La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est hongrois. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est hongrois. Afficher tous les articles

vendredi 20 février 2026

Le processus irréversible de destruction, de chaos et de désintégration se poursuivait normalement selon ses propres lois intangibles.

 

László Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance, parution originale 1989, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, édité en France par Folio/Gallimard.


Au début du roman, Mme Pflaum rentre en train chez elle, mais la circulaire ferroviaire est perturbée, elle manque de se faire agresser par un homme, et à son arrivée, l'éclairage public est éteint et elle croise une étrange caravane foraine exhibant une baleine. Elle se réfugie dans son petit appartement coquet. Ensuite tout déraille.

C'est donc sans mode d’instruction et sans explications qu'il posa les yeux sur le gigantesque animal et contempla, en grommelant son nom si mystérieux, bouche bée, avec un mélange de fascination et de crainte, ce montre pour le moins peu ordinaire.

Nous suivons principalement Valuska, le fils de Mme Pflaum, simple d'esprit, mais en réalité très sensible, dans une ville où tout s'est détraqué. Les détritus couvrent le sol des rues, une foule d'hommes menaçants s'assemblent autour de la baleine, Mme Eszter multiplie les espoirs et les messages... En une nuit tout sera détruit. Ah non, pardon, en une nuit, c'est une nouvelle poigne qui restaure l'ordre.

Toute stupeur, toute envie, si infime fût-elle, de s'enfuir l'avait déserté, car le vide qui l'avait envahi venait d'un seul coup de l'éteindre, ce qu'il était s'était disloqué, consumé désagrégé, il ne ressentait plus que le goût amer, épicé de la lucidité sur son palais, et une douleur dans les jambes, la gauche particulièrement.

Une nouvelle fois, je suis surprise de la facilité avec laquelle se lit cet auteur. On plonge dans les phrases et dans les existences des personnages, aucun n'étant véritablement détestable, en proie à la mécanisme inexorable du chaos (hormis quelques passages), mais avec une capacité plus ou moins à se saisir des opportunités. Certains coulent, d'autres surnagent, quelques-uns décollent. Krasznahorkai a une vraie capacité à représenter des personnages, dans leurs espoirs, leurs terreurs et leur solitude.

Bosch, Triptyque de la tentation de Saint-Antoine, Musées royaux Bruxelles, détail


Il y a aussi les gambades de trois rats dans une chambre, la représentation animée d'une éclipse de soleil et un enterrement grotesque.

Je note l'abondance de propos entre guillemets, dont on se demande bien à qui les attribuer. Qui les personnages citent-ils donc ? Leurs relations, la rumeur publique certainement, les racontars des voisins aussi, mais peut-être aussi une autre autorité jamais nommée...

Où l'on découvre que la ville a une avenue du Baron Wenckheim.

Le cours des habitudes était devenu aléatoire, un indomptable chaos avait bouleversé les mécanismes quotidiens, l'avenir était insidieux, le passé révolu, le fonctionnement de la vie courante imprévisible, quand bien même le blé aurait poussé à l'envers ou les portes auraient refusé de s'ouvrir, s'étonner de rien, car seules les manifestations de cette désintégration étaient perceptibles, les causes, elles demeuraient insaisissables et indéfinissables, aussi ne restait-il qu'à s'agripper solidement à tout ce qui offrait une prise...

(c'est la deuxième page)

Bref, c'est vachement bien. Aujourd'hui est jour de lecture commune. Keisha lit Seiobo est descendue sur terre. Ingannmic a lu Le Dernier loup. Aifelle a tenté de lire Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau mais ça n'a pas trop marché et La Petite liste a lu Petits travaux pour un palais. Cléanthe a lu et aimé Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau (quel titre !).


László Krasznahorkai sur le blog :

Guerre et guerre : la guerre qui marche sur les traces de quatre hommes, peut-être quatre anges
Le Baron Wenckheim est de retour : un excellent roman comme une symphonie
Petits travaux pour un palais : Une étrange déambulation new-yorkaise
Seiobo est descendue sur terre : la paix et la beauté descendent sur le monde


jeudi 18 décembre 2025

J'ai ôté ma couronne, j'ai revêtu une forme terrestre et, sans dissimuler les traits de mon visage, je suis descendue parmi eux...

 

László Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur terre, parution originale 2008, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, édité en France par Cambourakis.



Le premier chapitre s'ouvre, de nos jours, sur l'évocation d'une rivière, la Kamo, située à Kyoto, et d'un grand oiseau blanc, immobile, à l'affût du moindre poisson, et avec une réflexion sur la beauté de l'immobilité, qui échappe à tous ceux qui longent la rive.
Le deuxième chapitre s'ouvre sur une grille de mots croisés en italien 😳 , mais le récit se poursuit. On est à la Renaissance, dans l'atelier de Filippino Lippi à qui on passe commande de coffres de mariage représentant l'histoire d'Esther – mais non, on est à la cour du roi de Perse auprès d'une reine dont la beauté ne sera pas suffisante pour lui sauver la vie.

Autour de lui tout est en mouvement, le message d'Héraclite a semble-t-il réussi, une seule et unique fois et malgré d'effroyables obstacles, à traverser l'univers et, à la faveur de quelque profond courant, arriver jusqu'ici, puisque l'eau bouge, coule, ruisselle, afflue, se déverse (…).
C'est le début de la première histoire.

