La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 20 avril 2023

Il n’y a pas d’aujourd’hui, il n’y a que la douceur des jours passés et un lendemain incertain.


Elsa Triolet, Le premier accroc coûte deux cents francs, 1943-1944.

 

Quatre longues nouvelles pendant la guerre.

Dans Les Amants d’Avignon, nous suivons Juliette, dactylographe parfaite, belle et intelligente, rêvant à l’amour. Parisienne réfugiée à Lyon à cause de la guerre, elle transmet les messages et relève les boîtes à lettres de la Résistance. Elle circule, passe la nuit dans une ferme, ou un hôtel louche, elle marche, prend le train, parvient à échapper à ceux qui la recherchent, et rêve encore d’amour. C’est une héroïne sans tambour ni trompette. Une petite main essentielle.


Cela sentait bon la neige là-dedans, comme une armoire de linge frais. Il ne faisait pas froid du tout, et si le soleil avait chauffé un tout petit peu plus, il aurait fait couler toute cette blancheur, fragile comme de la belle dentelle.


La Vie privée ou Alexis Slavsky, artiste peintre, raconte les années de guerre d’un couple de parisiens, réfugiés à Lyon et dans les petites villes du Sud. Il est peintre et se préoccupe seulement du fait que la guerre l’empêche de peindre. Il peut quand même refuser de vendre ses toiles à un Allemand ou accepter d’aider un homme qui le demande. Il y a tout le récit de cette vie humble pendant la guerre, dans les hôtels, les pensions, avec la recherche de nourriture et de charbon, les uns sur les autres, pendant que les plus riches ont tant de place.

Les Cahiers enterrés sous un pêcher sont tenus par Louise. Elle raconte son enfance en Russie, proche de celle de Triolet, ses années de journaliste, sa visite en reportage à un maquis. Pour tout une partie, c’est le miroir du récit précédent. Slavsky n’a pas tout compris à ce qui se passait. Alors que l’héroïne semble si détachée et un peu perdue, la fin vient, brutale et tragique.

Le premier accroc coût deux cents francs, c’est l’un des messages qui a annoncé le débarquement de Provence (15 août 44). Le récit revient sur les quelques heures de confusion quand les Alliés parachutent les armes, que les maquis s’animent plein d’espoir, mais que les Allemands sont encore là. S’il est de bon ton de critiquer les résistants du 6 juin, Triolet insiste : les combats étaient encore nombreux à ce moment et il restait tant à faire. Et les tensions étaient déjà là.

 

Vous n’êtes venue ni sur une comète, ni en caracolant sur un cheval, vous avez pris le train et affronté les gendarmes, vous avez mangé un sandwiche de saucisson en caoutchouc et moi j’ai enfourché ma bicyclette… J’ai vu de pauvres gens affolés, quittant femme et enfants, pour aller se tapir quelque part… On fait ce qu’on peut, on se défend, on attaque, on se dit parfois qu’on n’est pas plus qu’un moustique sur la peau grise de l’éléphant…


Autant le dire : j’ai été happée par ces quatre nouvelles (surtout les 3 premières). Il me semble que Triolet raconte beaucoup de la vie en France durant l’Occupation : résistants taiseux et invisibles, soif d’en découdre, méfiance vis-à-vis de tout le monde, longues heures passées à attendre, difficultés matérielles, union dans la lutte contre l’occupant, méfiance réciproque, espoir, attente d’une déception inévitable…


Les « gens de la plaine », pour employer l’expression qui oppose la population de la France aux maquis, ne sont souvent pas à la hauteur, bien que je ne sois pas d’accord avec l’orgueil et la morgue de certains jeunes combattants, héros d’aujourd’hui et de demain… Imagine-t-on un front sans arrière ? Qui donc fournira aux combattants tout ce qui leur est nécessaire ? Enfin, ça ne se discute même pas. Le peuple de France n’a pas à émigrer dans son entier vers les maquis...


La ville de Lyon figure comme un décor indispensable. Plaque tournante des maquis et de la Résistance, refuge des Parisiens, importante population ouvrière, riche bourgeoisie, et surtout les traboules, les rues, les passages, les escaliers, les boîtes aux lettres, qui sont arpentés, surveillés, jour et nuit. La ville est mal-aimée, grise et froide, humide et peu accueillante, mais les Résistants les plus divers s’approprient le moindre de ses pavés et de ses recoins.

