La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 30 juin 2026

J’étais l’eau ; l’eau passait en moi, et je ne sentais plus le sol gluant de l’île.

 Henri Bosco, Malicroix, 1948, Gallimard.

L’histoire se tient en Camargue, sans doute à la fin du 19e siècle. Le narrateur est un jeune homme qui hérite d’un grand-oncle Malicroix une terre quelque part dans un endroit paumé. Une île en réalité, au milieu du Rhône, une île basse que traverse le mistral quand il descend vers la mer, et un troupeau de mouton sur la terre ferme, ainsi qu’un homme pour le servir – à condition qu’il se montre à la hauteur de son étrange héritage.

C’est que notre homme se trouve apparemment envoûté par cette nouvelle existence, restant assis des journées entières dans la petite maison, attendant la fin de la pluie, s’aventurant parfois à explorer l’île, mais si peu, si peu. Au point où le lecteur commence à s’interroger sur sa stabilité d’esprit – cet homme ne se ferait-il pas beaucoup d’idées pour peu de choses ? Je n’ai pas été sans penser au Horla.

Jusqu’au jour où débarque le notaire et son clerc, un homme inquiétant. Le narrateur découvre le testament et ses clauses inattendues. Les semaines se succèdent, le vent, la neige, et puis les événements. On peut être perdu sur une île au milieu du Rhône et se retrouver au coeur d’un roman noir aux tonalités vaguement médiévales.

Or, j’étais dans les régions basses, entouré partout par les eaux ; et leur présence me semblait sensible sous le sol de cette île plate, simple banc de limon tenu par la végétation, mais que les vapeurs et la pluie imbibaient et rendaient presque flexible. La matière argileuse fléchissait à tous les pas et je savais que les racines des grands saules buvaient au fil même du fleuve, au-dessous de ce sol pourri d’humidité.

Un excellent roman, à peine terni par les réflexions sur la race – celle des Malicroix – noblesse de sang inexistante, mais qui suffit à créer des prétentions et des ambitions, et à poser un homme face à un autre. Quelle stupidité. Écrire ça en 1948...

Bien sûr, le roman tient grâce à la description jour après jour de l’île. Le vent vivant qui la traverse et lui donne vie. Les arbres sont en proie direct aux éléments, aux entrées maritimes qui remontent, aux neiges qui fondent, à l’eau du fleuve qui emporte les alluvions tout en en déposant d’autres. Île imaginaire où le narrateur arrive de nuit après une marche dans la forêt et une traversée en barque, île perdue où personne n’aborde, île comme un paysage intérieur, habitée par un horizon sans limite.

Debout à la pointe de l’île, sur cette proue où se fendaient les eaux sauvages, je n’avais devant moi que leur immensité, et le pays entier n’étant qu’une eau en marche, j’étais seul, immobile au centre de cette ruée liquide.

Un monde sauvage et farouche, sans le confort des petits hameaux fleuris où la proximité humaine apporte le réconfort. Ici c’est la grande solitude et le face-à-face avec soi-même.

Richier, Le Griffu, 1952 bronze, coll. privée

La première plainte de l’être nocturne ne fut, sur le chaume du toit, qu’un frôlement. Le vent flotta. Il fit flotter les feuilles. On entendit frémir la cime des arbres, et, très douces, sous deux poussées, frissonner, au faîte du chaume, les pailles sensibles. Puis tout se tut. Mais un bruissement s’éleva à quelque distance de la maison, et le monde des branches tressaillit. Un souffle. La forêt ondula nerveusement. Et un sourd murmure courut au-dessus de l’île enveloppée d’ombre.

Le ciel détachait par moments de l’horizon la masse lente et lourde d’un nuage qui prenait aussitôt la direction des terres invisibles, vers l’Ouest ; et il traversait la Camargue, très haut, les flancs dans le soleil, comme un colossal amoncellement de neiges. Ces premiers signes du printemps créaient dans l’espace des trous où tout à coup passaient de longs bras de lumière.

Vous auriez pu lire ce roman pour l’escale insulaire de Cléanthe ! Toutefois, du fait que l’essentiel de l’action se déroule entre novembre et février, vous pouvez le garder pour la thématique hivernale.


mardi 30 avril 2024

Comme si la Terre qui tourne n’était qu’une rotative de presse à imprimer.

