La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 18 septembre 2025

Vous ne cesserez d'y revenir même si vous ignorez pourquoi.

 

Kapka Kassabova, Lisière, parution originale 2017, traduit de l'anglais par Morgane Saysana, édité en France par Marchialy et J'ai Lu.

Le point de départ est une enfance en Bulgarie, pendant la Guerre froide, sur les plages de la mer Noire, à deux pas de la frontière avec la Turquie et le monde libre. Depuis, l'autrice est partie et vit désormais en Écosse, mais elle décide de revenir arpenter cette frontière, cette ligne de forêts et de montagnes qui sépare la Bulgarie de la Turquie et de la Grèce. Exploration historique, au gré des empires et des renversements de l'histoire, mais surtout exploration humaine à la rencontre de ceux qui vivent là.

La Turquie était située sur le même rivage de la mer Noire, mais de l'autre côté de la frontière, et mieux valait éviter tout ce qui avait trait au mot « frontière », granitza en bulgare – sa sonorité même était acérée, comme le « gra-gra » des goélands –, même moi je le savais. Par exemple, quand on partait à l'étranger, on disait qu'on allait « au-delà de la frontière », ce qui revenait à dire « au-delà du raisonnable », à un endroit dont on ne reviendrait pas.

Une histoire qui nous est majoritairement peu connue. À l'aube des temps, on trouve les Thraces, peuple au sujet duquel l'archéologie et la légende se mélangent. Ensuite, on a les avancées et les reculs de l'empire ottoman et de ses différents voisins. Puis ce sont les déplacements de population (chasser les musulmans, ou les turcophones, ou les slavophones ou les hellénophones...), les conversions forcées, les changements de nom imposés... J'avoue que je me perds dans ces allers-retours qui semblent incessants d'un côté ou de l'autre de la frontière, recherche de bouc-émissaires, rejet de tout ce qui ne s'insère pas dans un quelconque récit national. Ce sont tous ceux qui tentèrent de fuir le bloc soviétique en imaginant que la forêt était moins gardée. Aujourd'hui, ce sont les réfugiés venus de Syrie qui essaient d'entrer dans la forteresse européenne. Beaucoup de morts et de souffrances.

Telle était l'histoire des Pomaques des Rhodopes : ceux qui étaient partis avaient dû troquer une montagne pour une autre ; ceux qui étaient restés avaient dû troquer un nom pour un autre. Nevzat portait tout cela sur son visage.

J'ai apprécié cette exploration, parce que la narratrice se perd, hésite, a peur, revient en arrière... Elle parvient à camper une forêt lointaine, habitée par les ours et les loups, créatures plus pacifiques que la population de gardes, soldats, contrebandiers, encore que certains d'entre eux soient plus paumés et traumatisés que les bêtes à quatre pattes.

Il y a l'existence de rituels et de pratiques religieuses anciennes, des sources, des mots turcs, bulgares, grecs, serbo-croates, des chasseurs de trésor. Il y a l'évocation du régime de surveillance fou de la Bulgarie soviétique, avec ses centaines de personnes tuées parce qu'elles essayaient de fuir.

Ernst, Épiphanie, 1940 (camp des Milles), Collection privée


Les Bulgares et les Grecs circulent désormais de part et d'autre des frontières – il est plus compliqué pour les Turcs d'obtenir un passeport.

Cette forêt est un endroit souvent envoûtant, sauvage, mais où la sauvagerie est du côté des barbelés et des bureaucrates.

La nuit, les chacals venaient hurler à la lisière du village et les chiens leur répondaient, créant une symphonie infernale. Incapable de trouver le sommeil, je m'asseyais sur le balcon pour suivre des yeux ceux, jaunes, qui rôdaient à l'orée de la forêt. Des frelons gros comme des moineaux envahissaient la maison et je les écrabouillais à coups de livres russes cartonnés piochés sur les étagères, car une piqûre de frelon peut, dit-on, être mortelle. Guerre et Paix se révéla être l'arme idéale.

En fait, la moitié des fidèles présents lors de cette messe de Pâques, debout à écouter patiemment le père Alexander et Maria réciter les litanies sibyllines et mélancoliques propres à l'orthodoxie orientale, étaient musulmans.

L'autre moitié était un agrégat de chrétiens fort éclectique : un grand groupe de Grecs en visite dans le coin qui se joignaient sporadiquement aux psalmodies quand la verve du père Alexander les transportait. « Le Christ est ressuscité ! » entonnait-il en vieux bulgare. « Oui, il est ressuscité », répondaient-ils en grec d'une seule et même voix flûtée.

