La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 23 juillet 2026

Mère est merveilleuse, mais que va-t-on faire d’elle ?

 

Vita Sackville-West, Toute passion abolie, parution originale 1931, traduit de l’anglais par Micha Venaille, édité en France par Autrement/Le Livre de Poche.


Au début du roman, Lord Slane (ancien Vice-roi des Indes) vient de mourir et ses enfants sont réunis dans le salon et parlent de la future vie de leur mère. Sans la consulter, puisque de toute façon elle n’a jamais émis son avis.
Justement. Lady Slane, 88 ans, décide qu’elle se passera de voir ses enfants, même si deux d’entre eux lui sont plus sympathiques, et qu’elle ira vivre, avec sa bonne, dans une petite maison de Hampstead.

Mais ce drame récent leur avait fourni le prétexte d’une nouvelle phrase : « Mère est merveilleuse. » C’était exactement ce qu’on attendait d’eux.

La voici libre de vivre sa vie à son rythme et selon son coeur, se plongeant dans ses souvenirs, sa jeunesse, ses fiançailles, ses rêves…
N’allez pas croire pas à une « vieille fournelle » ou à des révélations fracassantes sur le tard. Non. C’est seulement qu’on a bien le droit de déposer les conventions sociales et les sentiments indispensables et de se contenter d’une petite marche à pied.

Un roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir, car il manie de façon équilibrée l’ironie un peu vache et la tendresse, la nostalgie et l’apaisement.
Il m’a semblé aussi que Lady Slane faisait écho à une autre héroïne aimant à se plonger dans ses souvenirs, mais moins âgée et n’ayant pas encore abdiqué toute participation au monde, j’ai nommé Clarissa Dalloway.

Mais elle avait également connu des moments d’existence pure.

Elle réfléchit sur le destin des jeunes femmes, qui ne peuvent pas parcourir le monde à l’égal des jeunes hommes, qui ne peuvent pas se consacrer à la peinture (ou autre passion), qui sont vouées uniquement au mariage. Elle réfléchit sur ce que l’on peut transmettre à ses (arrières)(petits)enfants : pas toujours grand-chose, mais quelquefois plus que ce que l’on ne pense. Le roman est autant un hymne à vieillesse qu’à la jeunesse, en réalité à la vie et au temps qui passe si vite, aux moments éphémères dont on se souvient toujours et à ceux que l’on oublie, mais qui peuvent revenir si le hasard le veut bien.

Elle se demandait parfois quelle alors la vie de ces jeunes hommes, les imaginant en train de s’amuser, de rire, allant ici et là, en toute liberté, pressant le pas pour rentrer à la maison au petit matin, ou bien hélant un fiacre pour s’en aller à Richmond. Ils parlaient à des étrangers, ils entraient dans les boutiques, ils fréquentaient les théâtres. Ils allaient au club, dans plusieurs clubs même. Sorties de l’ombre, d’étranges femmes les accostaient, qu’ils possédaient pour une nuit, dans une étreinte sans avenir. Ils étaient désinvoltes avec grâce, libres avec élégance. Et quand ils revenaient à la maison, ils n’avaient de compte à rendre à personne.

D’ailleurs ses rêveries n’étaient-elles pas encore vivantes, même si le temps les avait enfouies au plus profond d’elle-même, même si elles étaient atténuées, moins vivaces qu’autrefois, même si ses perceptions étaient devenues plus floues, comme embuées ? Elle vivait désormais dans un monde de sensations, où la raison pure n’avait plus guère sa place.


Sickert, Easter magasin à Londres, 1928 National museum Northern Ireland



jeudi 7 décembre 2023

Les mots dormants, les mots immobiles se soulèvent, courbent leurs crêtes, et retombent, et se redressent encore, de nouveau, et toujours.

 


Virginia Woolf, Les Vagues, parution originale 1931, traduit de l’anglais par Marguerite Yourcenar.

