La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 22 janvier 2026

Ici, on tourne en rond dans le jardin, on tourne en rond. Et on regarde le ciel.

 

Kapka Kassabova, Élixir. Dans la vallée à la fin des temps, parution originale 2023, traduit de l'anglais par Morgane Saysana, édité en France par Marchialy/J'ai lu.

Kassabova, née en Bulgarie, mais vivant depuis longtemps en Écosse, se rend à plusieurs reprises dans une forêt reculée de Bulgarie, à la fois à la recherche des plantes qui sont ici ramassées par tonnes et exportées dans toute l'Europe, mais aussi de ceux qui se chargent de cette cueillette et de ce commerce, mais plus encore des femmes guérisseuses sachant utiliser ces plantes et plus généralement des populations qui vivent là et dont l'existence a été dévastée par l'histoire des frontières et des régimes politiques (leur histoire étant racontée dans Lisière).

Avant de lire ce livre, j'avais deux a priori :

  • Crainte d'une bouillie mal digérée autour des femmes, des sorcières, de l'influence des astres et de la lune, et les quatre éléments, mais en se reconnectant à la nature, et blabla et blabla.

  • Curiosité pour le sujet (les guérisseurs et guérisseuses ont tendance à être bien présents sur ce blog).

Je dois dire que sur ces deux aspects, je n'ai pas été déçue.
Concernant le premier point, l'autrice accumule tout ce qui est possible, d’Hildegarde de Bingen aux alchimistes, de Pline à l'astrologie chinoise, et en rejetant sans nuance la médecine occidentale moderne (ma chère, tout le monde n'a pas envie de mourir du tétanos). Bref, passons.
Le second point est bien plus réussi, même si je reste quand même sur ma faim.

Je pris soudain conscience que, mis bout à bout, les différents noms d'une plante formaient une pharmacopée à part entière.

D'abord, les portraits de toutes les personnes qu'elle rencontre sont tout à fait intéressants : cueilleurs, vendeurs grossistes de plantes, guérisseuses, voisines, plus généralement habitants de ces villages reculés... Dans ce coin de Bulgarie, les hommes adultes travaillent majoritairement à l'étranger, notamment pour la cueillette des fruits et légumes bios de chez nous. Sur place, de belles maisons vides. Le tourisme, avec ses meublés touristiques, ses hôtels de luxe, son béton, et surtout l'argent de l'UE accaparé par quelques familles puissantes, est peu développé. Les villages comptent peu de jeunes, tous partis au loin. Ceux qui restent travaillent dans les usines textiles qui fabriquent les vêtements luxueux vendus chez nous, là encore.
C'est une étrange société, enclavée dans les montagnes et symbole de la globalisation, avec tout le poids de l'histoire (notamment les persécutions anti-musulmanes) qui pèse sur certaines existences, notamment celles entravées des femmes.

Des siècles durant, les herboristes itinérants furent des figures familières de la vie quotidienne en Bulgarie. Ils se faisaient appeler bileri. Les bileri étaient cueilleurs de plantes, déterreurs de racines et négociants en végétaux. (…) Ils sillonnaient tous les Balkans. Ils débarquaient en ville avec leurs sacs crasseux, leurs pieds poussiéreux, leurs silhouettes exotiques aux longs manteaux de feutre noir, leurs coiffes de type turbans, noires elles aussi, rigidifiées par la crasse accumulée sur la route.

Ensuite, les plantes. Alors il y a l'évocation de dizaines de plantes, de leurs feuilles à leurs racines, de tous leurs noms vernaculaires et de leurs propriétés sur la santé. C'est hélas un peu trop le fouillis à mon sens : on ne sait pas grand-chose des plantes elles-mêmes et puis le catalogue des vertus n'est pas très convaincant. J'apprécie davantage la description concrète de l'utilisation de telle ou telle plante par telle ou telle guérisseuse (je crois que notre autrice gagnerait à davantage pratiquer le terrain).

Art Maciejka, Hoja Santa, photographie


Il y a aussi le récit de l'extraordinaire commerce de plantes qui commence là-haut dans ces villages : la cueillette, souvent par des Roms, les kilos payés quelques euros, l'acheminement des tonnes par camion vers les villes, l'étiquetage (j'ai moi-même de l'origan de Grèce, venu probablement de forêts bulgares) et la vente par petits sachets, au prix 10 fois supérieur, dans les épiceries fines et les herboristeries de chez nous. Un commerce anciennement contrôlé par le pouvoir communiste et passé directement aux mains des mafias locales. Un commerce qui fait courir le risque de l'épuisement des ressources.
J'avoue avoir peu de goût pour les champignons et les infusions diverses (même si quelques herbes font partie de la cuisine) et n'avoir jamais mis les pieds chez un célèbre herboriste marseillais, dont la réputation comme employeur est désastreuse.

La Bulgarie demeure l'un des plus gros exportateurs européens de plantes comestibles et médicinales. Chaque année, entre 60 000 et 80 000 tonnes des 300 espèces sauvages les plus demandées y sont ramassées, même si on assiste à un essor des plantations d'herbes officinales bio : calendula, mélisse, menthe. La Bulgarie est l'un des principaux exportateurs de lavande et de paprika en Europe, par exemple.

J'ai lu ce livre avec plaisir (et aussi avec agacement), appréciant cette exploration d'une forêt aux confins de l'Union européenne. J'ai regretté de ne pouvoir sentir les plantes : les humer quand elles sont vivantes, sur pied, dans leur environnement, et m'imprégner des parfums des plantes séchées. J'aurais bien goûté une petite tasse d'infusion de certaines, pour la curiosité, pour le plaisir des sens. J'aimerais également beaucoup pouvoir manger ces yaourts de brebis, si souvent mentionnés, peut-être avec un filet de miel.

