La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 11 décembre 2025

Lha gyalo ! Les dieux ont trimphé !

 

Alexandra David-Néel, Voyage d'une Parisienne à Lhassa, publication originale 1927, lu dans l'édition Plon.

Tout n'est pas dans le titre, encore qu'il laisse entendre quelque chose du tempérament de l'autrice, véritable personnage en soi.

Donc en 1924, alors que le Tibet est interdit aux étrangers*, notre héroïne décide de rejoindre Lhassa, la capitale, incognito, et à pied. Elle n'est pas seule, elle est accompagnée du jeune lama Aphur Yongden, son fils adoptif, essentiel à la réussite du projet. Aucune escorte, aucun guide, aucune carte, rien d'occidental (pas d'appareil photo, pas de quoi prendre des notes, aucun élément de confort), ils sont déguisés en pèlerins mendiants, pauvre lama accompagné de sa vieille mère (56 ans en réalité). Crasse sur la peau, faux cheveux en poils de yak, bonnet dissimulant le visage (bon, elle n'avait pas les yeux gris clair) et discussions uniquement en langue locale, de peur d'être surpris.

Tournant le dos à la sublime demeure des divinités qu'ils étaient venus de si loin pour les révérer, leur attention se concentrait uniquement sur leur repas.

Le livre raconte cette épopée grandiose, faite de petits pas sur des chemins dans la montagne et les hauts plateaux, d'abord la nuit de peur d'être vus, puis de jour, comme tout pèlerin miteux. Ils mendient leur nourriture et partagent la vie des Tibétains les plus simples, ceux qui dorment avec les bêtes, mangent ce qu'on leur donne, etc.

Le Tibet est alors à moitié indépendant, à moitié sous la coupe britannique, théocratie religieuse étonnante où la modernité est tout juste présente sous la forme de fusils vendus aux soldats des dirigeants. L'extrême majorité des habitants n'est jamais partie à l'étranger et n'a jamais vu d'Occidentaux, la diversité ethnique du pays permettant alors facilement de faire croire que les deux intrus proviennent d'une région particulièrement reculée.

Ce jour-là, j'avais mendié en chantonnant des formules pieuses de porte en porte, suivant la coutume des pèlerins nécessiteux. Une brave femme nous fit entrer chez elle, Yongden et moi, pour nous donner à manger. Le repas se composait de lait caillé et de tsampa. L'usage veut que le lait d'abord, la tsampa ensuite, soient versés dans l'écuelle de bois que tout Thibétain pauvre porte toujours avec lui, et le mélange se fait alors avec les doigts.

Ici David-Néel met de côté tout son savoir érudit sur le bouddhisme et sur les langues, se plongeant au plus près du quotidien des paysans et des autres pèlerins. Elle raconte leurs coutumes pas vraiment dans l'orthodoxie bouddhique (et j'avais mal mesuré l'immense diversité de cette religion avant ma lecture), celles qui animent la vie ordinaire et les paysages extraordinaires du Tibet. Elle est ainsi la témoin de la religiosité tibétaine sous toutes ses formes, savante ou populaire, qui habite le paysage à chaque étape comme autant de signes de la présence humaine, un paysage à nul autre pareil.

Consciente de son exploit, elle met volontiers l'accent sur les péripéties, le désir d'aventures, la curiosité. Par peur d'être repérés et arrêtés, nos deux voyageurs choisissent les trajets les plus longs ou les plus déserts, s'exposant à mourir de faim ou à être en proie aux brigands. Ils passent par les régions les plus reculées.

Je note que David-Néel voit une panthère des neiges et n'en fait pas tout un laïus.

Tibet, Le dieu tutélaire Hevajra et sa parèdre Nairatmya, 16e siècle, laiton, Guimet


Découvrir une cachette n'était pas chose facile, nous nous trouvions sur le versant roide d'une sorte de redan n'offrant pas un pouce de terrain plat ; tout ce que nous pûmes faire, fut de nous tirer des éboulis et de nous accroupir sous les arbres en sol plus ferme. C'est dans cette situation incommode, osant à peine bouger de crainte de rouler en bas de la pente, que nous passâmes la première journée bénie de notre merveilleux voyage.

