La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 18 juillet 2023

À présent, l’air est inodore et je trouve cette fadeur oppressante.

 

Aharon Appelfeld, Katerina, parution originale 1992, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen.

 

Katerina est une femme âgée et elle raconte sa vie, maintenant qu’elle vit dans une petite maison au bord de l’étang.

Elle est née dans une famille pauvre, dans un village d’Ukraine, et très jeune elle est amenée à servir comme domestique chez des juifs. Jusqu’alors, pour elle, les juifs étaient des créatures du démon, des avares, des êtres méprisables. Voici qu’elle découvre la chaleur d’une famille, avec deux enfants adorables. Elle apprend un peu de yiddish et se familiarise avec les us et coutumes d’une famille juive. Elle vit aussi dans un monde où les violences contre les juifs sont monnaie courante. Ses patrons sont bientôt assassinés, l’un après l’autre.


Les bambins étudiaient du matin au soir. Dans mon village, on avait quatre heures de classe, au maximum. Chez eux, on colle un livre dans les mains du bébé qui vient de naître. Dans ces conditions, leurs frimousses roses et joufflues relevaient du miracle. Chez nous, les enfants se baignent dans la rivière, attrapent des poissons et enfourchent un poulain au galop. Je frémissais d’indignation quand je voyais ces pauvres petits qu’on trainait dans leur prison au lever du jour. Alors, je haïssais les juifs, ce qui n’était d’ailleurs pas très difficile.


Katerina mène une vie d’errance. Domestique chez des juifs, et sinon de taverne en taverne. Un enfant lui naît, un adorable enfant. Elle connaît pourtant bien des misères avant de revenir dans sa maison natale. Au cours de toutes ces années, elle trouve une sorte de refuge chez des juifs, plus faibles qu’elle, la solide ruthénienne, mais plus doux aussi, aux mœurs moins rudes. Elle se situe de plus en plus en décalage avec ses contemporains.

C’est le parcours de vie et l’apprentissage d’une femme simple qui essaie de s’arranger d’un monde violent et dénué de compassion. Il y a aussi la nostalgie de l’enfance et de la langue maternelle.


Le contact brutal avec ma langue maternelle me fit frissonner de plaisir. Ils rouscaillaient, beuglaient et s’époumonaient à qui mieux mieux. Les dons discordants me transportèrent comme par enchantement vers les calmes prairies de mon village natal, la rivière et les quelques bosquets qui dispensaient une ombre généreuse sur la vaste plaine.

Vitrail, Flagellation, 16e siècle, Rodez Musée Fenaille

Un jour les biens volés aux juifs commencent à affluer en ville. Où sont-ils partis ? Ils disparaissent les uns après les autres.

C’est un roman qui peint un monde âpre et violent. Il y a beaucoup d’alcool et de misère. Les pauvres dorment dans la gare. On abuse du corps des femmes. On tue les juifs. On se partage leurs biens. Les événements historiques ne sont pas évoqués précisément, mais ils constituent l’arrière-plan constant du roman. De la guerre il n’est pas question, des Allemands non plus, seulement des juifs qui disparaissent. Mais à la fin, quand il n’y a plus de juifs, la guerre est finie et les portes des prisons s’ouvrent.

Ce roman m’a fortement fait penser à La Stupeur, le dernier titre d’Appelfeld. Le personnage principal y est une femme, qui assiste sans s’y opposer au meurtre des juifs, et qui ensuite parcourt les campagnes. C’est le même monde où les hommes sont brutaux et les femmes tout à la fois complices et victimes.

 

Le parfum des champs de mon enfance ainsi que la promesse que je venais de faire me submergèrent au point que je fus incapable de retenir mes larmes. Je pleurai sur ma solitude, sur mes errances, sur cet endroit qui m’avaient laissée partir sans même une bénédiction.

 

Appelfeld sur le blog :

Histoire d'une vie : c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, c'est le plus beau. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth

Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs

La Stupeur : les Juifs ont disparu et Irina erre sur la terre

 

jeudi 15 juin 2023

À chaque époque sa « normalité ».

