La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 15 juillet 2021

Vous préféreriez vous arracher les yeux plutôt que d’assister à si infâme trahison !

 Alan Moore et Kevin O’Neill, La Ligue des gentlemen extraordinaires, volume 2, parution originale 2002, traduit de l’anglais par Alessandro Benedetti, édité en France par Panini Comics.

 

Tout commence sur une planète avec des extraterrestres qui se font la guerre. Si vous avez lu un peu de SF, vous reconnaîtrez quelques créatures. Ce n’est pas mon cas et j’ai donc trouvé ça exotique, entre imaginaire oriental et extraterrestre et guerre des étoiles.

Ensuite, des créatures attaquent la Terre – pardon le centre de la Terre, c’est-à-dire Londres (on est en 1898). La ligue reprend du service : Melle Mina Murray, le capitaine Nemo, Allan Quatermain, l’Homme invisible, Mister Hyde. Il s’agit à nouveau de sauver le monde. Si vous vous souvenez d’H. G. Wells, vous avez une idée de comment cela finira. Entretemps, vous aurez croisé le docteur Moreau (et son neveu) et quelques créatures étranges. Il y a notamment un cocher fantastique, qui m’a bien plu.


Ce volume est beaucoup plus sombre que le premier. En contrepartie, il explore davantage la psychologie victorienne, son rapport perturbé au désir, au sexe, à la violence. Le personnage de Hyde (qui a totalement englouti Jekyll) est très bien exploité dans cette veine. Il y a quand même un humour noir tout à fait sinistre et réjouissant !

Les dessins des créatures de l’espace sont très réussis et effrayants. On est dans le feuilleton d’aventures !

Et vous connaîtrez enfin l’origine d’un célèbre parc londonien.




Mon billet enthousiaste sur le premier volume. Évidemment je compte lire la suite.

(vous noterez que le meilleur de l'Angleterre est sur ce blog !)


 

jeudi 18 mars 2021

L’aventure continue dans l’épisode illustré qui suit !

 Alan Moore (scénario) et Kevin O’Neill (dessin), La Ligue des gentlemen extraordinaires, volume 1, traduit de l’anglais par Geneviève Coulomb, parution originale 1999 et 2000, édité en France par Panini Comics.

Benedict Dimagmaliw à la couleur et Alessandro Benedetti au lettrage.

 

C’est trop trop bien !

Au début de l’histoire, en 1898, Melle Murray, une froide jeune femme victorienne dont nous découvrirons bientôt le célèbre prénom, s’attelle à constituer une équipe de choc, composée du Capitaine Nemo et de son sous-marin en forme de pieuvre, de l’Homme invisible, de Mr Jekyll et Dr Hyde (non, l’inverse, je me plante toujours) et d’Allan Quatermain. Le but ? Déjouer un complot, sauver Londres de la destruction et tutti quanti.

Alors j’ai adoré. Tout cela est très amusant et bourré de clins d’œil à plein de choses. Les fans pousseront de petits cris aigus en croisant le détective Dupin à Paris, un monsieur J. Bond à face de rat, Holmes (qui n’a pas du tout fini de la façon dont vous le pensiez) et le terrible docteur Fu Manchu. J’aime les romans d’aventures, j’aime ces jeux de références et j’ai été servie. Pour ce premier volume, il me semble que la carte « Londres victorienne » avec toute sa morale malade n’est pas suffisamment exploitée et qu’il manque quelques figures féminines (c’est très brutasse, tout cela), mais j’ai bon espoir pour la suite au vu de l’effervescence qui règne dans l’album.

Je n’ai absolument pas la culture des comics, des illustrés et des BD achetées en kiosque. Je découvre donc sur le tard. Ce qui est très réjouissant ici, c’est que l’on joue pleinement le jeu du feuilleton façon XIXe siècle pour faire baver le lecteur. En contraste, les personnages sont très sombres et très sérieux, ce qui produit un délicieux effet de décalage.

Il y a un côté steampunk dans l’évocation de Londres, avec toutes ces machines extraordinaires, vaisseaux et sous-marins. C’est très plaisant. Les grandes planches m’ont aussi fait penser aux gravures de William Hogarth sur la vie à Londres. Il y a de petites cases et de grandes planches, avec un style et une couleur qui font très film de super héros.

C’est drôle et intelligent. Bien sûr, je m’empresse de commander les autres volumes.

 




 

 

vendredi 19 janvier 2018

C’est pis que tout ce que j’avais pu rêver. Ils sont perdus !

Henry James, Le Tour d’écrou, parution originale 1898, lu en ebook gratuit et donc il n’y a pas le nom du traducteur bien sûr.