Le début du voyage en marchant de nuit dans les chemins de montagne et en se cachant la journée. 

J'ai vécu pendant plusieurs années, au pied des neiges éternelles, comme dans les solitudes herbeuses de la région des grands lacs, la vie étrange et merveilleuse des anachorètes tibétains ; j'en connais le charme spécial, et tout ce qui s'y rapporte éveille immédiatement mon intérêt. Tandis que mes yeux restaient fixés sur les palais de rocs, une conviction intuitive me venait peu à peu ; quelqu'un vivait là.

Très loin, parmi la silencieuse immensité blanche, un minuscule point noir se mouvait lentement, semblable à un insecte lilliputien grimpant avec effort le long de l'énorme plateau incliné. Plus qu'aucun des nombreux site grandioses et terrifiants que j'avais contemplés jusque-là au « Pays des Neiges », ces glaciers géants et cette vaste étendue morne soulignaient la disproportion écrasante existant entre la fantastique région des hautes cimes et les chétifs voyageurs qui avaient osé s'y aventurer, seuls, au cœur même de l'hiver.

* Le livre ne possède pas de véritable introduction historique (c'est nul) et quand on le lit en 2025, on peut croire que c'est la Chine qui impose ce blocus. Mais non, c'est l'empire britannique.

Wikipedia m'apprend que David-Néel a fait renouveler son passeport à l'âge de 100 ans, comptant repartir au Tibet. Voilà, c'est un modèle pour nous. Les filles, faut jamais renoncer !

Prochaine étape : visiter sa maison à Digne.

Un podcast pour faire connaissance avec elle.

Tibet, Le dieu tutélaire Hevajra et sa parèdre Nairatmya, 16e siècle, laiton, Guimet


mardi 18 novembre 2025

Ceux qui manqueront l'occasion la manqueront pour toujours.

 

Kafka, Amerika, traduit de l'allemand par Jean-Pierre Lefebvre, édité en France par Gallimard (Folio).

Roman laissé inachevé par la mort de l'auteur et par l'auteur lui-même. Titre voulu par Kafka : Le Disparu. Amerika est le titre donné par Max Brod lors de son édition de 1927, mais le premier chapitre a été publié à part en 1913 et l'ensemble du texte entre 1912 et 1914.

Le héros, Karl Rossman, a 17 ans (ou 16), quand ses parents le chassent de la maison (une histoire de bonne qui se saisit de son corps) et l'envoient en Amérique faire sa vie. Au premier chapitre, après un épisode invraisemblable, Karl rencontre son riche oncle Jakob qui le prend sous son aile. Au deuxième, l'oncle le chasse. Au troisième, Karl trouve du travail dans un hôtel. Mais cette pause ne dure pas et le pauvre Karl se retrouve bientôt dans une situation encore plus difficile. Après une interruption du manuscrit, on retrouve Karl parti dans un train, ayant perdu son nom, avec une mystérieuse troupe de théâtre. Tout va bien mais difficile de ne pas se dire qu'un piège se referme sur lui. Le manuscrit s'interrompt encore, cette fois définitivement.

C'est tout l'inverse d'un roman d'apprentissage. Karl est peut-être un peu naïf et mal dégrossi, mais il ne se débrouille pas si mal. Pourtant, la maladresse et les coups du sort l'empêchent sans cesse de tracer son chemin. Au contraire, d'improbables événements, qui apparaissent comme autant de manipulations, se coordonnent pour l'enfoncer dans une situation progressivement plus difficile. À cet égard, la description de l'hôtel est à proprement parler kafkaïenne avec ses innombrables ascenseurs, son armée de liftiers, son équipe de portier et de sous-portiers, le restaurant qui semble une foire d'empoigne – impossible pour un individu sensible de trouver sa place dans cet univers.

