La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 26 juin 2025

« Mais pour la foi de quel Dieu combattez vous ? » insiste l’inquisiteur, mi-accusateur, mi-incrédule.

 

Carlo Ginzburg, Les Batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires aux XVIe et XVIIe sièclespublication originale 1966, traduit de l’italien par Giordana Charuty, édité en France par Flammarion.


J’ai lu, il y a quelques temps, Le Fromage et les vers, de la micro histoire à la recherche d’une mentalité populaire.

Ici, il s’agit du premier ouvrage de Ginzburg. Ce travail ne porte pas sur un individu mais sur le collectif. En compulsant toute une série de dossiers de l’Inquisition de la région du Frioul, près de Venise, aux XVIe et XVIIe siècles, apparaît le peuple des benandanti. Ces hommes disent voyager en esprit, pendant leur sommeil, et se battre contre des sorciers, fenouil contre sorgho, pour garantir de bonnes récoltes. Les inquisiteurs sont un peu interloqués, mais ne trouvent trace ni du diable ni du sabbat là-dedans.

Qu’est-ce que c’est cette histoire ?

Ginzburg élargit la focale et montre le lien entre ces croyances populaires, anciennes, développées à l’écart du christianisme, et d’autres, où les morts avancent en procession et où une déesse agraire préside à certains rites. C’est que l’on est dans un monde très pauvre et très rural, où le moindre aléas météorologique se traduit en grande misère. Face à ces croyances, qui leur sont totalement inconnues et qui se révèlent, par fragment, dans un procès-verbal, les inquisiteurs sont paumés et tentent de rapprocher les témoignages entendus de ce qu’ils connaissent, à savoir Dieu et Satan, avec un succès qui augmente au fil des années et de la dilution progressive des mythes anciens. 

Le procès contre Gasparutto et Moduco est le premier d'une longue série de procès contre les benandanti, hommes et femmes, qui affirment combattre la nuit contre sorcières et sorciers pour assurer la fertilité des champs et la prospérité des récoltes. Cette croyance, dont nous avons mentionné les origines rituelles possibles, n’est présente, à notre connaissance, en aucun des innombrables procès pour sorcellerie ou pratiques superstitieuses qui eurent lieu hors du Frioul.

Par ailleurs il est intéressant de noter la relative clémence ou négligence de l’Inquisition, d’une part parce qu’elle ne parvient pas à prouver le crime de sorcellerie et d’autre part parce que la République de Venise s’efforce de limiter le pouvoir de cette autorité concurrente.

Cavarozzi, Nature morte, 1614 Vaduz fondation Palatine


Un livre qui montre qu’il est possible d’approcher, même partiellement, des croyances populaires collectives, dont on croit volontiers qu’elles nous sont inaccessibles. Et qui questionne aussi le rôle de l’inquisiteur, qui n’est pas seulement une brute épaisse, mais qui essaie de comprendre (vaguement) des paysans frioulains.

Après l’échec des tentatives pour faire coïncider de force leurs confessions avec les schémas et les divisions des traités de démonologie, une certaine indifférence s’emparait des juges. Par contre, lorsque vers la seconde décennie du XVIIe siècle, les benandanti commencèrent à assumer les traits connus, codifiés, des sorciers participant au sabbat, l’attitude des inquisiteurs changea elle aussi, se durcit (relativement) et plusieurs procès se terminèrent par une condamnation légère.

Une émission récente sur le changement de perception à l'égard des guérisseurs à la fin du Moyen Âge, c'est presque exactement le sujet.



samedi 27 mai 2023

La traite, l’esclavage et les ports normands

 

La traite, l’esclavage et les ports normands


Une exposition vient d’ouvrir en Normandie, au Havre, à Rouen et à Honfleur. Elle aborde le sujet de la responsabilité des ports normands dans la traite négrière et permet de vulgariser les travaux de divers historiens.

À gauche, une esquisse de Théodore Géricault(1822, Rouen BA). À droite, Tête d'un jeune maure par Hyacinthe Rigaud (1715, Saint-Lô, Musée d'art et d'histoire). L'exposition fait la part belle à Géricault, peintre né à Rouen, qui a représenté plusieurs noirs en acteurs de l'histoire, notamment dans son célèbre Radeau de la Méduse. Sur le petit tableau, le jeune homme bien vêtu, joli turban, joli bijou, porte un collier d'esclave. C'est un beau portrait, expressif et individualisé.