 

Une suite de séquences s’ouvrent toutes par l’évocation de la lumière sur le rivage, depuis l’aube jusqu’à la nuit. Les chapitres donnent la parole à Bernard, Jinny, Rhoda, Suzanne, Neuville, Louis, mais jamais à Perceval, dont il est pourtant beaucoup question. Ils et elles disent la vie, les émotions, leurs questions sur leur moi – qui suis-je – depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse. Aucun autre narrateur que ces paroles imagées, poétiques, répétitives ou contradictoires, et que ces didascalies introductives.


Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l’horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l’une l’autre en un rythme sans fin.

C’est le début.


Ce n’est pas évident à lire, mais c’est étrangement envoutant.

Il y a les détails de la vie des uns et des autres : l’une belle et charmeuse, un faiseur de phrases qui apparaît comme un porte-parole de la romancière autant que comme un repoussoir, un qui se dévoue tout entier à ses amants, une qui se construit dans la vie de famille, une fragile et nerveuse, un qui travaille dur pour devenir riche et respecté… Mais il y a surtout ces interrogations récurrentes. Les personnages s’interrogent sur la permanence de leur moi, parce qu’en 250 pages, il est question de toutes ces vies, sur l’importance de certains événements pour les construire, tandis que le lecteur se demandent qui sont ces gens, quels sont leurs liens véritables entre eux. Et pourquoi sont-ils vivants, dans la vie et dans notre esprit, plutôt que retournés au néant ? Je me souviens que la dernière phrase de Mrs Dalloway est : « Et justement, elle était là ». La vie et la lumière se lèveront demain, encore.


Maintenant, je vais envelopper ma détresse de mon mouchoir de poche. Je vais le serrer bien fort et l’enrouler comme une boule. Je vais aller seule dans le bois de hêtres, avant les leçons. Je ne m’assiérai pas devant la table pour faire des additions. Je ne m’assiérai pas près de Jinny et près de louis. Je vais prendre mon chagrin et l’étaler parmi les racines des hêtres.

Vanessa Bell, Une conversation 1913 Courtauld

Je suis frappée par le fait que ce roman semble transcender tous les autres titres de Woolf. Certains passages renvoient directement au monde de Clarissa Dalloway, en évocant les rencontres mondaines, les repas au restaurant, la vie de Londres. Perceval, l’homme admiré et envié pour ses façons faciles et brillantes, aimé par l’un, amoureux de l’autre, est omniprésent, mais totalement absent tel Jacob habitant sa chambre. Quant à la structure, difficile de ne pas penser à Nuit et jour, où la vie de Londres se déploie au fil des années et des saisons, ou à Entre les actes, dans ce brouhaha de voix qui se superposent.

C’est la vie de l’Angleterre, les jardins, les garçons qui vont au college et les filles au pensionnat, l’imaginaire exotique des colonies omniprésent dans les discours, le port de la canne et du chapeau…

 

Les oiseaux volent ; les fleurs dansent ; mais j’entends toujours le monotone fracas des vagues, et l’énorme bête enchaînée trépigne sur la rive.

 

La vie passe. Les nuages changent perpétuellement de forme au-dessus de nos toits. Je fais ceci, puis de nouveau cela. Les retours et les départs nous impriment de multiples aspects, nous imposent d’innombrables dessins. Mais si je ne cloue pas au mur ces impressions, si je n’amalgame pas en un seul les hommes divers qui sont en moi ; si je ne réussis pas à exister ici, dans l’instant, au lieu de fondre comme un pan de neige au versant des montages ; je serai pareil à la neige qui s’écoule sitôt tombée.

 



Il s’agit de ma première lecture des Vagues, mais sans doute pas la dernière !

 

Une autrice. Woolf sur le blog :

Entre les actes, 1er billet et 2nd billet

Mrs Dalloway - il y a un 2nd billet
La Promenade au phare 1er billet et 2nd billet
La Soirée de Mrs Dalloway
Orlando - et il y a un second billet
La Chambre de Jacob 1er billet et 2nd billet
Les Jardins de Kew et autres nouvelles
Nuit et jour
Les Années

mardi 24 mars 2020

Derrière lui, l’oiseau chanta de nouveau, trois mesures monotones, constamment répétées.