Ce sont 17 histoires, numérotées de 1 à 2584, qui n'entretiennent pas de rapport entre elles, sinon dans l'esprit de la lectrice, et de l'auteur, des histoires de beauté et d'oeuvre d'art, de création, restauration et de conservation des œuvres d'art, qu'il s'agisse de peinture, de sculpture, de musique ou de théâtre nô.

Sont-elles vraies, ces histoires ? Ce petit tableau de la Scuola di San Rocco existe-t-il ? Et ces panneaux peints par Lippi ? Il suffirait d'un clic pour savoir si cette institution chargée de la restauration d'une statue de Bouddha existe ou non, mais cela ne nous dirait rien des personnages du roman – nous serions bien avancés. Pour les historiens de l'art qui sont cités, je n'ai pas besoin de vérifier : ils existent et j'ai même mangé à la cantine avec l'un d'eux ! Peu importe au fond. Krasznahorkai s'amuse à raconter une visite à l'Alhambra qu'il a peut-être effectuée ou que nous pourrions faire à sa place ou à évoquer le fonctionnement d'un atelier d'artistes de la Renaissance à Pérouse comme s'il y était. Il joue avec les dignes experts de l'art et les ballotte, se moque un peu également des marmonnements rituels de prêtres répétant un énième rituel auquel personne ne comprend rien.

… la statue du Bouddha Amida du Zengen-ji, dont le regard balaye avec une force indescriptible, telle une bourrasque de vent, tout le personnel du Bijutsu-in, y compris Seiichi Fujimori, qui pour la première fois de sa vie incline la tête devant une statue, baisse les yeux, incapable, l'espace d'un instant, de soutenir l'immense, l'imposante sérénité, aussi inquiétante qu'énigmatique, de ce regard, un regard comme il n'en avait – et pourtant un chef d'atelier, ici, dans le Bijutsu-in, voit beaucoup de choses – jamais croisé de semblable.

Buste du Bouddha Amida et  Bouddha Amida assis, XIe (bois, laque, feuille d'or), Guimet


Tout se joue dans un regard, celui que pose une peinture sur un homme, ou dans un geste, qui redonne sa puissance à un objet inanimé. Regard du Bouddha, du Christ, de trois anges, regard qu'un gardien de musée pose sur la Vénus de Milo, absence de regard, silence et vide intérieur.

Y a-t-il quand même des histoires ? Mais oui, plusieurs, et même plusieurs par chapitre, certaines avec des pans de mystère qui resteront entier. Pourquoi cet homme est-il persuadé d'être suivi dans les rues de Venise ? Et pourquoi est-il dit qu'il ne ressortira jamais du bâtiment ? Et pourquoi l'histoire de l'homme qui s'achète un couteau s'appelle-t-elle « naissance d'un assassin » ? L'auteur ne nous dit pas tout et il tient avec habileté notre attention, l'emmenant où il le souhaite avec malice.


… la Vénus de Milo venait d'un monde céleste qui n'existait plus, un monde que le temps avait réduit en miettes, réduit en poussière, réduit à rient, et qui avait déserté à jamais les hautes sphères, car la grandeur avait disparu du monde des hommes, et il ne restait qu'elle, il ne restait de ce monde supérieur que cette Vénus, totalement abandonnée à elle-même...

Et ce Seiobo ? Cette Seiobo plutôt. Elle apparaît pile au milieu du roman. Cette divinité descend sur terre, s'incarnant provisoirement dans le corps d'un acteur du théâtre nô – il est beaucoup question du Japon. Elle est la paix qui vient sur terre.
En somme, le roman serait-il un hymne à la beauté et à l'art qui apaisent toutes les douleurs et toutes les angoisses ? Oui. Sauf qu'à la fin, des créatures non précisées (encore que la lectrice puisse s'en faire une idée) hurlent dans la nuit sous terre pour garder des tombeaux face à la mort qui engloutit tout.

Ils hurlent dans le noir, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités, voilés de cataracte, ils hurlent, mais de ce hurlement, de cette obscurité, de ces bouches et de ces yeux on ne peut pas parler, on ne peut que tâtonner avec nos mots, comme un mendiant tendant la main...
C'est le début du dernier chapitre.

Pour moi, le roman possède un aspect ludique dans la mesure où on peut être tenté de tout vérifier – l'auteur a-t-il tout inventé ou s'agit-il de minces distorsions de la réalité ? (évidemment, ce n'est pas du tout mon école) Je suppose qu'une impressionnante documentation a été nécessaire pour élaborer (et traduire) un tel roman (technique de sculpture sur bois, de restauration, de peinture à la tempera, rite shinto, rite bouddhique, etc.).
La langue a beaucoup d'humour, de malice, de tendresse aussi. Je retiens notamment cet homme qui déteste La Pedrera, cette boursoufflure répugnante (c'est assez drôle).

Les longues phrases interminables de l'auteur suivent-elles le cheminement d'une pensée ou d'une idée ? Oui, certes, mais pourquoi donc l'un des chapitres possède-t-il des phrases de longueur tout à fait normale ? Est-ce à cause de ce qu'il y a sous terre ?