Karl n'écoutait pratiquement plus ce genre de discours, chacun abusait de son pouvoir et insultait ses inférieurs. Quand on y était habitué, ça ne sonnait pas autrement que le tic-tac régulier d'uen pendule.

J'ai toujours du mal à lire les romans dont la progression semble inéluctable. Ce fut encore le cas ici, avec un gros coup de mou dans le milieu. J'ai arrêté quelques pages et j'ai repris avec ce dernier chapitre sur le théâtre d’Oklahoma, gigantesque barnum usine, avec ses 200 bureaux de recrutements et son champ de courses, qui embarque toute une population de miséreux dans un destin inconnu, mais certainement très contrôlé.


Le roman met en scène toute une gamme de personnages : hommes puissants et inquiétants, chômeurs sur les routes avec leurs vêtements en guenilles, femmes protectrices prenant Karl sous leur aile, jeunes femmes agressives ou timides, bureaucrates de divers métiers...
Il s'agit en somme du roman d'un migrant à l'assaut des États-Unis, sauf que tout se referme. Le voici peu à peu exclu de New York, exclu de la ville, envoyé à Oklahoma... le rêve d'Amérique entraperçu disparaît, tout comme Karl. La modernité américaine sera tout juste effleurée par le garçon.

Une affiche de l'ancêtre de l'INRS ? Oui, lors de sa courte carrière d'agent d'assurance, Kafka a surtout travaillé sur la sécurité dans les usines et constaté que les ouvriers n'étaient pas protégés contre les accidents.

Lorsque à l'âge de dix-sept ans Karl Rossmann, qui avait été envoyé en Amérique par ses pauvres parents parce qu'une bonne l'avait séduit et avait eu un enfant de lui, entra dans le port de New York sur le bateau déjà passé à la petite vitesse, il aperçut la statue de la déesse de la Liberté, qu'il observait depuis un bon moment, comme nimbée d'une lumière solaire devenue soudain plus forte. On aurait dit que son bras armé de l'épée venait tout juste d'être brandi tandis qu'autour d'elle les brises tournoyaient sans entrave.

C'est le début. (oui, une épée)

Deuxième participation aux feuilles allemandes de Patrice et Eva. Jeudi ce sera encore Kafka, qui a d'ailleurs déjà donné lieu à deux billets sur le blog :





mardi 18 février 2025

Le rêve de tout malfaiteur international est de devenir patron de bar à Marseille.

 


Albert Londres, Marseille porte du sud, 1927.

 

Un classique de la bibliographie marseillaise.

En 1926 le journaliste français* qui s’est embarqué à plusieurs reprises de Marseille pour rejoindre le bout du monde décide de rester et d’explorer un peu le territoire du port. Canebière, port de commerce et ses travailleurs, navires et ses passagers, quartier réservé, pègre… Le récit est haut en couleur.

Il y a évidemment de belles pages sur la ville, sur ceux venus de partout qui la peuple, mais j’avoue avoir eu un peu de mal. La langue a vieilli, ce ton très péremptoire n’est plus le nôtre (il me fait penser à celui des actualités cinématographiques). Et puis, on est en plein empire colonial et les clichés sexistes et racistes abondent, dans un traitement très pittoresque. Ceci dit, certains passages sont hauts en couleur et ont nourri l’imaginaire des romanciers de la ville.

 

*Car à l’occasion de cette lecture mon cerveau a fini par comprendre qu’Albert Londres n’était pas anglais.

 

C’est un port, l’un des plus beaux du bord des eaux. Il est illustre sur tous les parallèles. À tout instant du jour et de la nuit, des bateaux labourent pour lui au plus loin des mers. Il est l’un des grands seigneurs du large. Phare français, il balaye de sa lumière les cinq parties de la terre. Il s’appelle le port de Marseille.

C’est le début.

