La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 6 mai 2025

Ne perdons pas le nord, je me tue à le dire, c'est la seule solution.

 


Camilo José Cela, La Ruche, première édition à Buenos Aires en 1951, première édition en Espagne en 1955, traduit de l'espagnol par Henri L. P. Austor, première édition française en 1958 chez Gallimard.

Quelques jours à Madrid en 1942.

Tout commence auprès des habitués d'un bistrot de quartier. La patronne, les clients, les serveurs, le vendeur de cigarettes... Le récit passe de l'un à l'autre, raconte leurs espoirs et leurs déceptions, leurs petites victoires minables et leurs affres. Puis, il les suit dans la rue et dans leur immeuble, dans leur famille.

Doña Rosa va et vient entre les tables du café tout en bousculant les clients avec son terrible derrière. Doña Rosa dit fréquemment « foutre » et « on est baisés ». Le monde, pour doña Rosa, c'est son café, et autour de son café il y a tout le reste.
C'est le début.

Les personnages sont nombreux et bien vite le lecteur se perd – c'est sans doute fait exprès – mais il retombe sur ses pattes et retrouve cet intellectuel de gauche désargenté, cette prostituée qui cherche un protecteur durable pour ses vieux jours, ces jeunes femmes qui ont « un ami » pour améliorer l'ordinaire, ces mères de famille pleines d'illusion et celles qui sont froidement réalistes. Le monde est cruel quand on a faim et froid, quand on a un petit métier, que l'on est une femme.
Il y a aussi un homme gonflé de son importance – à l'échelle de son immeuble, un perroquet qui dit des insanités, une femme très heureuse de voir son nom figurer dans la revue « Chérubin Missionnaire ».
Ici le ton est cynique et très humain et les personnages sont irrévérencieux. La religion en prend pour son grade, le conformisme social aussi, avec ce médecin qui s'achète une nuit avec une petite de 13 ans. Il y a un couple d'hommes et une famille qui est solidaire pour protéger l'un des siens contre la police. Une jeune fille de bonne famille qui compte les « performances » de ses amants sur son petit carnet secret.
Rien d'étonnant à ce que la censure franquiste ait eu le hoquet à la lecture.

Le patron est un brave homme, un homme honnête qui fait bien son petit marché noir, comme tout un chacun, mais qui n'a point de fiel.

J'admire la façon dont malgré tout le récit est tracé. Sous couvert de passer d'un personnage à l'autre sans intrigue véritable, l'auteur nous mène où il veut. La fin est impressionnante, puisque le lecteur ne saura finalement pas ce qu'il s'est vraiment passé et ce qui est sur le point de se produire. Je dirais même que Cela joue complètement avec les nerfs du lecteur en lui agitant sous le nez un journal qu'il ne lui montrera pas. C'est une habileté.
Un roman qui nous plonge au plus près de la vie et des préoccupations du peuple de Madrid, dans une langue et une narration très modernes.

Churros et chocolate. Au café à Madrid au mois de février.

Don Ibrahim sourit d'un air triomphant, et demeura quelques instants sans penser à rien. Au fond – et à la surface aussi – don Ibrahim était un homme heureux. On ne faisait pas attention à lui ? Et après ? Et l'Histoire, à quoi servait-elle ?

La rue, à mesure que la nuit s'épaissit, prend un air affamé et mystérieux à la fois, tandis qu'un petit vent qui court comme un loup siffle entre les maisons.

Don José Sierra émit avec sa gorge un son bizarre, un son qui pouvait aussi bien signifier oui, que non, que peut-être, que qui sait. Don José est un homme qui, à force d'être obligé de supporter sa femme, avait réussi à vivre des heures entières, parfois même des jours entiers, sans dire, de loin en loin, autre chose, que hum ! Et puis au bout d'un moment, hum ! Et ainsi de suite. C'était une façon très discrète de laisser entendre à sa femme que c'était une imbécile, mais sans lui dire nettement.

Cela a reçu le prix Nobel de littérature en 1989.

Bon pour le mois espagnol de Sharon.







mardi 11 mai 2021

Voir un anarchiste obtenir le portefeuille de la Justice est une chose à laquelle on assiste une fois dans sa vie.

 Max Aub, Le Labyrinthe magique tome 2 : Campo abierto, parution originale 1951, traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet, édité en France par les Fondeurs de briques.

 

La guerre d’Espagne.

