piédestal de trois marches. Des lions sculptés marquaient les angles. On est réduit aux hypothèses pour le haut : pyramide ? Buste du défunt ? Il y avait des lions également au sommet.

Le mausolée était aussi orné de bas-reliefs représentant : une étrange créature ailée, certains des travaux d'Hercule, un banquet avec des créatures monstrueuses qui mangent des êtres humains et des musiciens qui font partie des cortèges funéraires.

Photo du haut : le fameux banquet (image Wikipedia).
Photo du bas : un cartel du musée avec la créature ailée, qui rappelle les créatures de la Méditerranée orientale et qui tient un lotus à la main.

Le défunt fut incinéré à proximité, sur une pierre funéraire, avec quelques objets.
Il s'agit vraisemblablement de la tombe d'un prince local ou d'un ancêtre divinisé, fondateur d'un lignage ou d'un village. C'est donc une démonstration politique et sociale, à l'adresse de tous ceux qui vivent et viennent là. Le lieu est stratégique, au-dessus de la vallée du Guadalquivir.

Le caractère étrange de ces sculptures, mais aussi la construction architecturale, permet d'établir un parallèle avec les « tours de l'âme » connues au Proche-Orient, et transmises dans la péninsule grâce aux Phéniciens. Des Phéniciens en Espagne ? Oui, car la présence phénicienne y est attestée dès le Xe siècle avant notre ère. Ils ont notamment fondé ce qui deviendra Cadix, mais aussi d'autres villes en Andalousie. Le musée de Madrid expose plusieurs objets phéniciens espagnols Les Grecs sont également présents depuis longtemps dans l'ouest de la Méditerranée (et des objets grecs, notamment des céramiques, ont été trouvés sur place).

En réalité, la péninsule est parsemée de sculptures animales funéraires, plus ou moins effrayantes, restes de monuments et de mausolées aujourd'hui détruits. Je vous en présente quelques-unes.

La Bicha de Balazote

En pierre calcaire, datant du VIe siècle av.JC.
C'est une créature à la fois humaine et animale. Le corps couché d'un taureau et la tête d'un homme barbu, avec la base de petites cornes. Le corps du taureau porte l'influence de la sculpture grecque, mais il faut dire qu'une telle créature hybride fait aussi penser aux sculptures hittites.
L'animal est sculpté d'un seul côté, ce qui suggère qu'il était placé à un angle, comme les lions de Pozo Moro. Un animal protecteur d'une tombe.


Lion dit de Baena, dont les babines découvrent des crocs menaçants, mais au corps plus frustre.
En comparaison, ceux de Pozo Moro sont très raffinés. On leur voit les moustaches, la crinière, un corps ramassé qui met en valeur le travail de sculpteur. Ici on se demande si le modèle original est encore compris par celui qui tient le burin.

Ours de Porcuna. Plus tardif (on est entre le Ier siècle avant et le Ier siècle après JC).
La position rappelle étrangement celle de la Tarasque de Nove. En tout cas, la position de la bête est très réussie.


Un taureau dont j'ai oublié de photographier le cartel, mais qui est très beau, avec ce magnifique poitrail plissé, les petites pattes bien rangées et la queue sur le côté.

Le bas de la page Wikipedia de la Bicha de Balazote liste les liens de toute une série de bêtes fantastiques (lions, griffons, cerfs...).

Encore une fois, je ne peux que vous conseiller la visite du Musée d'archéologie nationale de Madrid, qui montre tous ces objets extraordinaires, dont la Dame d'Elche et les statues votives de Cerro de Los Santos.

En attendant, les billets touristiques reprendront fin août ou début septembre, après mon retour de vacances. Encore deux billets de lecture avant mon départ !


samedi 26 juillet 2025

Le sanctuaire Cerro de los Santos

 


Le sanctuaire Cerro de Los Santos (province d'Albacete, Espagne) a été fondé au IVe siècle av.J-C et a été actif jusqu'au IVe siècle de notre ère. Il se trouvait sur une hauteur, au-dessus de la voie dite héracléenne, celle qu'emprunta Hannibal dans sa route vers l'Italie. Le sanctuaire accueille très tôt un sanctuaire ibérique.