  

Andreï Kourkov, Le Pingouin, parution originale 1996, traduit du russe par Nathalie Amargier, édité en France par Liana Levi.

 

Une plongée dans un monde dangereux et absurde.

Victor, le héros, est un journaliste pas très bon, à Kiev. Il vit seul avec Micha, un pingouin (qui est un manchot en réalité). Un jour, son rédacteur en chef, qui a l’air très bien informé, lui confie l’écriture de nécrologies d’hommes et de femmes encore vivants… du moins jusqu’à ce qu’ils mettent à mourir et que les événements surviennent et s’imposent à Victor.


La vie des gens ordinaires est si ennuyeuse, les distractions sont devenues hors de prix. C’est pour cela que les pavés volent bas…


Je l’avais lu à sa sortie en France, mais n’en gardais aucun souvenir. Je suis donc très contente de cette relecture. Victor est un homme à qui il arrive des choses, mais qui semble peu agir de lui-même, malgré quelques initiatives. Il vit dans une Kiev étrange, soviétique et corrompue, dangereuse, où les règlements de compte suivent les enterrements et où tout le monde peut trouver normal d’avoir à se planquer dans une datcha durant un certain temps.


Le pingouin fixa d’abord la tasse de thé, puis Victor, qu’il examina d’un regard pénétrant, comme un fonctionnaire du Parti bien aguerri.


C’est un drôle de monde.

Dans cet univers, le pingouin est un être mystérieux et attachant, silencieux et solitaire, un peu neurasthénique, mais aimant les crevettes et confiant dans cet humain (d’ailleurs, petite pointe de déception de ma part à la fin du livre, mais bon). Il étonne et suscite les conversations. Bizarrement, personne ne s’en prend à lui.

De l’humour noir (j’aime notamment la reprise récurrente de « Micha, pas le pingouin, l’autre »).

Une langue sobre, peu d’introspection, peu d’attachement, le lecteur reste la plupart du temps à distance des personnages, les regardant vivre avec un sentiment de vide et d’étrangeté.

C’est un bon roman, qui se lit avec plaisir, et qui s’oublie et se relit avec autant de plaisir.

 

Aillaud, Les Pingouins, 1972 MAC Marseille


En janvier, l’hiver fut paresseux. Il se contenta de vivre sur ses réserves de neige de l’année précédente, qui recouvraient toujours le sol grâce à des gelées persistantes.

 

Le silence relatif, seulement troublé par le pingouin qui déjeunait, ramena Victor au temps où ils vivaient seuls tous les deux, tranquilles, muets, sans attachement très marqué, mais avec ce sentiment de dépendance réciproque qui créait presque un lien de parenté, comme quand on s’occupe de quelqu’un sans en être amoureux : les membres de sa famille, on ne les aime pas forcément, on les aide, on se fait du souci pour eux, mais les sentiments et les émotions sont secondaires, facultatifs. On souhaite juste que tout aille bien pour eux…

 



jeudi 30 mars 2023

Yulia a eu des nouvelles de son père, il est vivant.

  

Igort, Les cahiers Ukrainiens. Journal d’une invasion, traduit de l’italien par Laurent Lombard, parution originale 2022, édité en France par Futuropolis.

 

Igort est auteur de BD italien et dans cet album il rassemble les témoignages, rassemblés au téléphone ou par mail, sur la guerre en cours en Ukraine.

On raconte comment on vit en recueillant l’eau des radiateurs, comment on se serre pendant les bombardements, comment on parvient à fuir et à échapper aux soldats russes, comment on n’a pas de nouvelles, comment on ne sait pas quoi faire, comment le monde devient cauchemar.

Il y a aussi des rappels historiques (grande famine en Ukraine, Seconde guerre mondiale, Crimée et Donbass) et beaucoup de choses sur la Russie (c’est très intéressant) : le choix d’envoyer de jeunes hommes non moscovites massacrer et se faire massacrer, le sous-équipement de l’armée russe, la propagande haineuse de la télévision russe, la destruction de la Tchétchénie, le délire du tyran.