Settignano, Madonne à l'enfant, 1455, marbre, Palais royal Turin

… il ne bouge pas, il garde au millimètre près la même posture, pas une de ses plumes ne frémit, il se tient en avant, la pointe aiguisée de son bec fixée au-dessus du clapotis de l'eau, personne ne le regarde, personne ne le voit, ni aujourd'hui, ni sans doute jamais, la beauté indicible de sa posture reste secrète, la splendeur exceptionnelle de cette majestueuse immobilité échappe aux regards, et c'est ainsi, en secret, de façon imperceptible, qu'il se tient au milieu de la Kamo, dans cette concentration, cette immobilité, cette tension d'un blanc immaculé, et quelque chose se perd avant même de pouvoir apparaître, une évidence, qui n'aura aucun témoin : c'est lui qui donne un sens à tout ce qui l'entoure, un sens à ce monde en perpétuel mouvement frénétique, à la chaleur sèche, aux vibrations, aux tourbillons de sons (…).

Enfin, je note le thème omniprésent de la copie : copie la plus parfaite possible, impossible à discerner de l'original, qui possède un fragment de la puissance de l'original, mais qui ne l'est pas, qui donne une idée de la perfection absolue et qui est la seule façon pour un œil humain d'approcher cette perfection. La Vénus de Milo est une variation d'un modèle de Praxitèle. Les temples japonais sont détruits et reconstruits tous les 20 ans. Les sculptures en terre sont multiples. Et ce roman que nous venons de lire ?

J'ai beaucoup aimé. C'est une lecture très prenante, où l'on avance aisément, qui possède une réelle puissance. Ces 400 pages se lisent le temps d'un aller-retour en train Marseille-Londres si vous êtes bien concentré – et sinon vous finirez le livre dans votre lit sous la couette.


László Krasznahorkai sur le blog :

Guerre et guerre : la guerre qui marche sur les traces de quatre hommes, peut-être quatre anges
Le Baron Wenckheim est de retour : un excellent roman comme une symphonie
Petits travaux pour un palais : Une étrange déambulation new-yorkaise

J'avais lancé cette idée de lecture commune autour de Krasznahorkai. Keisha a lu Tango de Satan. Ingannmic a lu Le Baron Wenckheim est de retour. Cléanthe a lu Petits travaux pour un palais. Bref : nous avons tous choisi un titre différent et nous avons tout aimé ! 



jeudi 17 octobre 2024

Tous trois savaient pertinemment que le langage naturel de la réalité du monde est la catastrophe.

 


László Krasznahorkai, Petits travaux pour un palais, parution originale 2018, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, rentrée littéraire 2024 chez Cambourakis.

 

C’est un tout petit livre, un monologue qui se lit d’une traite et qui a été écrit de même, rédigé par un certain Herman Melvill, qui n’a rien à voir avec qui-sous-savez. Dans cette longue logorrhée, le narrateur se dit bibliothécaire, mais bibliothécaire ne supportant pas les lecteurs, ces gens qui viennent déranger les livres. Il parcourt aussi régulièrement les rues de New York, sur les pas de Melville (le vrai), mais aussi – pourquoi pas – de Malcolm Lowry et de l’architecte Lebbeus Woods. Mais ce qu’il recherche est un lieu, un lieu où tous les livres pourraient être soigneusement enfermés.


Je n’ai rien à voir avec leur fameux écrivain, et pourtant on m’a enquiquiné toute ma vie avec ça, simplement parce qu’on porte le même nom et qu’on deux ou trois trucs en commun, c’est toujours la même chose, les gens adorent chercher à créer des liens de parenté, et il y arrivent toujours, qu’ils aillent au diable !

C’est le début.


C’est un livre très curieux et déstabilisant, où il ne passe pas grand-chose, mais que l’on parcourt en compagnie de ce désagréable conteur. Évidemment le récit est déceptif, on ne saura pas grand-chose sur Melville ou sur Lowry et on saura peu de chose sur cet étrange projet de bibliothèque.


… l’itinéraire de Lowry était, non seulement quand il était ivre mais également lorsqu’il était à jeun, difficile à deviner, c’est pourquoi je me suis seulement permis d’émettre de prudentes hypothèses, d’improviser quelques suppositions sur le chemin que Lowry avait emprunté pour rechercher Melville…


J’apprécie la façon dont, en quelques mots, Krasznahorkai réussit à camper son personnage minable et exaspéré, on croit presque l’avoir déjà croisé. Il me semble symptomatique de la ville de New York, gigantesque cité quadrillée rigoureusement, où l’on s’égare entre les immeubles de verre.

On suit le livre, en dépit du « mais où ça part ? » parce que le ton et le rythme s’accélère et que l’on craint que ce doux dingue soit passé à quelque chose, suivant la pente de son irréfutable logique.

Il y a l’évocation frappante d’un dessin de Woods intitulé Lower Manhattan, spectaculaire. Manhattan devient un rocher suspendu, objet d’utopie et de fantasme. Et il y a même Bartok qui arrive ici, à New York.