L’action se déroule durant quelques mois de 1936. D’abord à Valence, où le point de vue se déplace de personnages en personnages : ceux qui sont fidèles au gouvernement, ceux qui sont tout fiers d’avoir des responsabilités dans la guerre, ceux qui trahissent, ceux qui se débrouillent, ceux qui ne savent pas s’ils doivent partir ou non. Puis quelques pages auprès de ceux « de l’autre côté », phalangistes dans le même état moral. Enfin à Madrid, qui s’apprête à résister aux troupes rebelles -  no pasarán.


Jorge portait une salopette bleue, et la révolution était un fait. Le poids du revolver lui démontrait que tout cela était vrai : l’heure était venue, tombée du ciel, sans qu’il eût fait quoi que ce fût pour qu’elle arrive. Les militaires, la réaction, s’étaient chargés de lui faire faire le tour du monde. Comme une omelette lancée dans les airs. La vieille Angeles, là-bas au village, devant son fourneau et tenant la poêle par le manche.


C’est un excellent roman qui nous plonge non pas tant au cœur de la guerre qu’au cœur des affres et des atermoiements des Espagnols. Nous suivons certains personnages sur l’ensemble du volume et d’autres seulement sur quelques pages. Il y a ce très beau couple de Vicente et d’Asunción sur lequel veille l’auteur. Autour d’eux, les hommes terrifiés à l’idée de porter des armes et ceux qui en sont fiers, les exécutions sommaires, les actes de courage et de lâcheté, une troupe de théâtre itinérant, avec tous ceux qui hésitent entre la fidélité à l’amitié ou aux consignes du parti.


C’était l’aube naissante et tout, dans la rue, semblait baigné dans l’absinthe. Un coq chantait et le petit air de l’aurore promenait un bout de papier sur le trottoir en faisant un léger bruit.


La dernière partie sur Madrid est très belle. On a d’un côté les discours enflammés et contradictoires sur la liberté et le sens de l’histoire, l’humanité et le communisme, le sacrifice et le devoir, collectif ou individuel, et l’union de tout un peuple pour défendre sa ville. Aub énumère ainsi les membres du bataillon des garçons coiffeurs et des barbiers, comme s’il s’agissait de personnes ayant réellement existé et qu’il serait important de mentionner quelque part pour leur rendre hommage. Il recrée une foule, un peuple, avec les petits détails concrets d’une vie quotidienne ordinaire et pas glorieuse, ceux qui ont placé des matelas devant les fenêtres et qui se sont relayés pour utiliser les rares fusils disponibles. Car il y a un fusil pour trois hommes, mais dès que l’un est touché et meurt, il y a quelqu’un pour le relayer.


Sur quoi peuvent-ils compter ? Sur le moral. C’est indéniable. La ville les soutient, et ils ne veulent pas abandonner Madrid à l’ennemi. Pourquoi ? Parce que Madrid c’est Madrid. Parce que Madrid c’est maintenant toute l’Espagne. Parce qu’abandonner Madrid, c’est s’avouer vaincu, tout simplement. Parce que si Madrid est perdu, tout est perdu. C’est perdre la raison, perdre la tête. Ils y sont attachés parce qu’elle leur appartient.


C. E. Martínez, Puerta del Sol, 1900, Madrid Musée municipal

On trouve aussi l’évocation d’Hemingway dans le personnage d’un journaliste américain, les œuvres d’art du Prado évacuées ou mises à l’abri, du football, l’odeur de fleur d’oranger à Valence, un chirurgien, un orateur quasi professionnel décrit avec beaucoup d’humour et le rappel constant de la lutte victorieuse des Espagnols contre les troupes de Napoléon.

C’est un magnifique hommage à cette héroïque population madrilène.

Pourtant, l’angoisse est palpable. L’avancée inexorable des troupes de Franco est décrite sobrement avec un « ils ont atteint » suivi d’un nom de ville » qui scande le roman et raconte le lent encerclement.

Le volume s’achève plein d’espoir, avec l’arrivée des camions des Brigades internationales. Peut-être qu’ils ne passeront pas finalement…


Le Labyrinthe magique raconte la guerre d’Espagne en six volumes indépendants (ce n’est pas une série), comme un long portrait composite des Espagnols. Ainsi que le titre l’indique, chacun semble pris dans une trajectoire qui le dépasse, dont il ne sait où elle le mène, qu’il n’a pas choisie. À chacun ou presque de se cogner dans la complexité des faits.

La langue est sobre et superbe, elle est volontiers mordante.