On y a trouvé les restes d'un temple, à l'architecture d'inspiration italique, et de nombreux ex-votos (bijoux, céramiques), mais le site est connu pour ses figures votives, des sculptures en pierre, représentant des humains ou des animaux, des hommes ou des femmes.

Représentantes de l'élite locale, les femmes sont représentées en train de faire une offrande à la ou les divinités honorée(s) dans ce lieu. Il y en avait sans doute plusieurs dizaines.Elles sont représentées avec leur plus beaux atours, vêtements et bijoux, avec tous les insignes de leur statut.

Ces sculptures en calcaire datent du IIIe siècle av. J-C.

Au-delà de certains aspects étonnants des coiffures, je suis frappée par leur variété : forme des coiffes, bijoux, motifs des vêtements (du fin plissé parallèle, au quadrillage, en passant par le zigzag). Ce ne sont peut-être pas les portraits d'individus, mais pourtant chacune d'elles est bien individualisée avec ses attributs, reconnaissables par la collectivité.

La Gran dama oferente mesure 1,30 mètre de haut. Elle est majestueuse.

Elle est également en calcaire. Une femme, peut-être membre d'une élite locale ou régionale, peut-être divinisée, représentée avec une coiffure compliquée, trois colliers. Sur le col, une fibule tient en place une tunique. Les vêtements se superposent et se dévoilent : longue chemise plissée (regardez au-dessus des pieds), tunique, peut-être un châle avec ses pompons, un lourd manteau au plissé en zigzag... quelle majesté.


Connu depuis longtemps, le site a été pleinement fouillé à partir du XIXe siècle. Ces statues ont immédiatement rencontré un grand succès, au point où des faux ont été fabriqués pour être vendus sur le marché de l'art.

Les faux les plus habiles sont conçus à partir de statuettes authentiques, à qui on a ajouté des détails et des symboles (ah ! le XIXe a le goût des mystères), orientant l'analyse vers l'Égypte ou l'Orient. Soleil, lune, et détails innombrables...

Toutes ces sculptures sont à voir au Musée d'archéologie nationale à Madrid. La semaine dernière, je vous proposais de rencontre la belle et mystérieuse Dame d'Elche.

Plus généralement, j'ai un goût certain pour la sculpture celte : les guerriers celtes de Bouches-du-Rhône ; le guerrier gallo-romain de Vachère ; la déesse-mère de Saint-Aubin-sur-mer ; la Tarasque de Noves.

La semaine prochaine, des bêtes féroces (et ce sera le dernier billet touristique avant la trêve estivale).

samedi 19 juillet 2025

La Dame d'Elche

 

Et si on revenait aux Celtes ? Et surtout à cette grande sculpture celte que l'on a tendance à méconnaître... C'est qu'il n'y a pas que les Grecs et les Romains dans la vie.

Aujourd'hui, rencontre avec la Dame d'Elche.

Un visage hiératique et idéalisé, mystérieuse dans ses atours venus d'un autre temps.
Cette sculpture en pierre calcaire date du Ve ou du IVe siècle avant JC. Elle a été découverte en 1897 à Elche, près d'Alicante en Espagne.



D'après les spécialistes, son vêtement est ibérique, avec une tunique de lin à même la peau, une mantille couvrant les cheveux et la poitrine, tenue sur la tête par un peigne ou une tiare, et un épais manteau. Ce qui nous frappe aujourd'hui, ce sont ses grands bijoux circulaires aux oreilles, portant de petits pendentifs. Les cercles semblent assujettis par une lanière qui lui ceint le front. Elle porte également plusieurs colliers, dont les pendentifs ont pour modèles des bijoux attestés en Ionie et en Étrurie.
Il reste de minces traces de peinture permettant de proposer une restitution en couleurs (qui fait mal aux yeux, suivez le lien de Wikipedia) ainsi que des feuilles d'or sur les bijoux. Les yeux auraient été constitués de pâte de verre.