 


 

Blaise Cendrars, Bourlinguer, 1948.

 

C’est un des volumes des mémoires de Cendrars, dans lequel il est question de quelques ports et surtout des histoires que l’on peut y raconter.


… flânant, baguenaudant sur le port, guettant l’occase, nous demandant sous quel travestissement de hasard l’occasion allait se présenter, nous moquant de nous-mêmes, injuriant tout le monde, rigolant, ayant épuisé notre crédit dans tous les estaminets des quais, ne rencontrant plus personne pour nous payer un verre, les gonzesses se foutant de nous…


Il y a Venise et une histoire de manuscrit et de garçon parti faire fortune auprès des Ottomans et des Anglais, un modèle qui intéresse visiblement Cendrars (il est peu question de Venise). Il y a Naples, la Corogne et le père de Picasso, Bordeaux, Brest et Toulon, Anvers, Gênes où malheureusement il n’est presque pas question de Gênes, mais où il y a un grand portrait de Naples et de son petit peuple des années 1900, et le récit d’une navigation, il y a Rotterdam avec une fantastique bagarre de marins, Hambourg où il est surtout question d’un gars évadé d’Allemagne pendant la guerre, et Paris Port-de-mer, avec le portrait d’un libraire et d’un dandy homme d’affaires.

Dans le grand récit napolitain, soudain deux pages prenant place dans la campagne de Winnipeg font irruption.


Un des grands charmes de voyager ce n’est pas tant de se déplacer dans l’espace que de se déplacer dans le temps, de se trouver, par exemple, au hasard d’un incident de route en panne chez les cannibales ou au détour d’une piste dans le désert en rade en plein Moyen Âge.


Mon impression est mitigée : j’ai aimé plusieurs des histoires et épisodes, ainsi que leur atmosphère, mais la langue, avec ses énumérations interminables, me paraît celle de quelqu’un qui s’écoute trop. Et puis c’est ringard : délicieusement ringard, avec un charme tout pittoresque, car la plupart des quartiers portuaires ont beaucoup changé, mais aussi agaçant, dans un livre où les seules femmes avec une personnalité sont les prostituées et où les formules clichées à propos des uns et des autres font partie du paysage.

Ceci dit, si les autres volumes apparaissent, je les regarderai sans doute avec intérêt et curiosité. C'est quand même tout un monde.


 

Je ne souffle mot. Je regarde par la fenêtre Venise. Venise. Reflets insolites dans l’eau de la lagune. Micassures et reflets glissants dans les vitrines et sur le parquet en mosaïque de la Bibliothèque Saint-Marc. Le soleil est comme une perle baroque dans la brume plombagine qui se lève derrière les façades des palais du front de l’eau et annonce du mauvais temps au large, crachin, pluies, ventes et tempête. Je ne souffle mot. À la place du vaporetto qui passe devant la Dogana di Mari, appareille une tartane… C’est le 11 novembre 1653…

C’est le début.

 

En d’autres termes donc, j’écris ma vie sur ma machine à écrire avec beaucoup d’application comme Jean-Sébastien Bach composait son Clavecin bien tempéré, fugues et contrepoint, et je dis que j’en ai encore pour dix ans à orchestrer les trois, quatre grands livres (des romans) qu’il me reste à écrire en dehors de mes souvenirs personnels.

 

Gand Maison du Port à Gand, XVIe et XXIe siècle 




 

mercredi 27 juillet 2022

Poirot leva une main vertueuse en s’efforçant de prendre l’air modeste.

 Agatha Christie, Le Flux et le reflux, parution originale 1948, traduit de l’anglais par Élise Champon.

 

Après la lecture de plusieurs romans moyens de Christie, je suis contente de vous parler de celui-ci. Tout se passe dans un petit village anglais (avec un pub) juste à la fin de la Seconde guerre. Le riche oncle Gordon a eu la malencontreuse idée d’être tué dans un bombardement alors qu’il venait de se remarier et qu’il n’avait pas rédigé son testament. La famille est furax et la jeune veuve est candide. Et Poirot trouve cette histoire bien intéressante.