L'avis de Marilire ; de Miriam ; d'Alexandra.

Maintenant je vais pouvoir me ruer sur les autres livres de Kassabova, repérés depuis longtemps !

Cette lecture bulgare constitue ma participation à la rentrée à l'Est de Sacha.

Initialement, j'avais aussi prévu de l'inscrire dans les escapades européennes de Cléanthe, même si la Mer noire est finalement peu présente, mais Ovide est passé devant. Mais peut-être qu'il voudra quand même l'accepter ?








mardi 23 avril 2024

Son baiser me pique le cœur, et comme le miel nouveau il fait perdre la tête.

 


Longus, Daphnis et Chloé, parution originale entre le milieu du IIe et le milieu du IIIe siècle, traduit du grec par Romain Brethes.

 

Au début de l’histoire, un berger trouve un bébé allaité par une chèvre et décide de l’élever comme son fils, Daphnis. Et un autre berger trouve une bébé allaitée par une brebis et décide de l’élever comme sa fille, Chloé. C’est l’histoire de Daphnis et Chloé.

(Je peux vous dire qu’on n’a pas attendu le XIXe siècle pour relever le défi du roman sur rien, car ces deux-là s’aiment au début et à la fin et rien ne les sépare.)

Ils sont purs et innocents (contrairement au lecteur) et ils ignorent tout de l’Amour (contrairement à…), qu’il s’agisse du sentiment, car même s’ils éprouvent un attachement plus fort chaque jour l’un pour l’autre, ils n’ont lu aucun roman ou poésie élégiaque (contrairement à la lectrice), encore que Daphnis maîtrise bien les récits mythologiques, ou qu’il s’agisse du volet physique de l’affaire (contrairement à qui vous savez), car, à l'inverse de ce que l’on peut penser, l’exemple des chèvres et des boucs n’est pas totalement probant.


Chloé n’attendit pas davantage. Elle avait été séduite par ce compliment, certes, mais elle désirait embrasser Daphnis depuis si longtemps qu’elle bondit pour lui donner un baiser – un baiser de novice, un baiser sans artifice, mais tout à fait suffisant pour enflammer une âme. (…) Daphnis, lui, semblait avoir reçu une morsure plutôt qu’un baiser, et il offrit très vite un visage morose : il frissonnait souvent, essayait de réfréner son cœur qui s’emballait, et ne voulait pas regarder Chloré, car lorsqu’il la regardait, il rougissait.


Tout l’enjeu du roman consiste donc à raconter comment Daphnis et Chloé qui s’aiment depuis toujours sans le savoir réussiront à découvrir l’Amour. Le second enjeu repose entièrement sur le décalage entre nos héros et le lecteur, qui est invité à sourire malicieusement devant leur ignorance et à aimer ces êtres si innocents. Rien n’empêche le lecteur de rêver également à un supposé paradis perdu et à une ignorance qui a l'air si douce et aimable.

Vous me direz que tout cela est bien mince et vous vous tromperez lourdement. Le roman se lit avec grand plaisir, car, malgré tout, les rebondissements ne manquent pas. Des pirates et des imbéciles montrent quand même leur bout de nez. Toutefois, le grand rôle est tenu par les chèvres et les brebis (et aussi les vaches) – c’est pastoral, vous dit-on – ainsi que par la syrinx, c’est-à-dire la flûte de Pan dont le son résonne à toutes les pages.

 

On aurait dit une symphonie de flûtes qui jouaient de concert, tant la syrinx résonnait. Peu à peu, il joua avec moins d’ardeur et souffla une mélodie plus douce. Philétas déployait là toutes les facettes de la musique pastorale, en jouant l’air qui convenait à un troupeau de bœufs, celui qui entraînait un troupeau de chèvres, celui qui faisait les délices d’un troupeau de moutons. L’air était doux pour les moutons, prononcé pour les bœufs, perçant pour les chèvres. Et un mot, une seule syrinx imitait là toutes les syrinx qui existaient.


Pan, marbre, 2e siècle ap. J-C, Musée du Capitole




Ce roman fait partie de l’énorme gros volume de Romans grecs et latins édité par les Belles Lettres. J’ai déjà lu :

Callirhoé de Chariton dont je garde un bon souvenir, de roman romanesque d’aventure et d’amour.

Les Éphésiaques de Xénophon d’Éphèse, oubliable à mon avis.