William Faulkner, Sanctuaire, traduit de l’américain par R. N. Raimbault et Henri Delgove, parution originale 1931, édité en France par Gallimard.

Benbow, un avocat, se retrouve contraint de passer quelques heures dans une maison bizarre, habitée par des trafiquants d’alcool (on est en pleine Prohibition). Quelques jours plus tard, c’est un jeune couple d’étudiants qui y échouent pour la nuit. Il y a des hommes ivres et violents, une pauvre femme et son enfant, un gars trop lâche et Temple, une jeune étudiante de 17 ans. Le pire advient toujours chez Faulkner.
Je préfère ne pas en dire trop sur l’intrigue (dont la narration est bien plus simple à suivre que dans d’autres romans), car une partie de l’histoire repose sur le fait que le lecteur comprend les choses qui ne lui sont pas dites, ou comprend plus, ou comprend mal, et que les malheurs se découvrent peu à peu, comme autant de voiles superposés, qui se déchirent les uns après les autres, dans la douleur.

Elle put percevoir comme le bruissement de cette épaisseur de silence que Popeye dut écarter et traverser pour parvenir jusqu’à elle, et elle se mit à dire : « Il va m’arriver quelque chose ? » Elle le dit au vieux dont les yeux n’étaient que deux glaires jaunâtres. « Il m’arrive quelque chose ! » hurla-t-elle au vieux assis sur sa chaise au soleil, les mains croisées sur la poignée de son bâton. « Je vous avais bien dit que ça arriverait ! » clamait-elle, et ses paroles s’envolaient comme des bulles brûlantes et silencieuses pour se fondre dans l’éclatant silence qui les entourait.

Tout d’abord, cette maison de l’angoisse, isolée, habitée par des gens étranges. Un Popeye inquiétant, un simple d’esprit, un couple, des hommes qui passent. Les allées et venues entre la grange et la maison, autour de la véranda, dans le couloir menant à la cuisine. Beaucoup d’alcool et de menaces. Le lecteur imagine des choses… terribles.
Une autre maison, celle du bordel de Miss Reba, une grosse femme noire, avec deux petits chiens blancs. Une chambre aux volets clos et aux portes qui claquent. Il s’y passe des choses… auxquelles le lecteur ne s’attendait pas forcément.
Le lecteur suit une bonne partie du temps le regard de Benbow, un avocat honnête, mais faible et dépassé par les événements. Un homme qui quitte sa femme, aux sentiments troubles pour sa belle-fille, manipulé par sa sœur, qui se heurte aux préjugés sociaux de son temps. Sa bonne volonté n’empêchera pas la tragédie de se dérouler.
Mais au centre du roman, il y a Temple – ce « sanctuaire » évoqué par le titre, car les jeunes femmes doivent rester « intactes ». Une adolescente, pas encore une femme, même si elle a hâte de devenir adulte, mais peur aussi, une petite bourgeoise, fascinée par les hommes troubles, mais vite effrayée. Une femme sous emprise. L’habileté de Faulkner est de raconter beaucoup de choses de son point de vue, tout en ne la rendant pas sympathique du tout. Impossible pour le lecteur de s’identifier avec elle, de la reconnaître comme une victime – le piège narratif se referme sur elle et Temple devient une écervelée ou une manipulatrice. À la fin du roman, elle est irrémédiablement détruite.
C’est le récit d’une tragédie. Les événements semblent inéluctables. Tout est en effet pourri dans la région du Mississippi. Les rapports de classe, la violence entre les sexes, les préjugés sociaux, les barrières que l’argent et la religion dressent, empêchent tout espoir d’advenir. Il faut bien rester à sa place, même en étant broyé. Et aucun personnage n’échappe au mal. Les femmes de bonne famille sont cramponnées aux normes sociales et religieuses, tout comme les prostituées, tandis que l’honnête avocat et le truand se partagent les désirs compliqués et l’impuissance, tous ces gens incapables de se regarder en face.