Ce qui fait l'intérêt de l'exposition est son ancrage dans la culture et la société locales, en l’occurrence normandes. La distinction est bien faite entre le commerce de traite (équiper des bateaux en Normandie, naviguer jusqu’aux côtes de l’ouest de l’Afrique, acheter des esclaves à des intermédiaires locaux en échange de marchandises précises, traverser l’Atlantique, vendre les esclaves souvent à crédit, prendre des marchandises, revenir au port d’attache, vendre les marchandises et partager les gains et les lettres de change) qui est un commerce long, coûteux et incertain, nécessitant une solide assise financière et l’association d’armateurs, de banquiers et de marins expérimentés et le commerce en droiture qui consiste à vendre et acheter des marchandises entre les îles, souvent Saint-Domingue, et la métropole, qui est accessible à un nombre plus élevé d'armateurs et qui repose entièrement sur l’exploitation des esclaves.

Journal de bord de la Rosalie (Le Havre BM), navire construit à Honfleur, appartenant à un armateur du Havre, et effectuant le commerce de la traite. Le voyage de 1789 est marqué par une tentative de révolte de la part des esclaves déportés (ils sont tous marqués au fer). C'est qu'à bord la mortalité est extrêmement élevée, puisqu'un taux de "perte" de la cargaison (et donc de mort des esclaves) de 15 % est considéré comme normal et acceptable.
Les esclaves préférent souvent se laisser mourir de faim durant la traversée. Ils sont donc nourris de force (pas par humanité, pour ne pas perdre la "marchandise") au moyen d'un ouvre-bouche de cette sorte (conservé au Musée Le Secq des Tournelles).

Plusieurs archives évoquent l'histoire de Tati, né en Angola, fils de marchand d'esclaves, devenu esclave, racheté et affranchi par un Havrais, qui le fait baptiser au Havre, et qui finit sa vie courtier de traite en Angola.

La presse permet de suivre les voyages des différents navires.
À droite, un registre des marchandises chargées au départ en vue de l'achat des esclaves. Ils seront échangés contre des fusils notamment. Le capitaine n'oublie pas de noter les dépenses pour le produit qui servira à les purger et celles relatives aux instruments de musique pour les réjouir sic.

Des familles normandes comptent très tôt des personnes implantées outre-Atlantique ou en Afrique. Un comptoir est fondé dans l'actuel Liberia par des Dieppois dès le XIVe siècle. Le Havre est le quatrième port de traite après Nantes, Bordeaux et La Rochelle, mais l’équipement des bateaux implique toute la région. Les grands financiers se trouvent à Rouen. Les filatures qui tissent les grandes pièces de coton, les pacotilles distribuées en échange des esclaves, sont installées le long de la Seine (je signale d’ailleurs que les perles de Murano constituent un autre produit prisé pour ces ventes et que l’essor de cette jolie production au XVIIIe siècle reflète celui de la traite). 
Comme à Bordeaux, on peut suivre la venue des personnes noires, esclaves, affranchies ou libres, et leur présence en Normandie. Ici, c'est Jacqueline Médée, esclave de Guadeloupe, venue avec sa propriétaire au Havre, laissant par là-même ses enfants sur l'île, finissant sa vie, semble-t-il affranchie, en France (son laissez-passer de 1794, Le Havre BM).

Les expositions montrent bien le rôle clé joué par certains produits, à la fois dans l’esclavage et dans la culture française et européenne du XVIIIe siècle. Le café, le thé et le cacao qui sont consommés dans les très chics salons mondains, à la Cour et dans les premiers « cafés » où l’on débat des idées philosophiques à la mode. Le coton qui remplace avantageusement les anciens tissus de laine, de lin et de chanvre et qui explique le succès fulgurant des indiennes auprès d’une large partie de la population. L’indigo qui teint aussi bien les vêtements chics que les blouses des paysans. Sans oublier le sucre, le rhum, le tabac.
E. Binet, Portrait de paysan du pays de Caux (19e Château de Martainville). Cette typique tunique de coton teinte par l'indigo s'appelle la blaude.

À gauche, cafetière dite égoïste (sûrement parce qu'elle permet de confectionner une seule tasse) en argent (1768, musées du Havre). À droite, un percolateur inventé par un pharmacien dieppois en 1762 (musée Le Secq des Tournelles).

