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jeudi 21 mai 2026

Vous êtes un faquin de ne pas savoir qu’il faut fermer doucement les portes dans une maison où on lit les romans anglais.

 

Léon Bellin de La Liborlière, La Nuit anglaise, 1799 (réédité par Anacharsis avec une préface de Maurice Lévy).

Titre complet : La Nuit anglaise ou les Aventures jadis un peu extraordinaires, mais aujourd’hui toutes simples et fort communes de M. Dabaud, marchand de la rue Saint-Honoré, à Paris, roman comme il y en a trop (…) ouvrage qui se trouve partout où il y a des revenants, des moines, des ruines, des bandits, des souterrains et une tour de l’Ouest.

Au début du livre, nous faisons connaissance avec M. Dabaud, bourgeois enrichi pendant la Révolution, notamment par le rachat de terres à un noble, qui se trouve en butte à une difficulté : son fils veut épouser une Ursule noble et sans le sou. Lui-même préférerait rester plongé dans la lecture de ses romans préférés.

M. Dabaud saisit l’un après l’autre chaque volume, examine chaque gravure, voit des spectres, des magiciennes, des poignards : il tremble d’émotion, son coeur palpite de plaisir, le délire le transporte.

Un soir, le fantôme d’un homme qu’il a tué en duel lui apparaît. Peu après, M. Dabaud se trouve embarqué dans une aventure entre terreur et humour. Tout comme les héros et les héroïnes des romans gothiques, le voici contraint de suivre un moine italien dans des souterrains parcourus de soupirs et de grincements. Lui apparaissent tour à tour le fantôme, la chambre funéraire du tué, le portrait d’une jeune femme, des traces de sang, des bandits féroces, un cachot, etc. Aucune exagération terrifiante ne sera oubliée (même si le lecteur comprend bien vite de quoi il retourne).

Une originalité : l’accumulation concerne également la langue, puisque le texte est constitué par les très nombreuses citations de plusieurs romans gothiques (qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lus), ceux d’Ann Radcliffe en tête, mais également Le Moine de Lewis ou Célestine écrit par le même Bellin de La Liborlière. Ces énumérations de citations produisent un indéniable sentiment de lassitude (ne le nions pas) (c’est très très répétitif), mais également d’humour – difficile de prendre au sérieux les dangers auxquels le héros est exposé.

Le vieillard prit M. Dabaud par la main, et tous deux marchèrent vers la porte du Nord qui s’ouvrir avec un grincement aigu, avec un cri aigre, en un mot avec tout ce que peut faire une porte en pareil cas.

Ce livre n’est sans doute pas un chef d’oeuvre en tant que tel, mais son existence constitue un témoignage passionnant sur l’immense vogue de la littérature gothique.

Le 18e siècle, ce n'est pas que de la dentelle.
Écorché d'anatomie d'Honoré Fragonard, Musée de Maisons-Alfort


Rappel pour les distraits : le roman gothique est né en Angleterre dans la seconde moitié du 18e siècle. Un genre créé par des puritains pour se délecter des histoires troubles survenant en terres catholiques. Le Château d’Otrante d’Horace Walpole est le premier du genre, il se veut terrifiant mais il me paraît aussi déjà comme l’outrance de lui-même. Je vous ai parlé du petit château gothique de Walpole, dépourvu de tout passé prestigieux et de tout fantôme. Ann Radcliffe publie également des romans au succès colossal (comme Les Mystères du château d'Udolphe ou L'Italien ou Le Confessionnal des pénitents noirs). Des dizaines d’autres auteurs, plus ou moins doués, plus ou moins anglais, s’inscrivent à la suite. Les cryptes mystérieuses et leurs inévitables fantômes s’empilent sur les bibliothèques… La préface de Lévy signale d’autres imitations burlesques, notamment un More Ghosts ! dont le titre donne le ton. Leur nombre est le signe du considérable succès du genre gothique, et du roman en général, dans toute l’Europe. Vous connaissez la plus célèbre des œuvres inspirée par ce succès gothique : c’est Northanger Abbey que Jane Austen rédige en 1798.

Le héros n’est plus rien dans un roman, c’est le lecteur qui est tout : pourvu qu’il frissonne et qu’il soit en suspens, les personnages ont beau faire tout ce qu’ils veulent, peu importe. Au surplus, voilà l’escalier par où vous devez monter.