À la fin, il y a des chevaux libres, presque sauvages.

Il y avait quelque chose de tellement concret à toutes les opérations – le pain, le couteau, le cercle tracé dans le sol, la répétition du verbe « couper », les deux femmes robustes incitant les forces de la terre et de l'éther à s'unir au service du visage de Dulezar – que je ressentis ce que cela faisait d'être sous l'effet d'un sort. Un état de docilité totale.

Demain, quand je serais partie, il remonterait ici. Et le jour suivant aussi. En hiver, il avait de la neige jusqu'aux genoux ou à la taille. Ce n'était par simplement l'immense distance parcourue, l'échelle incommensurable, la solitude, la privation, les prédateurs, la dévotion chimérique digne de Don Quichotte, le mépris de ceux du monde d'en dessous. Il y avait autre chose.

J'ai donc très nettement préféré Lisière.

L'avis enthousiaste de Miriam, mais aussi celui de Claudia Lucia.





jeudi 11 septembre 2025

Nous qui avons affronté la mort sous tant de formes, devrions-nous nous laisser intimider, par crainte de froisser Dieu sait qui ?

 

David Grann, Les Naufragés du Wager, une histoire de naufrage, de mutinerie et de meurtres, parution originale 2023, traduit de l'américain par Johan-Frédérik Hel Guedj, édité en France par les Éditions du Sous-sol et Points.

Un grand succès de librairie et sur les blogs.

De quoi s'agit-il ? Vers 1740, en plein affrontement entre l'Angleterre et l'Espagne, le Wager, qui fait partie d'une expédition militaire, fait naufrage sur les côtes de l'actuel Chili après avoir passé le Cap Horn. Suit une interminable succession d'événements catastrophiques (mutinerie, bateau de secours, cannibalisme, famine, etc.). Une poignée d'hommes parviendra finalement à regagner l'Angleterre, mais en plusieurs lots.

L'un des principaux charpentiers estimait qu'un vaisseau de ligne restait opérationnel en moyenne quatorze ans. Et pour survivre aussi longtemps, il devait être pratiquement reconstruit après chaque long périple, avec de nouveaux mâts, un nouveau bordage et un nouveau gréement.

J'ai calé sur ce livre, dont le sujet m'intéresse pourtant a priori. Sans doute un mélange de plusieurs raisons.
Moi qui avais envie de roman et d'écriture romanesque plutôt que de ce récit (c'est pas sa faute).
Un sujet qui m'a paru un peu rebattu. En réalité, je pense que j'ai eu une période où je me suis pas mal renseignée sur l'expédition Franklin (Erebus et Terror, 1845), avec une exposition et un documentaire télé, et que j'en ai peut-être soupé des lumières faites sur ces événements terribles.
Le livre qui m'a paru, certes, clair et pédagogique (par exemple, toute la préparation nécessaire à un tel voyage, avec les recrutements forcés, les réserves de vivre, les réparations incessantes des navires), mais ne parvenant pas à capter mon intérêt (écriture sans aucun relief + construction linéaire) (franchement, c'est mortel).
Je ne veux pas être injuste. J'ai lu les 100 premières pages et les 100 dernières, en picorant dans le milieu. Le livre fournit de très bonnes explications sur la logistique de ces expéditions maritimes.

Des escouades armées furent dépêchées pour recruter des gens de mer – en réalité, elles les enrôlaient de force. Elles écumaient les villes et les bourgades, enlevant quiconque arborait les signes typiques des marins : la chemise à carreaux, le pantalon large aux genoux, le chapeau rond et les doigts maculés de goudron, lequel serait à rendre pratiquement tout étanche sur un navire.

En réalité, ce qui m'a intéressé se passe après le retour des quelques survivants. En effet, la Navy décide de tenir une cour martiale pour faire la lumière sur les événements et établir les responsabilités (échouage du navire, mutinerie, meurtre, etc.) et éventuellement punir les coupables. Toute cette dernière partie est fascinante, parce que l'on se rend compte que dans un équipage ils sont nombreux à tenir un journal de bord, y compris perdus dans une chaloupe au milieu du détroit de Magellan. Chacun sait qu'il risque de finir pendu et à leur retour, les débats ont lieu aussi dans la presse et dans l'opinion publique. Cela m'a rappelé Aaron Smith qui en 1820 a essayé de convaincre l'Amirauté qu'il avait été obligé de se livrer à la piraterie, avec le même attirail de publications et de témoignages. Grann montre bien que la marine anglaise du XVIIIe siècle n'est pas encore cette formidable machine maîtresse des mers telle qu'elle se présentera ensuite. Cette marine s'est construite aussi bien à partir des bateaux et des marins, mais aussi d'un arsenal législatif, de discours autojustificatifs (au vu de l'importance inimaginable des pertes humaines) (on comprend mieux que Bougainville soit satisfait de déplorer seulement 7 morts lors de son grand voyage), de modèles glorieux ou tragiques, chaîne dont le Wager constitue un maillon.

Comme il est émouvant et impressionnant de penser que ces textes, rédigés dans des conditions effroyables, sont aujourd'hui consultables dans un immeuble londonien. Quelles archives extraordinaires !

Un récit qui fait intervenir, une fois encore, le rôle des autochtones, en l'occurrence des Chono, qui vivent là et qui sont parfaitement capables de se nourrir et d'accompagner les naufragés européens vers le salut – mais qui sont toujours vus comme des sauvages.

Loutherbourg, Combat naval, 1800 MNR Musée de Toulon

Après un voyage, le capitaine d'un navire remettait les livres de bord requis à l'Amirauté, lui fournissant ainsi des masses d'informations pour bâtir un empire, une encyclopédie de la mer et des terres inexplorées. (…) Qui plus est, ces « journaux de mémoire », ainsi qu'un historien les a baptisés, fournissaient des archives de toutes les actions controversées et de toutes les mésaventures survenues au cours d'une traversée. Ils pouvaient constituer des preuves devant une cour martiale et étaient à même de briser des carrières et des vies.

