La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Turquie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Turquie. Afficher tous les articles

jeudi 15 janvier 2026

Prenant plaisir à ma propre errance oisive et pressentant quelque part en moi que je ferais un jour quelque chose avec cette ville.

 


Orhan Pamuk, Istanbul, parution originale 2003, traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse, édité en France par Gallimard/Folio.

Une longue évocation d'une ville, d'une enfance et du choix de la carrière d'écrivain, c'est tout cela que compose Pamuk, dans ce grand récit parsemé de petites photos en noir et blanc.

Nous voici maintenant au cœur du sujet : depuis ma naissance je n'ai jamais quitté les maisons, les rues et les quartiers de mes origines.

Le récit d'une petite enfance, puis d'une jeunesse, au sein d'un grand immeuble, puis d'appartements, d'une famille de moins en moins riche, mais qui reste riche, les relations avec les parents et avec le grand frère. Une certaine histoire de la ville, centrée sur la première moitié du XXe siècle, quand elle passe de Constantinople à Istanbul, quand les Ottomans chutent et que la République s'installe.

Face au parfum de défaite, d'effondrement, d'humiliation, de tristesse et de dénuement qui pourrit insidieusement la ville, le Bosphore est profondément associé en moi aux sentiments d'attachement à la vie, d'enthousiasme de vivre et de bonheur.

Lisant ce livre en 2025, alors qu'Istanbul dépasse les 15 millions d'habitants et fait incontestablement partie des grandes cités de la planète, je découvre avec étonnement ce texte où il est question avant tout de déclin, de tristesse et de mélancolie. Ce ne sont pas des mots que j'associe à Istanbul. C'est que Pamuk nous parle d'une époque (il est né en 1952) où les vestiges des pachas ottomans sont encore visibles, mais disparaissent progressivement, détruits par les incendies et les chantiers immobiliers de béton. L'immense empire a disparu et si la ville est encore pour quelques années multilingue et multiethnique, le récit des émeutes indique que cela sera de moins en moins le cas. L'évocation de la ville est nourrie d'abord par la lecture des écrivains français du 19e siècle ayant séjourné en ville (Nerval, Gautier, Flaubert), puis par la lecture des érudits turcs attachés à ce passé et mal intégrés dans le mouvement d'occidentalisation nationaliste, mais également par l'observation minutieuse de gravures occidentales du 18e siècle. Toutefois on comprend que ces lectures et observations s'interpénètrent avec les propres marches du jeune homme dans la ville, dans des quartiers alors en pleine transformation, alors que lui-même s'interroge sur son avenir et sur lui-même.

Pourquoi est-ce que je m'intéresse tant à ce qu les voyageurs occidentaux ont dit à propos d'Istanbul, ce qu'ils y ont fait, ce à quoi ils ont pensé, ce qu'ils ont écrit à leur mère ? Un peu parce que m'identifie parfois à eux (…). Aussi parce que les voyageurs occidentaux m'ont appris plus de choses au sujet des anciens paysages d'Istanbul et de son quotidien que les écrivains stambouliotes qui ne prêtaient aucune attention à leur ville.

En parallèle, Pamuk fait le portrait de la classe sociale de ses parents, riches du nouveau régime, mais en faillite constante, férus d’occidentalisation, pas forcément à leur place dans ce monde qui tombe et qui tarde à s'établir (difficile de ne pas songer à Proust et à son portrait de l'aristocratie en pleine IIIe République). Lui-même parle de sa vie avec sa famille, ses années d'école, son goût pour le dessin, la peinture et les vues du Bosphore – avant le choix de l'écriture.

S. Stone, Si Berlin était Constantinople, 1929 photomontage, Museum Folkwang Essen

Il est question des ruines d'une civilisation, de la mélancolie profonde des rues, de l'ironie face l'expression favorite des Occidentaux (à savoir « entre passé et présent, entre Orient et Occident »), mais aussi face à la course à la modernité, du désintérêt total vis-à-vis de Byzance, du peu d'intérêt pour les grands monuments iconiques et du passage des navires de guerre soviétique dans le Bosphore.

Mais dans les années qui ont suivi, les faillites de mon oncle et de mon père, les parages de biens et de propriétés, les disputes entre mes parents ont provoqué par endroits des fissures qui ont rapidement effrité et appauvri la famille et notre petite famille nucléaire ; cela éveillait en moi de la tristesse chaque fois que je venais visiter l'appartement de ma grand-mère. Ce sentiment de défaite, de perte, et de tristesse dont Istanbul avait hérité suite à la chute de l'Empire ottoman avait, quoique avec un peu de retard et sous un autre prétexte, fini par nous affecter nous aussi.