 

À noter que la ville que parcours Londres a peu à voir avec celle d’aujourd’hui : on est bien avant l’aménagement du port de Fos et les bateaux s’ancrent alors le long de la jetée de la Joliette. Si la vieille ville a été sacrément rétrécie à cause des travaux du Second Empire, le Panier n’a pas encore été détruit par la Seconde guerre, le pont transbordeur se dresse encore au bout du port, l’Opéra est tout neuf et non plus en train de s’écrouler comme maintenant.

Verdilhan, Le Pont transbordeur, 1918-1920 Marseille BA

 

La circulation à Marseille est régie par une loi unique : « Toute voiture doit, par tous les moyens, dépasser la voiture qui la précède. » On se croirait au temps des cochers verts et des cochers bleus de Constantinople. C’est une course de chars. Qui arrivera premier et déclenchera l’enthousiasme populaire ? Le camion bouscule la voiture d’un coup d’épaule. Le taxi souffle sur la bicyclette.

À noter que tout n’a pas changé depuis cette époque.

 

Les dockers arrivent. Ils ne vont pas au travail, ils viennent chercher de l’embauche. Alors la place prend son véritable visage. Elle devient une foire aux hommes.

Une évocation matinale de la place de la Joliette.

 

Allez à Marseille. Marseille vous répondra.

Cette ville est une leçon. L’indifférence coupable des contemporains ne la désarme pas. Attentive, elle écoute la voix du vaste monde et, forte de son expérience, elle engage, en notre nom, la conversation avec la terre entière. Une oriflamme claquant au vent sur l’infini de l’horizon, voilà Marseille.

On comprend que ce soit devenu un classique de la marseillologie.

 

Le billet de Miriam qui trouve que Londres a un ton de « conteur » et qu’il est « jubilatoire ».




samedi 29 juillet 2023

Je vois le déluge monter.

 

 

Susan Scott Parrish, 1927. La grande crue du Mississippi, traduit de l’américain par Olivier Salvatori, parution originale 2017.

 

J’ignorai complètement l’histoire et elle est sacrément intéressante. Depuis le début du XIXe siècle, les États-Unis ont massivement déboisé tout l’Est du pays et supprimé tous les terrains où l’eau pouvait se stocker naturellement. Il y a de plus de grandes plantations de monoculture (notamment de coton). Le fleuve a été endigué, mais plus on construit de digues, plus le fleuve charrie des sédiments et plus le niveau d’eau monte, et plus il faut des digues hautes, etc., mais aucun réservoir de délestage n’a été construit.

La catastrophe se produit pendant les six premiers mois de 1927 : les pluies sont abondantes et l’eau du Mississippi monte. Les digues se fissurent. L’eau du fleuve est tellement abondante qu’elle reflue dans les affluents qui débordent eux-aussi. C’est bientôt tout une partie du pays qui est sous l’eau.


Mais ici la catastrophe n’est pas créée simplement par l’ignorance et l’arrogance humaine à vouloir façonner la nature. On est aussi dans une histoire du racisme et de l’esclavage et des enjeux complexes d’identité. 50 ans après la guerre de Sécession, les noirs du Sud sont toujours exploités par de grands propriétaires. La relation des noirs du Nord (des grandes villes, ceux qui sont allés à l’université) avec eux est complexe, faite de solidarité et de paternalisme. Il y a les riches blancs du Sud qui se sont enrichis dans l’exploitation forestière et ne veulent surtout pas que leurs ouvriers noirs tirent bénéfice de l’événement, en s’enfuyant ou en obtenant une amélioration de leurs conditions. Il y a aussi les pauvres blancs du Sud. Il y a la relation entre le Nord et le Sud – c’est la guerre qui se rejoue. Puisque les travaux sur le fleuve sont supposément imposés par « Washington », puisqu’il s’agit de venir au secours de ce pauvre Sud sous-développé et arriéré, puisqu’il faut préserver l’ordre social en place, etc.


Si le nombre de victimes de la crue fut au final plus limité que celui d’autres catastrophes écologiques du XXe siècle, ce qui la rend culturellement si écrasante est la façon dont elle a rematérialisé, pour les Américains du Nord comme du Sud, noirs comme blancs, les cauchemars identitaires de l’esclavage et de la guerre de Sécession.