Ce compte rendu occupait une place frappante dans les lettres anglaises. Sans être une œuvre de littérature, ce journal était davantage rempli de détails narratifs et de touches personnelles qu'un journal de bord traditionnel, et l'histoire était contée d'une voix inédite et prenante – celle d'un marin endurci. À l'inverse de la prose de l'époque, souvent fleurie et maniérée, il était rédigé dans un style vif et direct qui reflétait la personnalité de Bulkeley tout en étant clairement moderne, à bien des égards.

Le billet d'Ingannmic, d'Athalie, de Kathel, de Sandrine et de Keisha (et j'en oublie).

Si le sujet des batailles navales du temps de la marine à voile vous intéresse, je vous recommande très vivement l'écoute de cette émission. Vous y trouverez tout : comment utiliser les canons, déroulement du combat, répartition des responsabilités, rôle des journaux de bord.



jeudi 31 juillet 2025

Je me demande combien il faut de générations pour qu'une peur disparaisse des mémoires.

 

Nathacha Appanah, La mémoire délavée, au Mercure de France en 2023 (et aujourd'hui chez Folio).

Appanah explore et s'interroge : qui étaient ces arrières-arrières (?) grands-parents venus d'Inde, débarqués sur l'Île Maurice avec leur fils en 1872, pour travailler dans une plantation de canne à sucre ? Non pas esclaves, mais guère mieux. On connaît ce système qui fait venir des gens d'une colonie à une autre, corvéables à merci. Mais ils s'installent et font souche et leurs descendants mêlent le telugu au créole, à l'anglais au français. Au cœur du livre, il y a les grands-parents paternels d'Appanah, leur vie et leur maison, leurs habitudes, leur façon de manger et de parler.

Quand revient le temps des étourneaux qui se déploient dans le ciel pour dessiner des figures liquides et mouvantes, je vois gonfler et se former une dame-jeanne.

Puis un chapeau épais qui lentement se mue en voile qui bat au vent, s'éloigne et disparaît. J'essaie de décrypter le ballet des étourneaux comme je décrypterais un rébus, en espérant que chaque tableau soit un mot, et, mis bout à bout, ces mots forment une phrase et soudain, cette phrase serait ma première, mon évidence.


L'autrice réalise aussi que bien souvent ce que l'on sait de ses ancêtres se réduit à quelques phrases stéréotypées, qui renvoient sans doute à un événement, à de longues conversations, que le silence et les années ont englouti. Elle se demande si c'est bien pertinent de chercher à en savoir plus. Faut-il vraiment chercher à approfondir la dure vie des plantations, la promiscuité, le rôle de l'administration britannique, ou se contenter de bribes de mémoire et d'objets symboliques, à partir desquels on peut tisser une histoire ? Pourquoi plaquer des mots qui risqueraient d'être faux sur des existences dont on ne sait pas grand-chose ?

Gudgeon, Leaf Spirit, 2018 Kew garden

Mon trisaïeul porte le numéro 358444, il avait 45 ans. Ma trisaïeule avait 39 ans, les autorités britanniques lui attribuent le 358445 et leur fils, âgé seulement de 11 ans, est le numéro 358448. Ces numéros me bouleversent, je sais qu'ils devaient les retenir ou les avoir sur eux comme laissez-passer quand ils se déplaçaient hors de la plantation de champs de canne. Ce sont ces chiffres qui les identifient d'abord et avant tout, par leur nom qui est trop compliqué, pas leur visage qui ressemble à tant d'autres, pas leur langue que personne ne comprend vraiment.

Mon esprit les a lavés, ces ancêtres, essuyé leurs visages, coiffé leurs cheveux, habillés de vêtements propres, éloignés des cales de bateaux et de la perspective du labeur quotidien des champs de canne. C'est une image presque proprette. C'est une mémoire délavée.

Souvent j'ai essayé de comprendre ce détachement : pendant le temps éclair de la jeunesse, il y a, n'est-ce pas, tant d'autres choses à entreprendre que regarder en arrière, tant de langues à apprendre que retrouver celle de ses ancêtres, tant de nouveaux visages à aimer que de débusquer ceux à qui vous ressemblez sur les planches d'archives.

Un petit livre (à peine 150 pages), illustré par les photos de la famille.



mardi 13 mai 2025

Alors que l’empire d’Occident s’effondrait, privé de sa tête, Ravenne consolidait sa position prééminente.

 


Judith Herrin, Ravenne. Capitale de l’Empire, creuset de l’Europe, parution originale 2023, traduit de l’anglais par Martine Devillers-Argouarc’h, édité en France par Passés composés (avec des erreurs de correction).