Alors, pourquoi cette histoire me semble particulièrement réussie ? D’abord, le contexte est utilisé. C’est la fin de la guerre, la démobilisation, le chômage, la hausse des impôts, le ressentiment de ceux qui sont partis se battre ou de ceux qui sont restés à l’arrière, les rationnements qui n’ont pas cessé et tout cela nourrit de façon intéressante le roman. Ensuite, plusieurs personnages sont correctement travaillés : pas tout d’un blanc, sans révélation fracassante à leur sujet, mais plutôt vivant dans une lumière trouble, à facettes contrastées. Cela crée de la complexité et de multiples possibilités pour l’intrigue. C’est sans doute pourquoi plusieurs scènes sont très réussies (Poirot et la vieille dame, Poirot et le café final).


Voilà ce qui ne va pas, pensa-t-elle brusquement. Sans arrêt, depuis mon retour, j’ai cette sensation. Ce sont les cicatrices de la guerre. Partout, il n’y a que hargne et mécontentement. Dans les trains, dans les autobus, dans les boutiques, parmi les employés, et même parmi les fermiers. Et j’imagine que c’est pire encore dans les mines et les usines. Oui, de la hargne. Mais ici, il y a quelque chose en plus. Ici, c’est particulier. C’est délibéré !


Sickert, Lecture, 1940 Corsham court collection
Bémol : la solution est un peu trop socialement acceptable et puis surtout il faut arracher les 2 dernières pages qui gâchent tout ! On y voit un jeune homme qui reconnaît un meurtre, mais qui est tout juste réprimandé parce qu’il ne l’a pas fait exprès et une jeune femme qui découvre que l’étranglement est une preuve d’amour 😱🤬. Bref, il vaut mieux s’arrêter sur la dernière réplique du méchant assassin qui est très bien, elle. Il est très bien l’assassin (ça contribue beaucoup à la réussite des romans policiers).

Un Christie « bon pour le TGV ».

 

Il dévisageait Poirot d’un air admiratif mêlé d’incrédulité. Il n’aurait pas été humain de résister à la tentation de faire un peu d’esbroufe. Avec une pensée pour un brillant prédécesseur, Poirot déclara d’un ton solennel :

- J’ai mes méthodes, Mr Cloade.

 

Une romancière.



lundi 14 novembre 2016

Rongeuse de balustres !

Deux pièces de théâtre québécoises qui abordent le sujet des conséquences de l’engagement militaire des hommes sur la société québécoise et les transformations du mode de vie des familles. Elles sont également toutes les deux ancrées dans un milieu populaire, ouvrier, et font entrer le peuple d'aujourd'hui (à leur époque d'écriture) sur la scène théâtrale. Leur langage est particulièrement savoureux à nos oreilles.

Marcel Dubé, Un simple soldat, pièce conçue pour Radio Canada en 1957.

Nous suivons une modeste famille de Montréal au fil des années. C’est l’histoire de Joseph, le fils bon à rien qui aurait voulu s’engager dans l’armée – mais hélas la paix (celle de 1945) vient d’être signée – et qui revient parmi une famille qui ne veut pas de lui. C’est un rebelle, qui a soif d’aventures et qui n’a aucune envie de prendre le traintrain quotidien. Le père usé par le travail est indulgent pour la folie de son fils, mais la belle-mère est plus terre à terre. Les différents enfants hésitent quant au chemin à suivre, entre le travail, le mariage, les chagrins divers. La famille va peu à peu se déliter tandis que le joyeux et égoïste Joseph erre de lieu en lieu, chassé par les uns et les autres, ceux qui se réclament d’une vie réaliste et sans bonheur et qui ne savent pas quoi faire des héros de guerre avortés.

C’était à l’origine une pièce radiophonique, elle contient donc de très nombreuses chansons.

Enlève ta vareuse, remonte tes manches de chemise, fais quelque chose !... Toi, t’es jeune, ta vie commence… moi, je la recommencerai plus jamais.
 
Photo prise à Fort Péninsule en Gaspésie. Installation destinée à protéger
le Saint-Laurent contre les incursions allemandes.


