La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 1 mai 2025

Des souvenirs qui n'aboutissent pas.

 


Lutz Bassmann, Haïkus de prison, 2008, éditions Verdier.


Des haïkus ou plutôt des poèmes de trois vers, qui racontent l'enfermement dans une cellule, puis un long voyage dans un train de marchandises et enfin le camp, le déboisement d'une forêt de bouleaux et les cabanes glaciales.
Rien n'est expliqué. On ne sait pas qui sont les prisonniers ni la raison de leur présence ni le régime politique en cause. C'est l'enfermement.
C'est extrêmement brillant. Noir, très noir, caustique, avec la distance de l'humour et de la poésie, pour évoquer le monde de la terreur. Mais voilà, les mots ne s'arrêtent jamais de dire les choses.
Il y a des figures stéréotypées qui se croisent – je crois que cela pourrait être un texte de théâtre.

L'infirmerie n'est pas très sûre
plus d'un vieux
n'en est pas revenu

Le Mandchou s'est cousu la bouche
il voudrait qu'on le transfère
chez les politiques

L'organisation s'est constituée
seuls les chefs savent
combien nous sommes

La louche tremble dans ma main
l'anthropophage me regarde
je suis de service de soupe

La feuille d'appel s'est envolée
le soldat rougit il bredouille
des noms imaginaires

La feuille d'appel s'est envolée
trente détenus virevoltent
entre voie ferrée et nuages

La nuit est sans lune
mais elle est avec cliquetis 
et odeurs de crasse

Chacun espère être employé selon ses compétences
même l'avorteur
s'imagine déjà à pied d'oeuvre

Pour instaurer la discipline
le commandant
tue quelqu'un au hasard dans le fossé

Giacometti, Portrait d'Annette, 1954, Orsay.
Quand les traits des personnes aimées s'effacent et se stabilisent.


Lutz Bassmann, Les Aigles puent, 2010, aux éditions Verdier.

La catastrophe a déjà eu lieu.

La ville a été bombardée la veille, d’une bombe qui mêle les explosifs, les gaz, les poisons et peut-être des radiations (même si le mot « nucléaire » n’est jamais prononcé). Tout – tout – est transformé en une sorte de goudron noir et en vapeurs délétères qui s’infiltrent dans la peau et les poumons.
Le personnage principal, Gordon Koum, arrive le lendemain. Il cherche sa famille, en vain. Il est ventriloque et, à l’aide d’une poupée trouvée dans les décombres et un rouge-gorge qui échoue là, il va raconter des histoires. Les histoires de celles et ceux qui ont vécu là, ont espéré et ont aimé, et n’ont pas existé en vain. Des histoires pour distraire les morts dans leur interminable errance.
Les histoires de Koum racontent un monde de luttes clandestines, de gens attachés à leur famille, de sous-hommes, d’hommes-oiseaux, de bombardements, de dévastations, d’hommes et de femmes qui échappent et qui survivent.
Un roman qui tente, une nouvelle fois, de faire la part belle aux mots et aux histoires, qui redonnent un sens à la vie là où il n’y en a plus, qui disent que l’humour, la tendresse et la rage existeront toujours, mais quand même au ton singulièrement triste, si je compare avec d’autres titres de l’auteur.

Ne remue pas. Ta bouche est une trappe. Ne l’ouvre pas. N’ouvre rien. N’ouvre aucune porte, pensa-t-il.
Quelle que soit ta prison, n’ouvre aucune porte. Reste pétrifié, ne communique avec rien. N’ouvre les portes et ta bouche sous aucun prétexte.

Des scènes isolées et des images pour distraire les morts. Pour distraire les morts que j’ai aimés. Pour distraire mes proches, mes camarades et mes amis. Ceux d’ici. Ici incarcérés dans les ruines, ou répandus autour de nous sous forme de goudron. Pour leur dire que je les aime encore et que je continuerai à les aimer, même si je n’ai plus de voix, même si mon organisme se défait, même si mon organisme rejoint le goudron indifférencié qui maintenant nappe la ville et même le monde.

Lutz Bassmann, Avec les moines-soldats, 2008, chez Verdier.

Des hommes sont envoyés en mission, en mission dans le temps, par une Organisation qui semble ne presque plus exister, pour tuer on-ne-sait-pas-bien-qui ou pour exorciser des lieux, mais les termes sont vagues et se diluent dans les rêves, dans un monde où il ne reste plus grand-chose de la civilisation. Les États ont disparu, tout se délite doucement. Des êtres étranges, à la limite de la mort, à la limite de l'humanité, circulent dans les rêves et se terrent dans les maisons. Les moines-soldats savent à peine ce qu'ils doivent exorciser.