Un livre d’histoire qui essaie d’expliquer pourquoi Ravenne, cette petite ville, est dotée d’aussi extraordinaires mosaïques, fabriquées entre le IVe et le VIIIe siècles, dans cette période qui est celle dite « antiquité tardive » ou « paléochrétienne », sans parler de « fin de l’empire romain », bref des expressions qui sentent plus l’écroulement que l’éclat.
Tout commence au IIIe siècle, quand Dioclétien, face à l’impossibilité de contrôler un empire aussi gigantesque, décide de nommer un co-empereur en orient pour affronter les perses. En occident, il déplace la capitale de Rome à Milan, qui est plus proche de la frontière nord. On est sur une logique militaire.
C’est aussi l’époque, avant le concile de Nicée, où les chrétiens n’ont pas encore fixé la question de la nature de Jésus, ce qui permet l’apparition de ce que l’on appelle l’arianisme, très présent dans l’armée goth – armée goth qui constitue une part non négligeable de l’armée romaine.
En 401 les Wisigoths d’Alaric commencent à ravager l’Italie et la cour impériale occidentale déménage de Milan à Ravenne – une ville située dans le delta du Pô. Les marécages rendent le site difficile à assiéger et, via Classe, la ville bénéficie d’un accès direct à la mer Adriatique et donc à la capitale orientale de l'empire. 
Apparaît le personnage de Galla Placidia, princesse impériale romaine, mais ayant vécu plusieurs années chez les Goths (en tant qu’otage, mais aussi mariée à un chef), rompue à la diplomatie. Galla Placidia fut impératrice d’occident (via une régence), sa cour installée à Ravenne, et fidèle alliée de l’empire d’orient. Si l’Italie est régulièrement visée par des Wisigoths, Goths, Huns, Lombards, etc., à Constantinople se maintient un empire romain fort et chrétien – et dont le point d’entrée en Italie est Ravenne.
Il y a une période de rois d’origine non romaine, mais très assimilés, qui administrent l’Italie depuis Ravenne, indépendants, mais reconnaissant la prééminence du pouvoir impérial. C’est d’abord Odoacre (qui sonne le glas de Romulus Augustule), puis Théodoric, brillant souverain goth.

Théodoric représentait par conséquent un nouveau type de chef militaire non-romain, différent de tous ceux qui avaient marché sur l’Italie depuis le début du Ve siècle. Ses connaissances en latin et en grec étaient assez approfondies pour lui permettre de comprendre les sénateurs romains les plus instruits, à l’oral comme à l’écrit, tout en restant le chef goth qui s’adressait à son peuple dans sa propre langue et donnait créance à leur façon de considérer la religion chrétienne. Ce trilinguisme qui ajoutait encore à ses références militaires et politiques faisait de lui un Goth à part, qui impressionnait tous ceux qui l’approchaient.

N'étant pas encore allée à Ravenne, cette photo de la basilique Sant'Apollinare Nuovo provient de Wikipedia

Puis une période où Ravenne (et de facto une partie de l’Italie) est administré par un fonctionnaire représentant de Constantinople, l’exarque. C’est aussi la fin de l’arianisme et le passage au catholicisme.
La présence de l’empire romain d’orient et de Constantinople à Ravenne se traduit par l’usage du grec parmi les fonctionnaires de l’empire et dans les archives, par la présence d’érudits familiers du grec et du latin (médecins notamment, mais aussi géographes), par la présence de chrétiens de différentes obédiences, par la présence d'artisans mosaïstes, par la construction d’édifices de prestige – l’archevêque de Ravenne étant, de fait, l’un des représentants de Constantinople face au pape de Rome.

Mais derrière se cachait en réalité une rivalité entre Ravenne, la capitale italienne de l’empire, et Rome, l’ancienne capitale qui devenait désormais le centre des dirigeants de l’Occident chrétien. La supériorité politique du nouveau centre du pouvoir séculier devait affronter une autorité ecclésiastique plus grande, détenue par les représentants de Saint-Pierre, qui cherchaient à avoir la primauté en titre sur toutes les églises.

Puis arrivent les Lombards qui s’installent durablement dans ce qui devient la Lombardie. Quand l’empire d’orient se retire définitivement d’Italie, les négociations et les batailles s'engagent pour faire tomber Ravenne du côté… des états du Pape ? des Lombards ? ou du nouvel empire franc qui s'est constitué pendant ce temps-là ?

Car c’est en effet Charlemagne lui-même qui se rend à Ravenne et embarque la statue de Théodoric pour son palais d’Aix-la-Chapelle.

Théodoric, ce mélange d’agressivité germanique et d’habileté politique byzantine, était un modèle étonnamment pertinent pour le roi franc si récemment élevé au rang d’empereur. Le roi des Goths incarnait l’adaptabilité des éléments les plus importants de la culture impériale romaine, que Charles désirait imposer dans sa renovatio imperii : une nécessaire christianisation de l’Empire, la loi romaine, une administration efficace et une instruction de haut niveau.

Aujourd’hui, bien qu’abondamment restaurées, les représentations de Justinien et Théodora constituent une sorte de modèle d’un comportement typiquement impérial. Il émane d’elles une majesté, un pouvoir confirmé par les insignes royaux et les vêtements des souverains orientaux, si différents des toges ou uniformes militaires des empereurs romains de l’Antiquité.


Outre l’histoire même de Ravenne, je suis intéressée par ce point de vue légèrement décalé sur la période. Point ici d’empire qui s’écroule. Le point de vue est majoritairement celui de Constantinople qui prend des décisions (comme l’iconoclasme) en fonction de ses intérêts (en l’occurrence, l’avancée des armées arabes et musulmanes) et qui inscrit Ravenne dans sa stratégie. Ce décentrement est salutaire. La période du IVe au VIIIe ne constitue pas seulement un entredeux ou une transition qui n’en finit pas, mais un moment de construction bâtimentaire, politique, théologique et législatif. 

Alors, c’est dense, mais ça se lit plutôt pas mal et c’est très intéressant. Évidemment, cela donne aussi envie de prendre le train et de partir loin, loin. C'est d'ailleurs pendant cette lecture que j'ai craqué et pris mes billets de train pour Venise (il faut bien commencer quelque part).

Si le calendrier avait été différent, j'aurais sans doute choisi ce livre pour le thème proposé par Cléanthe. Dans le cadre du challenge Escapades en Europe, il demande de lire, pour le dernier mois, c'est-à-dire en avril 2026, un livre qui représente l'Europe à nos yeux. Un livre d'histoire ça me semble bien, un livre ouvert tout à la fois sur la Méditerranée et sur Constantinople et la Mer Noire, qui fait intervenir les Goths, les Romains, les Grecs et les Francs, un livre qui donne envie de monter dans le train et de parcourir notre beau continent. Mais il faudra que je trouve autre chose.





jeudi 31 octobre 2024

Et maintenant, Mesdemoiselles, Messieurs, mettons de l’ordre dans tout cela.

