La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 19 novembre 2024

Mais où avez-vous donc tous vécu.

 

Christa Wolf, Trame d’enfance, parution originale 1976, traduit de l’allemand par Ghislain Riccardi, édité en France par Stock.

 

Au début du livre, nous sommes à l’été 1971 et la narratrice et sa famille (vivant en RDA) sont en route pour une petite ville, aujourd’hui située en Pologne, mais auparavant allemande, et on part sur les traces. Sur les traces d’une enfance, d’une famille, d’une société, quand on a grandi à un moment et un endroit où la rue principale s’appelait « Adolf-Hilter-Straße ».


Le passé n’est pas mort ; il n’est même pas passé. Nous le retranchons de nous et faisons mine d’être étrangers.

C’est le début.


Ce n’est pas facile et il ne s’agit pas simplement d’une reconstitution du passé. La narratrice veut savoir qui elle était, ce qu’elle pensait, ce que savaient ou ne savaient pas ses parents, ce qu’ils ont accepté, sans plaquer une culpabilité ou une faute, mais essayer de comprendre les mécanismes d’acceptation et d’aveuglement, de souvenir et de mémoire. Une distance est nécessaire pour essayer d’explorer ce territoire sereinement. Il faut s’examiner comme une étrangère. Alors elle nomme la petite fille Nelly et elle parle d’elle-même, adulte, au « tu ». Et elle entremêle les fils.


Lenka dit qu’elle ne comprend pas ce genre de phrases. De la part de gens qui ont été là tout le temps. Elle ne veut pas – pas encore – qu’on lui explique comment on peut avoir été présent et ne pas avoir été là, l’horrible secret des hommes et des femmes de ce siècle. Elle met encore explication et excuse sur le même plan, et elle les refuse. Elle dit que l’on doit être conséquent et veut dire : rigoureux. Toi, à qui cette exigence est très familière, tu te demandes à partir de quand cette rigueur absolue a commencé à s’amenuiser en toi. Ce qu’on appelle alors la « maturité ».


C’est un gros livre dense où rien n’est simple. La narratrice s’efforce de suivre pas à pas les étapes de l’enfance et de l’adolescence de Nelly, celle qu’elle fut. Et elle raconte ce qu’elle pense lors de ce voyage de 1971 et lorsqu’elle écrit, en 1974, nourrie par les discussions avec sa propre fille. De certaines choses, elles ne se souvient pas du tout. D’autres, elle se souvient de tout. À cela s’entrelace la relation avec les parents, sa mère, son père, ses tantes… De 1933 jusqu’à 1945 et la fuite devant l’avancée de l’armée rouge, elle traque et cherche à débusquer ce passé. Et comme tout le monde, elle s’interroge sur la famille : où et comment les parents se sont-ils rencontrés ? Et où serais-je s’ils ne s’étaient pas connus ? Dans le néant ?


(Qui sommes-nous pour mettre de l’ironie, de l’aversion ou de la dérision dans ces phrases lorsque nous les citons ?) Charlotte et Bruno Jordan ont-ils su faire preuve de tout le dégoût qu’il était de bon ton d’afficher à l’égard des « actes de terrorisme systématiquement fomentés » par les communistes – dont on disait qu’ils préparaient un « empoisonnement massif de la population » (…).

Wyeth, Le Monde de Christina, 1948 Moma

Wolf décrit ce lent apprentissage opéré par les Allemands : apprendre à ne pas être curieux vis-à-vis des sujets dont on sent qu’ils sont dangereux. Elle dit aussi la réaction du corps et de l’esprit aux exigences du déni, aux contradictions intérieures et à la mauvaise conscience. Il y a le poids des chansons que l’on apprend à l’école et dont on se rappelle toute sa vie quand on a fait naturellement partie des Jeunesses hitlériennes, comme tous les ados du coin.

Et Nelly qui, à 17 ans, découvre qu’elle vivait dans une dictature depuis 12 ans et qu’elle ne le savait pas.

La femme adulte de 1971 s’interroge en parallèle sur la guerre au Viêt-Nam qui bat son plein. Ne pas prétendre que l’on est meilleur que les gens des années 30.

Un gros livre dense qui ne se donne pas.