 

Boutet de Monvel, New York city, Musée des années 30 à Boulogne-Billancourt


…un stylo à la main, il se mettait en route, il n’effectuait aucun mouvement, hormis celui de lever son verre de temps à autre, il ne bougeait pas de la table, et pourtant il marchait, en pensée comme on dit, il sillonnait les rues de Manhattan, et réfléchissait, ses pensées parcouraient des structures, des tensions, des champs de force, des surfaces planes reliées les unes aux autres alternant avec des mouvements ondulatoires, il identifiait instantanément ce sur quoi il marchait lorsqu’il arpentait, en pensée et cependant en mouvement, les rues de Manhattan, lorsqu’il traversait Broadway…

 

…peut-être un an après ma première marche, je me suis mis à emprunter ces chemins avec la certitude de suivre les traces de Melville, de Lowry et de Woods, et aujourd’hui je peux affirmer que j’étais convaincu que la route de Melville, que j’avais établi pour moi-même, était celle où le génie de Melville, celui de Lowry et celui de Woods s’étaient exercés, et que je n’avais plus qu’à inscrire mes pas sur ce tracé pour attester que ces trois génies étaient bien passés là, et je me suis attelé à cette tâche avec le plus grand sérieux…

 

J’en profite pour découvrir Lebbeus Woods et pour raviver mon envie de (re)lire Lowry et Melville.

 

De Krasznahorkai j’ai également lu :

Guerre et guerre : la guerre qui marche sur les traces de quatre hommes, peut-être quatre anges
Le Baron Wenckheim est de retour : un excellent roman comme une symphonie

 

C’est évidemment une participation new-yorkaise au mois urbain Sous les pavés, les pages d’Ingannmic et Athalie.






 

jeudi 18 juillet 2024

Je venais de noter que j’avais le sentiment, en me trouvant à l’étranger, de rentrer chez moi.

 

 

François Fejtö, Voyage sentimental, parution originale 1935, traduit du hongrois par Georges Kassaï, Gilles Bellamyet Marie-Louise Tardres-Kassaï, traduction revue par l’auteur, paru en France aux éditions des Syrtes.

 

Le livre commence quand le train passe la frontière entre la Hongrie et la Croatie et tout le monde respire un peu mieux après le passage de la police des frontières. C’est que Fejtö connaît les rigueurs du régime. Il se rend à Zagreb, où il retrouve sa famille, famille bien vivante, mais aussi souvenirs d’enfance et de jeunesse.

(Je n’avais pas compris avant ce livre que l’Empire austro-hongrois avait institué un Royaume hongrois assez large, où l’actuelle Croatie était incluse et offrait un accès à la mer à la Hongrie, accès perdu après la Première guerre mondiale.)

C’est donc un voyage auprès de la sœur, du beau-frère, des oncles, des amis… le récit de l’enfance de l’auteur et de sa sœur, de familles aimantes ou meurtries, dans une petite classe bourgeoise cultivée, et puis un séjour sur la côte, à la découverte de la mer et des forteresses de pierre. Fejtö rencontre également quelques intellectuels qu’il interroge sur la situation du pays, le nationalisme est présent partout et les nouvelles sont inquiétantes. Ensuite il rentrera chez lui.


J’abandonne pour quelques jours mon masque d’adulte expérimenté et me plonge avec bonheur dans les douces eaux familiales. Peu importent les différences de langues et d’idées. Car qui d’autre que ces parents-là se souviendrait du jour de mon anniversaire ? Qui pleurerait ma disparition, sinon ceux de ma famille ? Certes, ils continueraient à vivre, mais au moins Oncle Ottó, en effaçant mon nom de sa liste, hocherait-il tristement la tête.


Le voici jeune homme, réfléchissant sur sa famille et sa vie, lui le socialiste un peu intello bourgeois, pas assez marxiste, peu porté sur la violence, se demandant où est sa place dans ce monde et s’interrogeant sur le rôle des intellectuels dans la société, en Hongrie et en Croatie.


Touriste de luxe désargenté en quête de plaisirs bon marché, je suis un bourgeois raté ou un faux prolétaire. En apprenant que je ne me déplaçais pas « pour affaires » mais pour me baigner dans l’Adriatique, le marchand de vin m’a jeté un regard à la fois étonné et désapprobateur, semblable à celui avec lequel les habitués des soupes populaires considèrent ces directeurs de service social bien mis qui, pour manifester leur solidarité, viennent parfois partager leur repas.


Il y a la visite au cimetière, sur la tombe de sa mère. Le récit de la mort de la mère constitue d’ailleurs le centre du livre. Il y a aussi l’évocation de plusieurs écrivains totalement inconnus de moi, qu’ils soient hongrois (Ady) ou croates (Krležaà), la riche vie des revues culturelles de la première moitié du siècle.

Les ports et les routes empruntés naguère par les Romains, les Ottomans, les Vénitiens, Napoléon et d’autres empires… l’émerveillement de la mer bleue Méditerranée.


Dufy, Train en gare, 1935, Pompidou mais déposé à la Piscine
 


Nous voici de l’autre côté de la frontière. Au soulagement que j’éprouve se mêle une certaine angoisse empreinte de solennité. J’ai eu peur, comme avant un examen scolaire ou médical. Pourtant, mon passeport, mes bagages et peut-être aussi ma conscience étaient en règle.

C’est le début.

 

Parce que la mer est bel et bien bleue, vous pouvez me croire, d’un bleu pur et mélodieux, tel que Fra Angelico a peint le ciel et tel que la chantent les poètes qui ne l’ont jamais vue. On a raison d’aller la visiter, mais on a tort de la quitter. Un cheminot siffle, le train s’ébranle lourdement, et je suis déjà plein de nostalgie.

 

Et le lien avec le Voyage sentimental de Laurence Sterne ? Les deux livres sont à quelques mètres l’un de l’autre dans ma bibliothèque et l'auteur le plus récent a nécessairement lu l’autre.



