La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 20 juin 2023

On ne fonde une nouvelle dynastie que dans une bagarre.

 

Émile Zola, La Fortune des Rougon, 1871 (revu en 1873).

 

Scène d’ouverture dans un bled de Provence nommé fictivement Plassans : un couple de très jeunes gens rejoint les rangs d’une armée populaire marchant au secours de la République. Le lecteur comprend que l’on est peu après le 2 décembre 1851, au moment du coup d’état de Napoléon le neveu.

Suit un vaste retour en arrière où nous découvrons l’origine de la famille des Rougon-Macquart et les différents protagonistes du roman. Je dirais que nous sommes dans un roman balzacien sur les ambitions d’une ville de sous-préfecture. Les envies de richesse et de pouvoir, les frustrations, les intrigues dormantes se réveillent avec la montée en puissance de Louis Napoléon Bonaparte. La peinture de cette société conservatrice est saisissante. Le récit du coup d’état vu depuis une mairie désertée est très réussi, entre la farce et la tragédie, car à la fin on fusille quand même les ouvriers fidèles à la République.


Et c’est ainsi que les lenteurs provinciales, dont on se moque volontiers à Paris, sont pleines de traîtrises, d’égorgillements (sic.) sournois, de défaites et de victoires cachées. Ces bonshommes, surtout quand leurs intérêts sont en jeu, tuent à domicile, à coups de chiquenaudes, comme nous tuons à coups de canon, en place publique.


Ce qui peut m’agacer chez Zola est ici présent heureusement à faible dose : les considérations sur la race et le déterminisme (inéluctable, mais qui saute mystérieusement une génération), le sexisme (« Elle a 13 ans, Émile ! » a-t-on envie de dire à plusieurs reprises, devant certaines remarques très gênantes), mais dans l’ensemble j’ai vraiment apprécié ma lecture.


Par les attaches et les extrémités, par l’attitude alourdie des membres, il était peuple ; mais il y avait en lui, dans le redressement du cou et dans les lueurs pensantes des yeux, comme une révolte sourde contre l’abrutissement du métier manuel qui commençait à le courber vers la terre. 


Les personnages sont réussis et plusieurs scènes ne sont pas dépourvues d’une certaine puissance.

Le livre est paru alors que le Second Empire s’était écroulé et, évidemment, camper un avènement aussi minable fait écho au très récent désastre de Sedan. C’est aussi le premier volume de la saga. On voit que Zola a dès le début conçu la répartition générale des membres de la famille, ainsi que leur articulation entre eux, ce qui explique le soin pris dans ce volume à disposer les différents rejetons d’Adelaïde Rougon.

 

Est-il innocent que la saga s’ouvre par l’évocation d’un cimetière désaffecté et joyeusement envahi par les garnements et la végétation ?

Les graffitis du château d'If où ont été détenus plusieurs opposants au coup d'État.
 

Ils s’embrassèrent encore, ils s’endormirent. Et, au plafond, la tache de lumière s’arrondissent comme un œil terrifié, ouvert et fixé longuement sur le sommeil de ces bourgeois blêmes, suant le crime dans les draps, et qui voyaient en rêve tomber dans leur chambre une pluie de sang, dont les gouttes larges se changeaient en pièces d’or sur le carreau.

 

Ces soldats, encore saignants, qui passaient, las et muets, dans le crépuscule sale, dégoûtèrent les petits bourgeois propres du Cours, et ces messieurs, en se reculant, se racontaient à l’oreille d’épouvantables histoires de fusillades, de représailles farouches, dont le pays a conservé la mémoire. La terreur du coup d’État commençait, terreur éperdue, écrasante, qui tint le Midi frissonnant pendant de longs mois. Plassans, dans son effroi et sa haine des insurgés, avait pu accueillir la troupe, à son premier passage, avec des cris d’enthousiasme ; mais, à cette heure, devant ce régiment sombre, qui tirait sur un mot de son chef, les rentiers eux-mêmes et jusqu’aux notaires de la ville neuve, s’interrogeaient avec anxiété, se demandant s’ils n’avaient pas commis quelques peccadilles politiques méritant des coups de fusil.

 

Me voilà donc partie pour (re)lire les Rougon-Macquart sur ma liseuse. À raison de deux ou trois volumes par an, il y en a pour quelques années.

 




jeudi 24 mars 2016

Ton heure est venue et ton harpon est prêt !

Herman Melville, Moby Dick, traduit de l'américain par Henriette Guex-Rolle (merci à Wikipedia pour cette précision, parce qu'encore un ebook gratuit sans nom de traducteur), parution originale en 1851.

Un roman mythique.

J'ai longtemps rechigné à lire Moby Dick – une histoire de chasse à la baleine, très peu pour moi. Ma visite du musée de Trois-Pistolesqui évoque la longue histoire des baleiniers m'a donné envie de m'y mettre. Heureusement, car c’est bien plus que cela.