Il y a les immenses camps de la Croix rouge, où la ségrégation est bien appliquée. À l’époque, on parlait sans complexe de « camp de concentration » (en France également dans les années 30), mais évidemment depuis, on a changé de terme.

Il y a le rôle des médias puisque la catastrophe a été suivie par les journaux et la radio, mais aussi par les artistes de vaudeville, noirs et blancs, du pays (c’est la partie la plus réussie du livre, je pense).


Katrina (2005) n'a rien inventé.

Sur un événement aussi complexe, le livre m’a déçue. Mal structuré, mal écrit, pas très clair, pas assez concret. L’événement en lui-même n’est pas raconté avec clarté et il n’y a pas grand-chose sur ce qui se passe dans les années immédiatement postérieures. Je l’ai lu en grande diagonale, en retenant le propos et surtout en me disant qu’il serait intéressant de relire certains pans de la culture américaine à l’aune de cette catastrophe majeure, dont j’ignorais tout jusque-là. Et je vous en parle, car je pense que vous êtes aussi ignorants et intéressés que moi !


Je note quand même : la chanson Back Water Blues de Bessie Smith, les romans de Faulkner et ceux de Richard Wright.


 

Après cette semaine sur le Mississippi, le blog va prendre une pause. Moi-même je vais bientôt partir en vacances. Encore quelques jours... Retour du blog et de moi-même fin août ou début septembre, avec des réserves de lecture et des photographies. Il y aura de l'herbe verte, des châteaux, des musées... Prenez le temps de tout débrancher aussi et à bientôt !

 


 


 

mardi 17 janvier 2023

À Argelouse… jusqu’à la mort.

 François Mauriac, Thérèse Desqueyroux, 1927.

 

Au début du roman, l’héroïne sort du bureau du juge, une nuit, dans une petite ville de province. On comprend qu’elle a tenté d’empoisonner son mari, mais qu’elle a été disculpée grâce aux efforts de la famille et au mensonge du mari. Maintenant, il faut tout étouffer, l’affaire et la femme.


J’agirai, j’y mettrai le prix ; mais, pour la famille, il faut recouvrir tout ça… il faut recouvrir.


La majeure partie de ce court roman (150 pages) consiste en un retour en arrière et une introspection de Thérèse. Est-ce qu’à la fin on comprend mieux son acte ? Femme enfermée dans le monde du mariage, du quotidien, du devoir, de la famille, qui n’entrevoit qu’une seule issue, dans laquelle elle se jette, sans réfléchir. L’habilité de Mauriac est précisément de ne pas nous donner une clé de lecture facile. Elle rêve de sensualité et est jalouse de celle des autres, mais elle rejette toute passion et tout désir, ce qui n’empêche pas le lecteur de se questionner. Elle voudrait être libre, mais n’envisage ni voyage ni évasion, même poétique. Elle est froide, elle a de l’esprit. La fin du roman est très ouverte. S’ouvre-t-elle à un destin un peu décadent ou simplement à une vie très convenue, mais libérée du poids des autres ? On ne saura pas. Malgré tout, difficile de ne pas reconnaître en Thérèse toutes celles qui n’ont pas su se couler dans le monde ou qui ont été effacées des mémoires familiales, se débattant sous le poids oppressant des convenances parce que l’on est dans un monde où l’on mate les femmes comme les chiens de chasse.


Ce monde inconnu de sensations où un homme la forçait de pénétrer, son imagination l’aidait à concevoir qu’il y aurait eu là, pour elle aussi peut-être, un bonheur possible – mais quel bonheur ? Comme devant un paysage enseveli sous la pluie, nous nous représentons ce qu’il eût été dans le soleil, ainsi Thérèse découvrait la volupté.


L’essentiel de l’action se passe dans cette région de pins et de marais. Régulièrement, les évocations de la nature viennent apporter un souffle bienvenu dans cette atmosphère enfumée et renfermée.