C'était une relecture, mais j'ai eu du mal à lire le volume. Trop triste et dépourvu d'espoir.


Lutz Bassmann est un des alias utilisé par Antoine Volodine. On pourrait se dire « peu importe le nom, il s'agit de la même plume » (et c'est ce que je pensais d'ailleurs), mais en réalité ces deux derniers livres m'ont paru plus sombres que le reste de l'oeuvre, sans la nuance d'humour et d'énergie de vivre qui animent les textes signés du nom de Volodine ou de Draeger. Je suis intriguée.

Vous aurez compris que je conserve le livre des Haïkus de prison, qui me paraît le plus réussi.

Il me semble que les deux romans s'inscrivent dans la science-fiction, catégorie post-apocalyptique, même si l'auteur n'est quasiment jamais qualifié ainsi. C'est pourquoi je propose ce billet au défi SF de Sandrine (c'est seulement le deuxième pour le moment !).


mardi 13 septembre 2022

Il dessine des chevaux, des ponts et des astragales.

 Mathias Enard, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, 2010, Actes Sud.

 

En 1506, le sultan invite Michel-Ange à Constantinople pour construire un pont. Le grand artiste, en bisbille avec Jules II, s’y rend volontiers. Le roman raconte ce séjour, sur lequel on ne sait pas grand-chose, hormis un dessin de pont et deux lettres.

Un court roman, avec un peu d’orientalisme tiède, mais pas trop, soigneusement dosé – Enard est habile – et surtout la personnalité de Michel-Ange, artiste ténébreux, en proie à toutes sortes de tourments intérieurs, cherchant la beauté, notant, notant des listes de noms, fasciné par le monde qu’il découvre. Un petit roman qui a l’accent vrai.

Je retiens la merveille de Sainte-Sophie, l’église qu’a fait bâtir Justinien, devenue grande mosquée, avec la coupole qui flotte dans l’air et ses proportions magiques.

 

Quatre arches courtes flanquent un arc central à la courbure si douce qu’elle en est presque imperceptible ; elles reposent sur de forts piliers dont les avancées en triangle fendent les eaux comme des bastions. Appuyée sur une forteresse invisible dépassant à peine des flots, une passerelle majestueuse relie les deux rives dans la douceur, acceptant leurs différences. Deux mains posées majestueusement sur l’onde, deux doigts graciles qui se touchent.


Ricci, Scène de bataille, Venise, Galleria dell accademia

 

Un petit roman ciselé que j’ai eu grand plaisir à relire. Je me demande s’il ne peut pas concourir pour le mois sur les villes piloté par Ingannmic et Athalie.

 

De Mathias Enard, j'ai aussi lu Le Banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs.

 


 

jeudi 9 avril 2020

Ces événements n’eurent jamais lieu, mais ils existent toujours.

Anne-Marie Lecoq, Le Bouclier d’Achille, 2010, Gallimard.

Une envie d’Antiquité grecque et de me replonger dans ce très beau livre d’histoire.
Au commencement, il y a la longue, très longue, invraisemblable description du bouclier d’Achille dans L’Iliade. Bouclier où le forgeron, Héphaïstos, rassemble une ville en guerre, une ville en paix, des moissons, l’Océan, la lune, une danse et encore beaucoup d’autres choses. Et depuis, tout le monde se demande bien ce que cette description fait là, au milieu d’un récit de guerre.

Il est essentiellement produit par le caractère énigmatique de l’objet forgé par Héphaïstos, énigme qui s’épaissit au fur et à mesure de la fabrication et que rien, jusqu’à la fin du poème, ne permettra de résoudre. D’abord, il s’agit évidemment de quelque chose de plus qu’un simple bouclier, si extraordinaire soit-il : c’est une image du monde. (…) Ensuite, les habitants de ce monde, hommes et bêtes, sont présents, et leur image est donnée comme vivante. Et pour expliquer ces deux traits remarquables : Le bouclier représente le monde et ce monde est vivant, nous ne disposons d’aucun élément.