Ces jours chauds, nuancés de fraîcheur, clairs, vibrants, odorants, débordants, généreux étaient pareils à un sorbet persan emplissant jusqu'au bord une coupe de cristal des flocons d'une neige à la rose.

Nous suivons le récit d'un voyage d'un navire baleinier, dirigé par le capitaine Achab qui veut seulement tuer la baleine blanche. Le point fort du roman est son narrateur, Ismaël, à la fois érudit, un peu fou, un peu mystique, conscient de raconter une histoire impossible. Plus qu'une histoire d'une chasse, c'est toute la mythologie des baleines qui nous est présentée au fil des pages. Ismaël prétend à plusieurs reprises vouloir être exact, précis et exhaustif, mais en réalité il dresse un portrait fantasmé, hérité de siècles de légendes et d'explorations vaguement scientifiques, d'un animal dont Moby Dick est la superbe incarnation, irréelle et monstrueuse à la fois.


Mais j'ai traversé à la nage les bibliothèques et fait voile sur les océans. J'ai eu affaire avec les baleines avec les mains que voici, je suis sincère, et je vais me risquer. Il y a toutefois quelques préliminaires à établir.

Ma lecture est documentée par celle du journal du capitaine Fuller qui décrit assez bien le mode de vie sur ce type de navire. Les 700 pages du roman ne s'expliquent pas par la survenue de péripéties qui ralentiraient le dénouement, mais par la logorrhée d'Ismaël qui présente les différentes espèces de baleines, les techniques de chasse, la façon de découper la bête, en passant par l’astrologie, la lutte du bien contre la mail, la folie, l’orgueil, etc.

Achat se tenait à l'écart, longuement dans un silence enchanté ; chaque fois que le navire enfonçait son beaupré dans les profondeurs, il se tournait pour regarder, à l'avant, flamboyer les rayons du soleil, et chaque fois que le vaisseau plongeait lourdement de l'arrière, il se retournait pour voir l'emplacement de l'astre dont les rayons jaunes se fondaient dans son sillage implacable.
La spécificité du roman est aussi sa langue, excessive, hyperbolique – tout l'équipage parle comme dans un grand roman épique. Les personnages sont tous plus grands que nature à quelque que titre que ce soit. C’est très beau.

Ce n'est pas facile à lire, mais c'est une expérience de lecture. Ce roman nécessitera certainement une relecture, car il contient beaucoup de symboles, de présages et de mystères.

Quant aux enseignes qui se balancent dans les rues devant les portes des marchands d'huile qu'en dire ? Les baleines y ressemblent à Richard III, sont bossues comme des dromadaires, ont un air féroce, et déjeunent d'une tarte de matelots, c'est-à-dire d'une baleinière avec tout son équipage, croquent deux ou trois hommes et, difformes, barbotent dans des mers de sang et de peinture bleue.

Le saviez-vous ? Ahab est aussi le nom d'un groupe de musique metal et voici le lien pour un extrait musical.

jeudi 1 octobre 2015

Voilà le vrai Orient ; effet mélancolique et endormant ; vous pressentez déjà quelque chose d’immense et d’impitoyable au milieu duquel vous êtes perdu.

Gustave Flaubert, Voyage en Orient, 1851.

J’étais sceptique en commençant ce gros livre, mais au vu du goût de Flaubert pour l’Orient (Salammbô et Tentation de Saint-Antoine) j’étais curieuse. Or ce fut une lecture plutôt agréable.

Flaubert, jeune homme maladif, entreprend ce voyage en compagnie de Maxime Du Camp (vous savez, le pote du magnifique voyage en Bretagne) qui, lui, a déjà voyagé. Un an et demi de voyage : l’Égypte, le Liban, la Syrie, Constantinople, la Grèce et retour par l’Italie. Flaubert ne publiera pas de récit de voyage (c’est bien évidemment un genre dont il se moque). Il prend des notes au crayon sur place de façon plus ou moins régulière, recopie et met en forme au retour une partie de ses carnets. Nous n’avons donc pas affaire à un texte régulier. Il y a des trous dans le récit et certaines parties sont peu couvertes comme Athènes ou l’Italie : Flaubert ne dit rien de sa vie en Italie, mais se contente de prendre des notes sur les œuvres vues dans les musées. Les passages les plus intéressants concernent donc l’Égypte, toute l’Asie mineure et les longues marches dans la campagne grecque. En outre, il est nécessaire de comparer ce récit à celui de Maxime Du Camp et à ce que les amis racontent dans leurs lettres (d’où l’utilité de l’appareil de notes), car ils peuvent se contredirent ou réinterpréter leurs souvenirs.