Le Satiricon de Pétrone, mais oui, un classique à lire.

Leucippé et Clitophon ( ???) d’Achille Tatius dont je n’ai aucun souvenir. Et d'ailleurs je n'ai même pas rédigé de billet.

L'Âne d'or d'Apulée : un chef d'oeuvre


Et il me reste encore un roman ! Affaire à suivre.



 


 


 


jeudi 9 avril 2020

Ces événements n’eurent jamais lieu, mais ils existent toujours.

Anne-Marie Lecoq, Le Bouclier d’Achille, 2010, Gallimard.

Une envie d’Antiquité grecque et de me replonger dans ce très beau livre d’histoire.
Au commencement, il y a la longue, très longue, invraisemblable description du bouclier d’Achille dans L’Iliade. Bouclier où le forgeron, Héphaïstos, rassemble une ville en guerre, une ville en paix, des moissons, l’Océan, la lune, une danse et encore beaucoup d’autres choses. Et depuis, tout le monde se demande bien ce que cette description fait là, au milieu d’un récit de guerre.

Il est essentiellement produit par le caractère énigmatique de l’objet forgé par Héphaïstos, énigme qui s’épaissit au fur et à mesure de la fabrication et que rien, jusqu’à la fin du poème, ne permettra de résoudre. D’abord, il s’agit évidemment de quelque chose de plus qu’un simple bouclier, si extraordinaire soit-il : c’est une image du monde. (…) Ensuite, les habitants de ce monde, hommes et bêtes, sont présents, et leur image est donnée comme vivante. Et pour expliquer ces deux traits remarquables : Le bouclier représente le monde et ce monde est vivant, nous ne disposons d’aucun élément.

Lecoq consacre une première partie à la façon dont les poètes se sont intéressés à ce morceau de bravoure. Ici Homère est comparé à Virgile et il est notamment question de la querelle des Anciens et des Modernes, et plus généralement de la place d’Homère dans les belles-lettres.
Une deuxième partie nous présente les tentatives pour essayer de savoir à quoi ressemblait ce fameux bouclier et les essais de reconstitution. Nous abordons une série de querelles archéologiques : qui a inventé la sculpture ? Et la peinture ? Quel était l’état de la métallurgie à l’époque d’Homère ? D’ailleurs, c’est quand Homère ? Et que sont ces temps primitifs ? Nous remontons aux origines. Bien sûr, nous croisons Winckelmann et les grands chantiers de fouilles archéologiques en Grèce au XIXe siècle.
Puis, nous passons aux interrogations sur ce qu’a voulu faire Homère et aux différentes interprétations possibles. Car ce bouclier est avant tout un objet poétique ! Il y a ici de très belles pages écrites par ceux qui ont rêvé l’épopée homérique à l’aune de leur expérience et de leur vie. Le bouclier serait un monument à la paix, à la douceur de la vie quotidienne, à la fragilité de la vie… mais pourquoi le confier à Achille ?
Enfin, Lecoq en vient au créateur du bouclier, non pas Homère, mais Héphaïstos. Elle développe les différentes facettes de ce personnage : forgeron, sorcier, voyant, capable d’insuffler la vie à un objet, mais aussi de lier la vie dans un piège… Héphaïstos est aussi le fabricant de Pandora et d’autres objets vivants, le possible ancêtre de Dédale… un dieu aux pouvoirs étendus. 
Lecoq conclut en revenant à sa spécialité, l’histoire de l’art : le bouclier d’Achille dans la définition de l’artiste à partir de la Renaissance et l’artiste vu comme un magicien.
Je suis toujours aussi enthousiaste à l’égard de ce livre, qui traite aussi bien d’archéologie, d’histoire, d’histoire de l’art, de poésie, d’histoire des idées, d’anthropologie, qui parcourt quelques siècles et nous propose les réflexions de plusieurs auteurs, tous très intéressants. Lecoq livre l'histoire des différentes hypothèses et interprétations, en toute honnêteté, sans imposer une lecture unique. À la fin du livre, nous avons envie de retenir ensemble tous ces hommes de lettres et ces artistes, aux idées si stimulantes. Parler de L'Iliade, c'est parler d'une vision du monde. Je trouve le livre très bien écrit, simplement, mais avec une certaine grandeur. En plus, il donne envie d’archéologie antique ! 
Ça donnerait presque envie de relire L’Iliade.
Hypothèse de reconstitution 1715 par Vleughels et Boivin. Image Wikipedia.