 

Patrick Modiano, La Danseuse, 2023.

 

Le narrateur reconstitue ses souvenirs d’une danseuse, d’une femme dont on ne saura pas le nom, de son fils et de ceux qui gravitent autour d’elle, des danseurs, des gens qu’on a un peu de mal à situer. Et puis voilà. C’est léger comme une mélodie que l’on fredonne, cela a un charme gris mélancolique un peu violet.

À l’arrière-plan de la danseuse, il y a un monde un peu louche. Un homme qui doit partir à l’étranger, un autre qui a des affaires, des frères qui harcèlent et suivent les femmes, une maison à Saint-Leu-la-Forêt, mais le narrateur ne connaît pas tout cela, se contentant de bribes.

 

Et pourtant certains détails demeurent assez présents. Il faudrait en faire une liste. Mais il serait très difficile de suivre l’ordre chronologique. Le temps qui a brouillé les visages a gommé aussi les points de repère. Il reste quelques morceaux d’un puzzle, séparés les uns des autres pour toujours.

 

Nous suivons le boulevard Pereire, puis l’avenue de Villiers. L’air est tiède, presque comme en été, et pourtant il me semble bien que nous étions au mois de novembre. Et j’ai la certitude que les arbres n’avaient pas encore perdu leurs feuilles.

 

Mary Ellen Mark, Jerry Hill et Margaret Sell au spectacle de Danse
de l'hôtel Hilton Floride
1993

Modiano sur le blog :

Rue des boutiques obscures
Villa Triste

 

mardi 29 octobre 2024

Je suis ici parce que si je n’y étais pas, il n’y aurait pas de frontière.

 


 

Eduardo Fernando Varela, Roca pelada, parution originale 2023, traduit de l’espagnol par François Gaudry, édité en France par Métailié.

 

Un poste frontière perdu tout là-haut dans les montagnes, dans une cordillère de roches, inaccessible, où l’oxygène est rare. Le héros est le lieutenant Costa, un homme qui est en poste depuis sans doute trop longtemps, qui scrute le territoire à la jumelle, voit des rochers se déplacer et semble de moins en moins gérer son détachement.

Un roman où ce qui compte d’abord, c’est l’atmosphère, légèrement décalée et surréaliste, mais pas trop, juste ce qu’il faut de surréel pour que l’on se pose des questions.


Une partie de son esprit glissait comme une ombre entre les abîmes du sommeil, l’autre flottait vigilante dans le silence glacial qui régnait à l’aube sur l’altiplano. Une heure plus tard il sentit dans son dos un fugace tremblement de la cordillère qui parcourut son corps comme un frisson et l’air raréfié des hauteurs finit par le réveiller. Ces brefs séismes provenant de la chaîne des volcans n’étaient perceptibles que dans le silence immobile de la nuit, mais ils se prolongeaient subtilement comme une caresse invisible.


Les roches et les points cardinaux s’affolent et se déplacent. Les séismes font entendre leur grondement. La troupe de Costa est composée de « tropicaux », habitués des marécages et des moustiques, totalement inadaptés à ces confins, non pas des méridionaux, mais des « mésopotamiens ». Les sons remontent ou descendent selon la température. Des hommes attirent l’électricité ou risquent de se couvrir de mousse. Tout cela est-il réel ? Ou les sens sont-ils perturbés par l’usage des feuilles de coca ? Ou par la solitude ? Pendant des pages et des pages, Costa observe à la jumelle le baraquement d’en face, celui de l’ennemi, les différents sommets qui l’entourent, voit des choses ou ne voit rien. Difficile pour le lecteur de se faire une opinion. Serait-il dans un remake du Désert des tartares ? Que nenni. Alors que l’on croit qu’il ne se passera rien (oups ? 300 pages comme cela ?), tout s’emballe dans la montagne. Un nouveau commandant arrive en face, une rousse, des jeunes errent à la recherche d’un vieux sorcier, Costa fait des rêves historico-archéologiques, le train arrive et avec lui le monde extérieur, une puma met bas ses petits… Comme dans la Patagonie, les événements se succèdent et Costa, un temps complètement à la dérive, finit miraculeusement par trouver un sens à sa vie.


Courbet, Panorama des Alpes, 1876, Genève musée d'art et d'histoire de la ville



Une bonne lecture. J’avoue m’être un peu traînée au début, mais il faut dire que j’ai commencé le roman alors que j’étais totalement épuisée par le boulot et déprimée par le contexte français. Ensuite, je me suis plongée dedans, appréciant d’échapper au monde contemporain pour ce récit burlesque.

Les pays frontaliers ne sont jamais nommés, et si nous nous trouvons dans un contexte que l’on qualifiera de latino-américain, les points de côté ne sont pas rares et apportent une petite perturbation à l’ensemble, une fantaisie bien agréable.

L’absurdité administrative d’une frontière tracée à la peinture en pleine montagne s’ajoute à cet univers irréaliste. Les petits hommes en vert sont réduits à regarder passer les fourmis et les rapaces.

 

La ligne de démarcation entre les deux pays était comme un serpent affolé qui glissait et se tordait d’un côté à l’autre en gravissant les parties les plus hautes de la cordillère. Les deux pays avaient ainsi des limites à chaque point cardinal, à certains endroits on se trouvait à l’est du précédent et au suivant c’était l’inverse. La rose des vents n’était plus une certitude inamovible, elle devenait ici un œillet fantastique, une lierre qui grimpait anarchiquement sur les flancs des volcans.

 

De l'auteur j'ai également lu Patagonie route 203.