Relecture d’un classique que j’avais un peu sous-estimé.
Des hommes (les femmes sont couchées) racontent des histoires le soir au coin du feu pour se faire peur. L’un d’eux lit le manuscrit d’une ancienne institutrice. La très jeune femme est chargée d’une petite fille et d’un jeune garçon dans une grande demeure de la campagne anglaise. Ils sont adorables. Et peu à peu des choses bizarres et effrayantes se produisent.
Ce roman américain constitue un hommage appuyé aux grands romans anglais (Jane Eyre n’est pas loin) et particulièrement aux romans gothiques (Les Mystères d’Udolfe sont explicitement cités). Belle campagne, jardin, maison aux nombreuses chambres et à grande domesticité, bougie qui s’éteint toute seule et apparitions inexpliquées, tout est là. Le récit est mené sur un ton exalté tout à fait prenant. L’héroïne se délecte de sa frayeur et de ses larmes, mais affronte vaillamment ses responsabilités, de façon à repousser sans cesse l’horreur un peu plus loin – on n’est pas loin du thriller en ce qui concerne cette technique narrative.

Je sais comment tirer de mon histoire un récit capable de faire comprendre mon état d’esprit : durant cette période, je trouvais littéralement de la joie à m’abandonner à l’envolée héroïque que l’occasion exigeait de moi.

Je pense qu’à ma première lecture j’étais un peu passée à côté de certains enjeux. Les interdits sexuels sont tellement forts qu’ils ne sont évoqués que par des sous-entendus tellement lointains qu’il est facile de ne pas tout comprendre de certaines « horreurs » évoquées. Sur ce plan le roman est un peu daté. Toutefois, il mêle à la perfection puritanisme et fascination pour le mal, surtout quand il est imaginé.
 
G. Brown, Sizewell C 2016, Coll. privée, M&M.
Le lecteur oscille entre interprétations surnaturelles et rationnelles des évènements et rien ne sera tranché à la fin. C’est cette absence d’explication qui constitue une des réussites du roman, car le lecteur ne parvient pas à faire la part des choses entre tout ce qui lui est raconté. Avons-nous affaire à un roman fantastique avec des fantômes ou à un roman plus psychologique, dont l’intrigue plonge dans la psychanalyse ? Et quel est le plus horrible des deux ? Et l’institutrice a-t-elle conscience de cela ou est-elle trop ignorante pour saisir ce qui se passe ? Quel est le danger véritable et est-ce vraiment un danger ?
L’institutrice ne nous dit pas tout, par volonté de cacher ou par ignorance. On ne peut s’empêcher de se dire que son éducation puritaine et sa sentimentalité excessive perturbe ses perceptions. Comment savoir ce qui se passe vraiment ? Et comment cela va-t-il finir ? Rien ne sera dit.

Il sembla dire que ce n’était pas si simple que cela, mais qu’il ne pourrait trouver des termes exacts pour s’exprimer. Il passa sa main sur ses yeux, eut une petite grimace douloureuse :
- « Comme horreur. Comme horreur - horrible !
-       - Oh ! C’est délicieux ! » s’écria une femme. 

L’avis de Nathalie.


lundi 16 janvier 2017

Car ni l’or ni la chair des femmes ne méritaient, à son regard, d’aussi pénibles efforts.

Maurice Maindron, Saint-Cendre, 1898, édité à l’Arbre vengeur.

Roman sensuel et historique.
Nous sommes au XVIe siècle, au moment des guerres de religion. Au début du livre, le marquis de Saint-Cendre est blessé, ruiné, séparé de sa femme, a été brûlé en effigie et se meurt dans un fossé. Le roman raconte ses efforts pour reconquérir femme et fortune et se venger de ses ennemis (je simplifie beaucoup).
Nous sommes donc dans un décor de château fort et de bastions, d’armures et de chevaux, de paysans et de nobles. Première chose : Maindron est un érudit, auteur de plusieurs études sur le costume ou les armes de l’ancienne époque. Il s’y connaît et n’épargne aucun détail technique sur toute la panoplie guerrière (il y a plein de choses que l’on ne comprend pas du coup). C’est aussi un contemporain de Huysmans : il aime le mot rare et précieux, l’expression évocatrice d’un univers exotique et lointain. La langue est donc très chargée et assez déroutante, avec des comparaisons sinueuses qui arrêtent l’action pour la simple beauté de l’image. Le lecteur est plongé dans un univers qu’il ne comprend pas très bien, ce qui n’est pas dépourvu de charme.