 

Elles ne se parlaient pas depuis trois ans à cause d’un problème épineux, à savoir laquelle des deux savait correctement purger les escargots.


Templado se tut. C’était un lever du jour moche : un ciel bas, gris, fermé, saturé de fumée et de brume, sans horizon.

On aurait dit la fin du monde.

 

J’ai acheté immédiatement le volume 3.

Max Aub ayant eu 4 nationalités différentes (espagnole, française, allemande et mexicaine), il peut concourir pour presque tous les challenges des blogs littéraires. Je l’inscris ici pour le mois espagnol de Sharon.



jeudi 16 janvier 2020

Ah ! voilà enfin le fils de sa mère !

Jean Giono, Le Hussard sur le toit, 1951, Gallimard.

Plaisir de relecture.
Nous sommes en Provence, dans les années 1830 comme on le comprend, Angelo se dirige à cheval vers on ne sait où. Dans le même temps où il pénètre dans les collines, les malades commencent à tomber et à mourir. Le choléra est là.

Assez rapidement, ils entrèrent dans une forêt de sapins clairsemés qui ronronnait comme un chat. La lune se levait dans un ciel brouillé.

C’est l’argument principal du roman, un grand roman d’aventures. Il faut attendre la centième page pour que d’errance en errance Angelo entre dans Manosque et que le lecteur comprenne que c’était là où il voulait aller. D’allusion en allusion, on comprend que l’on a affaire à un révolutionnaire italien (Piémontais !), ce qui ne dit pas forcément grand-chose à un lecteur français de 2019 d’ailleurs. Bien plus loin dans le roman, notre compréhension s’améliore, mais restera toujours parcellaire, car ce n’est sans doute pas ce qui importe.
L’important est-il d’ailleurs le choléra ? Pas sûr… plutôt l’état de folie où il met les hommes et la proximité de la mort qu’il apporte. Pour Angelo, c’est l’aventure.
Nous le suivons, échappant aux soldats et aux milices des habitants, s’évadant de quarantaine où l’on parque les gens, cherchant de la nourriture dans une contrée où tout est contaminé (et nous sommes avant l’ère de la boîte de conserve), trouvant plus ou moins son chemin parmi les collines, les vignobles, les petits chênes et les oliviers. Et puis, il y a le passage à Manosque et cette vie sur les toits, qui occupe à peine 100 pages, mais qui donne son titre mystérieux au roman. Il y a aussi la jeune femme, se présentant tardivement comme Pauline. Courageuse, on en saura à peine plus sur elle. Angelo la traite comme un compagnon d’armes, avant que Giono ne nous fasse comprendre très subtilement l’évolution des sentiments.
L’épidémie de choléra donne lieu à quelques évocations particulièrement frappantes : celle des cadavres qui jonchent les rues dans les positions les plus incongrues, la mort ayant dépouillé les êtres humains de toute dignité, identité et pudeur, celle des oiseaux qui mangent les cadavres et qui apparaissent dès lors comme des signes funestes (même les gentilles hirondelles et les rossignols et les papillons s’y mettent). Les bûchers où l’on brûle les morts.

Il devait être à peu près midi. Le soleil tombait d’aplomb. La chaleur était, comme la veille, lourde et huileuse, le ciel blanc ; des brumes semblables à des poussières ou à des fumées sortaient des champs de craie. Il n’y avait pas un souffle d’air, et le silence était impressionnant malgré les bruits des étables : bêlements, hennissements et coups de pied dans les portes qui faisaient à peine comme le bruit d’une poêlée d’huile sur le feu au fond de la grande chambre mortuaire de la vallée.

Le roman est censé faire partie d’un cycle, mais il fonctionne de façon tout à fait autonome, comme un épisode singulier de la vie d’Angelo, un homme qui traverse la mort comme un jeune héros. On a incontestablement affaire à un héros stendhalien : un italien, soucieux de gloire et d’honneur, qui se comporte comme s’il était en permanence en représentation, ayant besoin de montrer qu’il n’est pas un lâche en toute occasion. Plusieurs motifs rappellent irrésistiblement La Chartreuse de Parme, comme cette errance au cœur d’un événement incompris qui dépasse l’individu, le motif de l’enfermement, le goût pour la geste soldatesque… Il est d’ailleurs amusant qu’un pacifiste comme Giono ait réussi à camper un personnage d’officier aussi fringant. On trouve aussi, comme chez Stendhal, une grande part d’humour. Angelo est sans cesse en train de railler ses contemporains (ah ! les bourgeois), mais également lui-même. Cette autodérision contribue à donner une atmosphère de théâtre à ce drame. Angela éprouve le besoin irrésistible de montrer de l’audace et du panache, au lieu de faire bêtement ce qu’il y a à faire comme tout le monde. Il est au comble du bonheur au moment de sortir les armes et de se battre.