 

jeudi 1 août 2024

Au-delà de cette limite il faut que ton pas soit aussi léger qu’une aile de papillon.

 


Chloé Cruchaudet, Céleste, tome 2 Il est temps Monsieur Proust, 2023 aux éditions Soleil.

 

Souvenez-vous. Céleste raconte ses souvenirs, ses années auprès du Proust. On vient recueillir son témoignage comme autant de gouttes d’eau sacrée qui seraient capables de rendre la vie.

Mais Céleste est pleine de malice. Alors elle raconte. Les petites manies et les angoisses du grand homme. Comment elle lui était indispensable. Comment il était despotique. Mais comment elle réussissait à le manipuler (et à manipuler les recueilleurs de témoignages). C’est plein d’humour et de tendresse. Comme son illustre patron, Céleste a le goût des mots.


Il y a le bazar du Goncourt. Un joli hommage à Colette encore. J’aime beaucoup le duo que Céleste forme avec sa sœur Marie.

Il y a toujours ces jolis dessins, avec les aplats colorés et les silhouettes noires. 

Le joli récit de cette drôle de relation d’obéissance, de confiance, d’estime et d’amitié entre un écrivain et sa domestique, qui fut aussi en partie la gardienne de la mémoire, mais surtout la collaboratrice de la Recherche. Sans Céleste, pas de paperolles, le grand roman serait tout autre et plus court.




Billet sur le premier volume.

Participation à l'année proustienne de Claudia Lucia et Miriam.


Pour le blog, il est temps de prendre du repos. Pour moi, encore une semaine à attendre avant de partir. Il y aura ici un ou deux poèmes au mois d'août et reprise des programmes habituels fin août ou début septembre. À bientôt !


 

jeudi 13 juin 2024

Tout ce qui se passe dans ce roman, à un moment donné de ma vie, je l’ai ressenti. Tout.

 


Laure Murat, Proust, roman familial, 2023, Robert Laffont.

 

On l’a beaucoup vu, celui-là.

Laure Murat raconte tout à la fois sa famille, vue par le miroir déformant de La Recherche du temps perdu, et le travail de Proust, vu à travers son observation de sa propre famille. Famille de la noblesse, à la fois noblesse d’Empire et noblesse féodale, riche, enfermée dans ses carcans sociaux et mentaux.

200 pages complexes, faites d’aller et retour entre les souvenirs d’enfance de la narratrice, sa compréhension plus tardive et les extraits de l’œuvre de Proust.


Toute mon adolescence, j’ai entendu parler des personnages de la Recherche, persuadée qu’ils étaient des oncles ou des cousines que je n’avais pas encore rencontrés, dont on rapportait les bons mots exactement comme on citait les saillies dans les dîners en ville de personnes réelles desquelles il m’était impossible de les distinguer. Les répliques de Charlus, les vacheries de la duchesse de Guermantes se confondaient avec les boutades les plus piquantes de la famille, sans solution de continuité entre fiction et réalité.


L’accent est mis sur le langage, les mots que l’on prononce et ceux que l’on tait, leur prononciation, le sens qu’on leur donne. La noblesse repose sur un nuage de mots destinés à embrouiller le quidam. Il est question des bons mots d’Oriane de Guermantes comme de ceux d’une cousine et de l’entrecroisement infini entre fiction et réalité. Il est aussi question d’aveuglément : si l’on peut être très fier d’avoir une grand-tante ayant servi de modèle à une duchesse de la Recherche et à un des monuments de la littérature française, il suffit de ne pas le lire pour oublier que le roman propose une critique féroce des nobles et de la mondanité.


D’une part, un effet de réel dans la fiction (que Saint-Loup soit l’ami du « vrai » duc d’Uzès prouvait son authenticité au-delà de son existence de papier) et, d’autre part, une fictionnalisation des noms de (ma) famille réels (que le duc d’Uzès soit intégré à un univers fictif lui donnait de facto l’aura d’un personnage de roman).


Au centre du livre se tient un chapitre sur la mère (de Laure Murat).

Est-ce ensuite que le livre bascule vers ce que plusieurs lecteurs appellent « la seconde partie » et disent avoir moins apprécié ?

Murat y aborde d’abord l’homosexualité (la sienne), l’homophobie virulente (celle de sa famille) et ces deux thèmes dans La Recherche. J’ai trouvé ses réflexions très intéressantes parce que le traitement que Proust réserve à l’homosexualité dans son livre m’a toujours laissée sceptique et paru très conservatrice. Mais il met l’homosexualité au cœur de ses personnages, rendant majoritaire un fait minoritaire, et il s’en sert pour décortiquer les hypocrisies et les mensonges, les tensions intérieures et les dissimulations de la société. 


En dévoilant les arcanes du milieu où j’étais née, Proust donnait (enfin) corps et relief à tout ce qui m’entourait et dont je n’avais eu jusque-là qu’une perception floue, indécise. Sa mise au point me rendait la vue sur l’intégralité du paysage, ses prises de distance et ses mises en perspective me donnaient l’impression d’être un astronaute lancé en orbite qui voit la Terre se détacher, autonome, dans l’espace intersidéral et en sera changé à jamais.


Parce qu'il est question d'un portrait de Boldini dans le livre :
Boldini, Portrait du comte Robert de Montesquiou, 1897 Orsay


Murat parle enfin davantage du projet proustien, de cette phrase fluide et mouvante qui rapproche les contraires et qui s’inscrit à l’exact opposé de cette société figée. Elle cite Le Lambeau et Joseph Czapski. Ces chapitres parlent peut-être moins à celles et ceux qui n’ont pas lu La Recherche du temps perdu.