Bien peu de ces produits étaient réellement nécessaires. Si leur usage était initialement l’apanage d’une élite, ils se répandent bientôt largement. L’exposition questionne d’ailleurs le degré de conscience des consommateurs. Il fallait être bien informé pour connaître la réalité de l’esclavage qui était certes accepté et pratiqué, mais néanmoins passé sous silence et considéré comme peu avouable. Qu'en savaient réellement les personnes habitant loin des ports et de leurs réseaux ? Au fil des années toutefois, le nombre de personnes informées et indignées augmente. 
Mais au lieu de perdre du temps à juger des consommateurs plus ou moins conscients morts depuis deux ou trois siècles, on peut lire la liste des entreprises exploitant le travail des Ouïgours (ici et ) et en tirer des conclusions pratiques.

L’exposition met en avant la figure de Bernardin de Saint-Pierre, écrivain né au Havre, dont le roman Paul et Virginie met en scène des esclaves de façon stéréotypée mais positive. Il raconte également la réalité de la vie des esclaves dans les plantations. Ce roman à succès a ainsi participé à l’information du grand public.
Illustration pour Paul et Virginie, dessin de Schall et gravure de Descourtis (Le Havre BM).

Nous découvrons également Marie Le Masson Le Golft, femme de lettres du Havre et de Rouen, naturaliste, militante pour les droits des femmes et pour l'abolition de l'esclavage.

À gauche, une carte à jouer pour un jeu de piquet de 1793 (BNF). La figure de l'égalité est symbolisée par un homme noir assis sur un sac de café.
À droite, reproduction d'un tableau de Guillaume Guillon-Lethière, Le Serment des ancêtres (1822, conservé à Port-au-Prince). Guillon-Lethière est né à la Guadeloupe. Son père est blanc et notaire et sa mère, esclave puis affranchie. Il suit l'enseignement de l'école de dessin à Rouen au XVIIIe siècle, fonde à Paris une école de dessin ouverte aux femmes (en pleine Révolution), dirige l'Académie de France à Rome et poursuit une carrière académique de peintre d'histoire parisien.

J’ai trouvé intéressante la façon dont l’exposition présente ainsi l’envers du joli XVIIIe siècle et montre ce que recouvraient ces si ravissantes porcelaines et cotonnades (ah ! les robes blanches des romans de Jane Austen !). L'exposition complète utilement l’accrochage du château de Nantes qui met l'accent sur les conditions de capture, achat, transport, vente et vie des esclaves.
Photographie de Nicola Lo Calzo (2011 privé)

L'exposition Esclavage, mémoires normandes se tient au Havre, à Rouen et à Honfleur (j'ai seulement visité les volets du Havre et de Rouen) :
  • Au Havre, au musée Dubocage de Bléville : Fortunes et servitudes. Une petite exposition qui sera utilement complétée par la visite de la Maison de l'Armateur (pour laquelle il vaut mieux réserver ou téléphoner, car le nombre de personnes y est limité).
  • À Rouen, au musée de la Corderie de Vallois : Rouen, l'envers d'une prospérité. Je vous conseille la visite de la corderie, vous verrez fonctionner les machines du XIXe siècle, à l'énergie hydraulique. Et l'exposition est à l'étage.
  • À Honfleur, au musée Eugène Boudin, pour le volet D'une terre à l'autre.
Un catalogue est paru. Qui a dit que je ne l'achèterais pas ?

Je reviens d'un séjour de deux semaines en Normandie. J'ai vu beaucoup de belles choses et je vous en montrerai les photographies cet automne. En attendant, nous reprendrons notre circuit touristique dès la semaine prochaine, avec un billet francilien.


mardi 26 avril 2022

Si on le cherche, il se cache ; si on ne le cherche pas, il commet mille insolences.

 L’Enfer de la flibuste. Pirates français dans la mer du Sud, textes rassemblés par Frantz Olivié et Raynald Laprise, 2021, aux éditions Anacharsis.

 

L’histoire vraie des pirates français à la fin du XVIIe siècle.

C’est un drôle de livre composé de plusieurs parties.

D’abord présentation d’un groupe de pirates qui erre dans les années 1684 aux alentours de Saint-Domingue (île française). Pirates qui essaient de se faire passer pour des corsaires, mais le roi ne veut plus autoriser la course, et les autorités aimeraient bien transformer ces gens ingérables en habitants des colonies, tout en les gardant sous la main histoire de pouvoir faire le coup de main contre les marines espagnoles ou anglaises.

Finalement une partie des pirates passe côté Pacifique en traversant à pied l’isthme de Panama et une autre part en bateau. C’est en 1688.

Ici s’insère le récit de voyage rédigé par l’un des pirates qui raconte cette errance dans la mer du Sud – le Pacifique : prendre des navires, les piller ou en demander rançon, descendre à terre, piller les villages, s’emparer d’otages et exiger de la rançon, mais aussi de la nourriture, car on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Une partie de la troupe veut traverser le Pacifique (et y parviendra jusqu’à atteindre la Thaïlande !), une autre veut rentrer, une autre veut continuer à piller avant de rentrer, etc.


