La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 17 septembre 2026

Sous ces latitudes, le monde n’est fait que de blocs de pierre, de morues et de mer.

 


Karel Čapek, Voyage vers le Nord, avec les illustrations de l’auteur, parution originale 1936, traduit du tchèque par Benoît Meunier, paru en France aux Éditions du Sonneur.

En 1936 Čapek et son épouse entreprennent un voyage vers le Nord (le vrai Nord), d’abord en train, le Danemark, la Suède, la Norvège avec une longue remontée en bateau jusque tout là-haut et un retour en train à travers la Suède, puis en bateau pour traverser la Baltique. Il raconte un peu, il décrit beaucoup et il dessine énormément.

Nous repartons donc et gare aux glaciers ; il y en avait partout il y a à peine quelques centaines de milliers d’années ; et partout ils ont laissé l’empreinte de leurs doigts puissants.

C’est un livre délicieux. Écrivant à un moment où l’actualité internationale est des plus menaçante et belliqueuse, ce voyage apparaît comme une échappée dans un monde idéal de petites vaches et de grands sapins, de fjords aux couleurs merveilleuses et de lumière trouble et permanente. Hors du temps et hors du monde ; il faut dire qu’à cette époque ces pays sont encore très ruraux ou forestiers et que la nature y a encore toute sa place grandiose.

Le Danemark
C’est un tout petit pays, quoiqu’il compte plus de cinq cents îles ; c’est une petite tranche de pain, mais bien beurrée.

Et puis, bien sûr, il y a beaucoup d’humour. Tendresse, attachement, c’est très affectif et indulgent pour toutes les bizarreries humaines.
Je note la présence de l’explorateur Nansen et celle d’Amundsen, et celle beaucoup plus discrète de Selma Lagerlöf – on devine que l’auteur s’est passionné pour les récits d’exploration.
Et la fascination pour la lumière.

Je sais, ce sont des détails, mais le voyageur cueille une petite fleur au bord de la route et fait de cette vétille un souvenir. Et ce n’est peut-être pas un détail lorsqu’un voyageur se sent en terre étrangère plus humain et plus noble que partout ailleurs dans le monde.
Cela pourrait être une devise pour les billets touristiques.
La Norvège
Par ici, ce lac vert, tout en longueur, qui, déjà, est un fjord marin : entre des falaises à pic, un ruban d’eau lisse et sans fond ; c’est d’une tristesse envoûtante et d’une intimité effrayante, bien qu’au premier coup d’œil, tout cela paraisse tout à fait irréel.

Tu peux scruter les eaux agitées par la quille, elles sont d’un vert vitriol martial, d’un vert malachite, d’un vert iceberg ou quelque chose comme ça ; elles fument d’une blancheur furieuse, elles sont ourlées de mousse ; regarde cette route tracée derrière nous par l’écume jusqu’à l’horizon ; regarde comme elle fait tanguer cette barque de pêche sur laquelle un homme se tient debout et nous fait signe de ses grosses pattes d’ours polaire !


On a le sentiment que l’Europe finit brutalement, comme taillée dans le vif, et un peu tristement. Ma foi, on dirait la tranche, noire, d’un livre. Venant du nord, on se dirait sans doute : mon Dieu, mais quelle est cette grande île triste ? Eh bien, c’est un pays assez étrange, un pays soucieux qu’on appelle l’Europe.
Le cap Nord.


La Suède
Et on croise de ces arbres ! (…) Un petit sapin trapu, un olibrius en zigzag, des bleus ébouriffés au front fendu par la foudre, un grand dadais morveux, déjà féroce, renfrogné sous sa tignasse et qui se prend pour un homme ; je vous le dis, on ne se lasse pas de cette végétation nordique sauvage.
(...)
Oui, j’ai gardé les vieux arbres et les prés, les forêts, le granit et les lacs pour le moment où je devrais prendre congé des pays du Nord ; car le plus beau, là-bas, c’est avant tout le Nord lui-même, c’est-à-dire la nature, une nature plus verte que partout ailleurs, une nature riche en eaux, regorgeant de prés et de forêts, étincelante de rosée et de reflets célestes, une nature pastorale et luxuriante, paisible et bénie.