Lecoq consacre une première partie à la façon dont les poètes se sont intéressés à ce morceau de bravoure. Ici Homère est comparé à Virgile et il est notamment question de la querelle des Anciens et des Modernes, et plus généralement de la place d’Homère dans les belles-lettres.
Une deuxième partie nous présente les tentatives pour essayer de savoir à quoi ressemblait ce fameux bouclier et les essais de reconstitution. Nous abordons une série de querelles archéologiques : qui a inventé la sculpture ? Et la peinture ? Quel était l’état de la métallurgie à l’époque d’Homère ? D’ailleurs, c’est quand Homère ? Et que sont ces temps primitifs ? Nous remontons aux origines. Bien sûr, nous croisons Winckelmann et les grands chantiers de fouilles archéologiques en Grèce au XIXe siècle.
Puis, nous passons aux interrogations sur ce qu’a voulu faire Homère et aux différentes interprétations possibles. Car ce bouclier est avant tout un objet poétique ! Il y a ici de très belles pages écrites par ceux qui ont rêvé l’épopée homérique à l’aune de leur expérience et de leur vie. Le bouclier serait un monument à la paix, à la douceur de la vie quotidienne, à la fragilité de la vie… mais pourquoi le confier à Achille ?
Enfin, Lecoq en vient au créateur du bouclier, non pas Homère, mais Héphaïstos. Elle développe les différentes facettes de ce personnage : forgeron, sorcier, voyant, capable d’insuffler la vie à un objet, mais aussi de lier la vie dans un piège… Héphaïstos est aussi le fabricant de Pandora et d’autres objets vivants, le possible ancêtre de Dédale… un dieu aux pouvoirs étendus. 
Lecoq conclut en revenant à sa spécialité, l’histoire de l’art : le bouclier d’Achille dans la définition de l’artiste à partir de la Renaissance et l’artiste vu comme un magicien.
Je suis toujours aussi enthousiaste à l’égard de ce livre, qui traite aussi bien d’archéologie, d’histoire, d’histoire de l’art, de poésie, d’histoire des idées, d’anthropologie, qui parcourt quelques siècles et nous propose les réflexions de plusieurs auteurs, tous très intéressants. Lecoq livre l'histoire des différentes hypothèses et interprétations, en toute honnêteté, sans imposer une lecture unique. À la fin du livre, nous avons envie de retenir ensemble tous ces hommes de lettres et ces artistes, aux idées si stimulantes. Parler de L'Iliade, c'est parler d'une vision du monde. Je trouve le livre très bien écrit, simplement, mais avec une certaine grandeur. En plus, il donne envie d’archéologie antique ! 
Ça donnerait presque envie de relire L’Iliade.
Hypothèse de reconstitution 1715 par Vleughels et Boivin. Image Wikipedia.

Voici donc le bouclier d’Achille : un ultime talisman procuré au héros pour tenter d’infléchir l’inflexible Destin qui le voue à une mort prochaine, un rempart fait de la vie même, substance introduite dans des corps de métal et d’or incorruptible et retenue par un dieu sorcier dans un cercle magique.
L’effet est immédiat et quasi électrique : tandis que ses compagnons sont saisis d’une terreur sacrée,
Achille aussitôt
Sentit le courroux submerger son cœur et dans ses yeux
Une lueur terrible, pareille à la flamme, s’alluma sous ses paupières…

C’est ce livre qui m’a donné envie de lire le grand poète W. H. Auden, lui qui a proposé un bouclier comme un monde stérile et vide, ravagé par la guerre.

Mon premier billet qui cite longuement Auden. 
Une autrice.

mercredi 4 décembre 2019

Jour après jour, les bourgeons s’ouvraient.

Jirô Taniguchi, L’Orme du Caucase, d’après l’œuvre de Ryûichirô Utsumi, traduit du japonais par Marie-Françoise Monthiers et Frédéric Boilet, parution originale en 2010, édité en France par Casterman.

Des nouvelles sous forme de BD.
Un couple achète une maison, dont le jardin est occupé par un orme majestueux. Un homme retrouve trace de sa fille qu’il avait oublié. Une vieille dame rencontre un ami. Une femme s’apprête à retrouver son frère.
Les personnages plongent dans leurs souvenirs et au hasard d’un mot ou d’un regard réinterprètent les actes commis par un de leurs proches. À l’époque, ils ont été blessés, se sont sentis méprisés ou abandonnés, ils ont voulu tout rejeter… mais le baume du temps a fait son œuvre et sans recoudre les blessures, qui ne disparaîtront pas, un peu de douceur sera appliquée sur tout cela. Ils jugeront moins durement leur famille ou celui ou celle qu’ils ont été. C’est que nous sommes dans un Japon bien hiérarchisé, où chacun est supposé obéir à ce qui est attendu, sous peine d’être taxé de fou ou d’enquiquineur. Dans ce contexte, un chien, un arbre ou un ami peuvent offrir une consolation indispensable.
Ces récits sont magnifiquement servis par le dessin de Taniguchi, par la douceur de son trait, par l’accent mis sur un regard ou une expression. Il y a là beaucoup de silence et de mélancolie.