Bellin de La Liborlière écrit en 1799, mais il possède moins de talent qu'Austen. C’est un noble que la Révolution a chassé à l’étranger, qui ne revient qu’en 1800 après l’amnistie prononcée par Bonaparte. Le roman fait état de ces changements brusques de fortune, de la Terreur de la guillotine, des duels, de l’apparition d’une nouvelle jeunesse. C’est surtout le prétexte à une fête de la lecture, où le héros sait bien que l’accumulation de péripéties a pour seul objectif de distraire le lecteur et pas du tout d’être crédible – de la terreur pour de faux !


- Vous irez passer le reste de la nuit dans la tour du Sud-Ouest.
- Du… ?
- Du Sud-Ouest. Cela vous étonne ?
- Je vous l’avoue. Je connaissais bien la tour de l’OUEST de l’Abbaye de Grasville ; la our de l’EST du château deLindenberg ; la tour du MIDI du château de Mazzini ; la tour de l’Orient du château d’Udolphe ; la tour du NORD du château de Blangy ; mais la tour du Sud-Ouest, mon père, celle-là est nouvelle.
- Soyez tranquille ; vous verrez qu’elle vaut bien toutes les autres ensemble, répartit le moine d’un ton sérieux et important.
- Quoi ! Il y a des figures qui se montrent à la fenêtre, des lumières, des bruits, des soupirs, des Nonnes sanglantes, des squelettes, des…
- Plus que tout cela encore.

1. J’avais vaguement envisagé de proposer cette Nuit anglaise pour la thématique de la nuit dans le cadre des escapades européennes de Cléanthe, mais j’ai trouvé bien des nocturnes européens bien plus terrifiants dans ma bibliothèque.

2. L’éditeur Anacharsis qui propose cette rareté a besoin d’argent. Si vous voulez lire d’autres manuscrits incroyables, soutenez-les ! Et si vous êtes perdus, je vous conseille la contribution « gens du peuple », deux des livres sont chroniqués sur le blog.

3. Je savais que c'était une relecture, mais j'avais complètement oublié qu'il y avait un premier billet !




lundi 29 mai 2017

Le matin est une saignée pour l’humanité.

Jaume Cabré, Sa Seigneurie, traduit du catalan par Bernard Lesfargues, parution originale 1991.

Une intrigue dans la Barcelone de 1799.

Que nous sommes loin de Confiteor… Nous voici en novembre et décembre 1799 à Barcelone, dominé par les Castillans (si vous avez suivi Victus), mais son élite ne pense que sexe, pouvoir, sexe, argent, sexe. Une diva française est horriblement assassinée et un pauvre poète bien vite emprisonné. C’est que le personnage principal, don Rafel, Sa Seigneurie, régent civil de Barcelone, y a intérêt, mais l’on comprendra progressivement pourquoi.

À coup sûr, des personnes présentes dans ce cercle, don Rafel était le plus envié, le plus haï et le plus craint parce qu’il était influent, inflexible et corrompu, trois qualités qui allaient normalement de pair avec la carrière de ceux qui, en ces années de grâce, tenaient le haut du pavé à Barcelone.

Le roman alterne les points de vue entre le poète, son père, son ami militaire, le régent et sa femme et quelques autres. Tous ces gens ne vivent pas dans le même monde. Entre ceux qui projettent un opéra, ceux qui s’organisent en vue du Te Deum qui doit marquer le début du nouveau siècle – qui aura le privilège de s’asseoir ? – ceux qui comptent les bonnes actions comme autant de garanties pour le Purgatoire, ceux qui lorgnent sur leur voisine, etc. Il pleut beaucoup dans ce roman et la boue envahit les rues, comme il domine déjà les cœurs des dirigeants, petits et grands, de la ville.
C’est un roman gluant. Une bonne lecture, mais triste et un peu déprimante. Un roman certainement bien documenté sur l’époque, sur les rapports hiérarchiques entre les différentes autorités de la ville, dont l’ambition est de piller les richesses, de nuire aux autres et de se maintenir dans les honneurs en cultivant son réseau d’alliance. La musique effectue de fugaces apparitions pour alléger le panorama d’ensemble. Qui est ce Van Beethoven, ce Fanbetolen, pas grand-chose certainement ? Mozart, Haydn sont là également.
Monastère de Pedralbes, un des lieux du roman. M&M
Le texte est écrit dans une langue caustique, triviale, peu amène avec ses personnages, qu’il moque en continue. C’est ainsi que nous plongeons dans un monde où l’apparence prime : un riche doit aimer les huîtres pour que l’on dise qu’il a les moyens de s’en payer, même s’il préfère le navet.