Elche à cette époque (Illici) avait deux facettes : celle d'un emporion grec (un comptoir de commerce, c'est que nous ne sommes pas loin de la mer et les Marseillais sont déjà partout), mais avant tout un lieu habité par les ibères – ou celtibères.
Les archéologues font l'hypothèse d'un sculpteur grec (ou un sculpteur formé à la technique grecque) travaillant dans un atelier ibérique. L'essentiel, vous le comprenez, est que plusieurs mondes culturels s'incarnent, si l'on peut dire, dans cet éternel visage de pierre.

Qui est-elle ? On ne sait pas, mais l'hypothèse d'une princesse ou aristocrate ou disons d'une membre de l'élite qui aurait été divinisée après sa mort vient en premier.
L'arrière de la statue est creusée et on se demande ce que pouvait abriter la cavité : des reliques, des cendres de défunt ?
Aujourd'hui les Celtes sont mieux connus et plusieurs tombes fastueuses ont été étudiées. Elles montrent la présence d'une riche aristocratie, familière de la culture grecque et romaine. C'est le cas à Vix, à Lavau, à Hallstatt et à bien d'autres endroits.

La Dame d'Elche a été découverte en 1897. Après pas mal de tractations, elle fut vendue rapidement au musée du Louvre. Elle fut donc exposée chez nous pendant une quarantaine d'année. L'Espagne a réussi à la récupérer en 1941, pendant la guerre, à la faveur d'un échange d'oeuvres d'art entre Pétain et Franco (les bons et loyaux services des dictatures fascistes ne se sont pas limités à l'art, de part et d'autres des Pyrénées qui ont été tant traversés à l'époque). Après avoir été exposée au Prado pendant 30 ans, elle se trouve maintenant au Musée national d'archéologie de Madrid.

La sculpture celte sur le blog : les guerriers celtes de Bouches-du-Rhône ; le guerrier gallo-romain de Vachère ; la déesse-mère de Saint-Aubin-sur-mer ; la Tarasque de Noves.

J'ai commis un billet assez général sur ce musée d'archéologie (entrée 3 euros, allez-y !), mais je vous montrerai quelques autres pièces la semaine prochaine.


mardi 6 mai 2025

Ne perdons pas le nord, je me tue à le dire, c'est la seule solution.

 


Camilo José Cela, La Ruche, première édition à Buenos Aires en 1951, première édition en Espagne en 1955, traduit de l'espagnol par Henri L. P. Austor, première édition française en 1958 chez Gallimard.

Quelques jours à Madrid en 1942.

Tout commence auprès des habitués d'un bistrot de quartier. La patronne, les clients, les serveurs, le vendeur de cigarettes... Le récit passe de l'un à l'autre, raconte leurs espoirs et leurs déceptions, leurs petites victoires minables et leurs affres. Puis, il les suit dans la rue et dans leur immeuble, dans leur famille.

Doña Rosa va et vient entre les tables du café tout en bousculant les clients avec son terrible derrière. Doña Rosa dit fréquemment « foutre » et « on est baisés ». Le monde, pour doña Rosa, c'est son café, et autour de son café il y a tout le reste.
C'est le début.

Les personnages sont nombreux et bien vite le lecteur se perd – c'est sans doute fait exprès – mais il retombe sur ses pattes et retrouve cet intellectuel de gauche désargenté, cette prostituée qui cherche un protecteur durable pour ses vieux jours, ces jeunes femmes qui ont « un ami » pour améliorer l'ordinaire, ces mères de famille pleines d'illusion et celles qui sont froidement réalistes. Le monde est cruel quand on a faim et froid, quand on a un petit métier, que l'on est une femme.
Il y a aussi un homme gonflé de son importance – à l'échelle de son immeuble, un perroquet qui dit des insanités, une femme très heureuse de voir son nom figurer dans la revue « Chérubin Missionnaire ».
Ici le ton est cynique et très humain et les personnages sont irrévérencieux. La religion en prend pour son grade, le conformisme social aussi, avec ce médecin qui s'achète une nuit avec une petite de 13 ans. Il y a un couple d'hommes et une famille qui est solidaire pour protéger l'un des siens contre la police. Une jeune fille de bonne famille qui compte les « performances » de ses amants sur son petit carnet secret.
Rien d'étonnant à ce que la censure franquiste ait eu le hoquet à la lecture.