 

Page après page, la Recherche agissait comme une prise de conscience émancipatrice. Cette esthétique de la mobilité, destinée à découvrir le moi des profondeurs, est au fondement de l’analyse proustienne de « cette âme humaine dont une des lois, fortifiée par les afflux inopinés de souvenirs différents, est l’intermittence. » Contre l’histoire étale et monolithique, contre l’univocité des raisonnements, Proust proposait une géologie vivante de la tectonique des plaques et des élans telluriques.

 

Je n’ai guère envie de relire La Recherche pour la quatrième fois, mais je me laisserais bien tenter par Le Temps retrouvé, le volume le moins romanesque de l’ensemble, que j’apprécie moins. Ce serait l'occasion.

 

Merci Estelle pour la lecture.

Deuxième participation au défi autour de Proust lancé par Claudia Lucia et Miriam.




jeudi 30 mai 2024

Quand je rentre chez moi les poings intacts, au terme d’une journée paisible, je m’estime satisfait.

 


Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Blacksad. Alors, tout tombe (une aventure en deux tomes), 2021 et 2023, édité chez Dargaud. Lettrage : Fred.

 

C’est la dernière aventure du détective privé au grand imperméable et à tête de chat. Dans une grande ville ressemblant à New York, Solomon un faucon joue à l’évergète et fait construire un pont gigantesque qui immortalisera son nom. Mais le Festival Shakespeare, mené par de grandes comédiennes, ne l’entend pas de cette oreille.

Beaucoup de personnages, touchants, machiavéliques, sympathiques, tragiques ou maladroits. Des clins d’œil à des choses connues : un bar d’Edward Hopper, un faucon maltais, les pièces de Shakespeare bien sûr, mais aussi le musée des Cloisters… Je note le personnage de Weekly, le renard, journaliste dans une revue à sensation, dont le nom n’est pas sans faire écho au photographe Weegee.

J’ai adoré me plonger dans cette aventure. J’apprécie la façon dont sont représentés les animaux, à la fois bien reconnaissables, avec une réelle expressivité et une identification facile.

Les planches sont magnifiques. Et les scènes d’action sont très réussies.

Le billet de Karine.


 


Il est dommage que les rôles féminins (du moins pour certaines) ne bénéficient pas toujours du même traitement graphique. Elles sont souvent trop féminisées (pourquoi ces nez ? et ces cheveux surtout ?) au lieu d’être animalisées à l’égal des mecs. Je le regrette, mais cela ne me dérange pas vraiment, car c’est cohérent avec l’esthétique polar des années 50.





 

Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Blacksad. Arctic-Nation, 2003, Dargaud. Lettrage : Ségolène Ferté.

 

Blacksad est engagé pour retrouver une petite fille qui a disparu, dans un contexte de violent conflit entre des espèces blanches et aisées (ours, renards, chiens, phoques…) et des espèces noires (les mêmes…) plus pauvres.

C’est un album que j’aime bien parce qu’il est très émouvant, entre la pie qui rêve d’aller à Vegas (faut lire jusqu’à la toute dernière page), entre ces enfants qui font une bataille de boules de neige, et ces racistes, qui sont comme tous les racistes du monde. 



J’aime aussi que ces aventures soient très riches. Il est toujours utile de relire l’album une seconde fois pour être attentif au moindre détail, au personnage situé à l’arrière-plan, à une inscription sur un mur, à un vêtement qui traîne. Il y a de la matière !

 




Comme vous le voyez, on peut le lire dans le désordre… d’abord le 5, puis le 1 (Quelque part entre les ombres), puis le 6, puis le 2… et il m’en reste encore !


Quatrième et dernière participation au mois espagnol de Sharon.




mardi 16 avril 2024

Journal historique de ce qui s'est passé dans la ville de Marseille et son terroir à l'occasion de la peste depuis le mois de mai 1720 jusqu'en 1723.

 


Frédéric Jacquin, Marseille malade de la peste 1720-1723, 2023 aux PUF.

 

L’histoire est connue. Encore que.

Jacquin publie ici deux textes qui ont été rédigés a posteriori par deux contemporains des événements, le religieux Paul Giraud et le négociant Pierre-Honoré Roux. Leur lecture est saisissante. Si l’on trouve ici les morceaux connus, la lecture de la chronique jour par jour est éprouvante (oui, on peut mal dormir). Je note, parmi les originalités de ces récits, tout d’abord la chronologie puisque nos auteurs traitent également de la rechute de la peste en 1722 et vont jusqu’à sa fin déclarée en 1723, et la géographie ensuite, puisque tous deux parlent de la façon dont l’épidémie se répand dans ce qui est alors le « terroir » (aujourd’hui, les quartiers excentrés de Marseille) et dans la Provence, sans se cantonner aux rues jonchées de cadavres.


Le 26 juillet 1720.

Ils supprimèrent la procession de la Ste Vierge du Carmel, appréhendant que des gens pestiférés ne se jetassent dans la foule. Il ne s’agissait donc plus que d’ouvrir les yeux au peuple, mais on ne jugea jamais à propos de publier la peste et de dire, ouvertement : sauve qui pourra. Ce trop grand ménagement fut dans la suite très pernicieux et causa la perte d’un nombre infini de personnes.


Les deux textes mettent l’accent sur les efforts ininterrompus des échevins (alors que tous les « gentilshommes » se sont rapidement enfouis) (et que certains ordres religieux se sont soigneusement enfermés) (mais pas tous) pour rassembler les cadavres, ouvrir des hôpitaux, approvisionner la ville qui a presque été autant menacée par la famine que par la maladie, faire régner un semblant d’ordre public, alors même que toute l’administration était soit morte soit enfuie (tout comme les commerçants).


Le 28 juillet 1720.

Les uns l’appelaient peste, les autres lui donnaient un autre nom. Cette variété d’opinions suspendait toujours plus les esprits entre la crainte et l’espérance, à mesure que toutes les affaires cessaient, que le commerce s’interdisait d’un jour à l’autre. On ne s’entretenait plus que de la maladie. Toutes les conversations ne roulaient que là-dessus. C’était la gazette du temps. Chacun était attentif à tout ce qui se passait. Au bout du compte, on s’étourdissait et on ne savait à quoi s’en tenir.