Mauriac se confronte ici bien évidemment avec les grandes héroïnes littéraires. On pense inévitablement à Emma Bovary, même si Thérèse et Bernard sont bien plus intelligents, sans être plus sympathiques, que Charles et Emma. Mais Mauriac prend soin de préciser : « Peut-être mourrait elle de honte, d’angoisse, de remords, de fatigue – mais elle ne mourrait pas d’ennui. » C’est dit. Et pourtant l’arsenic.

C’est que Thérèse veut sortir du destin d’Emma et de Jeanne (Une vie), même si tout ce qu’elle veut est vague et inconsistant. Elle m’apparaît froide, sans révolte, sans désir, sans fantaisie.

 

Despujols, L'Agriculture, 1925, Bordeaux musée Aquitaine.
On n'associe pas forcément Mauriac l'art déco. Et pourtant.

Les gens qui ne connaissent pas cette lande perdue ne savent pas ce qu’est le silence : il cerne la maison, comme solidifié dans cette masse épaisse de forêt où rien ne vit, hors parfois une chouette ululante (nous croyons entendre, dans la nuit, le sanglot que nous retenions).

 

Thérèse aimait ce dépouillement que l’hiver finissant impose à une terre déjà si nue ; pourtant la bure tenace des feuilles mortes demeurait attachée aux chênes. Elle découvrait que le silence d’Argelouse n’existe pas. Par les temps les plus calmes, la forêt se plaint comme on pleure sur soi-même, se berce, s’endort et les nuits ne sont qu’un indéfini chuchotement. Il y aurait des aubes de sa future vie, de cette inimaginable vie, des aubes si désertes qu’elle regretterait peut-être l’heure du réveil à Argelouse, l’unique clameur des coqs sans nombre.

 

Une lecture commune avec plein de gens intelligents, puisque Passage à l'Est, Ingannmic, Lire & Merveilles, Le Bouquineur et Keisha ont lu Le Noeud de vipères.

C’est la troisième fois que je lis Thérèse Desqueyroux (et peut-être la dernière), tout cela parce que je n’ai pas réussi à mettre la main sur mon Noeud de vipères. Je suis frappée par l’intensité de la langue d’un roman aussi court. Il y a donc un premier billet.



vendredi 5 octobre 2018

Était-il possible que ceci fût la vie ? – le saisissant, l’inattendu, l’inconnu ?

Virginia Woolf, La Promenade au phare, traduit de l’anglais par M. Lanoire, parution originale 1927.

Relecture d’un roman complexe, pas facile à saisir.
Tout d’abord le récit d’une après-midi et d’une soirée, alors que la famille Ramsay et ses proches séjournent l’été sur une île. Le temps permettra-t-il de se rendre au phare, le lendemain ? Le monde gravite autour de madame Ramsay, épouse dévouée et discrète, mère de huit enfants, hôtesse parfaite, d’une grande beauté. Sans cesse occupée, soucieuse des autres, particulièrement de son mari, un intellectuel un peu instable, mais lorsque à de très rares moments elle s’arrête, elle tremble et s’interroge : mais qu’est-ce que cette vie qui coule si vite ? Un tempérament inquiet. Cette première partie n’est pas facile à suivre, car nous passons d’un personnage à l’autre, en plongeant dans le fil des pensées de chacun, fil interrompu, embrouillé, contradictoire.
Puis, dix ans plus tard, le lecteur apprend – brutalement – la survenue de plusieurs événements. Et la famille revient dans la maison. Cette fois, la promenade au phare aura bien lieu. On se souvient de ce dernier été, où toute la famille avait été réunie. 

Cela lui semblait si absurde d’inventer des différences entre les gens alors qu’ils sont – qui ne le sait ? – bien assez différents les uns des autres comme cela. Les vraies différences, songeait-elle, debout devant la fenêtre du salon, sont suffisantes, oh ! oui, bien suffisantes.