 

Et tout d’un coup, tu vas savoir que l’on savait. Tout d’un coup, la paroi qui donne dans l’une des chambres fortes de la mémoire, dûment mises sous scellés, va céder.

 

La perte de mémoire doit avoir été la bienvenue pour une conscience profondément troublée qui, comme on le sait, peut dans son propre dos donner des directives efficaces à la mémoire, par exemple : ne plus y penser. Directives qui seront suivies à la lettre, des années durant. Éviter certains souvenirs. Ne pas en parler. Ne pas laisser remonter à la surface les mots, les suites de mots, les associations d’idées, susceptibles de les déclencher.  (…) Car il est en effet insupportable, au mot « Auschwitz », de devoir penser en même temps ce petit mot « je » – « je » au conditionnel passé : j’aurais. J’aurais pu. J’aurais dû. Avoir fait. Obéi.

Alors, il vaut encore mieux : point de visages. Abandon de certaines zones de mémoire par non-usage. Et au lieu de l’inquiétude, encore aujourd’hui, si tu es de bonne foi : le soulagement.

 

Un livre qui fait douloureusement réfléchir au temps présent.

 

C’est une relecture et il y avait donc déjà un billet. De Christa Wolf j'ai également lu Médée.


Miriam a également lu Trame d'enfance  tandis que Patrice a lu Un jour dans l'année.


Bon pour le mois de littérature allemande organisé par Eva et Patrice.

 


mardi 25 janvier 2022

Il avait le sentiment, obscur, de n’être plus tout à fait le fils de son père.

 Jim Harrison, Nord-Michigan, traduit de l’américain par Sara Oudin, parution originale 1976.

 

Au tout début du roman, comme dans un rêve, un homme et une femme mangent au restaurant devant la mer. Le premier chapitre dresse le bilan de l’année écoulée et indique comment Joseph a failli tout perdre. Et ensuite le roman raconte à la fois la vie de Joseph et l’année qu’il vient de vivre.

Dans le Nord Michigan, dans les années 50, Joseph n’est ni tout à fait fermier ni tout à fait instituteur, mais un peu des deux, à cause d’un accident survenu dans son enfance. C’est un homme mélancolique, empli de regret, pensant être passé à côté de sa vie (il a seulement 43 ans), un peu perdu. Les détails de son existence nous sont donnés au fil du récit, des souvenirs et des conversations. En revanche, on apprend rapidement que depuis l’automne il couche avec une de ses élèves (20 ans d’écart) alors que sa chère Rosalee reste l’éternelle fiancée en attente du mariage. Joseph veut aller voir l’océan – il ne veut pas devenir fermier. Toute l’année passe, avec la chasse et la pêche, et l’alcool, et les interrogations.


Joseph aimait les longues journées fraîches d’automne, lorsque même les ombres sur le sol étaient nettes et identifiables. La grange projetait la silhouette d’une autre grange, plus grande et plus sombre et les dentes rouillées des fourches à foin s’allongeaient à la surface des herbes folles.


C’est un drôle d’excellent petit roman. Le héros n’a rien de sympathique, ni de très antipathique non plus. Finalement le voici à un tournant de sa vie. Va-t-il choisir entre les deux femmes, entre la reprise de la ferme, la continuité avec sa famille et son milieu, ou tout envoyer promener, lui qui ne rêve que de chaleur et de poissons multicolores, de poésie et d’exotisme ? Le titre original est Farmer et met l’accent sur une identité, sur un choix de vie, sur une destinée à laquelle on peut peut-être échapper si on le désire (mais le désire-t-on vraiment ?) sachant que la vie immuable à la campagne n’est pas immuable du tout.

Il y a l’étrange présence de l’histoire, des diverses guerres, des pionniers, des Suédois qui ont défriché la terre.

Je trouve que la structure du roman est très habile. Après le début, le roman est un long retour en arrière, sauf que le doute habite sans cesse le lecteur : a-t-il lu la bonne fin ? Et si c’était une illusion ? Et si Joseph n’avait pas choisi cela ? On ne peut pas vraiment savoir.

Et puis il y a toute la vie à la ferme, malgré tout.

 

Schaefer, Maison de ferme ontarienne, 1934 Ottawa

Il s’approcha d’une haie de mûriers et fit semblant de donner à son vieux chien, un épagneul, l’ordre de foncer dans les buissons pour en déloger les oiseaux. Mais le chien était mort depuis longtemps. Joseph marqua une pause, regardant le soleil pâle se lever au-dessus des marais.