L’avis de Jérôme

Taniguchi sur le blog :
Un zoo en hiver
Les Gardiens du Louvre
Le Journal de mon père
La Forêt millénaire
- et Baku Yumemakura. - Le Sommet des dieux
- avec Masayuki Kusumi. - Le Promeneur
- avec Masayuki Kusumi. - Le Gourmet solitaire

lundi 1 avril 2019

Peut-être ignorez-vous, Monsieur, que dans notre pays on cultive les statues.

Jacques Abeille, Les Jardins statuaires, 2010.

Le narrateur, qui se présente comme un voyageur, découvre le pays des jardins statuaires, où l’on cultive les statues comme des plantes. D’abord séduit par ces statues, les rites de cette culture, l’organisation de cette société, il en voit aussi les faces sombres et les menaces, ce qui n’entame pas son attachement pour ce monde, bien au contraire.

Des voûtes pendaient, semblables à des chauve-souris d’albâtre, des mains entières déployées, des têtes de chevaux, des cornes, des queues d’hippocampe, des feuilles d’acanthe. La blancheur, partout d’une pureté totale et qui semblait l’effet d’une décoloration anémique, ajoutait à l’horreur obscène de l’ensemble.

Je gardais le souvenir d’un roman qui m’avait beaucoup plu, car il crée sous nos yeux un monde nouveau, où les statues sont mystérieuses, à la fois plantes et champignons, vivantes et minérales, monstrueuses, calmes beautés et destructrices. Cette évocation de la matière est proprement fascinante. J’ai été incitée à le relire par @troglodette qui a mis en avant le rôle caricatural laissé aux femmes. En effet, les femmes sont très rares dans ce roman et les trois premières viennent spontanément se coucher nues aux côtés du narrateur ( ? !). Les autres femmes sont des prostituées, dont une seule a un rôle un peu intéressant. Ce n’est effectivement pas une réussite sur ce plan. De façon générale, la société qui est dépeinte a des rôles sociaux clairement hiérarchisés : chacun a sa place et les femmes et les hommes ne doivent jamais, jamais, se rencontrer. Le narrateur est apparemment ambivalent à ce sujet en partageant le trouble et le charme ressentis par les locaux vis-à-vis des femmes, tout en critiquant leur étroitesse d’esprit (mais finalement, il s'y fait très bien).
Mis à part ça, je trouve toujours que le roman est réussi. L’univers évoqué a un fort potentiel onirique, avec ces fameuses statues, avec l’utilisation habile de figures un peu légendaires comme les barbares nomades, les pèlerins, les livres de mémoire, avec aussi ce climat de menace qui pèse sur l’ensemble, sans que l’on sache forcément très bien d’où vient le danger. Des statues ? d’un ennemi extérieur ? D’une société sclérosée ? de la fuite des jeunes ? Je l’ai relu en une journée de train, sans pouvoir le lâcher.
Il y a donc une tension entre une évocation d’une société étrange, comme arrêtée dans le temps et dans ses coutumes (qui a toute la sympathie du narrateur et de l’auteur, y a pas de quoi se vanter) et le récit d’événements qui semblent se diriger vers une catastrophe finale invisible et inconnue.
En revanche j’ai plus de mal avec le style. Abeille s’écoute beaucoup parler et c’est fatiguant. Un peu de sobriété ne nuirait pas à l’ensemble. 
 
Au musée du Capitole, les statues poussent comme des champignons.
J’avais le sentiment que vous en étiez à ne voir ici qu’un pays du temps immobile dans lequel rien ne venait troubler le rythme de croissance des statues ou les refrains des femmes closes dans leur jardin secret. Quand je vous ai vu revenir tout à l’heure du domaine des statues qui maigrissent, si content et si inquiet à la fois d’avoir découvert un lieu où ce cycle se brisait, comme si vous finissiez par étouffer dans les anneaux de cet éternel recommencement, j’ai voulu vous montrer que cela pouvait aller plus loin dans l’étrangeté.