Mais Diane, sous ses cils bruns, coulait un regard sournois sur la confiture ambrée luisant comme un bloc de topaze. Le corail de sa bouche rejoignait l’or de la cuiller continuant les gemmes étincelantes qui scintillaient à ses doigts. Ses cheveux couleur d’or fondu la coiffaient comme d’un pétase, et ses épingles, ses peignes à couronne, les pendeloques de ses oreilles roses n’avaient point tant d’éclat que ses yeux. Elle ressemblait à l’un de ces génies femelles qui gardent les trésors de la terre, s’abreuvent à l’eau des pierres précieuses, s’éclairent à l’orient des perles. Et Gaspard qui la contemplaient, sans désir, crut voir une de ces divinités indiennes qui illuminent le fond d’un sanctuaire et à qui l’on sacrifie des hommes.
Isabey, Escalier de la tourelle du château d'Harcourt, 1827, Cherbourg musée Thomas Henry, M&M
Et la sensualité. Saint-Cendre est un séducteur auquel nulle ne résiste. Les femmes semblent hypnotisées par ce marquis et par son souvenir. Toutes ses apparitions s’effectuent donc dans un climat de sensualité assez lourd. Plus généralement, les hommes s’intéressent beaucoup au corps des femmes et se servent largement. Les viols sont évoqués de façon tout à fait réaliste, mais Maindron n’est pas très clair, car il s’agit d’un mal si commun… Les femmes sont à la fois altières et soumises (psychanalyser le XIXe siècle prendrait du temps), c’est un peu lassant. Par ailleurs, l’homosexualité féminine fait également son apparition, histoire de titiller l’imagination du lecteur (et de la lectrice).
Avec tout cela, j’ai pris grand plaisir à ma lecture, même si je me suis quelquefois perdue dans ces noms de chevaliers et de chevaux et de laquais. Cela ressemble à un voyage en terre étrangère et fantasmée. Maindron me semble plus intéressé par la possibilité offerte par la langue de placer des mots inédits, des expressions alambiquées et des comparaisons bizarres, que par son intrigue. Ses personnages sont un peu les mannequins de toutes ces belles armures et de ces phrases rutilantes. Finalement, il s’agit surtout de se battre, de baiser et d’avoir de beaux costumes – la vie est si simple quand le décor prend place dans un univers merveilleux.

Saint-Cendre, tout armé, descendit pour gagner la première cour. Derrière lui on portait ses gantelets, sa bourguignote, son épée et ses éperons. Pris du cou jusqu’aux genoux dans son anime à longs cuissots, écaillée comme une queue d’écrevisse, il avançait, telle une haute et svelte statue de bronze noirci damasquiné d’or. Quand il eut chaussé ses éperons, ceint son épée de guerre à garnitures bleuies, mis ses gantelets et armé sa tête, il monta sur une cheval dont la sellerie était de velours, de cuir et de soie à ses couleurs, avec des chasse-mouches à clous argentés et un hausse-queue de cliquant.


L’avis de Sandrine qui a moins d'indulgence que moi. 

lundi 14 mars 2016

Ma conscience était pure, mon foie en parfait état de marche, et le soleil éclatant !

Elizabeth von Arnim, Elizabeth et son jardin allemand, traduit de l’anglais par François Dupuigrnet Desroussilles, 1898.

Un petit livre idéal pour se délasser en plein déménagement (du vécu !).

L’auteur se met en scène dans son amour pour son jardin. Anglaise, mariée à un comte allemand, appelé familièrement l’Homme de Colère, Elizabeth raconte ses deux premières années dans une bâtisse de Nassenheide à déployer ses efforts de jardinage. Elle a trois enfants (le bébé d’avril, le bébé de mai et le bébé de juin) et quelques domestiques, mais les devoirs de maîtresse de maison ne l’intéressent guère et elle préfère passer son temps dehors à élaborer des projets de massifs et de plantations, à lire (= à rêvasser) sous les arbres et à distribuer ordres et conseils au jardinier. J’ai eu l’impression d’une grande dame commandant des graines et des plants par chariots entiers et enquiquinant le jardinier pour obtenir ses plates-bandes rêvées (alors qu’on sait bien que les jardiniers n’en font qu’à leur tête), parce que la décence (à la fin du XIXe siècle) ne permet pas à une femme comme il faut de se jeter sur une bêche.
 Moi, ce sont les fleurs de cactus dont je suis fière !

L’amusant est que le texte de l’édition Salvy est précédé d’une présentation par E. M. Forster qui enseigna l’anglais quelques années plus tard aux enfants d’Elizabeth et qui se souvient bien mieux de la nature et des paysages alentours que du jardin à proprement parler.
Je me suis régalée des délicieux noms des roses : Jaune Perse, Safran, Laurette Messimy…

L’Homme de Colère affecte le plus grand mépris pour ces pique-niques, étant parfaitement indifférent à la nature, aux bras de mer gelés, et à la beauté d’une forêt qui ne lui appartient pas. Le moindre des navets, pourvu qu’il pousse sur ses terres, lui paraît infiniment plus beau que le plus haut, le plus rose, le plus droit des pins couronnés de neige qui se dressent dans le soleil levant. Admirez à cette occasion la supériorité manifeste de la femme qui, après avoir admiré la beauté du pin, rentre tranquillement chez elle manger le navet.