 

mardi 12 mars 2024

Les événements n’ont aucune cohérence et n’ont aucun rapport les uns avec les autres.

 


 

László Krasznahorkai, Le Baron Wenckheim est de retour, parution originale 2016, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, édité en 2023 par Cambourakis.

 

Au début du livre, un homme, le professeur, est retranché dans une cabane. Face à lui, sa fille avec un haut-parleur et une meute de journalistes. Quelques péripéties plus tard, la dame qui apporte de temps en temps à manger à l’homme arrive tout excitée, car le baron Wenckheim est de retour. Il va se passer de grandes choses, dit-elle.

Le baron ? Un homme grand et mince, silencieux et un peu perdu, qui a passé toute sa vie en Amérique du Sud, que sa famille tire de la prison pour dettes, rhabille, expédie dans sa ville d’origine, avec pour mission de se faire oublier.


… n’ayant plus aucune source de revenus, l’idée de quitter Buenos Aires à la fin de sa vie lui trottait dans la tête, quitter Buenos Aires et retourner là d’où il venait, retourner là où tout avait commencé, là où tout lui semblait encore si beau mais où tout allait tellement, tellement mal.


Mais toute la ville l’attend. Il va sûrement léguer sa fortune à la ville, dit-on. Reprendre les choses en main, espère-t-on. Retrouver son amour de jeunesse, peut-être. Que ce soit le maire, la police, la bande de motards néonazis, la bibliothèque, les commerces, dans cette ville qui tombe en déréliction, tout le monde tient de longs discours enflammés, chacun voit son intérêt dans cette venue qui est censée tout changer. Le point de vue passe de l’un à l’autre et le récit rapporte le long flux de pensée et de blabla de tous ces gens. Au fur et à mesure, l’atmosphère devient de plus en plus menaçante et lourde. Chacun se rend compte que tout se détraque petit à petit, mais personne ne voit l’ombre sombre qui traverse la ville comme un vent glacial. Excepté peut-être le professeur, soi-disant à côté de la plaque, dont le comportement est tout ce qu’il y a de plus rationnel.


…ils étaient venus de leur propre initiative, comme cela se passait souvent dans les campagnes de ce pays sinistré, elle les connaissait bien, on les appelait les Forces Locales, dans ce pays où régnait un chaos total, où plus rien ne fonctionnait dans la capitale…


C’est un excellent roman. Je l’ai lu avec plaisir, engloutissant 50 pages chaque soir, après une journée de travail, et venant à bout sans problème des 500 pages totales.

Il y a cette alternance de points de vue, très réussie, qui nous fait parcourir la ville et nous plonge au cœur des préoccupations de chacun. Du bistrot miteux au cimetière, aux notables, au petit escroc, aux sans-abris, etc. Nous sommes dans une petite ville de Hongrie, de nos jours, mais avec d’épais relents de soviétisme, pas loin de la frontière roumaine. Il n’y a plus d’essence, tout semble gris et usé, les trains ne s’arrêtent pas toujours, les gens sont des ombres, un endroit de boue et de poussière.

Le rendu de cette vague menace est également une réussite, avec ce sentiment que tout va s’écrouler ou exploser, que le fragile édifice urbain risque de mal résister aux vents de l’envie, de l’espoir, de la frustration, de la déception et de l’amertume. Avec une mince note fantastique qui vibre pour dire que le mal est toujours là.

Memling, Polyptique de la Vanité terrestre : l'Enfer, 1485 Strasbourg BA



Un roman qui se présente comme l’exécution d’une grande symphonie, sous l’autorité d’un grand chef d’orchestre un peu terrifiant. Chaque mouvement bien ordonné, chaque mot à sa place, le jeu des nuances bien maîtrisé.

Je suis humaine malgré tout, il est possible que j’aie lu en diagonales les pages d’un manifeste politique ou de réflexions philosophiques.

De petites notes d’ironie et de malice dans le récit rendent la noirceur tout à fait acceptable à lire. C’est que les êtres humains sont trop moyens pour prétendre au tragique. Le grotesque n’est jamais loin (avec une mention spéciale pour les klaxons qui jouent Don’t cry for me Argentina). On croise même un certain Jorge Mario Bergoglio, archevêque de Buenos Aires.

 

… d’après ce qui ressortait des paroles pour le moins confuses de ce péquenaud de King Kong, en raison des événements de la veille et du rôle qu’il y avait joué, ils l’avaient d’un façon totalement insensée porté au pinacle, et il avait beau aborder la question sous tous les angles, il n’avait qu’une seule explication : ces types étaient des fous furieux, qui représentaient un vrai danger public, il était inutile de chercher à déceler le moindre élément de rationnel, logique, dans leurs actions, ces types, se dit le professeur en fixant ses yeux écarquillés sur le panneau de polystyrène, étaient tout simplement des malades, des psychopathes, dont le degré d’ignominie était tel qu’on pouvait s’attendre au pire de leur part, lui, en tout cas, s’attendait au pire…

 

… il y aurait donc des choses à dire, mais il n’y avait plus personne pour raconter ce qui s’était passé, et puis les mots seraient venus, mécaniquement, les uns derrière les autres, ils se seraient gentiment placés dans l’espace en file indienne, mais il n’y aurait plus personne pour prononcer ces mots, alors laissons les mots s’aligner les uns derrière les autres…

 

 Du même, j'ai aussi lu le très bon  Guerre et guerre.