Voici donc le bouclier d’Achille : un ultime talisman procuré au héros pour tenter d’infléchir l’inflexible Destin qui le voue à une mort prochaine, un rempart fait de la vie même, substance introduite dans des corps de métal et d’or incorruptible et retenue par un dieu sorcier dans un cercle magique.
L’effet est immédiat et quasi électrique : tandis que ses compagnons sont saisis d’une terreur sacrée,
Achille aussitôt
Sentit le courroux submerger son cœur et dans ses yeux
Une lueur terrible, pareille à la flamme, s’alluma sous ses paupières…

C’est ce livre qui m’a donné envie de lire le grand poète W. H. Auden, lui qui a proposé un bouclier comme un monde stérile et vide, ravagé par la guerre.

Mon premier billet qui cite longuement Auden. 
Une autrice.

jeudi 2 avril 2020

Moitié Apollon, moitié samouraï, moitié Vénus, moitié geisha.

Michael Lucken, Le Japon grec, 2019, Gallimard.

Le titre vous étonne ? Ce livre d’histoire se propose de suivre la pénétration de la culture grecque antique dans la culture japonaise. Philosophie, littérature, théorie politique… les Japonais se sont emparés de la Grèce antique sous toute ses formes.
Un livre un peu ardu, mais très stimulant.

Accepter que la Grèce occupe une place significative au sein du patrimoine culturel des Japonais suppose, en effet, de se dessaisir de quelque chose – de lutter contre un sentiment de propriété, de déplier l’histoire des Renaissances européennes, de relativiser les filiations ethniques et linguistiques, d’interroger la nature même de l’Occident.

Tout d’abord le point de départ consiste à remettre à sa place l’idée que la Grèce antique serait naturellement un truc d’Occidental et qu’il serait donc étrange que des Japonais s’inscrivent dans la suite de Platon. En réalité, est-ce plus étrange pour eux que pour nous ? Lucken retrace la découverte de la Grèce par le Japon, d’abord dans les livres des missionnaires et des jésuites, puis en autonomie progressive. Il souligne bien que ce travail pourrait être mené dans d’autres terres non occidentales : le continent africain, la Chine, l’Inde, etc. En l’occurrence, le Japon est à la fois un pays d’Asie, qui a été occupé par l’Occident, mais qui a été colonisateur en Asie, complexe d’infériorité et complexe de supériorité se mélangent pleinement. De plus, la Chine tient un rôle ambigu pour le Japon : berceau des origines de nombreux pans de la culture, mais rival, ennemi, colonisé… Dans ce cadre, il peut être intéressant de s’appuyer sur un autre berceau de la civilisation, surtout quand cela permet de se poser face aux Occidentaux. Et pour remettre à leur place les Européens quoi de mieux que de se poser en héritier de la philosophie grecque ? Il est beaucoup question de la façon dont les Japonais se pensent, dans le temps et dans l’histoire, en tant que peuple et en tant que pays. Lucken couvre le XIXe et le XXe siècle avec beaucoup de précision, suivant les écoles de pensées et les filiations, la construction d’un imaginaire, les traductions des auteurs antiques en japonais, l’invention de nouveaux termes à l’étymologie à la fois japonaise et grecque, la relation entre cette appropriation de l’antiquité grecque et le nationalisme.
L’auteur s’appuie beaucoup sur la philosophie, ce qui, comme chacun sait, n’est pas ma tasse de thé, mais il est aussi question d’architecture ancienne et contemporaine, de beaux-arts, de littérature, de cinéma… Quelques illustrations auraient été bienvenues. Tout cela est très stimulant et propose de nouvelles perspectives de réflexion.
 
Crète, Oenochoé, 1500 avJC, Vieille Charité
Les dieux y apparaissaient en outre davantage comme l’expression des forces de la nature que comme un panthéon céleste, et l’influence asiatique sur l’essor d’Athènes était soulignée à plusieurs reprises. L’image de la Grèce au musée national de Tokyo n’est assurément pas la même qu’au Louvre, mais elle n’est pas moins juste, elle correspond simplement à une autre perspective et à une histoire propre.

La Grèce vue du Japon est plus asiatique qu’européenne, dionysiaque qu’apollinienne, polythéiste que chrétienne, archipélagique que continentale. Non seulement elle se démarque des tropes occidentaux, mais encore elle possède sa propre cohérence.