Karel Čapek sur le blog :
La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : les notes de voyage, voilà la vraie réussite d'écriture de l'auteur
Dachenka ou la vie d'un bébé chien : racontés, dessinés, photographiés, les premiers mois d'existence de Dacha

À lire par petites touches le soir avant de dormir, pour s’éloigner mentalement de notre propre époque bien menaçante. Bon pour la Rentrée à l’Est de Sacha.


jeudi 26 mars 2020

Il se le dit tout haut, Umánaq, et goûta, longuement et avec bonheur, la saveur du m et du n.

Flemming Jensen, Ímaqa, traduit du danois par Inès Jorgensen, parution originale 1999, édité en France par Actes Sud.

En 1972 au Danemark, Martin instituteur demande sa mutation dans un comptoir paumé du Groenland. Il se retrouve à Nunaqarfik, 150 habitants et 400 chiens. Il découvre tout un monde, les Groenlandais, la chasse et la pêche, une nouvelle langue, une autre culture, tout en étant représentant officiel du Danemark – on est en pleine politique d’assimilation forcée. Il est censé apprendre le danois de Copenhague (avec des hêtres et des femmes blondes) à un pays de glace. Il découvre les apports pour le moins inattendus de la modernité : l’alcool, l’argent, mais aussi le rythme des bateaux et des hélicoptères et la façon dont les Groenlandais s’approprient tout cela. Martin lit Orm le Rouge. Il rêve d’aventure. C’est tout un programme !

La dentition était un vrai problème pour un peuple qui n’avait jamais eu besoin de s’en soucier. Le grand fautif, c’était le biscuit sec, hérité de la marine danoise, lequel était devenu, tout comme les autres gâteaux industriels de longue conservation, le dîner des paresseux. Ceux qui se nourrissaient encore des riches alimentaires groenlandaises n’avaient aucun problème dentaire – leurs dents se trouvaient entretenues pendant qu’ils mangeaient. La morue séchée est aussi efficace que la brosse à dents – certes, l’odeur est différente mais tout ça reste une affaire de goût.

Hommage est rendu au goût pour la fête et pour l’inattendu des Groenlandais, ce qui semble totalement exotique aux Danois qui aiment les choses bien réglées et bien prévues. Notons d’ailleurs la faculté des Groenlandais à jouer de la mauvaise conscience coloniale du héros pour lui faire avaler n’importe quoi.
C’est un très agréable roman, dépaysant, au ton léger et sérieux à la fois, car l’avenir n’est pas rose pour cette lointaine colonie danoise. Il exprime une certaine mélancolie, mais sans dureté ni désespoir. Et puis, les paysages sont magnifiques !
Harris, Montagnes du Groenland, 1930, Ottawa

J’ai lu ce roman en semaine 1 du confinement et il y a un épisode très amusant de pénurie de papier toilette ! Il y a aussi un épisode très drôle avec la tournée d’un chanteur de l’opéra de Copenhague et un jeu avec des cannettes de bière.

Martin avait un jour montré le calendrier de l’école au grand chasseur, le vieux Juânse. Il lui avait expliqué comment un calendrier comme celui-là permettait d’évaluer d’un seul coup d’œil le temps dont on disposait.
Juânse avait trouvé que le calendrier était très beau – celui-ci était illustré d’un ennuyeux monument de Copenhage – mais personnellement il se refusait à en posséder un. Pour lui, pareil objet mettait justement l’accent sur le temps qui manquait. Et ça, il n’en avait pas besoin. C’était même une drôle d’idée de tenir la comptabilité de ce genre de choses.

Car la saison sombre est une période claire comparée au moite hiver danois. Le soleil est absent – c’est vrai – mais il y a une autre lumière que celle du soleil. La lune, les étoiles et le voile mouvant des aurores boréales brillent dans la transparence de l’air au-dessus de toute la blancheur qui couvre terre et mer.
Ici, il y a une grande hauteur de plafond.

L’ais de Keisha.

jeudi 13 septembre 2018

J’ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong.