Le gouverneur nous manda que, pour des vivres, il lui était défendu par ordre du vice-roi du Mexique, sous peine de la vie, de nous donner ni vivres ni autre choses de la terre, ce qui nous mit dans un grand transport, nous voyant dans une côte si écartée, sans aucune vivre.


Ici les historiens reprennent la main et nous racontent tout ce que ne dit pas le pirate, notamment en s’appuyant sur les archives de la Nouvelle Espagne et sur les témoignages qu’ont donné les prisonniers après leur libération.

La bande revient finalement en France en deux temps. Le premier groupe arrive à Cayenne en 1694. Là, loin du roi, il est possible de « blanchir » le butin en en donnant aux autorités royales, locales et religieuses et de s’insérer parmi les colons du coin, comme en font foi les archives paroissiales de Cayenne. Le second groupe, plus réduit, y arrive en 1695, après avoir passé l’hiver en Terre de feu.

S’insère ici un autre récit rédigé par un prêtre qui a recueilli le témoignage d’un pirate.

Enfin, une dernière partie donne un peu de perspective sur la suite de la carrière de ces messieurs : colons, officiers de la marine royale, habiles tentant de se présenter en explorateurs d’une terre presque inconnue ou autre.

Le saviez-vous ? La première édition du livre a paru en 2016. Elle était plus courte et pour cause : le récit rédigé par le prêtre n’était pas encore connu. Son invention et sa lecture permettent d’enrichir considérablement l’analyse.

Mooy, Marine, HB 1691 Caen BA


Que retenir de tout cela ? D’abord que les pirates mystérieux laissent beaucoup de traces dans les archives, notamment dans celles de leurs victimes. Polices, armées, prêtres, gouverneurs de ville, tous envoient des rapports sur la bande française qui écume les côtes (on en sait beaucoup moins sur certaines populations autochtones du continent).

Ensuite, que la vie de pirates est assez différente de ce que l’on peut imaginer. On peut vraiment approcher la réalité de leur existence. Je suis d’abord frappée du fait qu’ils sont très disciplinés. Toutes les expéditions sont préparées (stocks de vivres, de matériel). Quand on décide de laisser un petit groupe dans une île paumée pour construire des canots, ils le font et ils sont récupérés au moment prévu. Les décisions donnent lieu à des concertations et certains peuvent décider de quitter le navire, mais le chef, un certain Rolle (un Hollandais), a l’air sacrément efficace et il n’est jamais contesté. D’ailleurs il sait lire et écrire, bien utile pour négocier les rançons. Ainsi que les auteurs le soulignent, ce sont aussi des marins d’exception qui s’engagent dans une mer inconnue, sans carte, de façon clandestine et sans pouvoir s’appuyer sur l’aide locale, et qui… ne font jamais naufrage.

Notons que le pirate Jouan a laissé un lexique de 200 mots de la langue Kawésqar de Terre de feu, mais qui en 2009 était parlée seulement par 7 personnes.

 

À première vue, la trajectoire des flibustiers pendant les années qui viennent semble erratique, gouvernée par les caprices du hasard. Mais voici : le hasard, c’est leur métier. Et si chaque manœuvre est comme un nouveau lancé de dés, un défi jeté à la face de la fortune, c’est toujours pour prendre la main. Chaque mésaventure, chaque revers sera contrebalancé par le coup suivant.

 

Un livre si vous aimez l’histoire, les archives et les pirates, un peu comme moi !


jeudi 3 septembre 2020

Ce pays est plein de gens que rien n’a retenus sur place.

Daniel Kehlmann, Le Roman de Tyll Ulespiègle, traduit de l’allemand par Juliette Aubert, parution originale 2017, édité en France par Actes Sud.

On plonge dans la Guerre de Trente ans, mais cette fois par la traverse, en suivant le parcours d’un saltimbanque, un funambule, un jongleur, un bouffon, un cynique, Tyll Ulespiègle. Une enfance dans un village, la fuite, la liberté et la faim, l’errance parmi les bandes armées, la peste et la guerre, dans la neige et dans la forêt. Tout n’est pas exactement dans l’ordre et tout ne se passe pas exactement comme c’est raconté, mais tant pis – l’essentiel est de vivre.

Mais j’ai deux pieds, et un juge en robe ou un garde avec sa hallebarde, ils n’en ont que deux, eux aussi. Chacun a autant de pieds que moi. Personne n’en a plus.