Encore un billet pour continuer ce mois de mars à l'Est !



jeudi 4 mai 2023

Ils forment leurs mots autrement, d’une manière floue, sans netteté, très éloignée des normes de prononciation admise.

 

Ferenc Karinthy, Épépé, parution originale 1970, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy.

 

C’est une relecture d’un livre bizarre.

Budaï, le personnage principal, est linguiste hongrois, en route pour un congrès à Helsinki (et aucune de ces informations n’est vraiment un hasard), quand il se retrouve égaré dans une ville inconnue, à la langue inconnue et incompréhensible, où il lui est impossible de communiquer avec qui que ce soit et dont il semble impossible de partir.


Il se sent tellement solitaire, et plus longtemps dure son séjour, et plus peuplée lui apparaît la ville, plus sa solitude lui pèse ; le simple fait d’être revenu quelque part où il est déjà passé noue une relation, un minuscule point de repère au milieu de cet océan étranger.


Au début de ma lecture, j’ai éprouvé un sentiment de lassitude, d’abord car cette histoire est assez déprimante, mais surtout parce que l’ayant déjà lue, je savais que les efforts du personnage pour élucider son sort seraient vains. Toutefois, j’ai progressivement été prise par la quête quasi policière qu’il mène pour découvrir la ville et la population où il est tombé.

Je retiens plusieurs aspects de cette seconde lecture.

D’abord Karinthy peint une ville complète, avec toutes ses institutions, mais dont les sigles et logos et tous les mots d’origine étrangère sont absents. Budaï et le lecteur en sont réduits à décrypter les lieux et les comportements : cette grande halle où des gens prennent la parole devant d’autres est-elle une université, une église, un tribunal ?


Est-il possible que le mot qu’il a pris pour une gare ferroviaire et repéré pour sa répétition sur le plan de métro, signifie tout simplement quelque chose comme avenue, boulevard, place, porte ? ou une épithèse comme ancien ou nouveau ? Éventuellement le nom d’un homme célèbre, un chef d’armée ou un poète qui a donné son nom à des choses diverses ? Ou bien, qui sait, est-ce le nom de la ville elle-même ?


La ville abrite une population considérable. Partout des files d’attente innombrables, des gens pressés qui se taillent un chemin en bousculant les autres. Personne ne prend le moindre moment pour tenter de le comprendre ou de s’interroger sur la provenance de cet homme, un peu différent. Ce monde hostile et gris semble sans espoir.

C’est que la langue n’a rien de transparent. Budaï se heurte à toutes les possibilités du langage écrit et, en l’absence de Pierre de Rosette, ne parvient à comprendre qu’un nombre réduit de mots. Et que dire de cet « Épépé » ? J’avais gardé en tête qu’il s’agissait vaguement du nom de la ville que Budaï aurait réussi à comprendre, mais en réalité, il s’agit de l’approximation du nom d’une femme, dont le livre donne toutes les variations possibles. C’est qu’il est impossible de comprendre exactement de quelle sonorité il s’agit et voici Budaï qui égrène des approximations - j’avoue que donner ce mot comme titre du livre ne manque pas d’humour.


Elle rit encore et répond en deux syllabes. Il ne comprend pas bien, il redemande :

- Pépé ? Tyétyé ?

Mais cela aurait pu aussi bien être Bébé, Vévé, Dédé ou autre, elle a une bizarre prononciation articulée, et lorsqu’elle répète cela sonne encore autrement, plutôt en trois syllabes, comme Édédé ou Bébébé.


Hoerle, Autoportrait, 1931 Bröhan Design Foundation Berlin

Je note que c’est un livre très international, puisqu’en tant que linguiste, le personnage tente des comparaisons avec l’anglais, le français, le hongrois, le chinois, le latin, etc. D’ailleurs, la ville est universelle. Les habitants y ont toutes les couleurs de peau, la nourriture est la même qu’ailleurs, le climat n’a rien de particulier, l’architecture ne présente rien de notable ou de particulier – rien n’est « typique ». On est dans le ventre d’une mégapole surpeuplée, où les autorités semblent dures, où chacun mène sa vie sans s’occuper des autres, où l’individu est seulement un de plus parmi la foule qui le presse.

Le récit d’un cauchemar, la solitude dans un monde totalement étranger.

 

Après un certain temps Budaï perd patience, il se décourage, il ne pose plus de questions, l’insuccès lui donne des complexes, sa langue est prise de paralysie. Cela ne l’empêche pas de foncer, de suivre son chemin dans la multitude incessante, propulsé plus par l’instinct que par une volonté consciente : une fois qu’il s’est juré de ne pas abandonner la partie, il doit la jouer jusqu’au bout, de toutes ses forces, quel qu’en soit le résultat.

 

Apparemment, ma première lecture est antérieure à la création de ce blog et donc il n’y avait pas eu de billet. L'avis de Et si on bouquinait un peu.

Une lecture commune est prévue prochainement, mais en prévision de mon départ en vacances, j'ai décrété  une semaine hongroise sur le blog.




mardi 2 mai 2023

C’est l’état dans lequel on se trouve, quand les passions ne sont plus douloureuses. C’est Vienne en hiver !