Karen Blixen, La Ferme africaine, écrit en anglais, traduit par l’autrice en danois, traduit du danois en français par Yvonne Manceron, parution originale à Copenhague et à Londres en 1937.

Ce livre ne raconte pas réellement une histoire, mais rassemble une série d’anecdotes et de réflexions, de souvenirs relatifs aux années que Blixen a passé au Kenya. Rien n’y est dit des raisons pour lesquelles elle est venu, le mot « mari » apparaît brutalement vers la page 300, on saura simplement qu’elle s’en va ruinée. Pas question d’amour non plus, mais de longs moments passés avec un ami anglais, dans une évocation pleine de pudeur.

L’air des montagnes était léger, il me montait à la tête comme un vin capiteux, et, pendant ces trois mois, je puis dire que je me suis senti le cœur léger et parfaitement satisfaite.

Je me souviens qu’à ma première lecture je n’avais pas compris grand-chose, notamment parce que je ne comprenais pas ce que faisait cette danoise près de Nairobi et qui était ce gouverneur et tout et tout (et c’est quoi cette guerre ?). Rien n’est dit à ce propos, qui semble une évidence. Depuis, j’ai progressé sur la colonisation (et la Première guerre mondiale) et j’ai vu le film Out of Africa, mais le texte conserve son aspect un peu mystérieux. Blixen ne raconte pas sa vie, mais ses souvenirs, par fragments, comme une mosaïque un peu dépareillée. Cela n’est pas sans charme.
Le bémol de taille concerne tout de même le contexte colonial. Rien n’est expliqué à son sujet, il semble aller de soi. Bien sûr, Blixen regrette que les blancs aient accaparé les terres et que les indigènes aient perdu leurs usages et coutumes, elle fait soigner les blessés de toute couleur de peau, mais le processus en lui-même ne fait guère l’objet de critique, mais plutôt de nombreuses remarques ironiques. De plus, travers de l’époque, elle généralise à propos des méridionaux et des nordiques, des blancs et des noirs, des Kikuyus et des Somalis. Pour moi qui suis plutôt allergique à la généralisation, c’est un peu difficile. 
En réalité, Blixen demeure ambiguë, louant la civilisation et le progrès technique et regrettant l’extension des villes et des routes, la fin du monde sauvage. Il lui semble peut-être que le continent africain aurait dû, pour son bien, tout à la fois rester à l’écart des Européens et du progrès technique, comme une immense terre de liberté.

En plein midi, l’air devenait vivant, il brûlait et éclaboussait comme une flamme mouvante, une flamme liquide comme l’eau, réfléchissant et multipliant les objets en d’incessants mirages. À cette altitude, il vous enivrait et vous donnait des ailes. On se réveillait dans nos montagnes avec le sentiment d’avoir enfin trouvé son élément.

J. Dunand, Antilopes affrontées, 1930, laque, Musée du quai Branly.
Ceci mis à part… J’ai vraiment apprécié ma lecture. C’est une évocation d’une ferme perdue au bout du monde, dans un monde disparu, où il apparaît des antilopes et des lions, où les amis de toute nationalité s’arrêtent pour la nuit sans prévenir. C’est une vie libre, telle qu’on peut en rêver (du moins pour les blancs, on est d’accord), loin des obligations sociales inhérentes à la vie en ville. Contrairement au film, le texte ne met pas en avant le fait qu’il s’agisse d’une femme seule accomplissant des tâches d’hommes dans un monde viril. Blixen ne met pas forcément en avant cet aspect, alors qu’elle connaît une existence bien plus libre au Kenya qu’en Europe. Elle semble envoûtée par le lieu, par l’atmosphère, le climat, les immenses espaces, l’aventure si proche. Elle cohabite véritablement avec son personnel, ces familles kikuyus qui travaillent pour elle en étant à peine payées et sans avoir le droit de posséder la terre. Elle les soigne et aménage une école, ne contrarie pas leurs usages, entretient des liens individuels, les protège. C’est un peu étonnant.
Je retiens les passages consacrés à la beauté des nuits à l’Équateur, à cette altitude, et au plaisir de découvrir les paysages en avion.