Mon premier billet beaucoup plus enthousiaste.



lundi 19 novembre 2018

Comme tous les écoliers québécois, son héros avait été Samuel de Champlain.

Louise Penny, Enterrez vos morts, roman traduit de l’anglais canadien par Claire Chabalier et Louise Chabalier, parution originale 2010, édité en France chez Actes Sud.

L’inspecteur chef Armand Gamache prend quelques jours de repos chez son ancien supérieur dans la bonne ville de Québec. Quand soudain… le corps d’Augustin Renaud, un archéologue amateur super archi fan de Samuel de Champlain, est découvert dans le sous-sol d’une bibliothèque d’histoire anglophone. Fin du repos et reprise de l’enquête, avec le soutien de Henry, le berger allemand.
C’est le troisième roman que je lis de cette série. J’avais beaucoup aimé le premier, Nature morte, où Gamache et son adjoint Jean-Guy Beauvoir découvraient le petit village de Three Pines, une communauté chaleureuse très sympathique, et le deuxième, Sous la glace, où le meurtre venait conclure un match de curling – so canadian. Enterrez vos morts est apparemment le sixième volume de la série.
Je commence par ce qui m’a déplu. L’intrigue principale, le meurtre survenu à Québec, se mêle à deux autres : l’une raconte une opération précédente de la police ayant très mal tourné, Gamache et Beauvoir en subissant le traumatisme, et l’autre raconte comment Beauvoir reprend une enquête sur un autre meurtre, car il semble qu’un innocent ait été arrêté. Deux intrigues secondaires, qui sont donc racontées partiellement, c’est beaucoup. Elles ne sont pas traitées complètement et il est difficile de s’y intéresser réellement.
Mais le point fort, c’est la ville de Québec ! Quel plaisir de marcher dans les rues de cette cité, au milieu des touristes, sur la terrasse qui domine le fleuve, puis de boire un truc réchauffant au café du château Frontenac. Il faut dire que c’est l’hiver. De plus, une partie de l’intrigue tourne autour de la personne de Samuel de Champlain, un français que seuls les Québécois connaissent, car il est le fondateur de la ville de Québec, autant dire un des créateurs de ce nouveau monde ! Les considérations sur le XVIIsiècle sont franchement naïves, mais le roman évoque très bien les enjeux symboliques forts du personnage, tant pour les anglophones que pour les francophones. La place des anglophones à Québec fait d’ailleurs l’objet de considérations très intéressantes et rappelle les débats contemporains qui agitent la province. Il est aussi question de James Cook, de Bougainville et des savants excentriques du XIXsiècle. Tout cela donne furieusement envie de retourner à Québec (mais pas en hiver) !
Donc, un roman mal fichu, mais qui m’a bien plu.
Caricature présentée au musée de Gatineau.


Au lieu de se rendre directement au Château Frontenac, il décida d’aller marcher sur la terrasse Dufferin, la longue promenade en bois attenante à l’hôtel et qui dominait le fleuve Saint-Laurent. En été, elle était envahie par des vendeurs de crème glacée, des musiciens et des gens se relaxant dans les kiosques. En hiver, le vent humide et glacial cinglait le visage des piétons, leur coupant le souffle et leur arrachant presque la peau. Malgré tout, des gens venaient se promener sur la terrasse, parce que la vue y était si grandiose.

Une autrice. Penny est anglophone, pas du tout québécoise, mais vu le lieu de l'action, ce roman me semble tout à fait indiqué pour le mois de novembre, le mois du Québec sur les blog.

Une récente découverte archéologique à Québec a mis la main sur des fortifications de 1693, on est en plein dans le sujet. Je ressens encore plus le décalage avec la côte Ouest du Canada où l'arrivée des Européens est tellement récente !


lundi 25 juin 2018

Il voudrait à la fois recevoir et posséder cette tendresse.

Bruce Machart, Le Sillage de l’oubli, traduit de l’américain par Marc Amfreville, parution originale 2010, édité en France par Gallmeister.

En 1895, dans une ferme du Texas, une femme meurt en couches. Elle laisse un mari et quatre garçons, dont le bébé Karel. En 1910, le père s’est enrichi : il a gagné les terres de ses voisins grâce à des courses de chevaux. C’est Karel qui monte l’étalon. Mais il perd la course de sa vie : ses trois frères quittent la ferme pour épouser trois splendides Mexicaines, dont le père est fort riche, et Karel reste seul avec son père, sous la pluie. En 1924, le père est mort, Karel est marié à Sophie et père de trois enfants. Il n’a jamais reparlé à ses frères, mais pense tout de même beaucoup à une petite mexicaine.