Sont très bien rendues également les discussions entre inconnus, dans le train ou dans une file d’attente, quand on sent que l’on partage des préoccupations communes, mais que l’on se méfie, que l’on prend part à la conversation pour être comme tout le monde, mais pas trop, pour surveiller ses mots.

Il y a aussi un beau portrait de la ville d’Avignon.


Ça fait déjà quatre ans. Quatre ans que nous vivons séparés de quelqu’un, de quelque chose, et que le monde entier est dévoré par la nostalgie. Quand on se revoit, quand on retourne auprès de son clocher, ce n’est que pour mieux souffrir d’avoir à s’en arracher de nouveau. La vie passe à se quitter, à quitter, à sombrer dans l’attente et l’absence… Remplissez votre temps comme vous voulez : à vous entretuer, à vous faire les ongles ou à transporter de la dynamite, ce n’est quand même pas la vie, ce n’est toujours que la même attente remplie de catastrophes immenses.

C’est le début des Cahiers enterrés.


Plaque vue à Montpellier.
De temps en temps, le « je » ou le « nous » de l’autrice fait irruption dans la fiction, rappelant les conditions d’écriture de ces textes. En effet, Triolet fut réfugiée à Dieulefit, puis à Lyon pendant toute une partie de la guerre. Les Amants d’Avignon est paru aux Éditions de Minuit en octobre 1943 sous le pseudonyme de Laurent Daniel. On y trouve pour la première fois l’expression « parti des fusillés » pour désigner le Parti communiste. Les autres textes sont datés de 1943 et 1944. Le recueil a obtenu le Prix Goncourt en 1945 au titre de l’année 1944. Je suis très impressionnée par le fait qu’elle ne dispose d’aucun recul et écrit sur le vif tout en rendant toute sa complexité aux personnages et aux événements. Les personnages de fiction racontent son histoire et celle de ceux qu’elle a connus, mieux qu’une série de reportage. Et de temps en temps, des tracs sont insérés en plein milieu du récit.


Des hommes exténués d’héroïsme sans éclat, sans éperons, sans fanfares, exténués de privations, de manque d’illusions, de la hideur de l’ennemi et de celle des traîtres…

 

Les rues étaient noires, mais on n’avait pas besoin de voir, on les entendait, il n’y a qu’eux pour faire cet infernal bruit de bottes, comme si elles de plomb ou de fonte. Une ville allemande, qu’Avignon…


Ces quatre récits sont dans l’ensemble assez sombre. Même si la fin de la guerre ne cesse de se rapprocher, les amis continuent d’être arrêtés et tués et l’esprit de collaboration, de méfiance et de trahison semble avoir durablement atteint le pays. L’horizon est bouché. Et pourtant, j’aime beaucoup le récit de l’agitation qui s’empare de tous à la réception du message donnant le signal du débarquement.

Et puis la langue est si belle, c'est elle qui porte la lumière.

 

Tout est dans le plus grand désordre ; les chemins de fer, les sentiments, le ravitaillement… Est-ce pour demain, y aura-t-il un autre hiver, cela va-t-il durer encore un mois, ou un siècle ? L’espoir de la paix est suspendu au-dessus de nous comme une épée… Les ménagères ne balayent plus, ne font plus la soupe, on mange froid, on boit un jus quelconque, les écrivains n’écrivent plus, car y aura-t-il censure ou n’y aura-t-il pas censure, les usines manquent de matières premières, les patrons craignent des rafles, les ouvriers chôment à moitié, les paysans moissonnent la tête en l’air, sous les avions qui lâchent des bordées de mitraille… Ça sent les montagnes de pêches qui pourrissent.

C’est le début du Premier accroc.

 

Il s’agit d’une lecture commune avec Lili_desbellons sur Instagram. J’ai lu des avis mitigés sur Le Cheval blanc, mais après cette expérience très réussie, je suis tout à fait d’attaque pour continuer à lire Triolet !

 




mardi 11 avril 2023

Jamais je n’ai commis aucun péché. Je suis un honorable grand criminel.