En hiver, dans la pénombre du soir précoce, les teintes noir et blanc des gens qui rentrent chez eux à pas précipités me procurent le sentiment que j'appartiens à cette ville et que je partage quelque chose avec eux. Et j'ai l'impression que l'obscurité de la nuit va recouvrir le dénuement de la vie, des rues et des objets et que, en inspirant et expirant à l'intérieur des maisons, dans les chambres et sur les lits, nous allons tous nous retrouver confrontés aux rêves et aux illusions issus de l'ancienne richesse d'Istanbul désormais bien lointaine, et de ses bâtisses et légendes perdues.

Orhan Pamuk a reçu le prix Nobel de littérature en 2006. J'ai également apprécié Les Nuits de la peste.

Cette lecture s'inscrit dans les Escapades européennes de Cléanthe.






mardi 13 janvier 2026

Pourquoi s'intéresser à des terres et des êtres vivant à des milliers de kilomètres de chez soi ?

 

Serge Gruzinski, Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l'orée des Temps modernes, 2008, aux éditions du Seuil.


Un livre d'histoire ou un essai, où l'auteur étudie deux textes : une chronique sur le Nouveau Monde rédigée à Istanbul en 1580 et un Répertoire des temps écrit à Mexico en 1606, où il est longuement question des Turcs.
On décentre le regard. Pour l'un des auteurs, le centre du monde est à Istanbul et pour l'autre il est à Mexico.

Le souci d'introduire de la cohérence et d'insuffler du sens dans une représentation du monde bouleversée par les découvertes ibériques. Ce qui vaut autant pour une chrétienté laine ébranlée dans ses fondements intellectuels et ses repères religieux que pour un Empire ottoman déconcerté par les avancées planétaires des Espagnols et des Portugais.

Les Ottomans parcourent le monde, du détroit de Gibraltar à l'Indonésie, et voilà qu'ils voient arriver les chrétiens par l'Est ! Si aucun d'entre eux (ou presque) n'a encore mis les pieds dans ce qui n'est pas encore l'Amérique, ils se tiennent bien informés, notamment grâce aux publications imprimées à Venise. L'auteur exprime d'ailleurs son inquiétude : Grenade est tombée, paradis à jamais perdu, et les musulmans ne participent pas à cet agrandissement du monde. Mais pour eux, l'enjeu est d'abord celui du contrôle de l'océan Indien, au moment où les Portugais arrivent par le Sud et les Espagnols par l'Est. C'est que 1492 signe tout à la fois le voyage de Christophe Colomb et l'expulsion des Juifs d'Espagne, dont beaucoup se réfugient dans l'empire Ottoman. Encore quelques années et ce seront les morisques qui seront expulsés. Les temps ne sont guère engageants.

Comme Istanbul, Mexico est une ville en plein essor. Elle est entre Atlantique et Pacifique, mais en contact direct avec l'Asie et avec la Chine. Le Nouveau monde sent qu'il peut jouer un rôle propre, et pas seulement en adjuvant de l'Espagne. Elle se veut aussi très chrétienne et prêche donc la croisade contre les Turcs (qui sont mis en scène dans de grands spectacles) – ce sont d'ailleurs évidemment les Espagnols qui ont introduit les notions de turc et d'infidèle au Mexique. Cela n'empêche pas certains érudits de Mexico de concevoir une pensée éloignée du nombril européen.


Histoire de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb et Fernand Cortez, manuscrit du 17e siècle d'après un original turc de 1580, BNF.


Autant le dire, je n'ai pas lu tout le livre. Le sujet m'intéresse, mais le décorticage de chaque texte m'a lassée. Il est pourtant tout à fait justifié : qu'est-ce que les Turcs savent du Mexique ? Quelles sont leurs sources d'information ? Et leurs préoccupations ? Et vice-versa ? Et quel sujet n'intéresse ni les uns ni les autres ? De plus, ce livre d'histoire penche un peu trop vers l'essai pour mon goût, ce n'est pas tout à fait mon format fétiche.
N'empêche que je vais continuer à explorer ce sujet.

