La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 9 juin 2026

Ce n’est pas important, l’essentiel est d’aimer ce matin.

 

Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, parution originale 1999, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, édité en France à L’Olivier et au Seuil.

Ce n’est pas un roman. Appelfeld raconte sa vie, en une suite de chapitres courts, depuis son enfance dans l’actuelle Roumanie jusqu’à son âge mûr, écrivain israélien reconnu. Il raconte ou il ne raconte pas, choisissant de mettre l’accent sur tel ou tel moment.

D’abord l’enfance avec ses parents et ses grands-parents, l’attachement à la famille. Des années de guerre, il en donne quelques aperçus sans se soucier d’entrer dans les détails. Le meurtre de la mère, les enfants dans le ghetto (c’est tout ce que l’en saura), une marche interminable avec son père, une fuite d’on ne sait pas d’où vers la forêt, la vie dans la forêt, l’attente sur les rivages italiens, puis les premières années dans ce qui n’est pas encore l’état d’Israël. L’accent est mis sur le portrait des personnes lumineuses, sur ce dont le corps se souvient – lui-même était trop petit pour avoir une compréhension consciente et complète des événements.

Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le coeur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant, je ressens ces jour-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur.

Une grande partie du propos porte sur la langue, ou plutôt les langues : allemand avec les parents, ruthène avec les paysans et la bonne, yiddish avec les grands-parents, langues qu’on lui enjoint d’oublier ensuite pour se concentrer sur l’hébreu, alors une langue militaire et de construction nationale, pas une langue affective, pas encore une langue de littérature pour lui – elle l’est devenue. À cet égard, il est aussi question des générations et de leur rapport différent à la mémoire et à l’oubli.

Soulages, Peinture, 1963, Rodez Musée Soulages


Enfin, le passage qui a motivé ma relecture : la littérature. Appelfeld refuse d’être un écrivain de la Shoah, il ne raconte pas comme un témoin, il écrit des romans mettant en scène la vie des hommes et des femmes avant et après la Guerre. Ce positionnement lui fut reproché, mais il choisit de parler des premiers écrivains israéliens qu’il a rencontrés, et notamment Agnon.


La pensée que mes parents m’attendaient m’a protégé durant toute la guerre.
Je me dis que Des jours d’une stupéfiante clarté raconte ce qui n’a pas pu avoir lieu : la longue marche d’un homme qui sort des camps et qui rentre chez lui et qui retrouve ses parents.

Sur la Seconde Guerre mondiale, on écrivait principalement des témoignages. Eux seuls étaient considérés comme l’expression authentique de la réalité. La littérature, elle, apparaissait comme une construction factice. Moi, je n’avais même pas de témoignage à offrir. Je ne me souvenais pas des noms de personnes ni de lieux, mais d’une obscurité, de bruits, de gestes. C’est uniquement avec le temps que j’ai compris que ces matières premières étaient la moelle de la littérature et que, partant de là, il était possible de donner forme à une légende intime.

C’est une relecture, motivée par une raison précise dont je vous parlerai dans quelques semaines.


Appelfeld sur le blog : 

Histoire d'une vie : texte autobiographique et c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, un magnifique roman. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth

Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs

La Stupeur : les Juifs ont disparu et Irina erre sur la terre
Katerina : un récit d'apprentissage
La Ligne : une errance brumeuse dans l'Europe d'après l'extermination


Addendum du 27 juin : un billet sur Agnon



mardi 16 décembre 2025

Comment neige le destin ? Le destin neige en silence.

 

Mircea Cărtărescu, Melancolia, publication originale 2019, traduit du roumain par Laure Hinckel, édité en France par Noir sur Blanc et Libretto.


Dans un prologue, un marin visite un palais dans une île qui pourrait être grecque et lutte contre son double avant reprendre le bateau.
Dans la première histoire, un enfant vit tout seul pendant des années dans un appartement en ville. Étrange existence répétitive. Mais il a l'occasion à trois reprises d'explorer la ville durant la nuit et il découvre les statues gigantesques de ses parents.
Dans la deuxième histoire, un frère et une sœur jouent tous les soirs au jeu des petits lapins et des renards. Mais une nuit, un renard s'empare de la petite sœur, qui tombe malade. Évidemment les adultes ne comprennent rien. Le grand frère fera tout pour la sauver.
Dans la troisième histoire, le personnage principal est un adolescent. Dans ce monde, les hommes muent et changent de peau régulièrement. Et les femmes ? C'est la grande question. La rencontre avec une jeune fille lui permettra de savoir.
L'épilogue est en prison.

Quand dehors tombait le crépuscule, dans la salle à manger l'air devenait marron, délicat, et le silence pesait sur l'enfant de toutes ses forces.

Les trois histoires présentent plusieurs points communs. Elles mettent en scène des enfants, qui sont seuls. Les adultes sont absents ou peu présents, vagues silhouettes fonctionnelles, incapables de rien comprendre à la réalité de la vie. Les récits se tiennent dans une ville, jamais nommée, mais qui ressemble à celle de Solénoïde, avec ses grands immeubles, son tramway bringuebalant, ses grands édifices, ses statues qui scandent l'espace public et surtout ses hôpitaux.