Au fil de ce grand roman historique, on croise Élisabeth Stuart et le roi d’un hiver, Athanase Kircher, grand savant profondément ridicule, les généraux de l’Empereur, les ambassadeurs qui ont négocié les traités de Westphalie ligne à ligne, tout ce monde pris dans un mouvement que personne n’est capable d’arrêter, celui de la mort et de la guerre et de la vie.
Un roman que j’ai beaucoup aimé, au rythme alerte, au ton grinçant. Tyll reste insaisissable, mais autour de lui les personnages suscitent l’empathie, la tendresse, le respect ou l’agacement. Élisabeth est particulièrement réussie ! Quelle grande dame ! Nous plongeons dans des âmes tourmentées qui affrontent ou subissent un monde qui les dépasse, avec pragmatisme et sans illusion.
Il y a autour de tout cela l’ambiance des caprices de la guerre et de leur cortège d’horreur (brûler les sorcières, brûler les visages, les boulets de canon, les viols, la faim) et celle du théâtre, notamment du théâtre élisabéthain, grotesque, violent et magnifique. Le conte des habits neufs de l’empereur trouve aussi ça place, un peu revu, dans un univers où l’absurde semble avoir pris toute la place.
C’est un roman très allemand (oui, ça existe). Le XVIIe siècle voit la langue allemande s’affirmer, même si elle est encore méprisée par tout le monde, les élégants et les érudits. Mais l’on commence à rédiger de la poésie allemande, même si cela fait un peu rire, et aussi des romans – Simplicissimus qui est expressément cité. Wikipedia me dit que : « Till l’Espiègle est un personnage de fiction, saltimbanque malicieux et farceur de la littérature populaire du nord de l’Allemagne. » Même si son existence est historiquement douteuse, c’est un personnage bien connu dans le folklore allemand et un prénom très répandu.
Et puis c’est un excellent roman, plein de dynamisme et de folie. 

Au-dessus de nous, Tyll Ulespiègle se retourna avec lenteur et nonchalance – non pas comme quelqu’un qui est en danger, mais comme quelqu’un qui regarde avec curiosité autour de lui. Il avait le pied droit posé sur la longueur de la corde, le pied gauche en travers, les genoux fléchis et les poings sur les hanches. Et nous tous, qui levions les yeux, nous avons soudain compris ce qu’était la légèreté. Nous avons compris à quoi pouvait ressembler la vie de quelqu’un qui fait vraiment ce qu’il veut, ne croit à rien et n’obéit à personne ; nous avons compris comment ce serait d’être comme ça, et aussi que nous ne le serions jamais.
Pieter Brueghel II, Le Massacre des Innocents, 17e siècle, Musées royaux de Bruxelles, détail.

samedi 14 mars 2020

Les natures mortes des Claesz

J’inaugure une série de billets peinture, dont le prétexte sera le calendrier chrétien du printemps. En gros, nous allons suivre toutes les étapes de la Passion.
Toutefois, pour le moment, nous n’en sommes pas là. Les catholiques se trouvent depuis le 26 février dans le carême, cette longue période de 40 jours, période de jeûne en signe de pénitence avant la fête de Pâques, période où le croyant est invité à réfléchir à sa pauvre condition. Peu de catholiques suivent cette tradition (ou alors ils se contentent de se priver de chocolat), mais j’en ai rencontré !
J’aurais pu vous montrer des peintures avec des plats de poissons, mais j’ai décidé d’étendre le sujet aux natures mortes, qui sont en quelque sorte la variante séculière de la vanité. Il s’agit bien de montrer la brièveté et la fragilité de la vie, on n'est pas si loin !
Exceptionnellement, il ne sera pas question aujourd’hui de Chardin, mais de Claesz… ou des Claesz ! En effet, grâce à Wikipedia, je découvre qu’il y en a plusieurs, que je mélange totalement.
D’un côté, nous avons Pieter Claesz (1596-1661). Et de l'autre, nous avons Willem Claeszoon Heda (1593-1680) qui abrège souvent son prénom en Claesz. Je les mélange totalement. Et ils ne sont même pas de la même famille...
Willem Claeszoon Heda,  Nature morte, 1635 Met
Des huîtres et un citron (on mange maigre !). Les objets renversés, prêts à tomber. Les fruits ouverts, montrant leur pulpe, bientôt desséchée. Tout comme les huîtres, dont la chair tremblotante va bientôt se figer. Tout est fragile, vous dis-je.