Ce n’est pas la première fois que je veux tuer des mouches avec un canon. C’est la cent millième fois.

« Peuple, je t’aime ! » dit Angelo à haute voix. Mais tout de suite il eut scrupule et il se demanda si en réalité il n’aimait pas le peuple comme on aime le poulet.

Difficile de ne pas penser à La Peste, paru seulement quelques années avant. Giono est romancier avant d’être philosophe. Toutefois, le choléra apparaît également comme un moyen de révéler ce qu’il y a de meilleur ou surtout de pire, disons de sincère et d’authentique, chez l’être humain. Les personnages y sont ambigus, y compris ces révolutionnaires italiens dont on ne sait pas bien d’où ils sortent. La maladie n’y est guère décrite de façon réaliste, même si le corps a une présence concrète, avec ses immondices diverses. Ici, les héros se vident par tous les orifices et c’est écrit très clairement.
Il y a aussi la Provence, la très belle et très dure description du soleil et de l’épouvantable chaleur de l’été, du ciel aveuglé de soleil, des orages et des chemins.
Et il y a beaucoup de polenta.

Sur les talus brûlés jusqu’à l’os quelques chardons blancs cliquetaient au passage comme si la terre métallique frémissait à la ronde sous les sabots du cheval. Il n’y avait que ce petit bruit de vertèbre, très craquant malgré le bruit du pas assourdi par la poussière et un silence si total que la présence des grands arbres muets devenait presque irréelle. 

Il y avait quelque chose de fade et d’écœurant dans cette monotonie de grisaille et de désert. La sève amère des buis imbibait l’air. Les épines des ronces, les aiguilles des genévriers, les herbes ligneuses qui se cramponnaient comme des araignées sur de toutes petites croûtes de terre pulvérulente et verte irritaient le regard. La tristesse était dans le pays comme une lumière. 
M. Serre, Vue de l'hôtel de ville de Marseille pendant la peste de 1720, 1721 Marseille BA.

J’ai réécouté ce reportage sur la peste de 1720 en Provence. Un siècle d’écart, mais cela aide à faire comprendre les contraintes concrètes que pose une telle épidémie et la part d’invention de Giono.

Du coup, j’ai revu le film de Rappeneau. Je le trouve très réussi et très différent du roman. 
Le film tire beaucoup plus vers l’aventure. Les relations d’Angelo avec le combat italien contre l’Autriche y sont plus explicites (avec la mention de faits qui se trouvent dans d’autres romans de Giono), les affrontements avec l’armée et les péripéties diverses davantage mises en valeur. De ce fait, nous perdons l’aspect contemplatif de cette loooongue entrée en matière avant l’arrivée à Manosque où l’on ne sait pas ce que cherche cet Angelo à cheval et de l’interminable errance de Pauline et d’Angelo avant d’arriver à Gap, perdus dans les oliviers et les chênes. Ce n’est pas une critique, je comprends très bien qu’un film ne privilégie pas les mêmes effets, mais l’impression produite est très différente. Je trouve également que la population est moins bien traitée dans le film, montrée sous un angle très négatif (cupidité, ignorance, terreur), et que les ambiguïtés de bien des personnages disparaissent. L’horreur du choléra est très bien rendue, vu que j’en ai cauchemardé. Enfin, je trouve qu’Olivier Martinez campe parfaitement cet Angelo fier jusqu’à l’excès, voire jusqu’au ridicule, très conscient d’être un héros romantique, et en cela, tout à fait fidèle au personnage de Giono. Juliette Binoche incarne très bien Pauline de Théus. Et le chat a un très grand rôle ! 

Giono sur le blog :

Ce billet beaucoup trop long traduit-il mon enthousiasme ? !

vendredi 28 juillet 2017

Nous cherchons certainement quelque chose.

Ray Bradbury, L’Homme illustré, traduit de l’américain par C. Andronikov et Brigitte Mariot, parution originale 1951.