Istanbul-Mexico : il n'est pas indifférent non plus que l'on ait affaire à deux jeunes cités qui se sont greffées sur des capitales prestigieuses. La Mexico espagnole s'est développée sur la capitale aztèque à partir de 1521 et l'Istanbul ottomane a supplanté Byzance en 1453. Pourtant, vues depuis l'Europe occidentale, ces deux métropoles apparaissent d'ordinaire comme des « périphéries exotiques », l'une issue de la colonisation espagnole implantée sur un empire déchu et l'autre en avant-poste d'un Orient fascinant et envahissant.


Jeudi, le blog sera pleinement à Istanbul, mais ce billet constitue une sorte d'introduction au sujet. Il participe donc aux Escapades européennes de Cléanthe qui nous propose, ce mois-ci, de faire étape sur les rives du Bosphore.




mardi 13 décembre 2022

Les gens allaient seuls, on ne marchait plus côte à côte.



Orhan Pamuk, Les Nuits de la peste, parution originale 2021, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, édité en France par Gallimard, rentrée littéraire 2022.

 

À Mingher, en 1901, petite île ottomane de la Méditerranée, la peste se déclenche. Ce sont des rumeurs et puis elle est là. Le sultan Abdülhamid détache son super médecin spécialiste des épidémies, mais il est presque aussitôt assassiné ! Débarquent alors le docteur Nuri, habitué à lutter contre la peste et le choléra, et son épouse, la princesse Pakizê, et le major Kâmil natif de l’île. Et commencent alors les longues journées des mesures sanitaires et des tractations politico-pragmatiques. C’est que l’île n’est pas unie : musulmans pauvres, animés par des confréries plus ou moins fanatiques, fonctionnaires de l’empire, réfugiés musulmans de Crète, grecs orthodoxes, et puis quelques français et anglais. C’est au temps où l’empire ottoman tombe lentement en lambeaux, où les puissances européennes soutiennent les nationalités diverses, mais à leur profit. C’est le temps des bandits et des espions, des grands bateaux de commerce, des beaux hôtels et des petits métiers.


Ici nous entrons dans le domaine de la passion nationaliste, où l’histoire ne se distingue plus de la littérature, la réalité de la légende, la couleur du mythe.

(tu parles)


Le roman est prétendument écrit par une historienne minghérienne (qui explique son rôle dans un épilogue sans aucun intérêt qui vous économisera quelques pages de lecture). Beaucoup plus intéressant, sa narration s’appuie sur des documents d’archives, des livres d’histoires, des manuels scolaires, des peintures célèbres et une abondante iconographie. Est-il utile de rappeler que l’île de Mingher est imaginaire ? Et que ce procédé qui apporte un effet de réel et qui donne une profondeur bienvenue, suggérant que l’histoire se prolonge en dehors du roman, est très habile et jouissif ?


Le vent arrachait aux maisons vides de longs gémissements.       


C’est une peinture réussie de l’empire ottoman vieillissant, qui tente tout à la fois d’importer la modernité occidentale, de contenir les puissances européennes, de soutenir les musulmans, tout en s’appuyant sur les élites chrétiennes de diverses langues, mais aussi en maintenant la logique impériale despotique et en luttant vaille que vaille contre les diverses poussées nationalistes (autant dire que ça ne marche pas). Pamuk représente à merveille l’entrecroisement entre ces intérêts inconciliables et contradictoires, c’est tout un climat politique qu’il ressuscite pour nous.

Suréda, Derviches turcs tournant, 1926, Autun musée Rolin
La description des mesures sanitaires (désinfection, quarantaine, interdiction de circuler dans les rues, morts enterrés à la hâte) rappellera des souvenirs à certains, ainsi que la mauvaise application de ces mesures, les croyances et les avis débiles, les consignes contradictoires des autorités, le rôle privilégié des lieux de culte, la ruée sur les vivres, les préjugés contre les uns et les autres, la peur viscérale de la mort, les rues désertes, la solitude collective…


À l’image de beaucoup d’institutions fondées au cours du dernier siècle avec d’excellentes intentions et suivant les idées européennes dans le but de résoudre un problème spécifique à l’Empire ottoman, et qui assez vite ne résolurent rien du tout, le Haut Conseil de santé était devenu lui-même une partie du problème.


Je note le goût d’Abdülhamid pour les romans policiers anglais et français et sa crainte des poisons. 