Willem Claeszoon Heda,  Nature morte à l'aiguière, 1643, Petit Palais
Les natures mortes jouent sur le contraste entre le vide et le plein, entre un fond vide et neutre et une table surchargée, entre le vide de la représentation et la survalorisation du métier du métier du peintre, entre les contenants vides et renversés, en position instable, montrant leur intérieur, avec ce couteau toujours en surplomb, et ce trop plein de signification...
Claesz Pieter, Nature morte, vers 1635 Gemäldegalerie Berlin
Un verre tout en transparence, troublé par le liquide transparent. Des plats en métal avec des reflets qui se reflètent dans les reflets (tout est fait pour faire admirer la virtuosité de l'artiste). Et juste une olive. Un camaïeu de bruns et de gris.

Willem Claeszoon Heda,  Nature morte avec tarte, 1634, Thyssen Bornemisza
Une tarte éventrée, émiettée, mangée, qui va s'abimer inexorablement, le citron va tomber, les verres sont renversés, mais quand même on montre les transparences multiples (la double épaisseur du verre, l'épaisseur de l'eau), les reflets du métal, le blanc de la nappe qui n'est pas du même blanc partout... Tout est éphémère, mais quand même la peinture est immortelle !

Baugin, Le dessert de gaufrettes, 17e Louvre, image RMN.
En bonus, les célèbres gaufrettes du Louvre, juste pour le plaisir de les casser en les grignotant.

La semaine prochaine : des natures mortes du XIXe siècle.

mardi 10 mars 2020

L’enquête cherche à faire parler les archives pour y retrouver les esclaves comme agents historiques.

Charlotte de Castelnau-L’Estoile, Páscoa et ses deux maris, 2019, PUF.

C’est l’histoire d’un procès de l’Inquisition. En 1700, Páscoa, esclave noire, est arrêtée à Salvador de Bahia au Brésil. L’Inquisition l’accuse de bigamie : Páscoa aurait épousé un homme au Brésil alors que son mari d’Angola était encore vivant. Et c’est ce procès que nous raconte Castelnau-L’Estoile.

Pour l’historien et le lecteur d’aujourd’hui, la question du mariage de Páscoa et d’Aleixo puis celui de Páscoa et Pedro est importante, non pas pour savoir si Páscoa était ou non réellement une femme bigame, mais pour comprendre pourquoi la bigamie d’une esclave faisait-elle scandale dans cette société esclavagiste. À nos yeux, Páscoa n’a eu d’autre tort que de tenter de refaire sa vie alors qu’elle était ballottée, revendue, déplacée contre sa volonté.

Voilà un livre extrêmement intéressant. Écrit simplement, sans prétention, mais avec clarté. Castelnau-L’Estoile raconte les différentes étapes de ce procès étonnant : pourquoi la puissante Inquisition portugaise se préoccupe-t-elle du mariage d’une esclave insignifiante au point de conduire pendant des années des enquêtes à la fois en Angola et au Brésil ? J’ai vraiment apprécié ce livre, car, à partir d’un cas particulier, l’historienne nous raconte plein de choses qui complexifie notre vision de l’esclavage. 
Je retiens d’abord l’idée que le Brésil et l’Angola étaient étroitement connectés et n’avaient pas besoin du truchement de Lisbonne. On effectue facilement le trajet d’une colonie à l’autre et même les esclaves gardent le contact avec leur famille. Une fois au Brésil, Páscoa reçoit des lettres de sa mère et des objets de la part de ses proches. Le diocèse d’Angola dépend ainsi de l’archevêché de Bahia et non pas de celui de Lisbonne.
Bien sûr, on en apprend beaucoup sur le fonctionnement de l’esclavage et sur les acrobaties intellectuelles auxquelles sont arrivés les juristes, les jésuites et le pape et tout un tas de gens très savants pour parvenir à justifier son existence et à le concilier avec le catholicisme. Ça fait un peu mal. Dans ce contexte, le mariage des esclaves constitue un réel enjeu, que l’on ne soupçonne pas a priori.
De même, les esclaves ne constituent pas un tout monobloc, entièrement soumis et sans possibilité d’action. Si le livre raconte bien l’atroce voyage en bateau et le rapport de propriété, il met également en avant la capacité de ces individus à agir sur leur sort. Páscoa s’adapte au mieux, sait se créer des liens, tente une stratégie pour contrer les différents pouvoirs, afin de, somme toute, pouvoir simplement vivre une vie qui lui convienne.
Il y a également des réflexions très intéressantes sur la couleur de peau, qui varie selon l’endroit où on l’on se trouve. C’est ainsi que l’historienne se rend compte, en cours d’enquête, que les maîtres de Páscoa ne sont pas blancs, mais mulâtres. Simplement, l’information n’est pas toujours précisée – selon que nous sommes en Angola ou au Brésil. Considérer comme blancs les gens dont la couleur n’est pas précisée est une erreur de point de vue !
J. P. Simpson, L'Esclave captif portrait d'Ira Aldridge, 1827, Chicago Art Institute
Note : souvent les gens qui ne connaissent pas la discipline historique s’imaginent que pour de nouveaux travaux de recherches il faut de nouvelles archives. Mais pas du tout. Il faut en réalité poser de nouvelles questions à des archives bien connues. En l’occurrence, un bon vieux procès de l’Inquisition permet d’étudier concrètement la vie des esclaves, à l’échelle de l’individu, en Angola et au Brésil. CQFD.
Lisez des livres d’histoire ! Cela apportera de l’oxygène à votre cerveau.