Au cours de son existence, il avait connu des terres coriaces qui, juste avant plusieurs saisons de pluie régulière, pouvaient briser le soc d’une charrue, et il savait que, si l’acharnement ou le hasard des circonstances vous amenaient à cultiver un tel terrain, mieux valait ne jamais oublier que sans l’action conjuguée des gros nuages chargés d’eau et de la providence vos bottes seraient condamnées à résonner sur la terre aride en soulevant la poussière quand vous traverseriez vos champs.

Ces trois époques s’entremêlent, notamment dans la tête de Karel. Il a causé la mort de sa mère et son père ne lui a jamais montré la moindre affection, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de famille ni d’amour. Le père laboure en attelant ses fils à la charrue, qui ont tous, par conséquent, le cou tordu. Et il y a les courses de chevaux, le plaisir pris à galoper, l’entente avec la bête, la part animale de chacun qui se révèle. Dans la tête de Karel, les souvenirs tournent en boucle : une photographie de sa mère, une des jolies Mexicaines, les disputes, les bagarres. Mais il y a aussi la rancune, le ressentiment, les jalousies.
C’est un roman très dur, très rude, notamment dans sa première moitié. On est dans le milieu des familles tchèques installées au Texas au milieu du XIXesiècle, qui travaillent dur, qui ont une vie épouvantablement difficile et qui méprisent les métèques. Les femmes sont disponibles aux hommes et meurent en couches, les hommes s’occupent des bêtes et des cultures, boivent et se saoulent. On ne montre ni tendresse ni affection – mais on vous fait une tasse de café. Le père de Karel chique et crache, Karel fume. Dans ce monde violent, les armes sont là, sans être omniprésentes, car on n’est pas dans un western de cinéma, ce sont des outils sérieux. Et pourtant, en 1924, on trouve un jeune homme rêvant de galoper dans les plaines de l’Ouest en toute liberté – déjà la nostalgie d’une terre disparue. Surtout, progressivement, le ton s’adoucit et le lecteur respire. Si les démonstrations viriles et les souvenirs culpabilisateurs continuent d’empoisonner la vie de chacun, Karel semble décider à laisser une place à la tendresse pour sa femme et ses enfants, pour les élever, leur transmettre son savoir et peut-être laisser reposer les vieux démons.

Le travail avait commencé, elle le sentait, mais elle ne pouvait pas savoir que les choses se dérouleraient de cette manière, elle ignorait que ce bébé s’arracherait à elle aussi interminablement et inexorablement que les galets sont retournés, polis durant des années par l’eau vive qui déferle, aussi sûrement que les hommes perdent peu à peu leur bonté originelle à cause de la friction lente et sans fin de leurs désirs irréalisés.
G. Wood, The midnight ride of Paul Revere, 1931, Met.

J’ai trouvé que c’était un roman très prenant. La langue y est magnifique, faisant sa place aux événements de la nature, aux oiseaux, pour traduire les émotions et le lent déroulement de la vie, les souvenirs de son enfance, avec un père silencieux, et l’imagination des moments à venir avec ses propres enfants, en train de rire joyeusement.
Ce n’est pas un livre facile. Son abord est rude, car les personnages y vivent dans un climat étouffant, de rancune, de ressentiment et de haine, mêlés à la fidélité la plus profonde. Pourtant on s’attache à cet entrelacs, tant émotionnel que chronologique, et le roman est progressivement gagné par une aspiration à la douceur, à l’apaisement des violences, voire au pardon. Les pensées plus apaisantes prendront progressivement le pas sur les colères. Karel et sa famille continueront leur vie au Texas et le lecteur les accompagnera volontiers.

Mais il y avait autre chose : ses aînés avaient aussi admiré leur père – son opiniâtreté et sa langue de vipère, la façon dont il refusait de mendier l’aide de quiconque – et Karel également ; et c’était précisément cette admiration qu’il ne pouvait pas comprendre, le respect qu’il éprouvait pour un homme haï, cette lourde couche de vénération qu’aucune colère ne parvenait à lui arracher le cœur. Cela aussi, il l’avait partagé avec ses frères, et la bile de l’indigestion commune que faisaient naître en eux deux courants de sentiments si opposés avait été plus facile à digérer lorsque se trouvaient autour de lui d’autres êtres qui avaient autant de mal que lui à l’avaler.