Car, comme dans Solénoïde (et comme dans plusieurs textes de Tokarczuk), le monde médical tient une place importante et inquiétante. Aux côtés du corps humaines, les modèles d'anatomie, les statues de femmes enceintes, les lits d'hôpitaux hantent l'univers mental du roman. C'est également le cas des insectes sous toutes les formes, immenses et minuscules, réels ou en chocolat, symboliques également.

La maison était entourée, assiégée par la lune. Les fenêtres se projetaient, blanches, sur tous les sols, accentuant jusqu'à l'insupportable la solitude de l'appartement.

Les histoires sont inquiétantes et mettent mal à l'aise. Que va-t-il advenir à ces enfants ? Les trois récits racontent un apprentissage et une certaine façon de quitter le monde de l'enfance ou de l’adolescence et l'entrée dans l'âge adulte. Il est écrit que les personnages vieilliront, ils se marieront et auront des enfants, mais le lecteur sait qu'ils ont tous perdu l'accès au monde de l'enfance, avec ses contes et sa logique, un monde bien plus étrange et bien moins étroit que celui des adultes.

Il y a la place particulière de la pleine lune – Melancolia.

Il est beaucoup question d'insectes, d'enfermement, de solitude, d'impossibilité de communiquer – difficile de ne pas penser à Kafka.

Ernst, Le fantôme de la repopulation, 1929 photo/collage, Coll. privée

De jour comme de nuit, les deux étaient toujours ensemble et, en fait, seuls, car les gens bizarres qui les nourrissaient, les lavaient, les grondaient et les cajolaient et leur disaient bonne nuit, étaient transparents, sans existence vraie, comme sur ces photographies où les bâtiments et tout ce qui est immobile est bien défini, tandis que les gens et les tramways semblent brumeux, barbouillés par un pinceau rapide. C'étaient deux souffles de vent nommés maman et papa, et peut-être les chats et les oiseaux du ciel voient-ils les gens ainsi.

(2e histoire)

S'il aimait quelque chose au monde, c'était la lune, mais pas n'importe quelle lune, celle dont le croissant se posait presque à l'horizontale, cornes vers le haut, sur fond de ciel vert comme du venin, au-dessus des bâtiments très hauts, terminés par des mâts, des flèches, des frontons et des coupoles, de la ville où il habitait.

(3e histoire)

Mircea Cǎrtǎrescu sur le blog :

Solénoïde : une sorte d'errance absurde dans Bucarest - c'est très gros et très bien !
Théodoros : la vie d'un tyran, une fresque en Technicolor - c'est brillant.




lundi 15 septembre 2025

moi je dois demeurer au bout du monde dans une terre loin de ma terre

 

Ovide, Tristes Pontiques, 8-16 après J.-C., traduit du latin par Marie Darrieussecq, édité en 2008 par P.O.L.

On est en l'an 8 et Ovide, le poète des Métamorphoses et des Fastes, vient de déplaire au couple impérial : il est relégué au bout du monde, à Tomes (aujourd'hui Constanţa en Roumanie sur les bords de la Mer noire).

Sa faute ? On ne sait pas. Son Art d'aimer aurait été peu apprécié et les historiens font l'hypothèse de pratiques divinatoires douteuses.

il était donc écrit que j'aurais sous les yeux
ce marécage où se perd le Danube
il était donc écrit que j'irais en Scythie
sous les étoiles froides

Toujours est-il qu'il part et qu'il écrit. À sa femme, à ceux qui peuvent le protéger, intercéder pour lui, qu'on ne l'oublie pas, qu'on allège son sort, qu'on essaie de fléchir Auguste, qu'on lise ses vers. Ovide se lamente sur cette terre de marécages et de glaces, ravagée par la guerre, habitée par les barbares – il exagère un peu. Il est si loin de Rome, du centre du monde, du monde, de la vie, de la lumière, de ses amis.


je parle à la mer et au vent
mes mots se perdent dans les vagues
mes vers mes vœux mes voiles
s'envolent vers le vide

mon visage est trempé par les paquets de mer
et des montagnes d'eau roulent jusqu'aux étoiles
des creux grands comme des vallées
s'ouvrent dans la houle

Les Tristes (Tristia) : recueil de lettres en vers, composé dans les premières années de l'exil, quand l'espoir et la colère sont encore là. Les destinataires sont tus, par prudence ou par discrétion. Le chagrin et la souffrance s'y expriment à l'état brut.

Les Pontiques (Epistulae ex Ponto – Lettres du Pont) (le Pont Euxin) : recueil de lettres en vers composé dans les dernières années (avec les noms des destinataires). Entretemps, Ovide a appris le gète et le sarmate, lit quelquefois ses vers latins à ceux qui l'entourent, il suscite amitié et agacement. Il dit avoir composé un poème en langue gète en l'honneur d'Auguste. Ovide est résigné à son sort et à mourir là, seul, loin des siens.