 

Sándor Márai, Les Braises, parution originale 1942, traduit du hongrois par Marcelle et Georges Régnier.

 

(mais pour moi, il pourrait s’appeler Les Cendres)

Au début du livre, un vieux général dans son grand château reçoit une lettre qui l’avertit de la visite de Conrad, un homme qu’il n’a pas vu depuis 41 ans et une certaine soirée de 1899 (au lecteur d’effectuer le calcul…). Quand Conrad arrive, la conversation commence, à partir de leur enfance et jeunesse sous l’empire austro-hongrois. Il est question de fidélité, de trahison et de vengeance.


Remis de sa première surprise, il ressentait une grande fatigue. On se prépare parfois, la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis, on attend. Le général attendait depuis fort longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente.


Disons-le, le cœur du secret est tout ce qu’il y a de plus banal. L’originalité de ce petit roman provient donc de la façon dont le récit est mené. Car plus qu’une conversation, devant amener au dévoilement progressif de la vérité, c’est un quasi-monologue, le général faisant les questions et les réponses, ayant tout juste besoin d’un vis-à-vis pour confirmer son raisonnement. Le fil n’est pas linéaire, sa réflexion fait des sauts dans le temps et le lecteur ne peut s’empêcher de se demander : « Mais à quoi bon toutes ces paroles ? Pourquoi attendre 41 ans pour les prononcer ? Il aurait pu dire la même chose à son miroir. » Cette façon de procéder, que l’on pourrait qualifier de déceptive, constitue en réalité tout l’intérêt du livre.

Un général que l’on pourrait qualifier d’ailleurs de plusieurs adjectifs, mais « insupportable » me semble en dire assez.


Il renfermait aussi le silence qui, tel un fidèle emprisonné à cause de sa profession de foi, dépérit sur de la paille pourrie au fond d’une cave.


Il est beaucoup question de musique et du pouvoir de celle-ci, sans que l’auteur n’en fasse grand-chose.

Le palais est romain, mais ne chipotez pas.

Je reviens sur cette date. Le roman se tient dans un grand château aristocratique, dans un milieu militaire et cultivé, dans les ruines de l’empire. Les personnages ignorent ce qu’il se passera et d’ailleurs ils estiment être trop vieux pour être réellement atteints par cette guerre qui commence – ce en quoi ils se trompent lourdement, à mon sens. Ce n’est pas le cas du lecteur qui lit le roman en attendant quelque chose en rapport avec ce moment particulier, qui ne vient pas vraiment, ou qui attend le récit d’un monde en voie de disparition, ce qui est assez peu le cas également. C’est que tout est tourné vers un passé à la fois lointain et omniprésent. Cette sensation est assez perturbante. Elle s’accroît une fois que l’on sait que le roman date de 1942. Le monde contemporain sera pourtant tout juste effleuré. Le monde passé est évoqué constamment, mais rien ne sera dit sur la façon dont il s’est disloqué. Il est passé, simplement.

Pour moi, le monde d’autrefois reste vivant, même si en apparence il a disparu. Il vit, parce que je lui ai prêté serment de fidélité. Pour moi, c’est tout ce qu’il y a à dire à ce sujet.

 

Je me demande si ce prénom de Conrad, pour un homme originaire de Galicie, ayant vécu sous les Tropiques et s’étant installé à Londres est vraiment un hasard (en littérature, le hasard n'existe pas).


C’est avec ce titre que je découvre Márai. J’ai lu le roman avec intérêt, sans être totalement conquise, mais je compte bien continuer à lire l’auteur.

Une lecture commune est programmée prochainement autour de Márai, mais comme je serai en vacances, j’ai décrété que la semaine serait hongroise. Le billet de Passage à l’Est.




mardi 16 mars 2021

Ils n’avaient plus de Porte de Sortie, il n’y avait que la guerre et la guerre, partout.

 László Krasznahorkai, Guerre et guerre, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, parution originale 1999, édité en France par Cambourakis et Babel.

 

Ce sont des paragraphes de quelques lignes ou de 3 pages, composés chacun d’une seule phrase. Le point de vue n’est pas toujours le même, mais le personnage principal est Korim, un petit archiviste de province (en Hongrie), triste et mélancolique. Il découvre un jour un manuscrit et s’embarque alors pour une grande quête qui le mènera à New York et en Suisse.

Il y a un petit air de « le mystérieux manuscrit qui changera la face du monde », mais en fait non. La face du monde sera à peine crispée par le grand voyage de Korim, un homme perdu et paniqué, qui ne cesse de parler et de suivre son chemin cahin-caha. Il ne ressemble à rien, il a peur de tout, mais il est convaincu d’avoir une grande mission. Il a besoin d’Internet et en Hongrie à la fin des années 90, c’est de la science-fiction. Et quand même, on frôle le fantastique, on y entre ou pas, on ne sait pas vraiment.


… Korim se racla la gorge, mais ne prononça pas un mot, se racla à nouveau la gorge, puis une troisième fois, comme s’il ne savait par où commencer, comme si quelque chose l’empêchait de se lancer, comme s’il était empêtré dans un bourbier dont il ne savait comment sortir, tandis que l’interprète, exténué et agacé, se demandait quand il allait enfin cracher le morceau, et, en attendant, passait sans cesse ses doigts le long de la raie qui séparait ses cheveux blancs, vérifiant que celle-ci, qui courait du haut de son crâne jusqu’au front, était parfaitement rectiligne.