Le patron est un brave homme, un homme honnête qui fait bien son petit marché noir, comme tout un chacun, mais qui n'a point de fiel.

J'admire la façon dont malgré tout le récit est tracé. Sous couvert de passer d'un personnage à l'autre sans intrigue véritable, l'auteur nous mène où il veut. La fin est impressionnante, puisque le lecteur ne saura finalement pas ce qu'il s'est vraiment passé et ce qui est sur le point de se produire. Je dirais même que Cela joue complètement avec les nerfs du lecteur en lui agitant sous le nez un journal qu'il ne lui montrera pas. C'est une habileté.
Un roman qui nous plonge au plus près de la vie et des préoccupations du peuple de Madrid, dans une langue et une narration très modernes.

Churros et chocolate. Au café à Madrid au mois de février.

Don Ibrahim sourit d'un air triomphant, et demeura quelques instants sans penser à rien. Au fond – et à la surface aussi – don Ibrahim était un homme heureux. On ne faisait pas attention à lui ? Et après ? Et l'Histoire, à quoi servait-elle ?

La rue, à mesure que la nuit s'épaissit, prend un air affamé et mystérieux à la fois, tandis qu'un petit vent qui court comme un loup siffle entre les maisons.

Don José Sierra émit avec sa gorge un son bizarre, un son qui pouvait aussi bien signifier oui, que non, que peut-être, que qui sait. Don José est un homme qui, à force d'être obligé de supporter sa femme, avait réussi à vivre des heures entières, parfois même des jours entiers, sans dire, de loin en loin, autre chose, que hum ! Et puis au bout d'un moment, hum ! Et ainsi de suite. C'était une façon très discrète de laisser entendre à sa femme que c'était une imbécile, mais sans lui dire nettement.

Cela a reçu le prix Nobel de littérature en 1989.

Bon pour le mois espagnol de Sharon.







jeudi 30 mai 2024

Quand je rentre chez moi les poings intacts, au terme d’une journée paisible, je m’estime satisfait.

 


Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Blacksad. Alors, tout tombe (une aventure en deux tomes), 2021 et 2023, édité chez Dargaud. Lettrage : Fred.

 

C’est la dernière aventure du détective privé au grand imperméable et à tête de chat. Dans une grande ville ressemblant à New York, Solomon un faucon joue à l’évergète et fait construire un pont gigantesque qui immortalisera son nom. Mais le Festival Shakespeare, mené par de grandes comédiennes, ne l’entend pas de cette oreille.

Beaucoup de personnages, touchants, machiavéliques, sympathiques, tragiques ou maladroits. Des clins d’œil à des choses connues : un bar d’Edward Hopper, un faucon maltais, les pièces de Shakespeare bien sûr, mais aussi le musée des Cloisters… Je note le personnage de Weekly, le renard, journaliste dans une revue à sensation, dont le nom n’est pas sans faire écho au photographe Weegee.

J’ai adoré me plonger dans cette aventure. J’apprécie la façon dont sont représentés les animaux, à la fois bien reconnaissables, avec une réelle expressivité et une identification facile.

Les planches sont magnifiques. Et les scènes d’action sont très réussies.

Le billet de Karine.


 


Il est dommage que les rôles féminins (du moins pour certaines) ne bénéficient pas toujours du même traitement graphique. Elles sont souvent trop féminisées (pourquoi ces nez ? et ces cheveux surtout ?) au lieu d’être animalisées à l’égal des mecs. Je le regrette, mais cela ne me dérange pas vraiment, car c’est cohérent avec l’esthétique polar des années 50.





 

Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Blacksad. Arctic-Nation, 2003, Dargaud. Lettrage : Ségolène Ferté.