 

Quand on arrivait au mois de mars, et souvent même plus tôt, tout le monde était écœuré par l’hiver. Et il suffisait d’un terrible orage en avril pour provoquer un accès de dépression collective. Carl disait que l’hiver était pareil à une vache qui ruminerait la même touffe d’herbe pendant six mois ou plus.

 

jeudi 29 octobre 2020

Il s’appelait Domenico Scandella, surnommé Menocchio.

Carlo Ginzburg, Le Fromage et les vers. L’Univers d’un meunier du XVIe siècle, traduit de l’italien par Monique Aymard, parution originale 1976.

De l’histoire. De la micro-histoire même.

C’est un procès de l’Inquisition, dans la région de Venise, à la fin du XVIe siècle. Un meunier défend une curieuse conception du monde devant des moines stupéfaits. D’où lui viennent pareilles idées ? Comment un meunier est devenu théologien et hérétique dans son village, en dehors de tout cercle savant ?


J’ai dit que, à ce que je pensais, tout était chaos, c’est-à-dire terre, air, eau et feu tout ensemble ; et que ce volume peu à peu fit une masse, comme se fait le fromage dans le lait et les vers y apparurent et ce furent les anges ; et la très sainte majesté voulut que ce fussent Dieu et les anges ; au nombre de ces anges, il y avait aussi Dieu, créé lui aussi de cette masse en ce même temps.


C’est un ouvrage classique de la discipline historique, que je souhaitais lire depuis longtemps. Le livre a fait date, car c’est l’un des premiers à relever de la micro-histoire : un cas individuel analysé finement, un témoignage décortiqué, pour réfléchir plus largement à un problème. On est loin de la méthode statistique, de la vaste fresque à l’échelle d’un territoire, de l’histoire politique.

De plus, Ginzburg revendique de pouvoir accéder à la mentalité d’un homme appartenant à la classe populaire, un de ceux auquel on pensait qu’il était impossible d’accéder. Les pauvres n’étaient que des statistiques et non des individus. Et connaître leurs croyances et leurs convictions serait impossible, à moins d’imaginer la culture populaire comme un décalque affadi, simplifié de la culture savante, ou de supposer que le peuple constitue une grande masse. Ici une fenêtre s’ouvre sur un meunier et sur sa conception du monde. Et nous mesurons l’écart – le gouffre – qui peut exister entre les données collectives sur la religion et la croyance d’un individu.


« Je parlerai tant que vous serez stupéfaits », avait-il promis aux habitants du village : et de fait, l’inquisiteur, le vicaire général, le podestat de Portoguraro devaient rester abasourdis devant un meunier qui exposait, avec tant d’assurance et d’agressivité, ses propres idées.


Et puis il y a l’individu, Menocchio, pétri de culture paysanne et de culture orale, deux cultures qui ne laissent aucune trace dans les archives, mais qui se transmettent et qui de temps en temps surgissent à la lumière du jour, à l’ébahissement des lettrés. J’avoue m’être perdue dans les considérations compliquées à propos de la nature de l’âme, de Dieu et du Saint Esprit. Le meunier revendique d’être le seul à défendre ses idées et sde ’être forgé son opinion tout seul, à partir de quelques lectures et de longues réflexions. Ginzburg tente de retracer l’origine de ses conceptions, depuis les bribes de lecture jusqu’aux déformations, appropriations et transformations.

Bien sûr, ce qui est intéressant, ce sont les questions. Les questions que l’on pose à un dossier d’un procès de l’Inquisition pour travailler sur un tout autre sujet (un sujet déjà vu sur ce blog, il était alors question d’Inquisition, d’esclavage et de mariage).

Un regret : et pourquoi les citations latines ne sont-elles pas traduites ?

 

Qu’un meunier comme Menocchio en soit arrivé à formuler des idées aussi différentes des idées courantes sans aucune influence extérieure parut invraisemblable aux inquisiteurs. On demanda aux témoins si Menocchio avait « parlé sérieusement ou s’il avait plaisanté, ou bien s’il avait eu l’air de répéter ce que d’autres avaient dit » ; à Menocchio on demanda de révéler le nom de ses « complices ». Mais dans les deux cas la réponse fut négative.