J’ai vu toute une troupe d’éléphants en marche dans la forêt vierge, une forêt si épaisse, qu’il n’y filtrait que des éclaboussures de lumière. Les grandes bêtes avançaient comme si un rendez-vous les eût appelés au bout du monde. On eût dit la bordure gigantesque d’un vieux tapis persan, infiniment précieux, dans des tons d’or, de vert et de brun. J’ai regardé à plusieurs reprises des girafes se déplacer dans la plaine avec leur grâce particulière et inimitable, une grâce en quelque sorte végétale.

Mon billet sur Le Festin de Babette.



mardi 5 juin 2018

Car ce fut un homme qui eut le courage, la témérité, de voler sa liberté.

Gísli Pálsson, L’Homme qui vola sa liberté, parution originale islandaise en 2014, parution anglaise revue par l’auteur, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, édité en France par Gaïa.

C’est l’histoire d’Hans Jonathan, un mulâtre né esclave en 1784, dans une île des Antilles appartenant au Danemark. Une enfance dans les îles, une adolescence à Copenhague, jusqu’à ce qu’un procès l’oppose à sa propriétaire et qu’il décide de partir s’installer en Islande. Ce fut sans doute le premier homme noir d’Islande. Gérant d’épicerie, puis fermier, il fonda une famille, qui compte aujourd’hui de nombreux descendants.

Le parquet craque sous mes pas au 23 Amaliegade, un peu comme il y a deux cents ans quand les barons de l’industrie sucrière habitaient ici, à Copenhague, dans l’un des quartiers les plus élégants du monde colonial. Beaucoup de gens vécurent sous ce toit : blancs et noirs, comtes et baronnes européens, esclaves d’Afrique et des Indes occidentales. La vie des maîtres et des serviteurs, des personnes libres et asservies, était pour l’essentiel séparée, uniquement reliée par l’escalier en colimaçon qui raccordait les étages.

Ce n’est pas un roman. Pálsson raconte et reconstitue une histoire exceptionnelle et peu connue, répartie entre les Antilles, au sein d’une plantation où les esclaves cultivaient la canne à sucre pour le compte de leurs propriétaires danois, entre Copenhague vers 1800 où les débats sur l’esclavage commencent vaguement à poindre et entre l’Islande, alors sous dénomination danoise. Ce livre se lit très bien et à mon sens, une partie de son intérêt provient de l’ampleur du point du vue adopté. Loin de se concentrer uniquement sur Hans Jonathan, il s’intéresse à sa mère et à son père putatif, au l’ensemble du mécanisme de la traite, à la position du Danemark au sein des nations européennes, à l’économie islandaise, aux petits objets du quotidien, aux différents enfants et petits-enfants et à la façon dont ils ont appris l’existence d’un ancêtre né esclave, à la lente accession de l’Islande à l’Indépendance, etc. Cela donne un panorama complet sur une longue période et le texte aborde de nombreuses questions, en apparence anodines, mais qui, mises bout à bout, se révèlent très intéressantes.
L’occasion de découvrir un destin singulier.
 
A. Douglas, Let my people go, 1935-9 Met.
Par comparaison, Christian G. A. Oldendorp, missionnaire morave qui débarqua sur Sainte-Croix la même année, note qu’un bon cheval importé depuis New York coûtait deux cents dollars espagnols. On peut donc dire que l’esclave Emilia Regina valait l’équivalent de deux bons chevaux. À la même période, un pirate des Caraïbes pouvait demander cent dollars espagnols de compensation pour la perte d’un œil, ou pour les deux tiers d’une jambe. En d’autres termes, Emilia Regina valait aussi l’équivalent de quatre yeux ou un peu moins de trois jambes.

mardi 3 octobre 2017

Voilà, c'était une vraie histoire !

Hans Christian Andersen, Contes, traduit du danois par Régis Boyer (qui est mort cet été). Andersen a publié 156 contes entre 1835 et 1873. L’édition Folio en reprend une trentaine.

Tout un petit monde.