 

Blacksad est engagé pour retrouver une petite fille qui a disparu, dans un contexte de violent conflit entre des espèces blanches et aisées (ours, renards, chiens, phoques…) et des espèces noires (les mêmes…) plus pauvres.

C’est un album que j’aime bien parce qu’il est très émouvant, entre la pie qui rêve d’aller à Vegas (faut lire jusqu’à la toute dernière page), entre ces enfants qui font une bataille de boules de neige, et ces racistes, qui sont comme tous les racistes du monde. 



J’aime aussi que ces aventures soient très riches. Il est toujours utile de relire l’album une seconde fois pour être attentif au moindre détail, au personnage situé à l’arrière-plan, à une inscription sur un mur, à un vêtement qui traîne. Il y a de la matière !

 




Comme vous le voyez, on peut le lire dans le désordre… d’abord le 5, puis le 1 (Quelque part entre les ombres), puis le 6, puis le 2… et il m’en reste encore !


Quatrième et dernière participation au mois espagnol de Sharon.




mardi 28 mai 2024

Cesser d’être jeune, belle, riche et attirante pour se transformer en limace visqueuse.

 


Eduardo Mendoza, Sans nouvelle de Gurb, 1991.

 

Deux extraterrestres se posent sur terre, près de Barcelone. L’un d’eux, Gurb, prend l’allure des créatures du coin et disparaît. Et son chef reste sans nouvelle. Il décide donc d’explorer l’endroit à sa recherche. Nous lisons son journal.


Je répète le message. Ceux de la Station de liaison AF, de la constellation de Antares, me disent qu’en réalité ils avaient bien reçu le message la première fois et qu’ils m’avaient fait répéter parce que cela leur plaisait que j’aie récupéré l’accent catalan.


Un prétexte classique, celui de l’étranger qui découvre un lieu, qui se plante et qui commet toutes les bourdes et ne comprend rien, mais qui se crée des habitudes de vie, se goinfre de churros et picole pas mal, se fait malgré tout de vrais amis, prend chaque jour l’allure d’une personne célèbre différente (star de cinéma, pape, noble, homme ou femme)… C’est une farce, mais c’est aussi un portrait doux amer de Barcelone, avec ses riches et ses pauvres, ses rapports sociaux compliqués, etc.


Je mange les dix kilogrammes de churros que j’ai achetés. Je les aime tant que, arrivé au dernier, je mange aussi le papier huileux qui les enveloppait.

 

Il est très probable qu’elle aime les fleurs et les animaux domestiques. Je pourrais lui envoyer une rose et deux douzaines de dobermans.

 

Photographie prise à Ostende. Les collègues de Gurb se posent et se gavent de gaufres et de frites.


Je l’ai lu en espagnol – ce n’est vraiment pas difficile à lire. Les citations sont donc traduites par moi-même.


Troisième participation au mois espagnol de Sharon.

 

Mendoza sur le blog :

Bataille de chats (je n'en garde aucun souvenir)
Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus (très très bon)



jeudi 23 mai 2024

Les choses en étaient là, quand je doublai le cap et disparus.

 


Catalina de Erauso, La Nonne-soldat, publié en 1624 ou en 1894 ou entre les deux, traduit de l’espagnol (ou pas) par José-Maria de Heredia, préface de Sophie Rabau, aux éditions Anacharsis.

 

C’est en Espagne au début du XVIIe siècle. Une jeune fille s’échappe du couvent, se travestit en homme et commence une vie d’aventures. Elle embarque pour le Mexique, se fait soldat, et va de duel en duel. Un récit nerveux, court, sans fioriture, un peu rasoir comme le sont les mémoires de ce temps-là.

Ou pas.

C’est un homme de lettres français, né à Cuba au XIXe siècle, poète, qui nous fait le coup du manuscrit trouvé et traduit, et produit un faux plus vrai que nature…

Ou alors c’est un homme du XVIIIe siècle qui feint d’écrire des mémoires d’une femme se faisant passer pour un homme ?

Ça se complique.