 

J’ai comme idée que le personnage du père de Tyll dans Tyll Ulespiègle s’inspire de Menocchio.

 

S. Rosa, Autoportrait, Strasbourg BA

 

lundi 5 mars 2018

Ils parlaient tous le même langage, ni du yiddish ni de l’anglais.

Isaac Bashevis Singer, Keila la Rouge, traduit de l’américain par Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnau-Bay, parution originale en yiddish en 1976, édité en France par Stock.

Nous sommes à Varsovie, après 1905, dans la communauté juive. Nos deux héros de départs sont Keila la Rouge, magnifique jeune femme, ancienne prostituée, mariée à Yarmi, un voleur. Ils sont heureux ensemble. Jusqu’au jour où débarque Max, un aventurier. Tout se détraque, Max est attiré par Yarmi, mais les deux hommes envisagent de rafler des filles à Varsovie pour ouvrir un bordel au Brésil tout en profitant des charmes de Keila. Sauf que celle-ci est décidée à échapper à sa condition. C’est alors qu’elle tombe sur Bunem, un fils de rabbin qui ne sait pas très bien quoi faire de sa vie… Et alors…

Il avait neigé pendant deux jours. Après quoi le gel s’était installé – sur la chaussé, les bouches d’égout, les tas d’ordures. Il recouvrait les balcons d’une épaisse couverture, blanchissait les toitures rouillées et bouchait les trous des trottoirs. Dans l’appartement de Reb Menahem Mendel, le givre dessinait sur les vitres des arbres gelés. Le rabbin faisait toujours le même commentaire :
« Ce sont des reproductions des figuiers et des dattiers qui poussent en terre d’Israël. »

Il se passe beaucoup de chose dans ce roman. On va au théâtre, d’anciens amants se retrouvent, une jeune juive anarchiste se fait arrêter, des juifs s’exilent à New York, la ville où tout est possible, mais où on reste quand même juif et où le yiddish est méprisé. C’est tout un monde qui renait devant nos yeux grâce à la plume vive et alerte de Singer. Des personnalités rapidement esquissées apparaissent devant nous, avec leur lot d’hésitations et de drames intérieurs. Singer met en scène le petit peuple des voleurs, des commerçants, des rabbins et de leurs familles dans des portraits pleins d’humanité.
Ces juifs polonais qui rêvent d’Amérique, qui sont méprisés en Amérique, le culte juif qui se transforme au contact des protestants, les bons petits plats des fêtes juives, la neige, le froid, l’alcool, la violence contre les femmes, les interrogations des pauvres petits rabbins… C’est une sorte de fresque endiablée, mais au ton triste et mélancolique. En effet, les personnages ne parviennent jamais à trouver leur place dans ce monde où ils sont juifs et pauvres. L’époque est bouillonnante : une première révolution a eu lieu à Saint-Pétersbourg, les progroms sont toujours là, des machines volantes apparaissent, l’Amérique se développe à toute allure, les sionistes existent déjà, mais les individus se débattent avec leur conscience, leur croyance, leur devoir, leur famille et ressentent douloureusement leur échec.
Chagall, détail du Sacrifice d'Abraham, Nice Musée Chagall.

Un roman que j’ai lu rapidement, car l’énergie s’y mêle à la tristesse. Au moment où tout s’écroule, on sent que tout pourrait encore repartir et finalement on ne sait pas où tout cela s’arrêtera. C’est un hommage magnifique à la communauté juive de Varsovie, un monde qui a disparu.

Pendant le shabbat, le quartier était désert. Les boutiques baissaient leurs rideaux. Les truands, tout comme les honnêtes vendeurs de rue de pois chiches, haricots chauds, marrons grillés et gâteaux de pommes de terre, se reposaient. Même les prostituées ne venaient pas solliciter les clients le vendredi soir. Mais, dès que les lumières se rallumaient et que les Juifs avaient honoré la sortie du shabbat, les rues et les cours d’immeubles grouillaient de monde à nouveau.

Ce roman est paru tout d’abord sous forme de feuilleton, dans un quotidien yiddish de New York. Il a ensuite été traduit en anglais par le neveu de Singer qui a lui-même collaboré à cette traduction, car il préférait être traduit de l’anglais. Apparemment le roman n’a jamais été publié en volume en anglais.

mardi 2 octobre 2012

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love-story.


Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, traduit du tchèque par Anne-Marie Ducreux-Palenicek, 1e diffusion clandestine à Prague en 1976, Paris, Robert Laffont, 1983.

Un très court et très fort roman. Le narrateur passe ses journées dans une cave à presser des livres. Avec sa machine, il fabrique des blocs de papier qui seront ensuite envoyés à une usine de papier recyclé pour devenir… des journaux, d’autres livres… Mais nous ne sommes pas dans un monde habituel. Car les livres arrivent par tonnes, toujours renouvelées. Pendant la Seconde guerre mondiale, les livres venaient de belles bibliothèques. Mais la guerre a cessé et les livres sont toujours pilonnés et détruits, tous. Le narrateur le fait à sa manière sensible, plaçant au cœur de chaque ballot un livre de philosophie, enveloppant ses bottes de livres de reproductions d’art, volant quelques beaux livres, les redonnant, les lisant en cachette, les sauvegardant chez lui. Il fait mal son travail et n’est pas très efficace, un peu vieux dans cette société jamais décrite mais où la vie se glisse dans des interstices, où les livres ont la valeur de leur papier. Le narrateur a la tête emplie des philosophes qu’il a lus en cachette, des souris qui font leur nid dans les tas de papier et qu’il écrase avec sa presse et de tous ses souvenirs…


H. Hoffman, Autodafé du 10 mai 1933, étudiants et 
membres du S.A. chargent des livres destinés à être 
détruits sur un camion, Munich, 
Bayerische Staatsbibliothek, image RMN.


C’est un livre triste, qui n’est pas sans rappeler Fahrenheit 451 même si le monde représenté nous est beaucoup plus proche. Une écriture très sensible aussi qui rend parfaitement les états d'âmes du narrateur avec ses rêves, vivant dans une société glaciale.

Si je me retourne brusquement, si je crie ou m’agite en dormant, j’entends, épouvanté, le glissement des livres, il suffirait d’un frôlement, d’un cri pour que tout s’abatte du ciel sur moi comme une avalanche, une corne d’abondance qui viderait sur moi ses livres rares et m’aplatirait comme un pou, j’ai souvent l’impression d’un complot tramé par ces livres pour venger les innocentes souris que je mets tous les jours en bouillie.

Un livre prêté par Ysa, merci !
L'avis de L'or des livres,

jeudi 29 septembre 2011

Avons-nous besoin d’un garde-fou contre les abîmes du souvenir ?

Christa Wolf, Trame d’enfance, traduit de l’allemand par Ghislain Riccardi (1976), Paris, Stock, 2010.

Un livre dont j’aurais pu parler lors de mon article sur la littérature allemande. Je l’ai oublié, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que j’ai alors privilégié les écrivains qui traitent de l’Allemagne de l’après guerre et de l’après réunification. Une amie de ma sœur m’a rappelé le nom de Wolf (je précise que j'ai lu le livre il y a un an), avec qui nous replongeons dans l’époque de la montée du nazisme, de la guerre et de la déroute devant l’avancée soviétique.
Il s’agit d’un roman d'inspiration autobiographique, sur les traces du souvenir. À la fin de la guerre, un homme en tenue rayée, ancien détenu d’un camp de concentration partage la soupe de la famille.
Mais, si ce n’est pas un secret : vous étiez coupable de quoi ? Je suis communiste, dit l’ancien détenu du camp de concentration. Ah ! bon, dit la mère. Mais ce n’est quand même pas seulement pour cela qu’on se retrouve en camp de concentration. Comme s’il se parlait à lui-même, il dit, sans y mettre le moindre reproche, sans intonation particulière : Mais où avez-vous donc tous vécu.
Des années plus tard, Christa Wolf essaie de répondre. Mais la mémoire est difficile et il faut ruser avec la langue.

Georg Baselitz, Les jeunes filles d'Olmo II, 1981
Paris, musée national d'Art moderne, image RMN.