Merci Magali pour la lecture.

mercredi 11 octobre 2017

Coupables d’unir orient et occident en un chant hypnotique.

David Prudhomme, Rébétiko, 2010, Futuropolis.

Le rébétiko, c’est cette musique grecque, un peu orientale, un peu hypnotique, où le danseur tourne sur lui-même. Elle s’est développée dans des quartiers pas très famés, jouée par des fumeurs de haschich, et porte en elle l’Orient et les bas-fonds. Le dictateur qui s’empara du pouvoir à Athènes en 1936 s’en est pris à tout cela. C’est ce dont parle cet album.
Nous suivons 24 heures dans la vie d’un groupe de musiciens. L’un sort de prison, les autres se font courser par la police, ils boivent et ils fument, ils jouent et ils dansent, ils s’enfuient.


À ma première lecture, j’ai eu un peu de mal à différencier les différents musiciens, mais il faut se laisser porter par l’atmosphère. Pas facile de dessiner la musique, mais Prudhomme y est parvenu, je trouve que c’est tout à fait réussi. Les yeux fermés des musiciens et des danseurs, le rythme des corps, la brume, la mélancolie des airs et des paroles. C’est un hommage à une musique traquée et interdite, devenue un symbole pour les touristes. L’album restitue une ambiance plus qu’il ne raconte un récit.

L’avis du grenier de Choco (la page contient un extrait de film, allez-y !).


jeudi 15 juin 2017

Aujourd’hui, M’ma est encore vivante.

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, publication originale 2013, en France en 2014.

Un autre point de vue sur l’histoire.
Il s’agirait donc ici de parler de l’Arabe tué par Meursault. C’est du moins ce qui est dit. Ce roman est un long monologue, tenu par un vieil homme dans un bar, le petit frère de l’Arabe dont il nous donnera le nom. Daoud s’engouffre dans la littérature, la prenant comme point de départ d’une réalité. Nous saurons qui était Moussa et son petit frère, la vie de ce dernier dans l’Algérie de l’Indépendance. Ou pas.
Car en réalité le narrateur (qui n’est pas sans évoquer celui de La Chute) parle de lui, de sa mère et lui, de son impossible deuil, de la façon de vivre avec ce cadavre qui n’existe pas – car rien, rien, ne le relit formellement à ce mystérieux « Arabe » qui apparaît dans le roman de Camus. Il est question de l’Algérie colonisé, du départ en catastrophe des colons, de la prise de pouvoir des vainqueurs, de la pauvreté, de la décrépitude du pays et de la force des mots. Car le narrateur souhaite s’approprier les mots de l’écrivain, de Camus, les mots des Français, les mots des colons, les mots du pouvoir algérien aussi. Les mots sont son seul espace de liberté dans un pays où boire du vin et ne pas prier sont désormais mal vu.

Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter. C’était sa langue à lui. C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons et en faire une maison à moi, une langue à moi. Les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant.

Je ne suis pas forcément à l’aise avec les logorrhées de ce type. Le narrateur m'est apparu difficile à cerner, ainsi que ses émotions. Sa contre-enquête comporte finalement peu de faits et beaucoup de ressassement. Le lecteur n'est pas très à l'aise.
 Mais j'ai apprécié la façon dont Daoud se saisit de la langue française de la décolonisation, qu’il qualifie de « créole », et à laquelle il donne un rythme particulier. Cette langue pleine de rage semble pouvoir se lire à voix haute.
Finalement la réalité de l’Arabe est toujours incertaine après la lecture de ce roman.

La nuit vient de faire tourner la tête du ciel vers l’infini. C’est le dos de Dieu que tu regardes quand il n’y a plus de soleil pour t’aveugler. Silence.

Je me demande si Daoud a vu L’Étranger de Visconti. On dirait bien que non.

A. Tüllmann, Immeuble d'habitation dans la banlieue d'Alger, 1970, Berlin BPK, RMN.

Kamel Daoud, La Préface du nègre, recueil (complètement factice) de nouvelles parues en 2008, en 2010 et 2011.

Des nouvelles qui parlent de l’Algérie contemporaine et de la difficulté d’y grandir et de s’y faire sa place. Le monde y semble fossilisé par les vétérans de la guerre d’Indépendance et la seule voie offerte est celle de la religion. Pas de place à la jeunesse, au corps, à l’espoir, à l’énergie, aux projets personnels ou aux femmes. Il mêle le sarcasme et l’amertume. C’est qu’en Algérie il semble impossible de parler d’autre chose que d’une guerre finie depuis bien longtemps.