Cet album me paraît très réussi, car il alterne ces passages explicatifs et historiques et les témoignages bruts et actuels, si difficiles à lire et complètement poignants. De même, le dessin varie, très clair et pédagogique, se faisant plus fantastique pour peindre la détresse de ceux qui deviennent fous de peur ou de douleur.



J’ai retrouvé en le lisant les émotions qui me saisissent encore régulièrement le matin, quand j’écoute la radio au réveil, et qu’au milieu des préparatifs pour ranger la vaisselle et nourrir les oiseaux, il faut écouter toute l’horreur du monde. Il y a un an, ce mois des blogs en Europe de l’Est avait pris une atmosphère particulière, tragique. Cette année, nous y sommes encore. Je découpe des articles dans les journaux et je les range dans mes livres. La coïncidence entre la littérature et la réalité est parfois frappante : je repense à ces russes qui peignent des bancs publics en bleu et jaune ou ou qui placent des petites étiquettes « non à la guerre » à la place des prix dans les magasins et qui ont été emprisonnées et j’ai rangé les articles qui en parlent au milieu des pages de La Convocation.

 


Il y aura une dernière participation, oui, en avril.


mardi 22 mars 2022

Ce qui était plus dur que la faim, pour moi, c’était le mal du pays.

 Josef Winkler, L’Ukrainienne, traduit de l’allemand par Bernard Banoun, parution originale 1983, édité en France par Verdier.

 

Dans une première partie, l’auteur raconte sa rencontre avec Nietotchka Vassilievna Iliachenko, dans une ferme de Carinthie (région montagneuse de l’Autriche). Elle lui raconte sa vie : née en Ukraine, elle a été déportée avec sa soeur à 15 ans par l’armée allemande et placée dans une ferme pour y travailler. Cette première partie entrelace des anecdotes de vie à la ferme de l’écrivain, ses réflexions sur la vie et les passages consacrées à Nietotchka.

La deuxième partie est constituée par la transcription du long récit que fait Nietotchka. Elle y raconte l’enfance de sa mère et sa propre enfance, dans le sud de l’Ukraine, sous le communisme, la grande famine organisée par le pouvoir soviétique, la guerre et l’arrivée des soldats allemands, son arrestation et son arrivée après des semaines de train, à 15 ans, pour travailler dans une ferme, où elle a finalement fait sa vie. Elle n’a jamais revu sa mère.


Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi j’avais dû quitter ma mère, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi je ne pouvais pas m’enfuir. Lidia avait si souvent réussi à s’échapper, et donc moi aussi j’avais l’espoir de m’enfuir, de réussir à décamper.


Un livre qui me laisse une impression mitigée, notamment à cause de sa première partie. La postface de Banoun permet de comprendre que le personnage de l’Ukrainienne occupe une place importante dans l’œuvre de Winkler et que ce livre s’insère dans l’ensemble de sa production. Pour moi qui n’avais jamais rien lu de lui, j’avoue que cette partie m’a semblé assez stérile.

Frederic, Les marchands de craie, Le midi, 1882 Musées royaux Bruxelles

Donc le cœur est constitué par le récit de l’Ukrainienne. Un récit qui n’est pas linéaire, avec des répétitions, des annonces, des retours en arrière, un récit très factuel et assez simple. Elle parle de son pays d’origine tantôt comme l’Ukraine tantôt comme la Russie. Mais il y a aussi les représentants des autorités communistes qui volent les terres, les maisons, le bétail, les récoltes. À son arrivée en Autriche, elle devient à son tour la Russe. Il y a aussi tout le récit de la faim, de la recherche des herbes dans la forêt pour survivre et les suspicions de cannibalisme. L’Holodomor, c’est-à-dire la grande famine de 1932-33, a fait entre 2,5 et 5 millions de morts. Les détails donnés ici sont accablants. Ensuite, il y a la déportation et l’arrivée en Autriche avec les fermiers qui choisissent la fille ou le garçon qui travaillera dans leur ferme comme du bétail. Toutes ces existences brisées, ces garçons qui s’enrôlent dans l’armée à 16 ans, les filles déportées de tous les territoires conquis par l’armée allemande et qui se retrouvent en Allemagne ou en Autriche.