Il demeura là, tandis que, de chaque côté de lui, elles passaient en un flot régulier de petites robes multicolores, bras nus, cheveux plaqués et brillants, avec, dans leurs yeux, cette identique expression de fraîcheur innocente et hardie qu’il connaissait si bien, avec l’identique et violente peinture de leurs bouches ; comme de la musique en mouvement, comme du miel versé dans un rayon de soleil, païennes, fugitives et sereines, évocations ensoleillées et légères de tous les jours abolis et de toutes les joies perdues.
E. Holgate, Ludivine, 1930, Ottawa

Un roman proprement terrifiant, qui met le lecteur franchement mal à l’aise. Les victimes sont aussi des bourreaux ou ne laissent rien pour s’apitoyer, elles semblent complices de leur sort dans un roman qui raconte l’oppression et l’emprise comme le modèle de fonctionnement d’une société. Faulkner montre qu’il a une connaissance intime de ce monde, qu’il raconte avec maestria.
Avec cela, des passages au ton de carnaval burlesque. Je retiens notamment le récit des funérailles d’un truand, avec punch et bagarre générale. Il y a aussi la belle nature, les fleurs, les oiseaux et la douceur de l’air. Tout se déroule au cours d’une jolie journée de printemps. C’est trompeur.

Le temps n’est pas une si mauvaise chose, après tout. Employez-le comme il faut et vous arrivez à étirer n’importe quoi, comme un élastique, jusqu’à ce que ça craque d’un bout ou de l’autre, et que vous restiez là, avec toute la tragédie, tout le désespoir, comme deux petits nœuds entre le pouce et l’index de chaque main.

La lecture de la fiche Wikipédia française réserve une surprise en affirmant que certains personnages devraient leur sort au fait qu’ils sont noirs. J’ai eu trois réactions :
  1. Mais non ils ne sont pas noirs.
  2. Relecture du roman : rien n’indique qu’ils sont noirs. Mais après tout, rien n’indique formellement qu’ils sont blancs, donc après tout ils pourraient l’être… même s’il paraît étrange que Faulkner soit explicite concernant la couleur de certains personnages, mais pas d’autres.
  3. Je lis la fiche Wikipédia en langue anglaise. Aucune mention de cette couleur de peau. J’en conclus que les rédacteurs français ont une vision très simpliste des mécanismes d’oppression.

Faulkner sur le blog :

mardi 10 juillet 2018

Pour elle il irait lui dépendre l’étoile du matin.

Maria Borrély, Le dernier feu, parution originale en 1931, réédité par les éditions Parole.

Le village d’Orpierre-d’Asse est situé dans une zone difficile d’accès des Alpilles. La sécheresse est sans pitié, quand ce n’est pas la rivière, l’Asse, qui entre en furie et emporte tout sur son passage. Le village se meurt et les cœurs semblent aussi desséchés et ravagés que les terres. Mais, par le miracle d’une décision venue d’on ne sait où, l’Asse est endiguée. La fureur est finie. Voici qu’apparaissent de nouvelles terres, fertiles. Tout le monde déménage sa maison un peu plus bas, au milieu des céréales et des fleurs. Même le curé déménage l’église. En haut, il ne reste plus que la Pélagie qui refuse obstinément de descendre. Pourtant, la nature et les cœurs peuvent encore réserver des surprises.

Et avec ça, ils ont beau n’être à Orpierre que quatre maisons, il n’y a pas d’entente, on se mange entre soi, la moitié du village regarde l’autre de travers. Ce ne sont que tiraillements, disputes, procès parce que, lorsqu’il n’y a rien dans la crèche, les bœufs se battent.