Dans une belle langue très poétique, peut-être un peu trop abstraite pour moi, Daoud s’adresse autant aux Algériens qu’aux Occidentaux, et même à tous les habitants des anciennes colonies. Une longue nouvelle rode autour des romans d’aventures, lointains héritiers de la geste coloniale, dans leur quête d’exotisme, de terres vierges et de sauvages à découvrir.
  
Je courus comme un nègre, puis comme un Arabe, puis comme n’importe qui de ma race pour fuir sa race, puis comme un animal inconnu qui a longtemps disparu et que la volonté de gagner a fait réapparaître, puis comme…



lundi 24 avril 2017

Tu te réveilles le matin et tu sais d’avance que c’est un jour déjà levé qui se lève.

Emmanuel Dongala, Photo de groupe au bord du fleuve, 2010.

Elles sont un groupe de femmes à casser des cailloux pour des chantiers au bord du fleuve, dans une grande ville d’Afrique dont le nom n’est jamais indiqué. Elles décident d’augmenter leur prix de vente pour obtenir leur dû – c’est le début d’une longue aventure.
Elles vivent dans un monde pauvre bien sûr, mais surtout un monde d’hommes et de corruption. Nous découvrons le portrait de plusieurs d’entre elles, mères célibataires, violées par des soldats, ou veuves spoliées de tous leurs biens par la famille de l’époux, accusées de sorcellerie par leurs propres enfants. Le roman est riche à la fois de son récit principal, qui est porteur d’espoir, et de ces portraits, qui traduisent toute la désespérance de cette société où tous les coups sont permis contre les femmes. De multiples détails concrets sont en l’occurrence très révélateurs pour le lecteur blanc et occidental. Nous sommes dans une ville d’Afrique aujourd’hui, entre commerçants internationaux, diplômés sans travail, téléphones portables et fétiches, petites parcelles, bidonvilles, anciens miliciens.

La ficelle avait été tellement grosse qu’il ne cessait chaque fois d’ajouter « démocratiquement élu » à son titre de député, comme s’il en doutait lui-même.

Leur lutte est à la fois joyeuse et dramatique, marquée par la solidarité entre elles, mais aussi par la dureté de leurs conditions d’existence. La police est aux ordres des puissants, les dirigeants politiques sont soucieux de leur image vis-à-vis des institutions internationales. Les citoyens n’ont pas de droits, mais peuvent recevoir une récompense s’ils possèdent assez d’habileté. Certains portraits sont plus complexes que d’autres, notamment celui de la ministre des femmes, dont le carriérisme est à la fois objet de mépris et d’agacement, mais aussi d’admiration – en voilà une qui s’est faite une place dans un monde d’hommes.
Les femmes du bord du fleuve ont décidé de se regrouper autour de Méré et le roman est écrit de son point de vue à elle, mais à la deuxième personne, au « tu ». C’est un choix étonnant, mais qui rend le récit très dynamique et permet les alternances entre les moments d’action et ceux de réflexion. Ce roman possède beaucoup d’énergie et d’envie de vivre, il se révèle finalement porteur d’espoir.
Taxis à Brazzaville. Wikipedia.
Je note le récit d’une lutte entre femmes pour un homme à l’aide de chansons comme un match de boxe. C’est drôle et terrible quand l’asservissement des femmes prend une telle dimension. Plus généralement, la musique est très présente dans ce roman.

Tu te réveilles le matin et tu sais d’avance que c’est un jour déjà levé qui se lève. Que cette journée qui commence sera la jumelle de celle d’hier, d’avant-hier et d’avant-avant-hier. Tu veux traîner un peu plus au lit, voler quelques minutes supplémentaires à ce jour qui pointe afin de reposer un brin plus longtemps ton corps courbatu, particulièrement ce bras gauche encore endolori par les vibrations du lourd marteau avec lequel tu cognes quotidiennement la pierre dure. Mais il faut te lever, Dieu n’a pas fait cette nuit plus longue pour toi.

Emmanuel Dongala est né à Alindao en 1941, alors colonie française, mais aujourd’hui ville de République centrafricaine. Il a vécu l’essentiel de sa vie à Brazzaville, en République du Congo. Il écrit en français et vit à présent aux États-Unis (tout cela pour dire que j’inscris Congo comme nom de pays, mais que c’est très arbitraire).


L’avis du Carré jaune.