Don Rafel tenait en l’air le beignet qu’il venait de tremper.
- C’est à cause que, Votre Seigneurie – le secrétaire soufflait et ouvrait des yeux grands comme des oranges –, Votre Seigneurie… je viens de la rue et… on dit que… tout le monde dit, Votre Seigneurie…
- Diantre, que dit tout le monde ?
- Qu’on a tué la cantatrice gavache, Votre Seigneurie.
En hommage à l’importance de la nouvelle, le beignet se partagea en deux et la partie enduite de chocolat acheva sa course sur les chausses de Sa Seigneurie.






vendredi 25 septembre 2015

Quand on lit un roman anglais, on se figure être sur un champ de bataille.

Louis-François-Marie Bellin de La Liborlière, La Nuit anglaise, 1799, édité actuellement chez Anacharsis.

Une distraction gothique.
Le narrateur s’installe commodément dans un cimetière afin que l’atmosphère l’inspire et qu’il puisse écrire un brillant roman anglais comme c’est alors la mode. Là, il trouve un manuscrit…
Le manuscrit relate les aventures d’un certain Dabaud, bourgeois enrichi pendant la Révolution, qui n’en peut plus des romans mièvres de son temps et qui découvre tout à coup la merveille des romans dits anglais (que nous appelons gothiques) : écrits par des anglais, mais se passant dans les cryptes catholiques italiennes, agitant spectres, bandits et blanches héroïnes… Oui, mais voilà qu’une nuit, il s’éveille dans un souterrain mystérieux… il va vivre une vraie nuit anglaise !

Vous vous plaignez précisément de ce qu’il y a de plus beau dans votre histoire, répondit le moine ; c’est d’avoir un grand nombre d’aventures inutiles qui étonne celui qui les lit. Le héros n’est plus rien dans un roman, c’est le lecteur qui est out : pourvu qu’il frissonne et qu’il soit en suspens, les personnages ont beau faire tout ce qu’ils veulent, peu importe.

Dabaud est un bourgeois bavard et raisonneur, un lecteur de l’Encyclopédie, qui cite pêle-mêle ses lectures préférées. C’est un roman potache, mariant l’admiration pour Ann Radcliffe et l’art de la parodie, le but est plus de faire rire que d’avoir peur, d’autant que le lecteur se doute assez vite de la réalité. C’est ainsi que le texte est littéralement truffé des citations d’environ une dizaine de romans. Dabaud a conscience de devoir passer en une nuit par toutes les péripéties traditionnelles des romans anglais et ne manque pas de souligner son effroi et son plaisir pris comme à une fête foraine. Notons qu’il trouve même une véritable armoire contenant tous l’attirail nécessaire à une bonne radcliffade  (par exemple, des chandelles qui s’éteignent toutes seules).
Cadavres dans les catacombes, Lavis anonyme, école française du XVIIIe siècle,
conservé au Worcester Art Muséum, scanné sauvagement.


Le vieillard prit M. Dabaud par la main, et tous deux marchèrent vers la porte du Nord qui s’ouvrit avec un grincement aigu, avec un cri aigre, en un mot avec tout ce que peut faire une porte en pareil cas.

S’il n’est nullement nécessaire d’avoir lu des romans gothiques pour apprécier le livre (j’ai un témoin), ce n’est pas mal d’en connaître un ou deux. Mais c’est avant tout un roman pour lecteurs amoureux de la lecture, prêts à accepter les postulats de l’aventure, malgré les contradictions et les invraisemblances évidentes.