Gratien Gélinas, Tit-Coq, 1948, pièce de théâtre.

Tit-Coq est un soldat, lui aussi pendant la Seconde guerre mondiale. Il est orphelin, enfant de la charité, et quand il rencontre Marie-Ange, il tombe immédiatement amoureux, d’elle, mais aussi de toute sa famille. C’est enfin la perspective de rompre la chaîne de la solitude, de faire naître un enfant au milieu des parents et grands-parents. Hélas ! La guerre éloigne les êtres, même ceux qui s’aiment.
C’est une pièce très touchante, qui n’a pas tellement vieilli. Tit-Coq est un personnage attachant, qui décrit parfaitement sa solitude et sa vie sans famille, dans un monde où la cellule familiale reste l’unité de base de la société. Les portraits des femmes sont également réussis, sommées d’être vierges, fidèles, mariées et sages, obéissantes à la volonté des pères, frères et maris.

Là-dessus, on va passer manger. Si tu te gênes à table, tu vas repartir maigri ; mais si tu n’attends pas qu’on t’en offre, tu vas prendre du ventre. La mère Desilets, c’est pas elle qui a inventé le téléphone, mais, pour la mangeaille, elle est dépareillée.


Lire au Québec. Merci Sylvie pour ces lectures ! Bon pour Québec en Novembre avec Karine.


samedi 3 août 2013

Qu’il ne reste de Médée qu’une grande tache noire sur cette herbe et qu’un conte pour faire peur aux enfants de Corinthe le soir.


Jean Anouilh, Médée, jouée et publiée en 1948.
J’ai lu par curiosité cette version du mythe par Anouilh. Mais, comme pour Antigone, je ne suis pas convaincue.
Ici, Médée vit dans une roulotte avec une vieille nourrice et ses enfants, aux portes d’une ville où Jason célèbre ses nouvelles noces. Créon apparaît en gardien de l’ordre, mais pas de Créuse sur scène. Quant à la fin : Médée poignarde ses enfants et met le feu à sa roulotte. Pas char ni de dragons ici, ni d’appareil mythologique.

Il y a un vrai contraste avec les tragédies antiques dans le fait qu’il n’y a plus ni dieux ni destin. Jason et Médée sont un couple d’aventuriers, fuyant un pays, réfugiés dans un autre, un vieux couple, dont l’amour a existé et n’est plus. Les personnages sont plus petits. Ne plus être sous le regard du destin, c’est redevenir simple être humain. Le tragique fait place au pathétique. J’ai aussi eu l’impression que la barbarie de Médée avait changé : non grecque, exilée chez Euripide, magicienne incontrôlable et infréquentable chez Corneille, elle est ici d’une sauvagerie plus familière : du côté de la nuit et des bêtes, comme une sorcière du Moyen Âge chrétien. Jason en revanche en gagne, il apparaît moins lâche, moins violent, plus humain, et plus touchant dans ses émotions contradictoires. J’ai eu le sentiment que les personnages étaient trop petits pour porter le mythe et qu’ils y renonçaient, à l’exception de Médée, sourde à tout, qui s’efforce d’être à la hauteur de son destin.
J’aime beaucoup la fin : les petites tragédies humaines sont ponctuelles et ne modifent pas l’ordre quotidien des choses. Les personnages hors normes se détruisent, restent les personnages secondaires, incarnant la permanence du monde.
  
Médée
Si nous ne veillons que des choses mortes, pourquoi avons-nous si mal, tous les deux, Jason ?
Jason
Parce que toutes les choses sont dures à naître dans ce monde et dures à mourir aussi.


Sara Bernhardt dans le rôle de Médée dans la version de Catulle Mendès, image BNF.



lundi 18 juin 2012

Pardieu, cette nuit était grosse. Voyons de quoi elle va encore accoucher !


Nikos Kazantzakis, Le Christ recrucifié, paru en 1948, traduit du grec par Pierre Amandry, Paris, Plon, 1977.