Tristes Pontiques : c'est le titre sous lequel Darrieussecq regroupe les deux livres, mais n'allez pas croire qu'Ovide joue les ethnologues avant l'heure et s'intéresse à ses nouveaux compatriotes. Au contraire, Ovide hait l'exotisme et ce voyage. Il dit qu'il ne rencontrera pas l'autre – même si ce n'est pas exactement vrai. Je suppose que la traduction de Darrieussecq ne se veut pas érudite, mais elle a fait le choix d'une grande simplicité dans les termes et dans la syntaxe, ainsi que celui de vers irréguliers (parce qu'Ovide écrit en « distiques élégiaques ») (si quelqu'un sait ce que c'est...). À la lecture, on sent tout à la fois la mauvaise foi d'Ovide, son ironie glacée, sa tristesse, sa conscience d'être victime d'une injustice, sa certitude absolue d'être un grand poète et de passer à la postérité.

j'arrive à bout de mots
à formuler toujours des prières identiques
j'ai honte de ces plaintes interminables et vaines
ces vers toujours les mêmes vous en avez assez
vous savez ce qu'ils disent avant d'ouvrir mes lettres

C'est une poésie de l'exil, répétitive et lassante, ressassant les malheurs et les injustices. C'est un cri du cœur déchirant de celui qui subit l'arbitraire d'un dictateur et qui doit se taire, mais chantera plus fort son chagrin et sa douleur. Il y a un peu de manipulation pour essayer d’apitoyer ses lecteurs et de susciter la compassion. Ce sont les pleurs d'un homme relégué loin des siens jusqu'à y mourir.

Dérouleur de papyrus, IIe ap.JC, os, Nîmes musée de la Romanité

Il fait preuve d'injustice, disant que les habitants de Tomes ne connaissent ni grec ni latin et sont vêtus de peaux de bêtes et que la guerre y vient tous les hivers, il se campe au milieu des marais et de la glace, au bord du Danube – Rome est si loin.

Parce qu'on ne peut pas empêcher la poésie, on ne peut pas faire taire éternellement les poètes, parce qu'on ne peut pas leur clore totalement le bec, Ovide se lamente, page après page.

petit livre

hélas
va sans moi dans la ville où je suis interdit

va tout simple
sans ornements savants
comme il sied aux exilés
c'est le début
Tête romaine et buste du 16e, Rome musée du Capitole


je suis tout seul au bout du monde
sur une plage abandonnée
la terre a disparu
on ne voit que la neige
les champs n'ont pas de fruits

où sont la vigne et le raisin
où sont les rives aux saules verts
où les collines de chênes

une mer sans soleil
des eaux ivres de vent
un horizon sans fin
des plaines sans labour
et que personne n'a l'idée de réclamer



est-il permis que je le dise
ma Muse à sa façon avait un nom illustre
et elle était de celles qui ont beaucoup de lecteurs
que l'Envie desserre ses mâchoires
et laisse enfin mes cendres en paix
j'ai tout perdu

la vie qu'on m'a laissée n'est que pour la souffrance
mon fantôme ne vit que pour être éprouvé
à quoi bon s'acharner à tuer un cadavre
il n'y a plus place en moi pour encore me blesser

Même s'il y a à peine trois lignes consacrées à la Mer noire, je propose ce titre à Cléanthe pour ses escapades européennes autour de la Mer noire (je suis sûre qu'il ne s'attendait pas à ce qu'on lui sorte un truc aussi vieux). J'ai prévu un second billet jeudi, avec une autrice bien plus attendue.




jeudi 21 novembre 2024

En août, dans cette ville, il y a des jours où le soleil est un potiron épluché.

 

 

Herta Müller, Le Renard était déjà le chasseur, publication originale 1992, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, édité en France au Seuil.

 

En Roumanie, à la fin de la période de Ceauşescu, nous suivons un groupe d’amis, en particulier Adina, enseignante.


La fourmi transporte une mouche morte. La fourmi ne voit pas le chemin, elle retourne la mouche et revient sur ses pas. La mouche est trois fois plus grande que la fourmi. Adina rentre le coude, elle ne veut pas barrer le chemin à la mouche. Un morceau de goudron brille près du genou d’Adina, il cuit au soleil. Elle le tapote du bout du doigt, un fil de goudron s’étire à l’intérieur de sa main, se fige en l’air et se brise.

C’est le début.


C’est un monde qui est décrit en phrases brèves, apparemment sans lien entre elles, et en paragraphes courts, à la sécheresse étrange et poétique, mais laissant planer un vague climat de menace. Ici les ombres des peupliers tracent des ombres fines comme des poignards.


Quand on reste longtemps au café, la peur se pose et attend. Et quand on revient le lendemain, elle est déjà posée à l’endroit où l’on s’assied. Elle est un puceron dans la tête, elle ne se promène pas. Quand on reste trop longtemps assis, elle fait la morte.


Si l’on accepte de s’accrocher un peu, à ce premier chapitre où les deux amis, Adina et Clara, mangent des graines de tournesol au soleil, nous basculons ensuite lentement dans le monde corrompu de la dictature roumaine. Des musiciens sont arrêtés et frappés. Une blague dangereuse circule. Un officier de la securitate s’introduit sans se cacher dans un logement. Son but ? Seulement faire savoir à la jeune femme qu’elle est surveillée. Pendant ce temps, un jeune homme effectue son service militaire près du Danube, là où des coups de feu résonnent parfois, la nuit.

C’est aussi le récit de l’expérience de la faim, de la suspicion permanente, celui de la surveillance constante et des amitiés et des liens qui se délitent.