Le livre est précédé d’un point sur le succès des romans gothiques pendant la Révolution et sur leurs nombreuses parodies. Notez que Jane Austen entreprend Northanger Abbey en 1798…

On peut assurer avec vérité que jamais héros entouré de ruines, poursuivi de spectres, ébloui de lumières miraculeuses, assailli d’orages, ou attaqué par des brigands, des condottieri et des faux-monnayeurs, ne fut agité de plus de sentiments à la fois que M. Dabaud dans ce moment terrible.
-       Hélas, s’écria-t-il douloureusement, il y a sans doute pour sortir d’ici un chemin plus court que cette maudite colonnade, où je vois déjà qu’il m’arriver toutes sortes d’événements ; mais il faut bien que, comme tous les autres, je me prête à ce qu’on exige de moi pour allonger l’histoire.

Merci Marie-Neige pour la lecture.

dimanche 16 août 2015

Cependant, de l’âge de quinze ans à celui de dix-sept, elle devait s’exercer à l’état d’héroïne.

Jane Austen, Northanger Abbey, traduit de l’anglais par Josette Salesse-Lavergne, achevé vers 1799.

À mon tour de me lancer à l’assaut de Jane Austen ! Le hasard fait que je commence par ce qui est sans doute son premier roman.

Le roman est animé par une voix extérieure, malicieuse en diable. Elle nous présente Catherine, une petite fille quelconque devenue une jolie jeune fille qui s’apprête à passer quelques semaines à Bath, en compagnie d’amis de la famille. Elle y fera son apprentissage en terme de vie sociale, d’amitié et bien sûr d’amour.

Elles manifestèrent à se revoir une grande joie, en personnes qui se sont fort bien accommodées de ne rien savoir l’une de l’autre pendant quinze ans.

La toute première chose qui m’a plu, c’est cette voix de la narration qui se moque de ses personnages, de leur naïveté ou de leur hypocrisie, et qui se moque des romans d’amour à multiples péripéties. La bonne héroïne devrait faire ci, éprouver cela, s’inquiéter de ceci – et Catherine qui dort des deux oreilles pendant ce temps ! Plus généralement, Northanger Abbey rend un hommage vibrant aux romans, aux romans d’amour, aux romans gothiques et aux lecteurs de romans. Les heures plongées dans une passionnante lecture sont si différentes de celles de la soi-disant vraie vie ! Les jeunes filles comme il faut aiment les romans vraiment horribles et qui font peur.
Catherine est une fan d’Ann Radcliff et lit Le Château d’Udolph. Cela l’influence grandement quand elle est finalement invitée à résider à Northanger Abbey. Elle est surexcitée à l’idée de vivre un peu dans un tel si ancien et plein de souvenirs et de secrets. Romantique avant la lettre, elle manifeste un goût pour l’ancien et les constructions médiévales, au point de regretter les aménagements modernes dans les bâtiments à habiter et de chercher où doit se trouver le nécessaire souterrain. Heureusement Catherine aura la chance de trouver un homme avec qui parler de ses lectures…

Canaletto, Alnwick Castle, vers 1752, collection privée, M&M.

Nous transitons ainsi des bals de Bath à une abbaye gothique, avant de découvrir la charmante maisonnette d’un presbytère. Toute l’Angleterre est ici réunie.

La passion qu’elle éprouvait pour les vieux monuments était presque aussi violente que sa passion pour Henry Tilney, et les châteaux et abbayes faisaient d’ordinaire le charme des rêveries que ne remplissait pas l’image du jeune homme. Contempler, explorer les remparts et le donjon de l’un ou le cloître de l’autre, c’était là un rêve qu’elle caressait depuis des années.

Le récit est donc souvent mis à distance. Nous voyons les agissements hypocrites de plusieurs personnes, préoccupées de leur bien être plus que de l’amitié. La description est précise, cruelle mais affectueuse, car jamais caricaturale. Je dois dire que j’ai trouvé Catherine très sympathique, notamment dans la gêne qu’elle éprouve à être invitée chez ses amis – je suis toujours embarrassée quand les amis me proposent de venir en vacances chez eux. Cette jeune fille qui dessine mal, est nulle au piano et cout passablement est une compagne agréable.
L’atmosphère du roman est joyeuse. Le lecteur a la certitude que les personnages vont trouver leur voie et se débrouiller dans la vie – cela fait du bien aussi.

Des femmes écrivains. Challenge Destination PAL - la liste de lecture.

Avis des quotidiennes deVal :