Après Alexis Zorba, j’ai lu Le Christ recrucifié, plus fort et plus dur.
Le récit prend place à Lycovrissi, petit village d’Anatolie, peuplé essentiellement de Grecs chrétiens, sous l’autorité turque. Deux événements se produisent presque simultanément qui vont tout bouleverser.
Selon une coutume ancienne, des villageois sont chargés de faire revivre la Passion du Christ pendant la prochaine Semaine Sainte. Choisis par les notables, ils ont un an pour s’imprégner de leur rôle. Manolios, le jeune berger choisi pour être le Christ vascille : doit-il se marier, ne doit-il pas maintenant donner l’exemple ? Le colporteur choisi pour être un des apôtres peut-il continuer à tricher un peu sur les poids ? Et Panayotis choisi pour sa barbe rousse peut-il ne pas devenir mauvais maintenant qu’il est le « Judas » du village ?
Presque après, des Grecs chassés de leur village par des Turcs arrivent mourant de faim au village et demandent à être accueillis.
Il faut partager les terres, les récoltes. Il faut aussi partager le pouvoir et le pope Grigoris ne peut supporter la venue d’un second pope, sorte de Moïse à la tête de va-nus-pieds, qui pourrait lui aussi diriger les âmes. D’autant que Manolios et ses compagnons se mêlent de donner l’exemple de la charité, faisant la leçon aux notables.
Tout va peu à peu se dérégler. Chaque action engagée pour aider les réfugiés désagrège un peu plus le village en mettant à nu les oppositions au sein de la communauté. Le très riche ne veut pas partager, les villageois les plus généreux sont montrés du doigt par les autres, le pope Grigoris est peu à peu gagné par la seule haine.

Jaume Cascalls, Tête de Christ, 1352,
Barcelone, Musée national d'art catalan,
image M&M.
Le roman met en scène toute une communauté de commerçants, l’instituteur, le riche seigneur, les familles, les bergers, le seigneur turc qui règle tout par le fouet… Comme le titre l’indique, ce roman a une vraie dimension allégorique et symbolique… il s’agit de rejouer la Passion du Christ. Mais l’accent est aussi mis sur les émotions et passions, parfois contradictoires, de chaque personnage. Manolios, troublé par les sens et son goût pour les actions éclatantes, la difficulté pour Michélis de choisir entre son clan et son besoin spirituel qui l’entraîne à tout sacrifier, le pope qui n’est pas simplement un riche égoïste et hypocrite mais un homme avide de puissance, au point de pouvoir être un homme d’action, le riche Patriarchéas et ses regrets devant son fils, l’affection que voue Yannakos à son petit âne. Ce ne sont pas des marionnettes au service d’une histoire symbolique mais de véritables personnages.

La nature a également une place importante. Sont toujours évoqués la température, l’éclat de la lumière, la croissance des plantes… on est dans un village paysan et cette culture imprègne le récit. Un peu comme dans les romans de Giono où la nature est vivante, porteuse d’un souffle divin – sans panthéisme ici.

Les trois amis baissèrent aussi la tête, saisis d’effroi. Un frisson les secoua. Ils venaient de prendre conscience du fait que Dieu rôde autour de nous, comme un lion à l’affût ; de temps en temps, on sent son haleine, on entend son rugissement, on voit dans l’obscurité briller ses yeux…

Un tout petit bémol : on sait tout de suite que cela va finir en catastrophe même si l’on ignore de quelle façon, même si on a pris soin de ne pas lire la désastreuse 4e de couverture. J’apprécie quand il y a un peu plus de liberté.
C’est un roman prenant, dur et âpre, plein de violence primitive et aussi de sérénité paradoxalement. Rien de sucré ici.

Pendant une semaine, la Passion du Christ et sa glorieuse Résurrection avaient jeté leur lustre sur tout le village, remplissant chaque maison de gâteaux pascals, et d’œufs rouges. Elles avaient rayonné sur les jardins et les avaient couverts de fleurs. Leur éclat s’était fait sentir jusque sur les rudes caboches des paysans ; l’ivresse en avait chassé pour quelques jours les froids calculs de l’intérêt. Pendant une semaine, la vie, ayant rejeté le joug de ses misères, s’était faite plus légère. Mais ce jour-là, comme une bête de somme qui secoue pesamment la tête en renâclant, elle s’attelait de nouveau à la tâche quotidienne.

Encore un grand merci à Sylvie !

Le pari hellène