Petit point : Korim est très pénible à supporter et son interminable bavardage donne envie de l’étrangler. Il faut un peu s’accrocher au début, mais j’ai ensuite pleinement apprécié sa façon de raconter le manuscrit. Son comportement irrationnel est difficile à suivre et le lecteur peut être un peu perdu, mais c’est finalement très prenant et on a à cœur qu’il réussisse son étrange quête.

K. F. Schinkel, Cité médiévale au bord d'une rivière, 1815, Berlin ancienne galerie nationale
Car le cœur du récit est constitué par ce fameux manuscrit, que Korim raconte à une jeune femme, en anglais mêlé de hongrois. On ne lira jamais le vrai texte, on aura toujours la version transmise par son intermédiaire. Il est question de quatre hommes, qui sont peut-être des anges, qui voyagent dans l’espace et le temps, qui fuient la guerre qui finit fatalement par arriver. Le récit du manuscrit donne lieu à de très belles évocations, des îles grecques à la construction de la cathédrale de Cologne, de la Via Appia à Gibraltar, d’un endroit de paix à un autre, un endroit qui ne tarde jamais, hélas, à être dévasté. Au fur et à mesure, le récit se mélange, entre l’Empire romain et les époques plus tardives, et les quatre hommes semblent de plus en plus en danger, talonnés, puis précédés par un diable d’homme. Voici Korim en train de leur chercher une porte de sortie, un refuge, un endroit à l’abri de la guerre. C’est alors qu’un indéniable enchantement saisit le lecteur devant ces quatre innocents, et devant ce Korim qui en est un aussi, et devant la violence du monde. C’est onirique, c’est hypnotique.

 

Ils étaient venus là pour toujours, déclara Korim dans la cuisine à la femme qui lui tournait le dos, silencieux, à sa place habituelle, face à la gazinière, et remuait quelque chose dans une marmite sans émettre le moindre signe indiquant qu’elle l’avait écouté ou prêté la moindre attention à ce qu’il disait, mais Korim, cette fois, ne retourna pas dans sa chambre pour aller chercher son dictionnaire, comme il le faisait souvent, et, renonçant à lui expliquer « venir » et « pour toujours », il préféra changer radicalement de sujet et, tout en désignant la marmite, lui dit timidement : quelque chose de délicieux… comme toujours ?

 

Les phrases étaient structurées, les mots, les signes de ponctuation, points, virgules, étaient bien en place, et pourtant, dit Korim en recommençant à effectuer des mouvements de rotation de la tête, tout ce qui se passait dans la dernière partie pouvait se résumer en un seul mot : effondrement, effondrement, effondrement, collapse, collapse, collapse, car les phrases semblaient être devenues folles, une fois lancées, elles passaient à la vitesse supérieure, s’emballaient, et se mettaient à courir à une vitesse effrénée, crazy rush…

 

Bon pour le mois de l’Europe de l’Est sur les blogs littéraires.

Billet dédié à un compte twitter disparu, @latribunedulard qui m’a donné envie de lire cet auteur. Je compte bien découvrir d’autres titres !

 

Le billet d’Ingannmic.



mardi 24 janvier 2017

J’étais couché dans un lit écrasant d’Histoire et je lisais et je lisais.

Antal Szerb, La Légende des Pendragon, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, parution originale 1934, publié en France chez Viviane Hamy.

Des aventures policières et gothiques ! (tout ce que j’aime)

Le narrateur, jeune intellectuel hongrois vivant à Londres, se voit invité par le mystérieux comte Pendragon à séjourner dans son château du pays de Galles pour profiter des trésors de sa bibliothèque. À partir de là s’ensuivent une rencontre avec un Irlandais extravagant et avec une femme fatale et un appel menaçant. Au Pays de Galles, notre héros (qui n’en est pas vraiment un) découvre un château en ruines, la légende des Rose-croix, un fantôme à cheval et des balles bien réelles.

Je fus envahi de cette chaleur incomparable que je ressens à chaque fois que je vois une grande quantité de livres ensemble. À ces moments, mon seul désir est de me vautrer, de me baigner dans les livres, de sentir les livres par tous les pores de ma peau.
J. et D. Chapman, One day you will no longer be loved II, 2008, coll. privée, M&M.
Nous sommes à la fois dans un roman policier, car il est question d’une succession et de tentatives de meurtre, dans un roman d’aventures avec séquestration, chantage et menace, dans un roman fantastique, car que fait ce cavalier mort plusieurs siècles auparavant dans la campagne, le tout avec un hommage vibrant aux romans gothiques (ruines, tombeaux qui s’ouvrent, cérémonies diaboliques) et surtout avec beaucoup d’humour – on est quand même au XXe siècle. Le héros se moque de ses capacités, fait des hypothèses hardies, hésite entre deux femmes, tout en étant parfaitement cynique s’il le faut. Je me suis bien amusée.

Quand nous montâmes en voiture, il faisait déjà nuit. Le vent furetait impatiemment entre les arbres de la forêt que nous traversions et, de temps en temps, la pleine lune montrait son grand visage rougeoyant. À ces moments, on pouvait voir la fuite sauvage, exaltée mais néanmoins silencieuse des nuages vers l’est.


L’avis de Lili M.