La troisième partie est propre à l’édition française et contient plusieurs lettres de la mère à ses filles. Ses cris en sont déchirants. Je crois que c’est la partie la plus émouvante du livre.

 

En janvier 1931, la famine a commencé. À l’automne précédent, il y avait suffisamment de blé, ce n’était pas une mauvaise année. Les chefs de kolkhoze qui expropriaient les paysans leur prenaient aussi les céréales qu’ils jetaient par tonnes dans le Dniepr. Ils ont causé artificiellement cette famine pour que les gens aillent travailler au kolkhoze s’ils ne voulaient pas mourir de faim, parce que la cantine leur donnait du pain et de la soupe pour les journées de travail, rien de plus.

 

J’ai acheté ce livre par hasard en janvier. Je l’ai rangé et oublié, naturellement. Un article du Monde des livres, dans le cadre d’un numéro sur l’Ukraine, me l’a remis en mémoire et hop, je l’ai lu. Cette lecture ne fait pas directement partie du mois des blogs en Europe de l’Est, mais entretient un certain lien avec.

 



 

mardi 6 avril 2021

Beaucoup d’années se sont écoulées avant que je parvienne à apprivoiser le sommeil et les rêves.

 Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère, parution originale 2013, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, édité en France de l’Olivier.

 

Le narrateur remonte dans ses souvenirs et raconte les vacances sur la rive du Pruth (dans les Carpates), avant la guerre, avant la destruction du monde, jusqu’au dernier été, celui de 1938. Il raconte surtout son père et sa mère, si différents et si proches, l’un ironique et critique, l’autre empathique et émue. Comme sur la scène d’un théâtre s’agitent sur la rive la petite classe moyenne juive, avec ses joies, ses espoirs et ses détresses, au milieu de paysans ukrainiens franchement hostiles.

C’est encore un très beau roman, très très doux-amer, moins tragique ou moins douloureux que d’autres, mais peut-être plus touchant.

Il ne s’agit pas tant de souvenirs d’enfance ou de vacances, que du beau portrait, mouvant et contrasté, des parents et de cette toute petite famille. Il est question de leur rapport aux autres et surtout de leur rapport au judaïsme, sur lequel revient sans cesse le narrateur. Les caractères du père et de la mère s’éclairent l’un et l’autre réciproquement, comme les deux faces du narrateur. Ils sont rarement à l’unisson, mais sont pourtant très unis.


Les désaccords entre mon père et ma mère me stupéfient chaque fois. J’ai du mal à décider qui je préfère. J’ai tendance à être d’accord avec maman, mais certains jours, les paroles de mon père me subjuguent totalement.


Après des souvenirs assez généraux, le roman se concentre sur l’année 1938, sur cet été si particulier. Les discours dans la presse sont de plus en plus bellicistes et la guerre paraît de plus en plus inéluctable. L’antisémitisme monte, mais les Juifs ne comprennent pas encore que la chasse leur sera menée. Et pourtant, un jour, pendant une ou deux heures, les paysans du coin viennent tabasser les vacanciers. Mais le lendemain, tout redémarre comme s’il ne s’était rien passé. Alors que d’habitude tout se passe bien avec le paysan qui loue le logement, cette année c’est plus compliqué. Mais quand même, le père tient à entraîner son fils à la boxe et à la course, pour qu’il puisse se défendre à l’école.

Et pourtant, le narrateur se souvient de ces moments si précieux, ceux de l’enfance, ensemble, quand ils lisaient ou écoutaient de la musique dans le salon, alors qu’il ne reste plus aucune trace de cela.