Comme cela fait du bien de se plonger dans les vrais contes d'Andersen ! Et de (ré)découvrir le vilain petit canard, le soldat de plomb, la princesse au petit pois et autres créatures dont le nom nous dit vaguement quelque chose via je ne sais quel dessin animé. J'ai été agréablement surprise par le ton de ces récits, à la fois souvent ironique et affectueux. Si le héros pauvre mais travailleur (et surtout ingénieux) arrive à conquérir la riche et belle jeune fille de ses rêves, ce ne sera pas sans une critique du snobisme et des préjugés sociaux. Le héros pauvre peut d’ailleurs également envoyer bouler la princesse pas très futée. Certains contes sont entièrement de l'invention d'Andersen, tandis que d'autres puisent à un vieux fonds commun. Dans certains récits Andersen utilise ses souvenirs de voyage pour évoquer des décors espagnols ou suisses, avec plein de détails pittoresques. Le côté plaisant provient souvent d'ailleurs de la présence de détails grotesques et amusants.

Puis ils mirent le soldat dans le carrosse du roi, et les trois chiens dansèrent devant en criant : "Hourra !" et les garçons sifflèrent dans leurs doigts, et les soldats présentèrent les armes. La princesse sortit du château de cuivre et devint reine, et cela lui plut bien ! Les noces durèrent huit jours, et les chiens prirent également place à table, en roulant de grands yeux.
 
La statue d'Andersen à Central Park. M&M.
Le fantastique et le surnaturel ne sont pas toujours présents, il s'agit aussi souvent du récit d'une destinée singulière et courageuse. Les héros peuvent être des animaux, des objets ou des plantes, tout un peuple avec ses rêves et ses désirs (on croise ainsi une théière, un bousier, un sapin, etc.).

Il faisait si bon à la campagne. C'était l'été, les blés étaient jaunes, l'avoine, verte, on avait mis le foin en meules dans le pré, la cigogne y déambulait sur ses longues pattes rouges en parlant égyptien car elle avait appris cette langue de sa mère. Autour des champs et des prés, il y avait de grandes forêts et, au milieu de ces forêts, des lacs profonds. Oh oui ! il faisait vraiment bon à la campagne !

Bref, prenez le temps de revenir à la source. C’est un plaisir de lecture, totalement rafraîchissant.

Lecture commune avec Margotte.




mardi 1 août 2017

À nous, les grands artistes, il nous est donné une chose dont vous ignorez tout.

Karen Blixen, Le Festin de Babette, traduit du danois par Alain Gnaedig, et autres contes, traduits du danois par Marthe Metzger. Le Festin de Babette a été écrit directement en anglais (avec le titre qui serait plutôt Le Dîner de Babette) en 1950, a été traduit en danois en 1952 et réécrit par l’auteur en danois en 1958 – c’est cette version qui sert de base à la traduction de Gnaedig.

Un recueil de cinq contes.
Le Festin de Babette se déroule dans les années 1880, dans un petit port perdu de la côte danoise, chez deux sœurs filles de pasteur, dans un milieu protestant assez rigide. Chacune a eu des espoirs et des désirs, mais elles vivent dorénavant ensemble, avec leur bonne, Babette, une française, une catholique, qui décide un jour de donner un grand banquet.

L’imposante femme aux cheveux noirs et le garçon efflanqué aux cheveux roux, tels une sorcière et son suppôt, prirent possession de la maison. Ce qu’ils remuaient dans leurs marmites, ce qui crépitait et mitonnait dans la cuisine, les deux sœurs n’osaient y penser. Elles firent de leur mieux pour créer une atmosphère de calme et de sérenité dans le domaine qu’elles maîtrisaient encore.