Je note un fort effet de lecture. S’il n’y avait pas eu la pandémie de covid-19, nous lirions la plupart de ces pages en nous disant : « Oh la la, ces gens du XVIIIe, ils ne sont pas rationnels, pas organisés, pas efficaces, etc. » Sauf que nous avons vécu ces semaines de février 2020 où l’Italie était cruellement touchée par la maladie et où nous l’avons regardée, en attendant que les morts envahissent les morgues et où les hôpitaux débordent pour réagir plus intelligemment qu’en fermant la frontière, nous avons vécu ces décisions arbitraires et autoritaires (en 1720 aussi, la maladie a permis au pouvoir central de mettre en place des pouvoirs de police exceptionnels), ces discussions absconses pour savoir si une librairie était plus essentielle qu’un fleuriste (et si l’on avait suivi le représentant du Régent et du Roi à Marseille, je crois qu’on aurait interdit toutes les messes), nous avons vécu la difficile décontamination. Il y a beaucoup de choses qui n’ont pas tellement changé.

C’est un exemple concret où les conditions de lecture ont un impact direct sur la compréhension d’un texte et sur l’appréhension d’un témoignage. Un cas intéressant pour les historiens.


Le 31 juillet 1720.

Le même jour, la chambre des vacations du Parlement d’Aix fit arrêt, déclara la ville de Marseille suspecte, défendit sous peine de la vie à tous ses habitants de passer au-delà des limites de leur terroir et à tous ses habitants de passer au-delà des limites de leur terroir et à tous les habitants des villes, bourgs, villages et autres lieux de Provence d’y venir et de communiquer avec eux sous quel prétexte que ce fut.


Il y a le récit des quartiers bouclés, des interdictions de circuler, des distributions de nourriture, la lenteur de la prise de conscience initiale, les étrangers bloqués sans pouvoir rentrer chez eux, la ville coupée du monde pendant des mois, les curés qui disent la messe sur le parvis des églises, le silence de la ville quand tout s’arrête (les cloches, le commerce, les navires, les métiers), le retour des blanchisseuses après le pic des morts, le chômage.

C’est loin de se lire comme un roman, mais c’est instructif.

 

Le 25 (août), il ne fut plus question de dissimuler et de s’étourdir sur la nature du mal. Les esprits forts furent consternés comme les plus faibles. La terreur et l’épouvante saisirent tout le monde ; ce n’était plus que des jours deuil, de larmes, de tristesse et d’angoisse. Ces jours d’ennui et de l’alarmes étaient toujours trop longues et les nuits ne portaient que l’horreur et la crainte. On ne pouvait plus enlever journellement les cadavres parce que la plupart des corbeaux (noms des gens qui enlèvent les corps) étaient morts ou mourants.

 

Le 29 (août), quel qu’effort que l’on ait fait le jour précédent pour enlever tous les corps morts qui s’étaient trouvés dans les rues, il en était resté un grand nombre dans les maisons. Il mourut plus de mille personnes pendant la nuit. À la pointe du jour, toutes les rues en furent couvertes. (…) Les vapeurs malignes qui sortaient des maisons où il y avait des cadavres pourris, celles qui s’élevaient de toutes les rues pleines de matelas, de couvertures, de linges, de haillons et toute sorte d’ordures qui croupissaient depuis quelque temps, l’odeur puante et cadavéreuse des morts et des malades qui remplissaient le pavé, donné lieu d’appréhender que l’air même ne devint contagieux.

Proclamation à l'occasion de la Saint-Roch, août 1720.
 

Le 15 janvier 1721.

Comme chaque jour était marqué de quelque nouvelle ordonnance, il y avait presque autant de variation dans le gouvernement que dans la maladie.

(ça on connaît)

 

Quoique les ouvriers fussent déjà en grand nombre, ils changeaient pourtant les habitants, ils se faisaient surpayer. Les maçons gagnaient un écu par jour, les manœuvres vingt-cinq sols. Les paysans en gagnaient tout autant à bêcher la terre. La cherté étonnante de toutes les denrées et de toute sorte de marchandise causait en partie ce dérangement.

Fin du journal de la peste.

 

À l'occasion d'une exposition d'archives et de peintures, j'ai commis un grand article sur le sujet.

Jeudi il sera encore question de la peste.



 

jeudi 4 avril 2024

Lorsque la chouette hulule, nous sortons sous la lune.

 


Stanislas Moussé, Pleine lune, 2023, Le Tripode.

 

Dans une forêt mystérieuse, des bandits libèrent l’un des leurs, un grand monstre qui détruit tout ce qu’il a sous la main. Les troupes du roi (un roi sanguinaire) se lancent à leur poursuite et donnent l’assaut à l’auberge où ils sont réfugiés. Mais une servante et une créature de la forêt changeront la donne.



Ou alors c’est un monde en noir et blanc, de tout petits motifs décoratifs élégants, sans qu’aucune parole ne soit échangée, parce que seuls les dessins font vivre l’histoire. Il y a moins de violence morbide que dans le précédent volume et moins de fascination pour le sang. C’est un monde poétique et effrayant, avec plus d’humour que dans les autres volumes du même auteur. Ici, quand on entend une mouche voler, la mouche traverse la page. Et quand l’héroïne est perdue, un lièvre au regard torve la guide. Alors j’ai bien aimé.



Certains traits me semblent plus proches du dessin animé (poursuites, bagarres). Le ton est plus léger. L’auteur semble plus à l’aise avec son dessin et c’est une évolution qui fait plaisir.




Stanislas Moussé sur le blog :