Les rumeurs sur la guerre bruissaient dans le moindre recoin. On aurait cru que les gens étaient dans une cage dont ils essayaient d’écarter les barreaux. Le fleuve coulait, prêt à accueillir encore de nombreuses personnes sachant nager ou ramer, mais les gens couraient dans tous les sens.


Le roman s’ouvre par une longue réflexion sur la langue, sur le rôle de la mémoire dans l’écriture, sur l’importance des souvenirs involontaires, sur la richesse infinie contenue dans le souvenir d’un sandwich mangé sur l’herbe. À partir de là, l’écriture se déclenche. Elle porte à la fois les qualités de la mère et celles du père, elle permet de dessiner sous nos yeux, pour quelques heures, des personnes et un monde, aujourd’hui englouti. Elle s’appuie sur les détails les plus concrets et minuscules qu’ils soient, ceux qui sont la vie même, échappée du temps.

  

A. Deïneka, Donbass la pause déjeuner, 1935, Riga musée national des arts de Lettonie

Certains mots déposent en vous de la lumière, vous aidant à forger une image ou une comparaison adéquate, d’autres ne sont, étrangement, que des tas inertes. Si vous êtes chanceux, les mots de lumière paveront votre route, mais le plus souvent, ils sont mêlés aux mots inertes, rendant l’artisanat de l’écriture difficile et décourageant.

 

Le sentiment grandissant que ce qui avait été ne serait plus m’enveloppait d’une étoffe mélancolique. J’éclatais parfois en sanglots. Maman me serrait alors contre elle en disant : « La guerre est encore loin, les gens ont tendance à exagérer, tout est calme pour l’heure. Ce soir, Gusta et le docteur Zeiger viendront. Je vais préparer un repas dont vous vous souviendrez très longtemps. »

 

Lisez-le ! Tout mon club de lecture l'a déjà lu. Le billet de Miriam.

Appelfeld sur le blog :

 Histoire d'une vie

(lisez ces titres, ils sont indispensables !)



jeudi 8 octobre 2020

C’était la première neige de l’année et elle manquait d’assurance.

Evgueni Vodolazkine, Les Quatre vies d’Arseni, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, parution originale 2012, édité en France par Les Syrtes.

On est quelque part au XVe siècle dans un coin paumé de Russie. Un petit garçon vient au monde, il s’appelle Arseni, il deviendra un saint, un guérisseur, un homme qui cherche à racheter son péché et qui attend un signe de Dieu, un homme qui erre, à la renommée immense. Le roman raconte sa vie.

C’est un grand roman russe, dans la boue, la forêt, les steppes, dans les villages misérables et les petites villes. Nous passons auprès de tout un peuple de paysans et de commerçants, de prêtres de diverses sortes (c’est le clergé orthodoxe). Les fous de Dieu sont assez nombreux pour se répartir un territoire. Les saints peuvent marcher sur l’eau de la rivière. C’est un monde mystique où l’on devient ami avec un loup et où la divinité envoie des signes.


Les dernières feuilles de la rive furent emportées dans l’eau noire du lac. Les feuilles roulaient en désordre sur l’herbe brune puis tremblaient sur les vaguelettes. Elles flottaient, s’éloignant de la rive. Tout au bord de l’eau on voyait les profondes empreintes des bottes des pêcheurs. Ces creux étaient pleins d’eau et semblaient être là de toute éternité. Laissés une fois pour toutes.


Arseni est un personnage attachant. Nous sommes au cœur de ses pensées, de ses doutes, de ses remords, de sa logique aussi qui l’amène à se dépouiller de tout, de sa bonté et de sa foi. Nous parcourons le trajet qui va de son enfance à sa vieillesse sans conscience du temps qui passe. Pourtant, le siècle est eschatologique, car la fin du monde doit se produire en 1492 et il importe de bien mesurer le temps et de se préparer. Si Arseni est un saint, ce n’est pas parce qu’il est au-dessus des contingences du monde. Humain, très humain, il a commis une lourde faute et fait ce qu’il peut à sa mesure pour la réparer. Il soigne, mais sans illusion sur ses pouvoirs ou sur les priorités des herbes qu’il ramasse. Il soigne parce que les gens ont confiance en lui. Le jour où cette confiance défaille… Pas question pour lui de se sentir supérieur à l’un ou l’autre de ses contemporains. J’ai aimé la belle amitié qui le lie à Ambrogio, un Italien qui prédit l’avenir et nous raconte le XXe siècle en des visions saisissantes. J’ai aimé aussi sa découverte émerveillée de Venise, ville enchantée.