La matière de son procès est sa vie même, son passage d’une rive à l’autre de l’Atlantique, ses mariages, l’un angolais, l’autre brésilien. La source est comme une fenêtre ouverte sur un monde méconnu, voire inconnu : la vie ordinaire de ces esclaves qui ont vécu deux fois l’esclavage, en Afrique et en Amérique.

Le titre vous dit quelque chose ? Il reprend Dona Flor et ses deux maris, roman de Jorge Amado.
Merci Odile pour la lecture !



samedi 29 février 2020

Chapelle de l'Annonciade à Martigues

Je vous ai déjà parlé ici de Martigues, de cette ville qui en rassemble trois, et de son très important patrimoine historique. Aujourd’hui, un lieu que je n’avais pas encore visité à l'époque : la Chapelle de l’Annonciade.
Il s'agit d'une chapelle rectangulaire construite en 1671 dans le village de Jonquières, destinée à la confrérie des Pénitents blancs, une confrérie charitable vouée à l’aide des pauvres. Ici s'épanouit le baroque provençal dans toute sa splendeur.
Des fresques, un retable, du bois doré, un peu de tout en trop, un tableau principal représentant l’Annonciation. Le décor a été réalisé entre 1677 et 1734. 
Le plafond.
L'autel principal avec l'Annonciation.



Le mur du fond avec le décor révolutionnaire.
À noter que le lieu a servi de lieu de réunion pour je ne sais plus quel club pendant la Révolution, ce qui explique la présence d'un décor révolutionnaire, l'Allégorie de la Raison et de la Force. Il est extrêmement rare d'avoir des décors révolutionnaires en place, la quasi-totalité ayant disparu au gré des changements politiques.
Il y a aussi des graffitis.

Et comment on y va ? D'abord n'oubliez pas que l'on va à Martigues en bus et non pas en train. Ensuite, il vous faut prendre la petite rue derrière l'église Saint-Geniès, qui a l'air d'une impasse et de ne mener à rien du tout. Là, il y a un bureau d'accueil et une personne de la Ville vous fera visiter.
Voici le site internet de la Ville où il y a de bien meilleures photos qu'ici.

Il me reste encore un billet consacré à un musée !

Toutes les pages "tourisme" du blog.

ADDENDUM SANTÉ : Je cicatrice très bien et j'en ai marre. J'ai un pansement depuis le 3 décembre, avec l'infirmière qui vient tous les jours, j'ai l'impression d'avoir une laisse qui m'attache à la maison ! Non mais ça va, je tiens bon.


samedi 30 novembre 2019

Le Greco

Greco, Portrait de son fils, 1603, Séville BA.
Mais quelles mains et quelles dentelles merveilleuses ! Et ce costume comme un Soulages.

Si vous êtes comme moi, vous n’avez pas pu manquer d’entendre parler de l’exposition consacrée à Dominikos Theotokopoulos, dit le Greco (1541-1614), au Grand Palais. En réalité, si vous êtes comme moi, vous vous y êtes précipité !
Aujourd’hui, séance photo.
L’exposition ne montre aucun tableau du Prado (c’est dommage, j’aurais beaucoup aimé les photographier) et très peu de Tolède – c’est l’occasion de découvrir des tableaux que l’on ne connaît pas (si l’on excepte ceux du Louvre). Du coup, il nous manque quelques jalons de carrière, puisque plusieurs de ces jalons sont précisément situés à Tolède, mais c’est un régal pour les yeux !