Ce gros roman (680 pages quand même) manque un peu de rythme, mais vaut surtout par un ton d’une ironie, légère, mais bien réelle. Tout le monde est égratigné, que ce soit l’empire ottoman finissant, son sultan paranoïaque, le gouverneur, les chefs de la religion musulmane, les journalistes, etc. etc. Je dirais que Pamuk s’est bien amusé en l’écrivant, en inventant une complète reconstitution historique, tout à fait virtuose.

 

L’effroi des nuits de la peste ne provenait pas seulement des maux de tête, des éruptions de bubons et de la peur de mourir, mais aussi de ce mélange insoluble de chagrin et de désordre qui tourmentait les habitants et ruinait leur sommeil.

 

C’était ce retour progressif des bruits de la ville, bruits familiers qu’ils n’avaient pas oubliés, mais que beaucoup avaient perdu l’espoir d’entendre un jour à nouveau, qui donna aux habitants l’impression la plus nette d’un retour à la vie d’avant. Le plus grand plaisir, c’était de réentendre le hennissement des chevaux, les roues des voitures, le tintement des fers à cheval, le grelot des clochettes.

 

J’avais essayé de lire La Femme aux cheveux roux qui m’était tombé des mains, je suis donc bien contente de cette lecture. Merci beaucoup Odile pour le prêt et les explications !

L’avis de Miriam.

 


 

 

mercredi 18 septembre 2019

Nous sommes tous d’accord pour mourir volontairement, et nous n’épargnerons pas notre vie.

Constantinople 1453, des Byzantins aux Ottomans, ouvrage collectif sous la direction de Vincent Déroche et Nicolas Vatin, 2016, aux éditions Anacharsis.

Aujourd’hui, n’ayons pas peur de passer pour des fous et attaquons ce volume de 1300 pages qui rassemble un ensemble de sources relatives à la conquête ottomane de Constantinople.
Oui, il faut un petit grain de folie pour se plonger dans ce pavé qui non seulement ne se lit pas comme un roman, mais ne se lit pas non plus comme un livre d’histoire. Le projet : rassembler dans un volume en français les sources grecques, ottomanes et occidentales, avec à chaque fois des introductions qui remettent le document dans son contexte. Autant le dire, j’ai lu toutes les introductions avec grand intérêt et j’ai parcouru diversement les fameuses sources. 
Qu’en retenir ? Évidemment, sur un tel sujet, on se dit que les points de vue s’affrontent, entre les occidentaux et les turcs. En réalité, tout est beaucoup plus complexe. À Constantinople, nous avons des grecs, orthodoxes, et des latins, catholiques, qui ne sont pas exactement dans le même camp. Il y a aussi des vénitiens et des génois dans cette Méditerranée orientale. Côté ottoman, Mehmed II, est loin de faire l’unanimité et chaque homme de lettres joue sa petite partition.

Tous ces textes répercutent l’écho d’un seul et même cri : héalô hè polis, « la Ville a été prise » ! La catastrophe s’exprime spontanément dans cette parole du prophète Ézéchiel qui, à elle seule, dit tout. La nouvelle Jérusalem a disparu, et sur ses décombres Istanbul commence aussitôt à s’édifier. (…) La mémoire de la Prise se perpétue cependant dans l’imaginaire grec : les lamentations mises en musique deviennent des chants populaires, et le mardi passe pour un jour néfaste. La conscience nationale hellénique s’approprie la chute de Constantinople, oubliant combien la Ville byzantine était cosmopolite, non seulement grecque mais aussi balkanique et latine, voire arménienne et juive, capitale d’un empire et non d’une nation.

Et puis, il y a les faits. Une immense conquête militaire, préparée avec soin par Mehmed II, qui a rassemblé des troupes, fait construire des navires, fait construire une forteresse à proximité et a recruté des spécialistes hongrois de l’artillerie. Un exploit côté ottoman : pour bloquer le port de Constantinople Mehmed II a fait passer ses bateaux sur la terre, par-dessus une colline, et a fait construire un pont de tonneaux. Mehmed II est décrit par de nombreuses sources comme un « jeune homme » (il a seulement 21 ans !) cruel et tyrannique, mais qui n’est pas dénué de vision politique. Il y a aussi les relations de la ville avec les puissances italiennes, Venise qui a fait la sourde oreille aux appels au secours de l’empereur, Gênes qui a envoyé un peu d’aide. Il y a surtout les récits de l’attaque et de la prise de la ville, de son pillage (que Mehmed II a limité à deux jours et non trois comme il était alors d’usage, car il souhaitait faire de Constantinople sa capitale), de l’esclavage horrible auquel furent voués les habitants, de la façon dont Sainte-Sophie a été préservée et transformée. Le terrible sultan a fait de sa prise la capitale de son empire et, afin de la repeupler, a incité fortement les gens à s’y installer et y a fait déporter des milliers de personnes, issues des territoires nouvellement conquis. Constantinople devient dès lors une ville à la fois islamique et multiculturelle.