Création d'Alexander McQueen pour Givenchy,
Robe du soir et boléro à l'espagnole, 1997 (Givenchy Patrimoine)


C’est une curiosité, dont tout l’intérêt réside dans le choix que décidera le lecteur. Qu’il choisisse de lire le récit d’un homme ou d’une femme, d’un témoignage authentique ou d’une œuvre de fiction, et il ne lira pas exactement le même texte. Que penser en effet de ces duels et des fuites à répétition ? Et de toutes ces femmes qui tombent amoureuses du soldat, qui s’échauffent et ne se doutent de rien ? De ces moines qui soignent vertueusement le soldat blessé et sont très discrets sur son anatomie ? On n’est pas très loin des romans gothiques et de Lewis, ou des romans invraisemblables du XVIIIe siècle. Une curiosité littéraire.

 

Une nuit, elle m’enferma, me déclara que, malgré que le diantre en eût, il me fallait dormir avec elle, et me serra de si près que je dus jouer des mains pour m’esquiver.



Deuxième participation (ou pas, n'est-ce pas) au mois espagnol de Sharon.





 

mardi 21 mai 2024

Apprends, nigaud, qu’un garçon d’aveugle doit en savoir plus long que le démon.

 


La Vie de Lazarillo de Tormès, publication originale 1554, traduction de Bernard Sesé.

 

Relecture d’un petit chef-d’œuvre anonyme, un de ces textes à qui l’on doit la modernité romanesque.

Le narrateur prétend être ce petit Lazare venu de rien (on ne le croit pas). Issu d’une famille pauvre, il raconte son ascension sociale. D’abord au service d’un aveugle qui le maltraite, mais qui lui apprend à mendier et toutes les ruses de la vie. Puis au service d’un moine avare – le face à face avec le coffre plein de pains est digne d’un vaudeville. Puis un maître honnête et généreux, un écuyer qui ne possède en tout et pour tout qu’une épée et de l’honneur, digne mais ridicule. Quelques autres maîtres avant de trouver le protecteur ecclésiastique qui le mariera à sa maîtresse et lui donnera un bon métier. Le récit s’interrompt là…


Je trouve bon, pour ma part, que des choses si remarquables, et peut-être même jamais vues ni entendues, soient connues de beaucoup de gens et ne demeurent pas ensevelies dans le tombeau de l’oubli, car il se pourrait bien que quelque lecteur y trouve quelque chose à son goût, et que ceux-là même qui n’iraient point aussi profond, y prennent plaisir.

C’est le début.


On se moque des membres du clergé, radins et médiocres, vendeurs de bulles papales, les corrompus étant les plus honnêtes. C’est un maure qui nourrit le héros quand il est enfant et les voisines qui le prennent souvent en pitié. Drôle de société.

J’ai pris grand plaisir à cette relecture. Le texte est enlevé, brillant, 100 pages d’un narrateur qui se tourmente et fait des plans sur la comète et essaie de se débrouiller dans la vie. Les portraits sont rapidement et efficacement tracés, le propos est ironique mais humain. Je recommande !

Francisco de Zurbarán, Fray Jerónimo Pérez, Madrid Academia de las Bellas artes San Fernando
 


Mais je dormais bien mal, et j’attribuais cela au manque de nourriture, et ça devait être vrai, car en ce temps-là ce n’étaient certes pas les tracas du roi de France qui m’ôtaient le sommeil.

 

À la maison, du moins, nous demeurâmes tout ce temps sans manger ; quant à lui, où il allait et comment il mangeait, je l’ignore. Mais il fallait le voir revenir à midi, redescendant la rue, droit comme un i, plus long qu’un lévrier de bonne race ! Et pour tenir ce maudit point d’honneur, comme ils disent, il prenait un brin de paille, dont la maison n’était déjà guère pourvue, et il sortait sur le pas de la porte pour s’y curer les dents où il n’y avait rien à curer.

(ah ! ce lévrier ! quel humour !)

 


Il y a un premier billet. 

Première participation au mois espagnol de Sharon.