 Halldor Kiljan Laxness, La Cloche d’Islande, traduit de l’islandais par Régis Boyer, publication originale 1943.

 

Un bon gros roman plein de littérature !

En Islande (et plus tard on comprend que l’on est au XVIIIe siècle), le petit peuple vit dans la misère sous le joug du colon danois. Au début du livre, la vieille cloche d’un lieu que l’on comprend être important pour l’île, à la fois cour de justice et parlement, est détruite pour être fondue et transformée en canon. Le lecteur fait la connaissance avec Jon Hreggvidsson, un coquin, un filou, un dur à cuire, qui chante les strophes des anciennes sagas, qui est arrêté pour une histoire de corde volée, puis flagellé pour des insultes et même accusé de meurtre. Ce personnage, sorte de fil conducteur, lui donne sa verve picaresque et son côté roman d’aventures. Parmi les autres personnages principaux, il y a Arnas Arnaeus, un noble Islandais, qui s’efforce de recueillir tous les manuscrits anciens, témoins de l’histoire et de la poésie du peuple, et Snaefrid, une belle jeune femme, altière, vêtue d’or et de bleu, prise dans des contradictions insolubles.


Ils disaient qu’à l’extérieur de cet entonnoir de l’Enfer, un peuple d’esclaves pouilleux traînait une vie lamentable à base de résidus d’huile de baleine et de requin pourri ainsi que d’aumônes du roi.


L’Islande est donc le personnage principal, île pillée par le Danemark et maintenue dans la misère. Les habitations y sont en tourbe et la corde, nécessaire à la pêche, y est rare. On y meurt de faim et les Danois considèrent ce peuple mangeur de requins comme étant à peine humain. Jon Hreggvidsson représente ce peuple islandais, toujours debout en dépit de sa condamnation à la décapitation. Le voici amené à fuir et il découvre des pays incompréhensibles (la Hollande, l’Allemagne) (ces passages sont assez drôles).


Pourquoi cette inquiétude, cette angoisse tremblante, ce vide, cette crainte d’un destin glacé : celui d’être abandonnée sans pouvoir revenir dans son pays, comme les Islandais du Groenland.

J. de Toulon, Portrait d'un couple, Toulon Musée d'art

Si Arnaeus est un personnage un peu décevant, trop faible, il a le mérite de mettre l’accent sur les sagas dont chaque Islandais peut être fier malgré l’actuelle misère. Snaefrid, elle, est un beau personnage de roman, impénétrable, incompréhensible, au-dessus des choix des simples mortels, se battant pour la dignité de son père et celle de la noblesse islandaise, silencieuse et méprisante, reine d’une saga nouvelle.

Les épisodes tragiques se mêlent aux épisodes cocasses : pacte avec le diable, discussion des condamnés à mort, combat avec une géante, grenier plein de pendus, ivrognerie, religieux obsédé par le péché, criminel ruiné et moqué une fois reconnu comme innocent.


Bien que les uns fussent grands et les autres, petits, les uns, larges de visage, et les autres, longs, les uns, blonds et les autres, bruns, collection de races les plus dissemblables, tous portaient un signe distinctif national commun : ils avaient de mauvaises chaussures.


Les souvenirs des explorateurs et des héros, de la poésie et de l’ancienne littérature nourrissent les conversations présentes. La langue mime les tournures anciennes et campe ainsi un monde lointain, dans l’espace et le temps, dans l’imaginaire aussi.

C’est un très beau roman, dense et riche, dont la langue m’a séduite, qui s’inscrit étroitement dans l’histoire islandaise et danoise, mais s’en échappe pour nous donner une vision presque légendaire.

 

Lorsqu’il était assis, il paraissait encore vert. Mais quand il se leva et prit son bâton, qu’il sortit appeler ses serviteurs pour les affaires de la matinée, on put voir à quel point il était décrépit. Il avançait en chancelant sur le plancher, à pas courts et boiteux, si courbé que les pans de son manteau traînaient, à l’avant, sur le plancher, tout en grimaçant pour réfréner les gémissements que lui avaient valus un mauvais repos dans cette dépendance glacée, si tôt en été.

 

Dans son introduction, Boyer rappelle bien tous les enjeux historiques de l’écriture du roman.

Le billet de Miriam.