Tantôt, envisageant le jour de l’union avec la fiancée de la conquête, il était gai et joyeux comme la face de l’aimé ; tantôt, durant la séparation des nuits, il se représentait le succès ou l’impossibilité et à cette idée il était hors de lui et perturbé comme la boucle froissée d’un ami charmant ; tantôt, s’imaginant à la chasse et la poursuite de son désir, il lançait au cou des biches des hautes montagnes ses lassos pareils aux boucles lumineuses de l’être adoré.

Ricci, Scène de bataille, Venise galleria dell accademia.
Je note la façon dont les vainqueurs ottomans s’approprient les corps des jeunes gens, garçons et filles, de la ville conquise, les péripéties des survivants, esclaves, rachetés, revendus, prisonniers en fuite d’une île à l’autre. Des prélats italiens en ont profité pour s’approprier des manuscrits grecs, tandis que la population de Constantinople se convertit massivement à l’islam.
Il s’agit de récits historiques, à portée politique et religieuse, avec plus ou moins de prodiges, de récits poétiques, et de témoignages des vainqueurs et des victimes (les lettres officielles ou privées sont très intéressantes). On trouve les comparaisons historiques et poétiques les plus variées et inattendues (Alexandre le Grand, les pharaons, la prise de Troie, la conquête amoureuse, la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, la chute de Carthage).
Je suis impressionnée par l’immense diversité des langues dont sont traduits les différents textes : grec (utilisé par toutes les parties comme une langue de la diplomatie), latin, turc, vieux russe, vieux polonais (un janissaire a laissé ses mémoires), vénitien, italien, génois, allemand, etc.

Ce volume présente un intérêt majeur pour les historiens. En effet, les sources se contredisent, font état de rumeurs, confirment des faits, avancent des mensonges, et construisent des réputations. Une lecture critique est indispensable ; elle est permise ici par les différents textes introductifs.

Le sinistre aspect de la guerre ébranlait le cœur des hommes, à l’idée que l’issue même de la lutte pourrait tourner mal, qu’ils pourraient avoir à lutter contre une fortune contraire. En outre, de funestes signes les épouvantent, à la vue de sombres prodiges dans le ciel, sur terre et sur les flots. Des huîtres pêchées un peu de jours auparavant dans l’eau du détroit pourrirent, infectées d’une rougeur sanguinolente. Leur propre suc était du sang, et les flots marins de même. De nombreux éclairs étincelèrent de nuit dans le ciel, fendant les airs.

Un événement au cœur de L’Histoire du monde au XVsiècle.

samedi 13 juin 2015

Humeur de patates

Reprenons les Mémoires culinaires du Bosphore de Takuhi Tovmasyan, livre de cuisine, de mémoire familiale, d’histoire d’un peuple – les Arméniens. L'auteur nous raconte son enfance, sa famille, son quartier, la petite vie au quotidienne rythmée par sa cuisine.

Aujourd’hui, une simple, très simple recette de patates. Mais avec tellement de choses que ce plat tout simple en devient un délice.

Salade de pommes de terre (pour 2 ou 3)
Pommes de terre
¼ oignon
1 gousse d’ail (ce livre est fan d’ail, les quantités indiquées sont toujours hallucinantes, en l’occurrence il y a autant de pommes de terre que de gousses d’ail, mais j’ai choisi d’adapter)
1 ou 2 tomates
2 œufs
1 citron
huile d’olive
persil plat coupé finement
olives noires
moutarde
sel, poivre, piment rouge, menthe sèche