C’est un livre très fort, à l’écriture déstabilisante.


Geer Van Velde, Entre la sérénité et l'inquiétude, 1964 Fondation Maeght


 Les jurons sont froids. Les jurons n’ont pas besoin de dahlias, de pain, de pommes, ni d’été. Ils ne sont ni à sentir ni à manger. Les jurons sont seulement à faire tournoyer et à plaquer au sol, à déchaîner peu de temps et à retenir longtemps. Ils font descendre la pulsation des tempes dans les poignets et monter le sourd battement du cœur jusqu’aux oreilles. Les jurons s’enflent et s’étouffent.

Quand les jurons sont rompus, ils n’ont jamais existé.


 

C'est une relecture, alors il y a un premier billet.


Müller sur le blog :

La Convocation - 2nd billet : une femme se rend à une « convocation ». J’avais écrit : les objets semblent mieux hantés, hantés par les pensées des humains qui les manipulent, ce qui donne une sourde atmosphère fantastique à un quotidien qui se révèle en réalité surtout instable et incertain.
La Bascule du souffle 2nd billet : 
le récit de l’emprisonnement d’un jeune homme de langue allemande de Roumanie, le récit de la faim.
L'Homme est un grand faisan sur terre : 
les efforts d’un meunier pour obtenir l’autorisation de quitter le pays. Un livre très court. Vous pouvez commencer par lui.


Quatrième et dernière participation aux Feuilles allemandes, le mois germanophone organisé par Et si on bouquinait. Je suis restée aux valeurs sûres cette année ! N’empêche qu’il y a deux auteurs d’Autriche-Hongrie, une de RDA et une de Roumanie – l’Allemagne d'aujourd'hui attendra son tour. Deux femmes, dont une prix Nobel :

Franz Kafka, Un jeûneur et autres nouvelles

Joseph Roth, Perlefter, histoire d’un bourgeois

Christa Wolf, Trame d'enfance



 

mardi 15 octobre 2024

Ayant lu les premières pages, Il fut pris de l’impatience de connaître la suite.

 


Mircea Cărtărescu, Théodoros, parution originale 2022, traduit du roumain par Laure Hinckel, édité en France par Noir sur Blanc (rentrée littéraire 2024).

 

Au début, Théodoros, tyran roumain d’un royaume d’Éthiopie (on est au XIXe siècle) s’apprête à se tuer pendant que l’armée anglaise donne l’assaut à sa forteresse.


Si tu te signes avec trois doigts poisseux de sang, en te marquant le front au-dessus des sourcils (une goutte glisse le long de ton nez bistre et aquilin jusqu’à ta moustache nouée du côté gauche avec un fil d’or, et tombe sur les dalles de malachite de la forteresse royale), en déposant ensuite une tache au bas de ta chemise d’un atlas si blanc qu’il semble doré, et deux autres sous tes épaulettes en opale, d’abord à droite, puis à gauche, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Amen, ton signe de croix sera-t-il reçu ?

C’est le début.


À l’issue de ce premier chapitre j’avoue que j’étais méfiante, n’ayant aucun goût pour cette tentation orientalisante d’un auteur qui aime accumuler les mots ni pour les supposés exploits de meurtres, de viols, de massacres, etc. Heureusement, évidemment, on démarre ensuite non pas exactement avec un récit rétrospectif, mais avec un récit à plusieurs lignes, qui se croisent et qui convergent, qui repartent en arrière et qui font des sauts de cabri. Et tout d’abord avec une journée de la reine d’Angleterre.

On pourrait croire avoir affaire à un roman historique, mais que nenni. Il s’agit plutôt d’une sorte d’uchronie fantaisiste, solidement documentée, et même une fresque en technicolor pour certains épisodes.

Le roman nous plonge dans l'origine roumaine de Théodore, dans les campagnes sous domination ottomane, mais pleine de bandits. Récit de l’enfance et de la jeunesse dans une grande propriété rurale. Un autre fil nous parle de la vie de Théodore comme truand terrifiant dans les îles des Cyclades, à la recherche de mystérieuses îles et de mystérieuses lettres divines… c’est intriguant. Le roman croise alors brièvement la vie de Joshua Norton, empereur des États-Unis. Un autre fil raconte, bien des années plus tard, la conquête de l’Éthiopie par Théodore, le royaume où convergent tous les mythes de l’humanité. Car figurez-vous qu’il s’agit aussi de retrouver l’Arche d’Alliance ! Ce roman ne manque pas de culot.


Au fond des jardins labyrinthiques du domaine, où se trouvait aussi l’ours avec un anneau dans le nez, relié à une grosse chaîne, tu passais du temps allongé dans l’herbe haute jusqu’à la taille, et tu ne voyais rien que le morceau de ciel éclatant et les papillons jaune et rouge, à queue d’hirondelle, qui ramaient dans l’air parfumé, et tu lisais avec avidité. Tu entrais dans Jérusalem, à cheval sur Bucéphale, tu t’inclinais devant Dieu Sabaoth et tu reniais les idoles, et tu écoutais les paroles de Jérémie le prophète, qui te bénissait. Ensuite, tu prenais Babylone, t’emparant de lions, de léopards et de chevaux arabes (…).