Les notes ne me peuvent, hélas ! rien dire quant à la couleur des terrains qui souvent, quoique voisins et pareils, sont de couleurs toutes différentes. Ainsi une montagne bleue, et une noire à côté, et pourtant ce n’est ni du bleu, ni du noir !... 
Du Camp, photographie du Colosse enfoui du Spéos de Phrè,
Nubie, New York, le Met. RMN

Un mot tout d’abord sur les aspects pratiques de ce voyage. Les deux amis sont certes de riches occidentaux qui peuvent s’approprier le pays (les femmes, les jeunes filles, les objets curieux, une escorte), mais les conditions de voyage restent rudes : longues chevauchées dans les montagnes, sous la pluie ou sous la neige, nuit dans le froid avec les puces, eau non potable, passage des gués à cheval… Ces voyageurs, même privilégiés, endurent des conditions très difficiles, mais habituelles pour leur siècle. Quand Flaubert prend des notes, il le fait de façon précise et détaillée, qu’il s’agisse d’un temple égyptien ou d’un paysan grec. Ces jugements sur les autochtones peuvent choquer par leur dureté, mais il ne faut pas oublier que Flaubert en fait tout autant avec les Bretons ou les bourgeois parisiens, c’est sa façon de faire.

Le soleil se couche : c’est du vermeil en fusion dans le ciel ; puis des nuages plus rouges, en forme de gigantesques arêtes de poisson (il y eut un moment où le ciel était une plaque de vermeil et le sable avait l’air d’encre). En face, et à notre gauche du côté de la mer et de Rosette, le ciel a des bleus tendres de pastel – nos deux ombres à cheval marchant parallèlement sont gigantesques – elles vont devant nous régulièrement, comme nous. On dirait deux grandes obélisques qui marchent de compagnie.

Flaubert est un voyageur qui fait preuve d’une réelle curiosité. Son enthousiasme le plus grand est pour le Sphinx, les deux amis éprouvent une extase à la limite du malaise : Il grandissait, grandissait et sortait de terre, comme un chien qui se lève. Il loue vivement le Parthenon, mais est déçu par Jérusalem, une ville salle et abandonnée, sans rien de mystique. C’est d’ailleurs un homme souvent mélancolique, qui confronte son imaginaire orientaliste et son bric-à-brac d’images pittoresques à une certaine réalité (odalisques, femmes voilées, derviches, dromadaires).
Flaubert, comme d’autres hommes du XIXe siècle (comme Renan), ressent une grande émotion pour les paysages grecs, qu’il découvre en plein hiver. Tout cela a quelque chose de déjà vu, on le retrouve, il vous semble qu’on se rappelle de très vieux souvenirs. Voyager, c’est visiter ses souvenirs de lecture et d’étude, renouveler ses rêveries sur un monde disparu. Aller en Grèce, c’est aussi partir sur les traces de Byron, le modèle de l’écrivain romantique.
 
Du Camp, photographie du Sphinx, Paris, bibliothèque de l'Institut, RMN
Bien sûr, cela ne se lit pas comme un roman (même un roman de Flaubert). Le texte présente un caractère énumératif (les temples, les sculptures, les bas-reliefs) qui lasse et qui est heureusement interrompu par des descriptions plus intéressantes.

Réflexion : les temples égyptiens m’embêtent profondément.

J’avais déjà eu l’occasion de noter le goût véritable de Flaubert pour la Méditerranée (notes sur Gênes), pour l’architecture antique, le soleil et la mer bleue – il faut le sortir de sa Normandie. Ici, il découvre une autre nature et s’acharne à décrire (sans doute pour garder en mémoire) chaque paysage. Il est particulièrement attentif aux couleurs et aux lumières du soleil, du ciel, des ombres, des eaux, de la végétation, du relief. Ses descriptions sont d’une réelle beauté, tout en étant apparemment d’une froide précision.

Singulière transparence des couleurs – la route en sable est vermeille, textuellement, et toute la plaine grise illuminée d’une teinte d’or très pâle.
 
Du Camp, Ruines du temple de Jupiter à Baalbek, Paris,
Bibliothèque de l'Institut, RMN.
Clins d’œil
Tout comme Marcel, Gustave éprouve les plus grandes difficultés à quitter sa mère et cultive l’art d’être déçu par un paysage qu’il a longuement rêvé. Aucune des émotions prévues d’avance ne m’y est encore survenue. Enfin, le passage par le site de Baalbek en Syrie fait irrésistiblement penser à l’église persane de Balbec – faut que je relise Proust.

Soleil, liberté, large horizon, odeur de varech. De temps à autre la pente se retire et le chemin, tout à coup devenu bon, se promène au petit trop entre des pins-arbrisseaux qui forment comme des bosquets ; le paysage entier est d’un calme, d’une dignité gracieuse, il a le je ne sais quoi antique, on se sent en amour. J’ai eu envie de pleurer et de me rouler par terre ; j’aurais volontiers senti le plaisir de la prière, mais dans quelle langue et par quelle formule ?


Avec quelques-unes des photographies prises par Maxime Du Camp durant le voyage.