C’est un roman qui coule comme de l’eau ou du sable, impossible de rien retenir dans sa main – ou dans son billet de blog. Il est difficile de bien percevoir les personnages, dont les pensées semblent si instables et peu compréhensibles. C’est que nous les voyons de l’intérieur, sans narrateur omniscient (du moins dans la 1epartie) pour tout nous expliquer. À nous de trouver notre chemin dans leur intériorité, même si chacun est en proie à des failles, à des inquiétudes, qui rendent cette promenade accidentée ou même aventureuse. Comme la peintre du roman, Lily Briscoe, nous peinons à nous représenter Mrs Ramsay le plus justement possible. L’ombre et la lumière bougent sans cesse et quand nous croyons tout saisir, pschitt, le tableau se trouble à nouveau.
Pourquoi le charme opère-t-il donc ? C’est qu’ils nous paraissent tous si proches, notamment Mrs Ramsay, prise entre ses obligations, les convenances, son rôle de mère et d’épouse, et ses angoisses plus personnelles. La fragilité de Mrs Ramsay et des autres personnages, toujours sur le fil, entre la raison et le flot désordonnées de pensées, rend ce roman très touchant. Parviendront-ils à tenir leur rôle jusqu’au bout du roman ? Il serait si facile de se laisser aller dans ce tourbillon de souvenirs et de craintes informulées, jusqu’à frôler la folie. La dissolution de la personnalité, qui se dérobe toujours à la compréhension.
En même temps, cette maison de vacances, ce jardin, la mer, la lumière de l’été, semblent être le paradis ! On voudrait y être !

Un autre phare.
Ainsi la maison se trouvant vide, les portes fermées à clef et les matelas roulés, ces airs vagabonds, avant-gardes de grandes armées, entrèrent tumultueusement, frôlèrent des panneaux nus, mordillèrent, soufflèrent, ne rencontrèrent aucune résistance sérieuse dans les chambres à coucher ou le salon, rien que des tentures qui s’agitaient, du bois qui craquait, les pieds nus des tables, des casseroles et de la porcelaine déjà noircies, ternies, craquelées.

Entre les lignes, il est également question de la position respective des hommes (et de leurs « travaux » si importants) et des femmes (cantonnées aux choses mineures, comme montrer de la gentillesse) – mais les choses mineures peuvent être si essentielles dans une famille.
Pour moi qui pense depuis très longtemps qu’il est presque impossible de réellement savoir ce que pense l’autre, ce roman de Woolf est emblématique.

Comment tout cela pouvait-il donc se faire ? Comment jugeait-on les autres, comment pensait-on à eux ? Comment ajoutait-on tel trait à tel autre et concluait-on que c’était en définitive de la sympathie ou de l’antipathie que l’on éprouvait ? Elle se tenait immobile, à côté du poirier, et des impressions relatives à ces deux hommes se pressaient en elle. Suivre sa pensée était aussi difficile que suivre une voix qui parle trop vite pour permettre de prendre ses paroles au crayon et c’était bien effet sa propre voix qui disait, sans qu’on lui soufflât rien, des choses indéniables, immortelles, contradictoires, si bien que même les fissures et les bosses de l’écorce du poirier était irrévocablement fixées là, pour l’éternité.



Mon premier billet où je suis bien embarrassée. 
Des femmes écrivains. Virginia Woolf sur le blog :

jeudi 27 septembre 2018

Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, publiée de 1913 à 1927.

Après mon déménagement (janvier 2015), histoire de marquer dignement ce nouveau départ, j’ai décidé de relire la Recherche que je lisais ou plutôt relisais depuis quelques années de façon disparate, un volume par ci, un volume par là. J'avais envie d'une troisième relecture intégrale avant de laisser Marcel de côté pour dix ou vingt ans.
J’avais aussi envie de rédiger un grand billet intégral, sachant que personne ne le lirait, mais parce que c’est mon blog et que cela me fait plaisir (dans ces conditions, pourquoi se priver ?).
Et une fois n’est pas coutume, je raconte, façon fiche de lecture.
Donc c’est parti !