Une Annonciation (1570, Madrid Fondo Cultural Villar-Mir) où l'on voit bien l'héritage la peinture vénitienne et de Tintoret, dans cette couleur virtuose et ces plis exubérants. Gabriel et sa belle robe jaune tournoyante, les yeux noirs, gesticulant.

Détail de la Crucifixion du Louvre : l'un des deux donateurs. J'avoue une faiblesse pour les mains et les dentelles du Greco. Tant d'élégance et de finesse dans ces longs doigts.

Greco, Le Christ sur le chemin du Calvaire, 1585, collection privée.


Cette merveilleuse Pietà (1580, Collection privée) ! Le magnifique corps du Christ, tout en muscles (bonjour Michel-Ange ! on pense toujours que Greco peint des figures longilignes, mais quand on regarde vraiment, on voit des athlètes), aux bras et aux jambes interminables. Ce doux camaïeu de roses et de violets dans le corps du Christ et dans la figure de Marie-Madeleine. La Vierge sculpturale. Un des chefs-d'oeuvre de l'exposition.


Portrait du cardinal Niño de Guevara, 1600, NY Met. Lui, je l'avais vu à New York et je l'avais déjà mitraillé. Il y a ces petites lunettes rondes qui amusent tous les spectateurs, ainsi que ce petit regard de côté qui vous observe. Il y a ce morceau de dentelle absolument démente. Et... ce rose ! Un grand morceau de rose qui s'étale sous nos yeux, traversé par des éclats d'ombre et de lumière, avec des plis qui le déforment. Magnifique !

Saint Martin et le mendiant, 1597, Washington NG. Un grand tableau avec ces 3 élégantes figures (oui, je compte le cheval). À l'arrière-plan, la ville de Tolède, sous un ciel qui est à la fois bleu électrique et orageux. Une absolue sérénité dans les visages.

Saint Paul (1585, collection privée). Une de ces figures monumentales, aux traits à la fois calmes et tristes. J'ai vu quelqu'un évoquer Hammershøi pour qualifier le fond : effectivement un camaïeu de gris et de vides. Le tout avec une certaine monumentalité étrange.

Un grand Saint Jean (La Vision de Saint Jean, 1610, NY Met) qui ne déparerait pas chez Cézanne ! Cette robe immense qui ne dit rien du corps, qui se décompose en plis, avec de grandes ombres et des éclats de lumière. Le ciel... ? ! Et le visage extatique du saint !

Bref, la couleur de Greco est indispensable.

mercredi 20 novembre 2019

L’homme qui ne change que de lieu et non de mœurs n’améliore jamais sa condition.

Alain Ayroles (scénario) et Juanjo Guarnido (dessin et couleur), Les Indes fourbes, 2019, Delcourt.

Cet album a les allures d’un roman picaresque à la mode de la Nouvelle Espagne. Au début du récit, Pablo se trouve aux mains d’un dignitaire espagnol prêt à lui arracher des aveux par tous les moyens. Pablo raconte, raconte… pauvre diable parti tenter sa chance dans le nouveau monde, les combines pour survivre, le hasard et un vieux de la montagne qui le met sur la piste de l’Eldorado, l’exploration de la jungle, l’affrontement avec les Indiens réducteurs de tête, la cité d’Or et puis… le retour, l’expiation, tout ça. Enfin, ça, c’est le début. Parce qu’après Pablo raconte une autre histoire et nous sortons du roman picaresque pour aller voir de plus près l’exploitation du Nouveau monde par les Espagnols, une intrigue menée avec talent, un complot aux dimensions de farce.
Un gros et bel album qui se lit avec beaucoup de plaisir et se relit aussi. C’est un hommage au roman picaresque, aux romans d’aventures et à tout ce que nous avons lu/vu sur le sujet, de Tintin à Aguirre, en passant par Cervantes et quelques autres. Et beaucoup de peinture espagnole du siècle d’or !
Il y a aussi un humour très noir. Pablo est prêt à tout pour se tailler sa part de fortune. Il sait que rien n’est pardonné aux pauvres et tout aux riches et aux puissants. Ce personnage est inspiré du héros d’un roman de Quevedo, auteur dont la vie me semble elle-même tout à fait romanesque. C’est du moins le cas pour le Pablo de la première partie. Par la suite, les auteurs de BD se l’approprient réellement et le sortent de sa destinée d’origine.
Une BD qui évoque les révoltes des Indiens (coucou Nathan Wachtel !), l’Espagne et la Nouvelle Espagne. 
Les couleurs sont très réussies et dépeignent des ambiances différentes. Le dessin des personnages montre tout un jeu sur les nez.
Un album qui a eu son petit succès sur les blogs.