On me l’a prêté à peu près au moment où Dominique publiait un billet sur Les Annales de Brekkukot, que j’ai évidemment très envie de lire également.




mardi 8 décembre 2020

La nuit s’acheminait lentement vers le jour, sans cesser pour autant d’être nuit.

 Max Aub, Le Labyrinthe magique. 1. Campo cerrado, traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet, parution originale 1943, édité en France par Les Fondeurs de Briques. 

Une grande fresque historique qui raconte la Guerre d’Espagne dans une langue très concise. Le premier volume est centré autour de la vie de Rafael, un homme venu d’une famille pauvre, mis en apprentissage, puis ouvrier à Barcelone, lisant des livres, se frottant de pensée politique. Le livre s’achève quand la Guerre civile débute.


Le début

Soudain les lumières s’éteignent : 10 heures, la lune dévoile sa présence sur les murs crépis à la chaux, qui prend aussitôt deux teintes, l’une blanche, l’autre grise. Le silence parcourt les rues de la petite ville comme un frisson, de la tête aux pieds, depuis la grand-place jusqu’à Quintanar Alto, adossé à la colline.


J’ai extrêmement aimé tout le début. La jeunesse de Rafael dans des petites villes, auprès de familles modestes. Les rapports de force, les liens entre les hommes et les femmes. Et cette écriture incroyable ! Le premier chapitre raconte une course de taureau dans un village, une course de panique et de violence, sans issue, à la lueur des torches, ou comment une bête rendue furieuse par les hommes se trouve enfermée dans la ville.


Comment sont les Catalans ? Ce sont des gens noués, se dit notre jeune homme après quelques jours, replantés dans leur propre terreau, se nourrissant de leur humour, s’irriguant de leur langue, davantage portés sur leur argent que sur leur honneur, et très attachés à ce dernier. Il n’est pas de grande découverte, de fait marquant, de grand métro, de grand poème, de grand pont, de religion, de peinture, de bataille ou de cocu qui n’ait sa représentation catalane.


J’ai eu plus de mal avec la partie barcelonaise et notamment avec la fin. D’abord parce que Rafael découvre les soirées politiques et les conversations politiques de bistrot : « mot en -isme, le peuple, la lutte, mot en -isme, la révolution… » Je suis imperméable à tout cela. On comprend que Barcelone et plus généralement l’Espagne vibre de toutes sortes d’idées et que tout le monde est prêt à s’enflammer. Rafael hésite, entre les anarchistes et la Phalange, tous semblent aussi séduisants les uns que les autres. Le déclenchement de la guerre est raconté de façon réaliste et concise, dans un hommage évident à L’Espoir d’André Malraux. Et là, j’avoue que c’est compliqué. 1. Parce que je ne connais pas tous ces gens dont il est question (membres du gouvernement, militaires loyaux, militaires traîtres, anarchistes, communistes…) à part un, qui me sert de repère. 2. Je ne différencie pas les personnages de fiction des historiques. 3. Je ne connais pas les noms de lieu. 4. Je crois que l’histoire de la Guerre civile espagnole nous est foncièrement incompréhensible parce que 90 ans après on ne saisit pas pourquoi tous ces mouvements de gauche et tous ces démocrates ne font pas front commun contre la Phalange (sur le thème « mais alliez-vous contre les méchants, bordel ! »). Une partie du drame nous passe donc sous le nez.

Goya, Corrida dans un village, 1808, Academia Bellas artes San Fernando

N’empêche. C’est une lecture très impressionnante. Je retiens la belle description de Barcelone et de la Sagrada Familia, une cathédrale inachevée.

J’ai déjà acheté la suite !

 

Des mois, des années à attendre le moment de tirer, bien à couvert à un angle de rue. Tirer comme bon vous semble. Plus seulement de droit propre, mais au nom du droit d’autrui. Faire plaisir à sa main, combattre la poitrine à l’air. Ils tirent pour le plaisir de tirer, comme si la balle qu’ils expédiaient portait, radieux, le droit de vivre rageur de l’humanité escale de Barcelone.

 

Max Aub a eu quatre nationalités au cours de sa vie me dit Wikipedia.

Pour découvrir l'auteur, je vous conseille ce très court et très brillant Crimes exemplaires que j'ai d'ailleurs assez envie de relire.