Un recueil de nouvelles qui m’a déçue, du moins au début. Les premières histoires notamment m’ont peu intéressée, alors que la deuxième moitié du recueil est plus forte. Je crois qu’il faut un peu trier. Les nouvelles relèvent d’une SF tranquille où l’exploration spatiale est entrée dans les mœurs – il y a des Terriens partout, quelle catastrophe. Donc petit résumé du meilleur :

Les récits liés à l’Homme illustré relèvent du fantastique et sont très réussis – ça fait peur.
Je note une planète où se sont enfuis les noirs loin de l’oppression des blancs.
Une autre planète, Vénus, où il pleut en permanence. La description de la pluie qui rend fou est excellente.
Une excellente nouvelle (qui rappelle un certain roman de Bradbury) où les humains ont exilé sur la planète Mars tous les auteurs et toute la littérature avec leurs créatures fantastiques parce que c’est vraiment trop inquiétant.
Une autre nouvelle où un Martien qui lit des livres s’imagine que lire des magazines de science-fiction pendant toute sa vie rend les Terriens invulnérables (c’est un assez bon récit). La scène de l’accueil des Martiens m’a rappelé Mars Attack en pas drôle.
Une ville intitulée Vengeance – très effrayant, c’est très réussi.
Une nouvelle qui rappelle un roman de Ballard.
Des roches étranges (mais vendéennes).

Il est souvent question de la guerre et de la capacité des humains à tout détruire, mais le consumérisme et la civilisation des loisirs apparaissent tout aussi dangereux pour l’humanité que l’arme atomique. Finalement, mon impression est plutôt positive !

La pluie persistait. Une pluie drue, incessante, moite et brumeuse. C’était tantôt une bruine, tantôt une grosse averse, ou alors il tombait des cordes. Parfois, elle vous cinglait les yeux, vous aspirait comme un courant sous-marin ; une pluie à noyer tous les autres… jusqu’au souvenir qu’on aurait d’elles. Elle tombait par litres, par centaines de mètres cubes. Elle hachait la jungle, sectionnait les arbres, tondait l’herbe, burinait le sol et dénudait les broussailles. Elle réduisait les mains des hommes à la dimension d’une vieille patte de singe. Elle avait la consistance du verre et ne cessait jamais.

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.


mardi 23 mai 2017

Durant toute la nuit, le mistral hurla comme une bête enragée.

Josep Pla, Pain et Raisin, traduit du catalan par Llibert Tarragó avec la collaboration de Marta Martínez Valls, parution originale 1951, édité en France chez Autrement.

Petit récit de mer et de montagne.

Nous sommes dans les années 1920, dans un coin isolé du rivage catalan. Le narrateur aime à marcher dans une olivaie bien particulière, dont il nous décrit les couleurs au fil des saisons. Mais voilà qu’une étrange histoire de contrebande vient se greffer à ses promenades… que fait ce petit bateau amarré là ? Et qui est ce mystérieux Pain et Raisin – car c’est le nom d’un homme ?

Il traverse des lieux encaissés encadrés par des murets d’ardoises. Alors, tout est soumis à la gravitation du silence déversé sur le chemin depuis les olivaies pâmées dans l’air figé de cet abri : lieux légèrement ténébreux l’hiver, quand l’air est imprégné par le vert des olivaies, un vert froid béni des dieux ; l’été, c’est le divin réchauffement du soleil concentré dans l’atmosphère dorée et légèrement rosie.

Un récit très court, mais tout à fait dépaysant. L’intrigue a la simplicité d’une anecdote, une barque dans un réseau de contrebande, et se tient dans un paysage magnifique, fait de rochers et de vents. Le mistral y est un personnage à part entière, énervant et excitant les hommes, intervenant dans leur destin. À la fin, on ne saura pas grand-chose du lieu et des personnes et nous refermerons le livre avec nos questions.
L’auteur porte attention aux couleurs et aux textures selon l’heure de la journée, selon la météo, le vent, l’humidité. C’est une balade.

Sugiton. M&M
En ce qui me concerne, je prends goût à Cadaqués lorsque le dernier estivant a disparu ; lorsque le vide de toutes les maisons fermées et la mélancolie des maisons délabrées s’épandent à travers le village ; lorsqu’on ne voit plus personne dans les rues, et que le mistral fait pirouetter la queue des chats ; lorsqu’on sent palpiter derrière le décor un peu théâtral des façades, une vie dure et inamicale, de misère résignée, un tantinet énigmatique. Oui ! C’est alors que le village me plaît, et peu m’importe la couleur du temps.