C’est une plongée poétique dans un monde qui nous est étranger, avec l’évocation de cette petite communauté protestante qui s’imagine les choses les plus étranges sur ce qu’est capable de faire une cuisinière française. La nouvelle moque d’ailleurs leur rigorisme et leur étroitesse d’esprit, qui confine à l’égoïsme. Mais ce soir-là sera un soir de magie, de paix et de réconciliation pour eux tous, après une longue existence. C’est à peine s’ils se rendront compte que cette limonade jaunâtre est du champagne, que cette soupe est une soupe de tortue et qu’ils goûtent à la cuisine du Second empire. Ils participent à un étrange moment de don qui les dépassent. Babette enfermée dans cet univers a ressenti le besoin de s’échapper d’elle-même et de son quotidien et crée cette incroyable féerie culinaire, dont personne ne se rendra compte. Et pourtant chacun est emporté par l’amour contenu dans ces efforts et ce soin apporté à la réalisation du repas.
Dans le texte, il y a une forte présence de la Bible, mais aussi du Don Juan de Mozart (un fameux repas dans cet opéra).
Blixen a la capacité à créer une atmosphère magique et irréelle dans un lieu confiné, parce que les personnages ont une forte vie intérieure, des souvenirs, des désirs non réalisés, des regrets.
J’ai vu le film de Gabriel Axel dans la foulée. Je le trouve très réussi. Il met fortement en avant les sentiments des personnages et souligne que lors de ce fameux soir chacune des sœurs se réconcilie avec son passé. De plus, les images permettent de mesurer l’impact visuel de toutes ces têtes de cailles dans un monde clos, où le pain de seigle et la morue sont la norme. De façon générale, le film documente l’univers visuel et matériel de ce petit port danois. Enfin, il donne envie de faire à manger à ceux que l’on aime et ça, c’est précieux.

Le garçon remplit à nouveau les verres. Mais, cette fois-ci, les frères et les sœurs furent certains que ce qui leur était servi ne pouvait pas être du vin, car cette boisson pétillait. Cela devait être une sorte de limonade. Cette limonade s’harmonisait avec leurs esprits enjoués et exaltés, c’était comme si elle les emportait encore plus loin de la terre, vers une sphère plus pure.
P. Claesz, Nature morte, vers 1635, gemäldegalerie Berlin M&M.
Dans le volume, il y a également :
Un conte oriental, Le Plongeur, et L’Anneau.
Tempêtes : un conte qui prend encore place dans les ports danois, où la mer et le vent fabriquent des tempêtes qui retournent les destinées. Il est aussi beaucoup question de La Tempête de Shakespeare et d’une femme qui choisit encore de se surpasser pour l’art (décidément…).
L’Éternelle histoire : un conte chinois tout à fait réussi. En l’honneur de la littérature et des romans des îles, avec des personnages soi-disant secondaires qui s’incarnent et dépassent ceux qui comptaient tirer les ficelles.

Beaucoup plus agréable que les Contes gothiques (sur lesquels j’ai pourtant écrit un billet enthousiaste mais dont je conserve le souvenir d’une lecture laborieuse).


mardi 3 mars 2015

Emma, tiens, c’est comme si elle était faite rien qu’avec des beignets de pommes.

La Vierge froide et autres racontars, d’après Jørn Riel, scénario de Gwen de Bonneval, dessins de Hervé Tanquerelle, traduit du danois par Susanne Juul et Bernard Saint-Bonnet, 2009, éditions Sarbacane.

Je suis retournée avec plaisir au Groenland auprès des chasseurs qui passent l’hiver dans la neige, avec leurs chiens, au rythme du bateau qui amène de la nouveauté chaque année. Le mot qui compte est celui de « racontars », car nous avons affaire à des histoires que l’on se répète de cabane en cabane pour occuper la très longue nuit. Celle de la Vierge froide est magnifique, hymne à l’imagination et à la puissance de parole.
Il y a aussi Alexandre, un coq qui fait une apparition remarquée et qui salue le soleil comme il pleut.
Ils sont drôles, simples et touchants, ces chasseurs rustres, mais disposant de beaucoup de temps pour rêver.  Ce sont de belles histoires d’amitiés étranges.
Les bonshommes sont un peu caricaturés, croqués d’un trait léger, mais les lavis savent rendre l’immensité du paysage et la profondeur des rêves. Le noir et blanc convient bien à ces récits et à ce décor.



Mon billet sur Le Canon de Lasselille de Riel.