La recette indique de faire cuire les patates (façon pommes de terre bouillies) pendant 45 minutes. J’avoue que cette durée me laisse songeuse. C’est vrai que les patates trop cuites s’imprègnent bien de la sauce, mais là on obtient vraiment de la purée. Ou alors l’auteur utilise d’énormes pommes de terre ? Donc, je me contente de les faire cuire un peu trop longtemps, c’est tout.
Une fois cuites, je les épluche et les coupe en morceaux.
Pendant ce temps, on prépare la sauce. On pile la gousse d’ail avec du sel. On ajoute la moutarde, le citron, le vinaigre, l’huile d’olive. C’est une sauce onctueuse à verser sur les patates encore chaudes. Il en faut une bonne quantité, car les patates absorbent tout.
On coupe l’oignon en lamelles très fines, à malaxer avec du sel et du piment rouge. On ajoute beaucoup (beaucoup) de persil plat, les tomates pelées et coupées en morceaux, un peu d’huile d’olive. Je cite « il faut disposer cette préparation tout autour des pommes de terre que l’on saupoudre de menthe séchée et de piment de Cayenne pour donner des couleurs à notre salade. Quelques olives couronneront cette splendeur ».
On prépare les deux œufs mollets : comme des œufs durs, mais vous interrompez la cuisson au bout de 4 minutes à peu près, on les épluche alors qu’ils sont tout mous, cela demande de la délicatesse. On mélange le blanc et le jaune et on verse sur les pommes de terre.

La salade peut être servie seule ou en accompagnement. Différents légumes peuvent accepter la même préparation : pois chiches, courgettes, haricots blancs, chou-fleur…
C’est simple, pas cher et réellement très bon.

 Issue du même livre, je vous ai déjà parlé de la recette des oeufs pochés.

dimanche 25 mai 2014

Humeur pochée



 Il y a un moment, Moustachu m’a offert un livre de cuisine un peu particulier.
Takuhi Tovmasyan raconte les recettes de sa famille, celles que faisaient les mères, les tantes, les grands-mères et même quelquefois les hommes dans une petite ville de Turquie, dans une famille arménienne.

Je ne sais jusqu’à quel point ces mets sont arméniens, turcs, albanais, circassiens, patriotes ou gitans. Mais je sais que les ai appris de mes yayas, c’est-à-dire de mes grands-mères de Tchorlou : Akabi et Takouhi. Ce livre leur est dédié.

La communauté arménienne de Turquie a disparu. Le livre contient de nombreuses photos de famille. Il n’y a pas que les recettes, mais toute l’histoire d’un lieu et d’une époque. Elle raconte les personnes, la ville, les fêtes, les anecdotes familiales, les souvenirs… C'est un ton doux et nostalgique à la fois.

D’un point de vue de cuisinière, toutes les recettes ne sont pas évidentes, notamment parce que certains ingrédients sont peu accessibles (foie d’agneau, rates de mouton…). Mais je vous en reparlerai sûrement !


Aujourd'hui, une recette réalisée par oncle Partoukh.

Les gourmandises 8/20 : Tchilbir (œufs pochés)

Pour deux personnes
4 œufs
cinq à six cuillères de yaourt
3 à 5 gousses d’ail
une cuillère à soupe de beurre
sel, menthe sèche
piment de Cayenne

« C’était un de ces jours où ma tante était absente, nous avons relevé nos manches pour attaquer un tchilbir. Mon oncle était le chef, et moi le marmiton. On a aligné le matériel sur le plan de travail. Après avoir nettoyé trois ou quatre gousses d’ail, on les a pilées avec un peu de sel dans le mortier, puis on les a mélangées avec cinq ou six cuillères à soupe de yaourt. On a versé ce yaourt à l’ail dans une grande assiette creuse. Pendant ce temps l’eau avait commencé à bouillir dans la casserole, on y a cassé les œufs, c’était le meilleur moment, les œufs ressemblaient à des méduses, une fois plongés dans l’eau bouillante. En une à deux minutes, ils perdaient leur transparence et devenaient tout blancs, le jaune disparaissait.
Avec mon oncle, nous avons retiré les œufs cuits à l’aide d’une écumoire et les avons disposés sur le yaourt à l’ail servi dans une assiette. On a fait fondre une cuillère à soupe de beurre dans une petite poêle, lorsque le beurre a été clarifié, on l’a versé sur les œufs couchés sur le yaourt, saupoudré de menthe sèche et de piment de Cayenne. La vue de ce plat était merveilleuse. La nuit tombait, et on est allés sur le balcon avec nos œufs pochés. »

Photo avec moins d’ail et plus de yaourt. 
Une entrée très sympa.
 Takuhi Toovmasyan, Mémoires culinaires du Bosphore, éditions Parenthèse, édité en 2004 à Istanbul, en 2012 en France. Traduit du turc par Haldun Bayri.

Des femmes écrivains.