Le livre invite à découvrir aussi bien la culture japonaise que la culture de la Grèce antique et on croise des noms familiers : Mishima, Haruki Murakami, Les Chevaliers du Zodiaque, Miyazaki et d’autres. Même si je résume extrêmement mal les enjeux du livre, j’ai beaucoup apprécié.
Merci Estelle pour la lecture !

Point confinement : j'ai beaucoup de mal à me concentrer sur de la fiction. Je me traîne sur George Eliot, que j'aime pourtant beaucoup. Les livres d'histoire bien ardus parviennent mieux à me capter. On verra si je vous en parle.

mardi 12 décembre 2017

L’espoir était bon, mais l’âne l’a mangé.

Alexandre Papadiamantis, La Fille de Bohême, traduit du grec par Karine Coressis, parution originale 1884 en feuilleton, édité en France chez Actes Sud.

Un beau roman.
Dans un prologue il est question d’une grotte où l’on a découvert des statues antiques. Dans le premier chapitre on voit un bandit sauver une petite fille de la mort. Ensuite le roman démarre. On est en 1453, en Laconie, les temps sont troubles : les Turcs assiègent Constantinople qui ne va pas tarder à tomber et le pape répugne à secourir ces chrétiens pas catholiques. Aïma, une jeune fille, élevée au milieu d’une famille de bohémiens, se retrouve bientôt obligée de fuir des individus qui la pourchassent…

Jamais je ne me suis reposé sous le soleil, car j’en suivais toujours la course. Les astres brillaient au ciel ; mes yeux restaient ouverts sur la terre. Les vents soufflaient des quatre points cardinaux ; je courais avec eux. Les nuages étaient gros d’averses ; je ne cherchais point d’abri. La neige était épaisse sur les montagnes ; je n’allumais pas de feu. La foudre menaçait dans l’éther ; ses flammes ne m’arrêtaient pas. Les hivers enveloppaient la terre d’un manteau de glace ; je ne réchauffais pas mes doigts. Les narcisses fleurissaient dans les prés ; je ne respirais pas leur parfum.

C’est un excellent roman ! Un peu saga, un peu roman d’aventure, un peu philosophicotruc, c’est vraiment bien. Les personnages sont variés : un couvent de nonnes, un jardinier retors, la famille de bohémiens, des moines philosophes ou se croyant tels, des bandits et un chien nommé Homo. Chacun de ces personnages secondaires a d’ailleurs son moment, comme au théâtre, pour déployer toute sa personnalité. Encore une fois le succès est assuré par le narrateur. Il nous décrit un paysage idyllique, fait de soleil, de mer et de romarin, tout en précisant que les personnages ont d’autres préoccupations. Il nous donne la clé du complot, ou même deux ou trois, en indiquant que cela n’a aucune importance. Et il a raison : ce qui compte est bien cette exploration de la Grèce rurale et pauvre, en proie aux rumeurs et aux présages, qui chemine de village en village. Et cette histoire qui commence dans une forge de bohémiens et dans un petit bar isolé. La sorcellerie, les mythes, les légendent ne sont pas très éloignés.
Les ruines de la Grèce (non mais ce sont des plâtres - Villa Médicis) M&M

La langue est un peu précieuse, mais sans excès, et élégante. Il y a enfin beaucoup d’humour et d’ironie de la part du narrateur qui met en scène des dialogues improbables, où rien n’est dit, où les personnages ne s’entendent pas.

Ne te laisse point chatouiller par l’aiguillon de la chair, car tu sombrerais aussitôt dans le péché. La fantaisie engendre le désir et le désir l’expérience du péché accompli. Or les sortes de péchés sont nombreuses et se subdivisent en des catégories variées. Coquetteries licencieuses, œillades, ondulations lubriques, souffles brûlants, soupirs, frôlements, pétrissages, baisers ardents, pincements, embrassements, frottements, étreintes, ébats, succions, titillations tactiles et glottinages, tribadismes, turpitudes selon la nature, turpitudes contre nature, incestes, chevauchées bestiales, et j’en passe.


mercredi 11 octobre 2017

Coupables d’unir orient et occident en un chant hypnotique.

David Prudhomme, Rébétiko, 2010, Futuropolis.

Le rébétiko, c’est cette musique grecque, un peu orientale, un peu hypnotique, où le danseur tourne sur lui-même. Elle s’est développée dans des quartiers pas très famés, jouée par des fumeurs de haschich, et porte en elle l’Orient et les bas-fonds. Le dictateur qui s’empara du pouvoir à Athènes en 1936 s’en est pris à tout cela. C’est ce dont parle cet album.
Nous suivons 24 heures dans la vie d’un groupe de musiciens. L’un sort de prison, les autres se font courser par la police, ils boivent et ils fument, ils jouent et ils dansent, ils s’enfuient.