Chagall, La Prophétie d'Isaïe sous l'inspiration divine, 1952, eau forte, Nice Musée Chagall.

Il pleurait parce qu’il avait peur de perdre Silvestre et qu’il était incapable de l’aider. Il pleurait sur tous ceux qu’il n’avait pas pu sauver. Il se sentait responsable devant eux et il n’avait personne avec qui partager cette responsabilité. Il pleurait sur sa propre solitude, qui en cet instant lui fut comme une brûlure.


Le temps passe et les saisons s’écoulent. Pourtant tout est suspendu dans une certaine éternité. Ce roman contient, insérées, beaucoup d’histoires : les préceptes de morale et de religion, les vies des saints, la vie d’Alexandre le Grand, les récits de voyage fantastiques avec des hommes à deux têtes ou à plusieurs bras. Il y aussi le récit effrayant d’un accouchement quand cela se passe mal et les épidémies de peste qui passent et repassent.

On a l’impression qu’Arseni existe, mais en fait non.

 

Avec l’apparition de la lune, on aurait dit que le froid s’intensifiait. Arseni avait l’impression que c’était la lune qui versait ce froid argenté inondant la terre. Il faillit plaindre son corps transi, mais se souvint aussitôt qu’il était avili par les habits étrangers et les poux, et la pitié le quitta. Ce n’était plus son corps. Il appartenait aux poux, à celui qui avait porté ces vêtements, au gel. Pas à lui.

 

Merci à Babelio et aux éditions des Syrtes pour la lecture !

 

Evgueni Vodolazkine est ukrainien... Il est né à Kiev au temps de l’URSS. Il écrit en russe, vit en Russie et c’est un historien de la Russie.


mardi 6 octobre 2020

Seul existe l’attrait du bonheur. Mais le bonheur lui-même n’est qu’un rêve, une chimère.

Sholem Aleykhem, Étoiles vagabondes, paru en journal 1909-1911, traduit du yiddish par Jean Spector, édité en France par Le Tripode.

 

Un grand roman dans le théâtre juif.

Dans un village ultra paumé surgit un jour une troupe de théâtre qui s’installe pour la semaine. Leybl, le fils cadet de l’homme le plus riche du village, se prend de passion pour le théâtre. Tout comme Reyzl, la fille du chantre, beaucoup plus pauvre. Ils sont enfants, ils s’aiment, ils décident de partir sur les routes. Et les voilà brutalement séparés. Nous suivrons leurs aventures jusqu’à leurs retrouvailles, acteurs riches et célèbres, à New York.


Une bourgade juive, si pauvre qu’elle soit, se doit d’avoir son Rothschild.

Le Rothschild de Holenechti, c’est Béni Rafalowitch.


Un gros roman (600 pages), qui avance lentement et d’une écriture pas folichonne (oui, on a compris que Reyzl a des grands yeux noirs de Tzigane, est-il utile de l’écrire à chacune de ses apparitions ?). Mais il s’agit de jouer avec les codes du roman populaire et de camper tout un monde de personnages grotesques et improbables. Le monde du théâtre yiddish en errance dans l’empire russe, l’empire austro-hongrois, en Allemagne, puis à Londres, puis à New York, avec un directeur de théâtre un peu véreux, un imprésario qui voue tout le monde aux gémo… au choléra, un magouilleur sans cesse en recherche d’argent, une vieille actrice qui cherche le grand amour… Nos deux héros, confiants sans être naïfs, sont ballotés dans ce monde interlope et mouvant, sans cesse sur les routes. Danser, chanter, faire rire le public, on n’est pas dans les grands textes du théâtre, mais dans le plaisir de se retrouver sur scène et de faire vibrer le public. En yiddish, car il s’agit d’un théâtre juif et yiddish, à l’indéniable complexe d’infériorité, mais avec ses coutumes et son public. J’ai trouvé d’ailleurs que les deux héros manquaient un peu trop d’initiative, alors que les autres personnages, plus ambigus, sont bien plus intéressants.