 

dimanche 12 janvier 2020

Norman Rockwell

Au Mémorial de Caen, visité cet été, se tenait une exposition Norman Rockwell (1894-1978), un artiste américain peu montré en France.
L’accent était mis sur une série de toiles, Les Quatre libertés réalisées par l’artiste en 1943 après avoir entendu un discours de Roosevelt, dans le but de soutenir l’engagement des États-Unis dans la guerre.
Extrait du discours de 1941 de Roosevelt : « Dans l'avenir, que nous cherchons à rendre sûr, nous attendons avec impatience un monde fondé sur les quatre libertés humaines essentielles. » Il s’agit de la liberté de parole, la liberté de culte, celle de vivre à l'abri de la peur et celle de vivre à l'abri du besoin.
Ces 4 toiles ont été commandées au peintre par le Saturday Evening Post.

Premier projet pour la liberté d'expression. La version finale sera beaucoup plus recentrée.

La liberté de parole. Une réunion publique locale où un homme prend la parole. Il porte une tenue d’ouvrier, contrairement à ceux qui sont assis à côté de lui. Il s’exprime sans peur et il est écouté.

La liberté de culte. Huit profils qui sont peut-être de diverses confessions sont en train de prier.

À l’abri du besoin. Un repas de famille, avec le patriarche et la mère qui apporte une dinde rôtie à table. Il y a des vieux et des enfants. Des visages réjouis. Une jolie vaisselle du dimanche. Les reflets de l'eau dans les verres.

À l’abri de la peur. Les parents mettent leurs enfants au lit. Une scène de bonheur domestique et quotidien.

Ces représentations ont connu un succès considérable. Les peintures ont été déclinées en affiches et en couvertures de presse. Elles ont servi de support pour la vente d’obligations de guerre.
Elles sont superbes avec leur très grand réalisme. Rockwell s’est servi de ses voisins (dans le Vermont) et de sa famille. Ces portraits très réalistes d’individus sont devenus des archétypes et des icônes. La liberté d'avoir une vie du quotidien à son souhait.
La tournée de dédicace de l'artiste.

Il y aura un second billet ! Rockwell est en effet un artiste très connu et plusieurs de ses oeuvres sont tout à fait fondamentales.
De façon générale, je vous conseille vraiment la visite du Mémorial de Caen. La cafétéria est nulle (vous êtes prévenus) (il n’y a pas de fontaine à eau !), mais l’exposition sur la Seconde Guerre mondiale est extrêmement bien faite.

vendredi 8 février 2019

Si vous marchez dans la grand-rue, un après-midi du mois d’août, vous ne trouverez rien à faire.

Carson McCullers, La Ballade du café triste et autres nouvelles, traduit de l’américain par Jacques Tournier, parution originale 1943.

J’ai eu envie de relire ce recueil.
La longue nouvelle, La Ballade du café triste, se campe dans une petite ville du sud des États-Unis, couverte de poussière et un peu abandonnée. Le récit repart en arrière et suit la vie de Miss Amelia, une maîtresse femme, haute comme un homme, qui dirige ses affaires en patronne. Quand, un jour, débarque le cousin Lymon (un vrai cousin ?), un bossu qui devient le centre d’attraction de la ville et le centre de la vie de la pauvre Amelia. Elle le bichonne. Quand, un jour, débarque quelqu’un qui est bien décidé à se venger de cette femme et de l’affront qu’elle lui a infligé. 

Elle semblait regarder à l’intérieur d’elle-même, avec un mélange de stupeur, de chagrin et de joie encore incertaine. Elle serrait les lèvres avec moins de force que d’habitude, et elle les humectait souvent. Sa peau semblait plus pâle. Ses grandes mains étaient moites. Elle avait, cette nuit-là, le regard solitaire de quelqu’un qui aime.