C’est une chronique de village, qui nous plonge au plus près des habitants de la campagne. La vie y est dure. Les femmes accouchent comme elles peuvent et quelquefois y laissent la vie. Les hommes ne font pas longtemps les jolis cœurs et ont l’habitude d’être obéis et de boire. Les animaux sont omniprésents. Les vieux se souviennent d’histoires anciennes. On tue le cochon. Et l’Asse arrache une terre, dégage des brouillards qui rendent malade, emporte les arbres – c’est qu’il faut entretenir les digues si on ne veut pas que le nouveau village soit noyé. Le temps passe inexorablement. Tout n’était ni meilleur ni pire auparavant, est bien obligée de constater Pélagie.
De beaux portraits, notamment des femmes, courageuses, à la peine, souriantes, solidaires, malgré les rancunes tenaces. La vieille Pélagie qui s’entête dans sa cahute avec une chèvre et un chat. Berthe qu’elle a élevée comme sa fille, qui est si fraîche, pleine d’illusions.

Les hommes ont le sang plus fort que les femmes. Ils sont portés. Mais ils ont pas d’amitié. C’en est, une engeance. Ils vous en font voir, le pain qu’on mange avec eux, c’est du gravier…
Le ciel et des cailloux en Provence.
Le langage est à la fois simple et précis, plein de termes et d’expressions paysannes et/ou provençales. C’est tout un ancien temps qui est ressuscité pour nous, le temps d’une lecture.
À cause de la Provence, Borrély est souvent rapprochée de Giono (qui a d’ailleurs préfacé son roman à sa parution), mais c’est pourtant bien différent. Pas de mythe, pas de panthéisme, un style beaucoup plus de concret et moins de lyrisme, même s’il s’agit visiblement du même monde.
Cette envie de plantes, d’agriculture, de fleurs, de potager, de céréales.

Sur la place, sous les acacias fleuris, les hommes s’offrent le repas de garçon que leur a préparé Hortense. Il y a vingt couverts sur les planches que supportent les tréteaux. Le menu se compose d’un aïoli monstre avec des pommes de terre, des betteraves rouges cuites au four du boulanger, des escargots bouillis ; et de canards aux olives.
Fumantes, les pommes de terre nouvelles craquent dans la pelure brune. On se brûle en les pelant. Les betteraves sont charbonnées. Dedans, la pulpe ferme semble saigner. Elles sont sucrées, fameuses.



mardi 19 septembre 2017

Merci, berger, de m'avoir fait voir ta pitié avant de partir.

Jean Giono, Le Grand troupeau, 1931.

Un grand roman sur la Première guerre mondiale.

Le roman commence alors que les jeunes hommes viennent juste de partir au front et il s'achève avec leur retour, mutilés mais vivants, vivants parce que mutilés. Le roman ne raconte pas seulement la guerre et les soldats mais aussi la vie des civils à l'arrière et montre comment tout le pays a vécu ces années.

Puis ça revenait au silence, non pas au beau silence des bruits d'herbe, mais à ce silence épais et lourd, ce silence de dessous de couvercle, cet air étouffé entre la terre gorgée d'eau morte, noyée, et les lourds nuages à gros muscles qui semblaient mouiller la lessive du monde. On ne voyait pas les nuages dans cette nuit. On les sentait, on les entendait passer et se tordre ; on en avait le poids sur les épaules et le cœur.

Nous suivons donc Joseph et Olivier partis combattre. L'horreur des obus, des tranchées, les copains qui meurent dans les bras, les cadavres qui remontent de la terre, les rats et les corbeaux qui mangent, les chevaux qui meurent aussi, les hommes qui parlent aux fantômes... Giono raconte ce qu'il a vu. Peu de combats, il y a tout juste un Allemand dans ce roman, mais des hommes qui avancent sans savoir dans quelle direction, qui sont bombardés, déchiquetés, qui se vident dans la boue. Pendant ce temps, en Provence, les céréales et les bêtes ont été réquisitionnés. On guette et on craint l'employé de la mairie chargé d'annoncer les morts. Les champs sont abandonnés et les mauvaises herbes recouvrent les chemins. Les femmes se languissent de leurs hommes et des catastrophes peuvent parfois se produire.
Otto Dix, La guerre, 1923-24, eau forte.