Deux trames narratives s’entrelacent. L’une à la première personne décrit le voyage effectué en 1971 par le couple et sa fille, depuis la RDA vers un village désormais situé en Pologne, mais qui était en Allemagne au moment de la guerre. C’est là où elle a grandi, où vivait sa famille. Elle veut revoir les lieux, les traces – mais quelles traces ?
L’autre, à la troisième personne, rédigé en 1974-1975, raconte l’enfance. Une enfant, Nelly, va porter tous les souvenirs et les questions. Façon de mettre à distance et d’interroger. À quel moment « cela » commence ? Comment cela se vit-il dans la vie quotidienne ? Dans la boutique que tient le père, parmi les clients ? Au sein de la famille ? La petite fille de l’époque n’a pas compris ce qui est arrivé à l’oncle fou, qui a mystérieusement disparu, un jour. L’adulte s’interroge : la petite Nelly était-elle antisémite ? que pensait-elle du garçon juif de son école ? Et que trouvait-elle dans les mouvements de la jeunesse hitlérienne où elle se rendait avec tant d’enthousiasme ?

Le petit garçon juif. Nelly pouvait le voir nettement. Il est pâle, son visage est pointu, il a des cheveux noirs, ondulés, quelques boutons. Allez savoir pourquoi, il porte toujours des culottes de golf. Il est assis là, tassé sur lui-même comme une « chiffe molle », et tous ceux qui passent à côté de lui… Elle aussi, elle doit passer à côté de lui. Elle aussi, elle va donc « lui en retourner une ». Ou peut-être pas ? Lui pense qu’elle n’en sera pas capable. C’est justement là-dessus qu’il spécule : tous les Juifs sont des spéculateurs. Il a parfaitement trouvé ce qui peut la rendre furieuse contre lui. Elle prend son élan, elle sait : il faut qu’elle passe à côté de lui, il faut qu’elle le fasse, c’est son devoir. Elle y met du sien. Elle accélère le film. (…) À chaque fois, le film casse à l’instant crucial. À chaque fois, dès qu’elle se trouve tout près de lui, dès qu’il va lever la tête, et les yeux aussi malheureusement, tout devient noir, plus d’image. Elle n’arrive pas à savoir si elle serait capable de faire son devoir. Ce qu’elle apprend, mais préférerait ne pas savoir, c’est qu’elle n’aimerait pas se trouver dans une situation où il lui faudrait faire son devoir. En tout cas, pas dans le cas de ce petit garçon qu’elle connaît si bien et ne peut donc pas haïr. Et c’est bien son erreur. La « haine aveugle », oui, là, ça irait, ce serait le seul moyen. La « haine qui voit », c’est bien trop difficile.
Quelquefois la mémoire ne veut pas retrouver ce qui s’est (ou non) réellement passé.

Georg Baselitz, Dessin preparatoire pour die Mädchen von Olmo,
1981, Paris, musée national d'Art moderne, image RMN.

Mais ils ont bien dû lire les journaux.
Les journaux où est annoncée l’installation prochaine sur la commune d’un camp de concentration - comment dire qu'ils ne savait pas ? La nécessité quand on est commerçant de faire respecter le salut hitlérien dans la boutique et de ne pas faire crédit aux communistes. Les chants que l’on apprend dans l’enfance ne sont jamais oubliés. La mise en place des drapeaux dans les rues. Les confidences entre camarades de classe et que l’on ne répétera pas aux parents.
L’écrivain de 1975 explore les photos de famille et les récits que les adultes se faisaient à mi-voix, pour ne pas effrayer les enfants, les murmures, les non-dits. Il y a les « mots à paillettes », ceux qu’on ne prononce pas. Et trente ans plus tard, on cherche quel terme exact il faut poser sur ce silence ou sur cette ouate, cet adoucissement de la réalité. Elle s’interroge, essaie de trouver des explications. Qu’est-ce qu’ils ont su, ont compris, ont accepté, ont soutenu ? À quoi avons-nous participé ? Elle hésite et se perd dans les souvenirs diffus et l’affection portée à sa famille, à son enfance. Mais sa fille, adolescente, est plus intransigeante.
Elle met encore explication et excuse sur le même plan, et elle les refuse. Elle dit que l’on doit être conséquent et veut dire : rigoureux.

Un livre long et dense, qui se lit lentement, riche de mille détails. Un livre sur la famille et les liens complexes qui unissent les individus. Et un livre sur l’entrelacs de la mémoire, une pelote de fils emmêlés, une trame trouée.