Je me suis plongée avec bonheur dans cette lecture. J’ai aimé cette construction multiple. On nous raconte des histoires, beaucoup d’histoires : des mythes de la Grèce antique aux légendes héroïques d’Alexandre le Grand, aux beaux mensonges que Théodore raconte à sa mère à l’histoire extraordinaire de la reine de Saba, avec diverses légendes méditerranéennes et éthiopiennes, jusqu’au récit du Jugement dernier et du combat de Michel contre le dragon, puisque ce roman, ce roman que nous tenons, est en train d’être lu par Dieu lui-même.

C’est plein d’humour et d’érudition, ou de culot, il y a trop de mots, mais c’est conforme au style grandiloquent de celui qui se prend pour un empereur et aux récits extraordinaires qui nous sont racontés, récits qui rejoignent les mythes juifs et chrétiens. C’est écrit à la première personne du pluriel, un « nous » qui représente les archanges qui s’adressent à Théodore en lui disant « tu » pour lui peindre son destin, –  à moins que ce « tu » n’en cache un autre, plus ancien et plus illustre (une habileté pleine de malice de la part de l’auteur).

Le seul personnage féminin qui sauve sa mise est la reine de Saba, magnifique. Les autres sont toutes vues depuis le point de vue de Théodore et elles sont donc soit sa mère, soit plus ou moins des trous. Heureusement que j’ai lu d’autres romans de l’auteur et que je sais à quoi m’en tenir. Il en va de même pour tous les récits de tortures, qui n’appartiennent pas à l’auteur, mais qui suscitent quand même un certain dégoût.

Dunand, Tigre à l'affût, 1930, laque, Musée Quai Branly



On croise une foultitude de personnages historiques, depuis la reine Victoria en conciliabule avec Disraeli, jusqu’à John Lennon, mais Cărtărescu tord l’histoire et coud ensemble des morceaux disparates pour créer une chatoyante pièce pleine de motifs où l’on se perd avec plaisir. Alors c’est foisonnant en mots, en matières rares et précieuses, en épices, en personnages, en interventions divines, en couleurs et en parfums. Il y a aussi du surnaturel, qu’il soit divin ou diabolique, pour infléchir la destinée des personnages.

Il y a enfin de merveilleuses fresques sous les coupoles des églises, une myriade de cerfs-volants, une bataille de pestiférés et les mystérieuses églises d’Éthiopie creusées dans le rocher.

 

Mais, devant la joie de ceux qui, un instant plus tard, ne seraient plus, devant leur désir illimité de vivre, devant le charme de leur ignorance, de leurs yeux écarquillés et de leurs bouches ouvertes sur leurs dents de travers, et de leurs exclamations vulgaires qu’ils se criaient en se tenant les côtes de rire, et de leurs frustes vêtements, et de leurs lèvres gercées, et de leurs yeux pleurant de tant de lumière, et de leurs femmes aimantes, nous étions pris de mélancolie, tout au sommet de notre voûte d’azur. Combien de fois n’avons-nous pas prié pour nous voir déchargés du poids de l’éternité, combien souvent nous aurions voulu n’être que de chair et de sang, pour sentir nous aussi, comme le commun et le vulgaire, le goût du sauvage du bonheur !

 

De Cărtărescu, j’ai également lu Solénoïde qu’il me semble avoir préféré.


Je lirais bien des titres plus anciens.



jeudi 7 mars 2024

Des histoires qui s’ouvrent en éventail, tels les rais du soleil.

 


 

Radu Țuculescu, Mère-vieille racontait, parution originale 2006, traduit du roumain par Dominique Ilea, édité en France par Ginkgo.

 

Une relecture de village.

Le narrateur, qui est aussi l’auteur, rencontre mère-vieille, la grand-mère très âgée de sa petite amie, qui vit dans un village et qui raconte les histoires des uns et des autres.


Le soleil se retire derrière l’église, en nage, le visage congestionné par l’effort fourni au long de la journée. Il y a traînaillé avec un enthousiasme de plus en plus mitigé, signe que l’automne s’apprête à nous quitter.


Un hameau en train de perdre son souffle. Un hameau grouillant d’étranges histoires insensées, qui allaient me happer telle une toile d’araignée. Insensé n’est peut-être pas le mot le plus juste, mais, là, j’en ai nul autre qui me vienne à l’esprit, et du reste je tiens pour oiseuse, voire absurde, toute définition correcte des faits ou des récits.


Les couples qui se font et se défont, les femmes et le sexe des hommes, les hommes et l’alcool, les racontars et les légendes familiales, le tout étrangement nimbé de réminiscences de différentes lectures – mère-vieille a un peu lu Le Maître et Marguerite. Les habitants du village prennent peu à peu des dimensions mythiques, comme cette femme dont le métier est de castrer les porcs, cette autre femme qui est la sensualité même, cet étrange berger des abeilles, etc. Ce passé plein de sève et de vigueur sexuelle contraste fortement avec l’état présent du village, maisons vides et abandonnées, vieillards se traînant doucement dans des rues désertes. La vie semble être partie – quand ça ? Peut-être après cette fameuse noce qui dura trois jours et dont on attend le récit pendant tout le livre. Que l’on ne pense pas pour autant être tombé dans un livre bucolique. Le bourdonnement des abeilles au grenier laisse penser bien des choses au narrateur, qui se gardera soigneusement de les vérifier quand il en aura l’occasion. Et quand le voile se déchire, tout à la fin, la clarté est d’une brutalité insoutenable.