Tout cela est raconté d’une langue précise et poétique à la fois. Tous ces personnages manquent d’amour, éprouvent un grand vide à l’intérieur d’eux et ne trouvent pas à se rassasier, ni dans l’activité quotidienne, ni dans la foi, ni dans les relations humaines. Dans cette nouvelle il est constamment fait référence aux marais, qui apporte air humide, vent, oiseau, légende… un espace totalement absent du récit mais omniprésent dans les nuits et les rêves des personnages.
Les autres nouvelles sont plus courtes. Wunderkind a comme héroïne une adolescente, élève pianiste, qui découvre ses limites, en affection comme en technique musicale. Madame Zilensky et le roi de Finlande se passe encore dans une école de musique, mais il est question d’une femme, de sa solitude, de son besoin viscéral de raconter des histoires et d’avoir une vie palpitante. Dans les autres nouvelles, il y a aussi des personnages masculins fragiles dans leur couple.
Ici les personnages préfèrent enfouir leurs rêves et leurs déceptions, mais quelquefois tout remonte à la surface par une faille et s’écoule, comme une émotion un peu indécente.
Ce recueil dégage une grande mélancolie.

G. Davies, La sculptrice E. Wyn Wood, 1936, musée d'Ottawa
L’ouvrier de la filature, qui ne pense qu’à son métier, à sa gamelle, à son lit, et de nouveau à son métier – cet ouvrier devrait en boire un peu le dimanche et cueillir une jacinthe d’eau, et tenir la fleur dans sa paume ouverte, et apprendre comment est fait le fragile calice d’or, et la tendresse l’envahirait soudain, fulgurante comme la douleur. Cet ouvrier de la filature apprendrait soudain à lever les yeux, à regarder pour la première fois la splendeur inquiétante et givrée d’un ciel de janvier à minuit, et son cœur s’arrêterait d’effroi devant sa propre petitesse.


J’ai acheté Le Cœur est un chasseur solitaire, je vais donc pouvoir continuer ma lecture !




mardi 18 juillet 2017

On ne fait pas au mal sa part. Il faut le combattre selon ses forces et pour le reste apprendre à le souffrir en paix.

Georges Bernanos, Monsieur Ouine, 1943.

Le village est mort.
Le roman se déroule dans un petit village du Nord, entre les deux guerres, et se déploie en tableaux successifs. Il y a tout d’abord Philippe, surnommé Steeny, élevé par sa mère et une Miss anglaise. Il n’en peut plus, il étouffe entre elles deux, il est ambitieux aussi. Dans une propriété voisine, il y a une femme excentrique surnommée Jambe-de-laine qui a une grande jument noire, un mari mourant et un professeur étrange, le fameux monsieur Ouine. Ensuite, un garçon de ferme est assassiné.

Tu sais, parmi tant de gens qui se ressemblent, dont la ressemblance est ridicule, odieuse, obscène – tous pareils, quelle ignominie ! – on rencontre parfois des types, on pense : « Celui-là, c’est Rastignac, ou Marsay, ou Julien Sorel » – mais on sent presque aussitôt que ce n’est pas vrai, qu’on est en train de jouer avec soi-même, avec son rêve comme un chaton avec sa queue.

Bernanos raconte d’abord comment le mal s’empare d’un village en apparence sans histoire. Ils sont orgueilleux, fiers de leur famille, ou ambitieux, ou cruels, ou médisants, ou égoïstes. Ils ont l’âme boueuse, comme les chemins. L’eau froide et grasse suinte dans les maisons, dans l’église et dans les corps. Et dans le cimetière, les tombes s’effondrent. Plus qu’un monde sans dieu, c’est un monde sans spiritualité, sans poésie, sans beauté, sans espoir. La gendarmerie ne mène pas l’enquête sur le crime, le maire est impuissant à rassurer ses concitoyens, le curé reconnaît publiquement sa défaite. Et tout le monde envoie des lettres anonymes. Et tout cela s’incarne dans le mou monsieur Ouine, qui est vide, dont le discours sirupeux égratigne et corrompt, mais qui n’apporte rien. Et de nouveau un curé impuissant, dont la paroisse n’est plus qu’un vain mot.