Ce premier volume permet de faire connaissance avec le narrateur et avec sa manière de mener le récit. Il rassemble le récit de l'enfance du narrateur (ah le passage sur la lecture !) et celui des amours d'Odette de Crécy et de Charles Swann. Ce volume est une sorte de mini Recherche, qui annonce tout ce qui va suivre.

Le narrateur, encore jeune homme, fait connaissance avec des personnages qu'il connaissait jusque-là uniquement de nom : la Berma, l'immense actrice, Bergotte, le grand écrivain, Gilberte, la fille de Swann et d'Odette, les Verdurin, ces bourgeois aux prétentions vaguement intellectuelles, mais surtout sociales, et d'autres. Tout se met doucement en place !

Le volume raconte un été sur les plages normandes, à Balbec, où le narrateur rencontre le jeune marquis de Saint-Loup et le baron de Charlus (sans bien comprendre qui ils sont réellement), Elstir le peintre et surtout les jeunes filles et surtout Albertine. Sans doute le volume où il y a le plus d'action (si l'on peut dire), il se lit aisément.

Ces volumes sont marqués par la mort de la grand-mère, mais aussi par l'entrée du narrateur dans le grand monde : le voici dînant chez la duchesse de Guermantes. Enfin, il rencontre la fine fleur de l'aristocratie !

Sodome et Gomorrhe, deux tomes
Révélation fracassante sur l'homosexualité du baron de Charlus ! Et le second séjour à Balbec, avec le début de l'amour (?) du narrateur pour Albertine.

Albertine vit recluse chez le narrateur qui découvre les affres de la jalousie. Et un magnifique passage sur la musique de Vinteuil (ça, ça vaut le coup).

Le deuil du narrateur après la mort de la jeune femme. Pendant ce temps, le grand monde continue à se transformer : Gilberte Swann épouse Robert de Saint-Loup, ce qui était totalement inimaginable.

Il y a d'abord la description de Paris pendant la première guerre mondiale, avec le bourrage de crânes et les bombardements aériens. Ensuite, le narrateur a la révélation de l'œuvre qu'il a à écrire.

Et maintenant, je vais pouvoir lire d'autres écrivains !
J. Dalou, Femme lisant, 1877, crayon et encre, collection privée.




mercredi 26 avril 2017

Le criminel est un artiste créateur ; le détective n’est qu’un critique.

G. K. Chesterton, La Croix bleue, 1910 et Le Secret du père Brown, 1927, traduction d’Emile Cammaerts et de Françoise Maury adaptée par Axelle Simon, deux nouvelles lues dans une édition bilingue.

La première nouvelle est particulièrement réussie. Nous suivons l’immense et infaillible détective français Valentin, à Londres, sur la piste de Flambeau, célèbre criminel. Ne sachant quelle trace suivre, Valentin finit par repérer des petites choses bizarres dans un restaurant ou chez un marchand de fruits. La traque se poursuit dans la ville toute la journée avant d’aboutir de façon inattendue au coucher du soleil. La seconde nouvelle est l’occasion pour le père Brown (beaucoup plus célèbre que Sherlock Holmes paraît-il !) d’expliquer sa méthode. Ces nouvelles prennent en effet place dans toutes les histoires de détectives de la fin du XIXe siècle. Les deux possèdent beaucoup d’humour, car le lecteur ne s’attend pas à ce qu’un prêtre rondouillard ait une telle connaissance du mal. On a l’impression que tous les criminels d’Angleterre ont pour confesseur le même curé. La description de Londres et des paysages prend volontiers des connotations fantastiques. C’est très plaisant !
 
M. Gertler, Joyeux manège, 1916, Tate Britain, M&M.
Really, you’re as good as a three-act farce, he cried. Yes, you turnip, I am quite sure.

Vraiment, vous êtes aussi impayable qu’un vaudeville, cria-t-il. Oui, pauvre navet, j’en suis certain.