Un grand plaisir de relecture.

 

Camille Claudel, Les Causeuses, 1893 plâtre Roubaix Piscine


Mère-vieille sait à peine prononcer quelques mots en roumain. Oui, bien, pognon, terre, il pleut, non… C’est à peu près tout. Elle-même parle le hongrois, la seule langue qu’elle aura parlée au long de sa vie de l’avant- et de l’après-guerre. Partant, mère-vieille me raconte en hongrois, langue que je comprends à soixante pour cent environ. Le restant, je le compense. Aidé de mon imagination. Dans mon cas, c’est à la fois imparable et fascinant.

C’est au détour de ce paragraphe, à la centième page, que le lecteur comprend que ce village est situé dans un entre-deux, entre la vie et la mort, entre la réalité et la fiction, bien sûr, mais aussi, à la frontière de deux langues.

De fait, le narrateur invente lui aussi, et vous ne serez pas étonnés que le village se transforme en une peinture de Chagall.

 

Mon premier billet. Et l’avis de Miriam.

 

 

 

mardi 21 novembre 2023

C’était un pommier qui dévorait ses propres pommes.

 

Herta Müller, L’Homme est un grand faisan sur terre, traduit de l’allemand par Nicole Bary, publication originale 1986.

 

Un tout petit livre, d’une grande violence.

Dans un village de Roumanie, nous comprenons rapidement que Windisch, le meunier, souhaite émigrer et donne régulièrement des sacs de farine aux autorités adéquates pour obtenir un passeport. Mais le seul moyen de faire avancer son dossier est que les femmes soumettent leur corps à ces personnages.

Finalement, la famille réussira à partir à l’Ouest.


Amélie attrape le petit flacon de vernis à ongles. Windisch sent le grain de sable sous son crâne. Il le fait passer d’une trempe à l’autre. Du flacon une goutte rouge tombe sur la nappe.


Le livre est très court, composé de petits chapitres et de phrases brèves. Comme souvent chez Müller, c’est par la description tourmentée du monde des objets et de la nature que passe l’évocation des relations sociales. Roumains et Allemands, souvenirs de la guerre récente, hommes et femmes, ce monde est bien sordide.

Tapisserie, détail d'une Chasse à la licorne, 1495-1505, 9NY Cloisters
je suis très contente d'avoir trouvé un faisan dans le fatras de mon ordinateur.

Tous les matins, quand Windisch roule dans l’ornière en cahotant, il se dit : « Ça va être la fin. » Depuis que Windisch veut émigrer, il voit la fin partout dans le village. Le temps s’arrête pour ceux qui veulent rester. Que le veilleur de nuit reste, c’est pour Windisch au-delà de la fin.

 

Une pierre prise dans la chaux ouvre la gueule. Le pommier tremble. Ses feuilles sont des oreilles. Elles épient. Le pommier nourrit ses pommes vertes.

 

Mon billet est court, car je l’écris plus d’un mois après ma lecture, mais si vous ne connaissez pas l’autrice, je vous encourage à commencer par ce titre, très puissant.



Ce billet constitue ma troisième participation aux Feuilles allemandes d'Eva et de Patrice et de Livr'Escapades.


Herta Müller sur le blog :

La Convocation - 2nd billet
La Bascule du souffle - 2nd billet
Le Renard était déjà le chasseur

 

P. S. Je suis restée sans internet pendant quelques jours (la faute à un coup de pelleteuse trop généreux) et j'ai pris du retard dans la lecture de vos blogs, mais ne vous inquiétez pas, j'arrive.

 

 

jeudi 24 novembre 2022

Je voulais quitter ma petite ville, ce dé à coudre où toutes les pierres avaient des yeux.


Herta Müller, La Bascule du souffle, parution originale 2009, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, édité en France par Gallimard.

 

Au début du roman, Léopold, le narrateur, se décrit comme un jeune homme qui doit quitter sa famille et sa ville et qui ne le regrette pas vraiment. Il est homosexuel, est contraint de le cacher, a besoin d’air. Sauf que l’on est en 1945. C’est un Allemand de Roumanie et les Russes organisent une vaste déportation avec camps de travail.


Je porte des bagages qui ne font pas de bruit. Depuis bien longtemps, mon bagage de silence est si profond que je ne pourrai jamais tout déballer. Quand je parle, je ne fais que m’emballer dans un autre bagage de silence.


Ce sera donc le récit de la vie ou de la survie dans ce camp perdu au milieu de la steppe russe. Les prisonniers sont mis aux travaux forcés et souffrent en permanence de la faim ainsi que de plusieurs maladies. Le narrateur y évoque ses compagnons de détention, les morts nombreux, les traumatisés honteux et ses propres stratégies de débrouille. 


Je mange un petit somme, puis je me réveille et je mange le somme suivant. Un rêve est pareil à un autre, on l’avale. Le rêve nous accorde la grâce de la boulimie, et c’est une torture.