Le vieux remue la bouche pour répondre, puis lui tourne le dos, en silence. Sur le seuil, il hésite encore, et s’en va lentement, le plus lentement qu’il peut, la tête penchée, prêtant l’oreille. La porte ouverte laisse entrer un flot de lumière si éblouissant qu’il redresse le front, assure ses larges épaules, comme pour mieux faire face à la grande houle radieuse accourue du fond des cieux.
Ernest Pignon-Ernest. Oeuvre exposée à Nice 2017. 
C’est un roman de Bernanos. Et j’ai eu du mal à démarrer. La langue est à la fois très dense et volontiers allusive. Le lecteur trop pressé risque toujours de ne pas comprendre ce qui est en train de se jouer. Surtout qu’il faut bien dire qu’il nous dépeint un monde disparu et peu compréhensible : un médecin et un curé qui débattent de l’âme, les pauses de directeur de conscience du professeur, la révolte du jeune homme. Pas facile de tout saisir. Et pourtant, j’ai réussi à embarquer, prise notamment par la puissance de certains portraits, par la violence des rapports entre les personnes, par l’impression diffuse que ce petit village était aussi une allégorie du mal et de la déshumanisation.
Avec tout ça, il y a un crime non résolu, mais un bouc-émissaire vite désigné satisfait tout le monde. Pas moins de 7 cadavres pour ces 300 pages !
La langue est magnifique, puissante, aussi désagréable que l’univers qui est décrit. Cela vaut le coup de se cramponner.

Le vieux est allé droit vers les pâturages où sont les bêtes, les longues vaches flamandes aux yeux tristes, qui viennent en ronflant de plaisir manger parfois l’avoine au creux de sa main. Aucune n’a seulement levé la tête, aucune d’elles perdues dans leurs songes. Mais leur humble présence est juste ce qu’il lui faut, et lui non plus ne les regarde guère ! Il écoute leur souffle tranquille, et tout autour de leurs grands corps couchés l’herbe est tiède et douce, avec une vague odeur de lait.

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été. 






mercredi 12 avril 2017

Quand ils se penchent, leur lumière fait s’entrouvrir mes paupières.

Virginia Woolf, Les Jardins de Kew, 1919 ; Une maison hantée 1943 ; La Duchesse et le bijoutier ; La Robe neuve.
Traduction de Séverine Renaux et Hélène Bokanowsky.

Les Jardins de Kew raconte la vie d’un massif de fleurs dans un parc anglais durant une après-midi d’été. Les humains passent avec leurs conversations et leurs préoccupations tendues entre l’avenir et les souvenirs, tandis qu’un escargot contourne lentement une feuille. Les taches lumineuses du soleil et des fleurs jouent sur l’herbe et dans les yeux des humains. Le temps semble suspendu et pourtant l’après-midi passe. Cette magnifique nouvelle me semble très représentative de Woolf.
Une maison hantée est un très joli récit autour de deux fantômes aimants où les mots sont autant de souffles pleins de douceur.
J’avais lu La Robe neuve en français dans La Soirée de Mrs Dalloway. Cette nouvelle raconte tous les drames et toutes les bonnes résolutions qui sont derrière une robe jaune, les années l’éducation, les espoirs et les aspirations personnelles au milieu des contraintes de la vie sociale.

The figures of these men and women straggled past the flower-bed with a curiously irregular movement not unlike that of the white and blue butterflies who crossed the turf in ziq-zag flights from bed to bed.

Les silhouettes de ces hommes et de ces femmes passaient le long du massif, dans un mouvement curieusement irrégulier assez semblable à celui des papillons blanc et bleu qui traversaient le gazon en zigzag d’un parterre à l’autre.

Lu dans une édition bilingue (Le Monde avait édité des textes bilingues en anglais) ce qui s’est révélé très instructif. Les Jardins de Kew, en particulier, m’a semblé prendre une dimension fascinante dans sa version originale – même péniblement déchiffrée – car j’ai pu véritablement découvrir non seulement le vocabulaire de Woolf mais aussi sa syntaxe. Je récidiverai.

Jardin anglais (dans le Kent). M&M

Doesn’t one always think of the past, in a garden with men and women lying under the trees ? Aren’t they one’s past, all that remains of it, those men and women, those ghosts lying under the trees… one’s hapiness, one’s reality ?

Est-ce qu’on ne pense pas toujours au passé, dans un jardin où des hommes et des femmes sont étendus sous les arbres ? Est-ce qu’ils ne sont pas le passé, tout ce qu’il en reste, ces hommes et ces femmes, ces fantômes étendus sous les arbres… le bonheur, la réalité ?

Virginia Woolf sur le blog :