La guerre, c'est aussi le mal que les hommes font à la nature, aux bêtes et au monde, la plongée dans un monde de technique et de barbarie, l'oubli de la terre et des étoiles. À cet égard, l’évocation du grand troupeau de moutons dans les premières pages est magistrale pour traduire la violence généralisée de ce monde-là. La guerre est vue comme une malédiction que les êtres humains envoient à la Terre, mais ici, ce sont des paysans qui font la guerre et eux, justement, ne s'intéressent qu'à la terre, dans toute sa richesse.

Le tout porté dans la langue magnifique de Giono.

Ah ! l'autre fois, elle en avait lâché la fourche, et puis, en se baissant pour la ramasser, elle s'était emplie d'odeur à ras bord et le geste avait fait tourner sa chair au fond des linges, une chair grenue comme la peau des poules et toute prête à s'épanouir et qui languissait. Et ça avait été pour elle comme si elle avait eu la tête perdue dans des feuillages et culture vent. À quoi bon fermer les yeux et se faire raide depuis le talon jusqu'au cou, puisque ça traversait les paupières et que ça connaissait les charnières qui font plier le corps, puisque, somme toute, c'était bon, puisque, tout compte fait, ça n'était pas défendu.




mercredi 9 mai 2012

Ned Beaumont avança les lèvres comme pour siffler mais il ne le fit pas.


Dashiell Hammett, La Clé de verre, 1e parution 1931, traduit de l’américain par Pierre Bondil et Natalie Beunat, Paris, Quarto Gallimard, 2009.

Vous savez que je possède ce gros volume des nouvelles traductions des romans de Dashiell Hammett, je vous ai parlé déjà ici de Moisson rouge et de Sang maudit.
La Clé de verre est un peu différent puisque le héros est Ned Beaumont, un jeune parasite, joueur professionnel, détective à ses heures, homme de main de Paul Madvig, lui-même au service du sénateur Henry, en quête de réélection. Le récit prend en effet place dans une ville américaine, en pleine prohibition. Les hommes politiques locaux s’assurent du « soutien » de leurs hommes de main, du haut jusqu’au bas de la pyramide, police y compris.
Le petit grain de sable est l’assassinat du fils du sénateur Henry, alors que tous les soupçons se portent sur Madvig. Ensuite, c’est plus compliqué. Beaumont se fait nommer enquêteur spécial afin de trouver le coupable, car il comprend que sinon c’est foutu pour les élections.
  Je n’en dis pas plus… C’est un Dashiell Hammett particulièrement désossé.
Le début est un peu difficile à suivre avec tous ces noms propres, d’autant que les rapports entre les personnages ne sont pas précisés clairement. On est dans le noir des années 30, les hommes ne font rien sans enlever/poser leur chapeau, enfiler leur manteau et mâchonner leur cigare. Beaucoup de castagne, de froideur et aucune psychologie. On ne connaîtra rien de l’intériorité des personnages, Beaumont en premier, sinon un sourire mince et une voix polie. Et bizarrement ça entretient le mystère, on ne sait qui ment, qui est sincère, derrière ces masques ; la manipulation est présente, mais invisible.

Liz, Stirling, Shuffling, 1993, PVC
Paris, musée national d'Art moderne - image RMN
 Les yeux bleus de Shad O’Rory regardèrent rêveusement dans le vide. Il eut un petit sourire triste et une note de mélancolie apparut dans sa voix mélodieuse aux discrets accents irlandais : « Ça veut dire qu’il y aura des morts. »
Le regard bleu de Madvig devint impénétrable et le ton de sa voix aussi difficile à déchiffrer que l’expression de ses yeux. « Seulement si tu choisis d’en arriver là. »

Prochaine étape : relecture du Faucon maltais exprès pour vous. Un article de David Agrech sur le personnage de joueur Ned Beaumont.