Voici que les objets et les abstractions prennent vie dans l’esprit de Léopold et sous la plume de Müller. L’ange de la faim, un être vivant avec qui il faut ruser, un adversaire ou un compagnon avec qui vivre. Le ciment, cet être fourbe. Les étoiles. Les outils comme une part de soi. Les produits chimiques travestis dans des odeurs séduisantes. Cette imagination l’aide à s’évader mentalement, à s’abstraire, à tenir loin de lui le désespoir et la faim, à s’accommoder du sentiment d’avoir été oublié de tous.

La peinture de la faim y est absolument saisissante, malgré un ton très sobre et froid.

Le retour sera décevant.

Ensor, Squelettes se disputant un hareng saur, 1891 Musées royaux Bruxelles

Comment errer de par le monde quand on n’a plus rien à dire de soir, sinon qu’on a faim. On n’a plus que ça en tête. Le palais est plus grand que la tête, sa coupole haute et sonore atteint le haut du crâne. Quand le palais ne supporte plus la faim, il tiraille comme la peau d’un lièvre fraîchement dépouillé qui serait tendue derrière le visage pour y sécher.

 

Aujourd’hui encore, je dois montrer à cette faim que j’y ai échappé. C’est tout bonnement la vie que je mange, depuis que je n’ai plus le ventre creux. Quand je mange, je m’enferme dans le goût des aliments. Depuis mon retour du camp, donc depuis soixante ans, c’est pour ne pas mourir de faim que je mange.

 

J’ai lu la première partie dans le train, et puis il y a eu les vacances. J’ai lu la seconde partie dans le train du retour, mais avec de la fièvre. Sans doute à cause de la fièvre, ma lecture a été suivie d’un sommeil avec cauchemar d’enfermement. Tout cela n’est pas propice à la rédaction du billet qui manque un peu de consistance. Mais c’est une relecture et il y a un premier billet.

Le billet de Passage à l’Est qui regrette un sentiment de lassitude et de vide.

Le billet de Lire et Merveilles qui note : « témoignant de ressources mentales pour survivre, qui sont bien plus que de l’ironie, une pensée qui concentre et décentre à la fois l’esprit. C’est la bascule du souffle, garder son souffle, ne pas basculer. »


J'ai aussi lu La Convocation (deux fois). Je compte relire Le Renard était déjà le chasseur et après j’attaquerai peut-être d’autres titres.

Une autrice. Quatrième et dernier billet pour les feuilles allemandes. Merci à Fabienne, Eva et Patrice, qui nous permettent de découvrir de nombreux livres de la langue allemande ! J'ai encore noté plein de titres cette année.





jeudi 6 octobre 2022

Mais, à dire vrai, ce qu’il y a eu de plus intéressant je l’ai oublié.

  

Mircea Eliade, Le Vieil homme et l’officier, traduit du roumain par Alain Guillermou, publication originelle 1968, édité en France par Gallimard.

 

Au premier chapitre, à Bucarest, un vieil homme se rend au domicile d’un officier (et on note l’attitude pleine de crainte des voisins). Il prétend avoir été le directeur de son école primaire, il y a longtemps, bien avant le régime actuel. Le militaire nie totalement et le flanque à la porte. Mais un autre officier trouve cela intéressant. Le lendemain, le vieil homme est arrêté et on lui demande de raconter.

Raconter quoi ? Ce n’est pas très clair, surtout que le vieil homme n’est accusé de rien et n’est appelé à témoigner de rien de précis. Heureusement, il est bavard et complaisant et il couvre sans peine des dizaines, puis des centaines de pages d’histoires. Des histoires dont il manque toujours la fin ou le début, qui se croisent et s’engendrent mutuellement, et dont on ne voit jamais le bout. Des histoires surnaturelles avec une cave qui se remplit d’eau, des signes mystérieux, une géante, un taureau et des chevaux… Des contes, le souvenir d’un folklore disparu, d’un monde lui aussi disparu, où il est impossible de se repérer.

Pourtant, les agents de la police secrète s’acharnent à essayer de trouver un sens et des explications à tout cela. Ils plaquent sur ces récits leur logique paranoïaque parce qu’ils n’en connaissent pas d’autre, tout en étant malgré tout pris dans la toile des histoires.


On pourrait croire que je vous veux du bien, lui dit l’homme, et je me demande moi-même pourquoi. En effet, je ne suis pas écrivain, et je n’ai pas de folle passion pour l’œuvre des artistes et des romanciers comme tant de gens d’ici. Peut-être avez-vous compris, ajouta-t-il avec un sourire amer, que vos histoires ont passé par beaucoup de mains et qu’elles ont même été lues par de hauts responsables.


Marc Franz, Vache jaune, 1911 Guggenheim
Ce petit roman semble mêler tout à la fois la source inépuisable des contes orientaux et le labyrinthe arbitraire d’un monde à la Kafka. Le lecteur ne sait pas très bien comment cela va finir – en farce, en tragédie – même si avec un peu d’expérience il sait que cela peut surtout ne jamais finir.

Un roman très réussi, prenant, plein de charme et d’humour.

 

Farâma se tut et devint tout rêveur.