Je te souhaite autant d’aphtes sur la langue qu’il y a eu de petits trous dans tous les pains azymes que les Juifs ont faits depuis qu’ils sont sortis d’Égypte, espèce de bâtard !

Chagall, Le Cirque bleu, 1950, Nice BA

Un roman trop long et trop lent, quelquefois interminable (un feuilleton quoi), mais évoquant un monde disparu, plein d’humour et de bienveillance pour ses personnages, plein de vie.

Ce n’est pas très bon, mais c’est bien sympathique.

 

À la façon dont les gazettes parlaient de lui, ce devait être une sorte de magicien qui « transforme la neige en fromage blanc ». Les Juifs n’étaient pas seuls, les chrétiens eux-mêmes ne tarissaient pas d’éloges à son propos (et quand les chrétiens se mettent à distribuer des éloges, il n’y a plus rien à dire).

 

Aleykhem est un écrivain ukrainien. Enfin... il est né dans l’empire russe et il est mort à New York. Il est l’auteur de la pièce qui a inspiré la comédie musicale Un violon sur le toit

 

 

 

mercredi 15 juin 2016

Les enfants de Tchernobyl sont devenus grands

Niels Ackermann, L’Ange blanc. Les enfants de Tchernobyl sont devenus grands, photographies prises entre 2012 et 2015, préface d’Andreï Kourkov traduit du russe par Paul Lequesne, texte de Gaetan Vannay, édité en France aux éditions Noir sur blanc.

Un livre de photos très intéressant.

La ville de Slavoutytch (Ukraine) a été construite en 1986 pour loger les ouvriers chargés de travailler à la centrale de Tchernobyl. Décidée par l’URSS, décidée à prouver qu’elle était parfaitement capable de faire face, la ville a surgi dans les bois. Toutes les « républiques sœurs » ont été amenées à contribuer en envoyant architectes et matériaux. Les salaires y étaient attractifs et le discours bien rodé. Les jeunes travailleurs sont venus s’y installer. Las ! Chute du mur.
Photo provenant du site du Temps.
Slavoutytch est dorénavant une ville où rien ne se passe. Aucune activité économique à part la centrale. Rien à faire à part le sexe, l’alcool et la drogue. Le photographe Niels Ackermann a suivi plusieurs jeunes de la ville pendant quelques années. Il montre leur vie et le vide de leur vie. La ville la plus jeune d’Ukraine est face à une absence totale d’avenir et consomme vodka et drogues en quantité, substances qui causent plus de décès que la radioactivité. Cette population très jeune se décrit comme des zombies. Slavoutytch ne suscite aucun intérêt – les regards se portent uniquement sur Tchernobyl, pas sur ceux qui construisent jour après jour le sarcophage de béton et qui surveillent les installations.
Sur les photos, on voit ces jeunes gens baiser, boire, fumer, jouer… dans les bois tout proches ou dans des intérieurs qui n’ont effectivement pas bougé depuis les années 80. Les images montrent comment cet Eldorado économique recèle également un vide fascinant. Les habitants vivent en proximité immédiate avec le monstre nucléaire et tournent en rond.

Photo provenant du site du Temps.
Je suis très heureuse d’avoir pu livre ce livre avant de me lancer cet été dans La Supplication de Svetlana Alexievitch.

Un bémol : le format du livre est peu adapté à l’édition de photographies, car les clichés s’étalent sur deux pages et sont coupés par la reliure.

Vous pouvez voir le reportage sur le site du Temps. Merci à Babelio et à Noir surblanc pour cet envoi.