À ma première lecture, j’ai eu un peu de mal à différencier les différents musiciens, mais il faut se laisser porter par l’atmosphère. Pas facile de dessiner la musique, mais Prudhomme y est parvenu, je trouve que c’est tout à fait réussi. Les yeux fermés des musiciens et des danseurs, le rythme des corps, la brume, la mélancolie des airs et des paroles. C’est un hommage à une musique traquée et interdite, devenue un symbole pour les touristes. L’album restitue une ambiance plus qu’il ne raconte un récit.

L’avis du grenier de Choco (la page contient un extrait de film, allez-y !).


lundi 19 juin 2017

En somme, le mystère restait entier.

Paul Nirvanas, Psychiko, traduit du grec par Loïc Marco, parution originale en 1928 sous forme de feuilleton, édité en France par Mirobole.

Nikos Molochanthis, un jeune grec assez aisé, oisif et crétin, lit trop de romans (bonjour Emma Bovary et Don Quichotte !). De façon à acquérir la gloire et à rendre sa vie plus romanesque, il a l’idée géniale de s’accuser d’un meurtre qui a récemment fait la une des journaux. Il enrobe son personnage de mystère, de réflexions nébuleuses vaguement issues de Crime et châtiment et de Freud (ah l’amour et la mort, tout ça) et le tour est joué. Il est en prison (ahhh le crétin).
Ce court roman est très plaisant à lire. Le ton est humoristique. L’auteur dresse une satire de la riche société athénienne, engoncée dans ses ragots et ses préjugés, de la jeunesse avide de sensations fortes, de la nullité de la police, de la presse avide de scandales.
Il paraît que ce texte constitue le premier roman policier grec. Son mystère n’est pas très épais, on peut même parler d’« anti-roman policier », mais c’est extrêmement plaisant. C’est très bien ficelé et le ton est enlevé. Et il y a quand même du suspense ! Ce nigaud aura-t-il ou non la tête tranchée ?
Bref, un roman totalement désuet et irréaliste.
Poignard, Inde, XVIIIe siècle, Musée du Louvre, RMN.
Ce soir-là, il s’endormit plus calme en rêvant à son merveilleux projet. De bon matin, il s’habilla à la hâte et se rendit dans le quartier des brocanteurs. Il voulait trouver chez un revendeur un de ces couteaux à l’aspect romantique que les gens du peuple avaient autrefois sur eux : cela donnerait du grain à moudre aux journalistes.

L’avis de Cannibal lecteur et de Miriam pas convaincue.



dimanche 25 octobre 2015

Humeur à manger


Je vous ai déjà parlé des Liaisons culinaires, ce roman d'Andréas Staïkos où deux jeunes hommes rivalisent au lit et aux fourneaux pour séduire la belle Nana (ce livre est d’une moralité parfaite).
J’en tire deux nouvelles recettes.

Boulettes de viande à la sauce tomate (youvarlakia kokkinista)

Mélangez 500 grammes de viande hachée, ½ tasse de riz long, ¼ de tasse d’huile d’olive, ½ oignon haché finement, pas mal de persil, ½ bouquet d’aneth, sel poivre. Façonnez les boulettes.
Faire d’abord revenir les boulettes dans l’huile à feu vif (comme dans cette vidéo)
Puis ajoutez un peu de bouillon, 1 tasse de jus de tomate, ¼ tasse de d’huile d’olive, sel et poivre. Portez à ébullition, puis laisser mijoter 20 minutes.

On est assez fan des boulettes ici !


Apparemment je n'ai pas conservé mes photos donc je vous mets un chat se cuisinant une souris.

Soupe de haricots

Mettre à tremper la veille les haricots blancs (50-60 grammes par personne).
Le jour J, mettre les haricots dans de l’eau bouillante salée. Ajouter 3 carottes coupées en fines rondelles, ½ oignon haché, 1 branche de céleri, laurier et thym. Laisser mijoter jusqu’à ce que les haricots soient fondants (1 heure 15 en gros). Ajouter 1 tasse de jus de tomate et 1 tasse d’huile d’olive. Continuer la cuisson pendant 15 minutes.


C’était bon et ça change.

Toutes les recettes de cuisine du blog.