- Et après ? demanda l’homme. Que s’est-il passé avec Oana ?

- Justement, c’est à cela que je pensais, dit Farâma en se frottant les genoux, l’air embarrassé. Mais comment vous raconter la suite si je ne reviens pas en arrière et si je ne vous parle pas de Lixandru et de Darvari, si je ne vous parle pas, surtout, des nouveaux amis qu’ils avaient rencontrés dans le cabaret de Fanica Tunsu ? C’est une longue histoire et, pour que vous la compreniez, il faut que vous sachiez ce qui est arrivé à Dragomir et à Zamfira.

 

Merci Eva pour la lecture ! Je ne me serais pas tournée de moi-même vers Eliade, mais voilà, on m’a prêté le roman après que j’ai parlé de La Convocation d’Herta Müller au club de lecture.




jeudi 28 avril 2022

Elle sentit que tout ce qui avait été ne serait plus.

 Aharon Appelfeld, La Stupeur, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, parution originale 2017, paru en Franc aux Éditions de l’Olivier en 2022.

 

Un matin, dans son village, Iréna découvre ses voisins juifs alignés contre le mur, tenus en joue par le vieux gendarme local. Que se passe-t-il ? Tout cela sera réglé bientôt sans doute. Mais la journée se passe, les villageois pillent la maison des juifs et dévastent la cour à la recherche de l’or. Iréna apporte de l’eau et de la soupe et essaie de comprendre ce qu’il se passe. Deux nuits plus tard, ils sont fusillés et il ne reste nulle trace d’eux.

L’effroi de n’avoir rien fait, rien empêché, et la terreur inspirée par le mari, un homme brutal, qui la viole chaque nuit, voilà Iréna plongée dans un état de stupeur. Elle s’enfuit, elle part sur les routes, elle a des visions, elle prie, elle répète que Jésus était juif lui aussi, elle erre dans les villages.


Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi les gens sont alignés ? Ce n’est pas naturel d’aligner les gens ainsi, tenta-t-elle de dire dans un effort pour surmonter le mutisme qui l’étreignait. Mais cela lui fut impossible.

Elle réussit enfin à se maîtriser et lâcha :

« Pardon.

-       Les gens se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas. Que chacun s’occupe de ses affaires », dit le gendarme en retournant s’asseoir sous les fourrés.


C’est une fable. De ce pays, nous savons seulement qu’y coule le Pruth, le fleuve de l’enfance et des vacances d’été de l’auteur, et qu’il y a des Allemands quelque part, au loin. Mais tout se passe avec les habitants, ceux qui ont tué ou laissé tuer leurs juifs et qui sont à présent hantés par leur absence et leur mort. La société est violente. Plus le roman avance, plus la différence entre les hommes et les femmes s’accentue. Les hommes, violents et alcooliques, qui brutalisent les femmes et rejettent Iréna, en la frappant, et les femmes, presque autant alcooliques, mais en proie à la peur, qui l’accueillent et l’écoutent comme une petite prophétesse familière.

N’allez pas croire que cette fable est simple. Après tout, la plupart des gens, hommes et femmes, n’aiment pas les juifs et les trouvent différents et certains au début se sont réjouis de leur mort, même si à présent leurs esprits viennent les hanter. Iréna est un personnage ambigu et le lecteur hésite : sainte, folle, inspirée, simplement perturbée par la violence de la société et par la solitude de sa vie ?

Masque d'infamie, XVI-XVIIe siècle, Musée Le Secq des Tournelles


Étonnamment, sans s’arrêter sur l’histoire, le roman peint un pays d’après la Shoah, où les Juifs ont déjà disparu et où le sentiment de culpabilité est omniprésent, qu’il soit reconnu ou rejeté, mais toujours noyé dans la vodka. Malgré la parole d’Iréna, nouvelle Jean-Baptiste, et malgré l’amitié qu’elle peut rencontrer, il n’y a aucune raison pour que les esprits des morts disparaissent. C’est que le crime a eu lieu.

C’est un roman différent de ceux que j’ai lus jusqu’à présent de l’auteur. Pas ici de jeune narrateur racontant ses souvenirs, mais cette étrange femme, un peu perdue. Le récit de cette vaste errance, de villages en auberge, sur les chemins, dans un univers privé de tout repère, manque peut-être de l’émotion et de la lumière qui marquent ses autres romans. Il est pourtant porté par une langue très belle, très simple, moins lyrique, et par le petit espoir que l’humanité perdurera, dans le coin perdu d’une auberge (avec un petit verre de vodka), avec le souvenir de l’été et du corps nageant dans l’eau fraîche de la rivière.


Une autre femme se leva et se présenta : « Mon nom est Tina. Je me suis enfuie de chez moi et je n’ai plus de vie depuis. Je suis une proie facile dans l’obscurité. Tant que je suis ici, la maîtresse des lieux et mes amies me protègent. Mais dès que je suis dehors, je suis livrée au bon vouloir du premier venu. Je maudis chaque jour Dieu de m’avoir faite femme et je désire mourir. »

 

Il s’agit du dernier roman paru du vivant d’Appelfeld, il vient de paraître en France.

 

Appelfeld sur le blog :

Histoire d'une vie : c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, c'est le plus beau. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth
Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs.